Fontile/12

Éditions de l’Arbre (p. 112-121).


CHAPITRE XII


Dans un bal, je sécrétais de la solitude. Celle-ci me patinait un peu, puis s’épaississant, finissait, en laissant à mes mouvements toute leur liberté, par me retirer de tout ce qui m’entourait.

Je n’en continuais pas moins à danser ou à prendre part à la conversation, mais avec une sensation de vide, d’inutilité, presque de sacrilège.

Lorraine, naguère, avait constaté cette faculté de retrait. « À certaines heures, m’avait-elle dit, vous vous retirez des êtres. Vous n’êtes pas indifférent, vous dépassez l’indifférence. Vous retirez votre grâce et alors vous êtes le plus délicat et le plus cruel des hommes. »

D’autre part, les fêtes mondaines m’attiraient. Si j’avais été incapable de danser ou si je n’avais pas été reçu, j’aurais été malheureux, bien moins dans mon amour-propre que d’être frustré des plaisirs de société que je ne goûtais à peu près pas. Le dilemme me paraissait insoluble.

J’étais fier d’entrer chez les Barrois en compagnie d’Armande, mais en même temps, je redoutais pour elle l’épreuve de ce retrait, dont tout à l’heure, elle serait la victime.

La danse ne manquerait pas de me fournir des raisons de retrait. J’assisterais impuissant à l’admiration, aux familiarités d’un André Laroudan ou d’un Barrois avec Armande. Elle rirait avec eux. Je danserais un peu avec Dorothée, abandonnant Armande à son destin. J’avais cru reconnaître Dorothée, mais je ne la voyais plus. Les femmes, plus parées qu’habillées, tourbillonnaient sous mes yeux. J’avais oublié le plaisir de frôler tant de beautés. Je mettais des noms sur les têtes, parées de diadèmes ou de fleurs, qui émergeaient un moment de la foule. L’orchestre, dissimulé dans un arrière-salon, créait sous les pieds des danseurs un tapis invisible et mouvant.

Mme Barrois s’occupa d’Armande avec intérêt. Son habitude du monde était telle qu’elle donnait l’illusion de la bonté. Elle répéta le nom d’Armande aux invités les plus rapprochés, comme si celle-ci avait fréquenté chez elle depuis toujours. Dans son salon, elle excellait dans l’art d’accorder les disparités, de tirer d’une question ajustée la note de celui-ci ou de celle-là, qu’une exhaustion trop soudaine de la conversation d’un plan à un autre avait replié sur eux-mêmes. La politesse était passée chez elle à l’état de seconde nature.


Ly dansait avec André Laroudan, Edward se laissait entraîner par une jeune fille, d’une beauté presque noire, que je ne connaissais pas. Un fonctionnaire causait dans l’embrasure d’une fenêtre avec la fille du maire et le docteur Desartois. Quelques personnes d’âge mûr, indifférentes au bal, jouaient au bridge… Edward Wilding m’accapara. Près de nous, Céline Barrois cherchait le moyen d’éconduire un jeune garçon qui voulait à tout prix l’embrasser dans le cou. Je l’invitai à danser pour me rapprocher d’Armande.

Dans sa robe de taffetas noir, laissant les bras et le haut de la gorge découverts, Armande évoluait avec Simon Barrois sous les suspensions de cristal. Comme une divinité incarnée, dont le charme n’opère avec toute sa force que sur ceux que sa présence a pour but de perdre, elle avait envoûté trois ou quatre jeunes gens, dont André Laroudan. À voir leur insistance à l’entourer quand l’orchestre se taisait un moment, je ne doutais pas qu’ils n’eussent le dessein de la revoir. Le sentiment de l’admiration qu’elle soulevait sur son passage la rendait plus brillante.

Quand nous dansions ensemble, l’effort que je faisais pour ne pas succomber à l’impulsion de la presser sur mon cœur, m’empêchait de la regarder. Je vivais à mi-chemin entre elle et moi, incapable de la retrouver en moi et impuissant dans cette foule à communiquer comme je le voulais avec elle. Dans cet état de tension, l’inflexion de sa voix, un geste, les mots les plus ordinaires, interprétés par mon cœur, allaient grossir les réserves dont je vivrais pendant les jours suivants. J’y découvrais avec volupté des intentions, des messages discrets, des appels… Le présent m’échappait.

Tout à coup, me demandait-elle, presque avec indifférence, le nom du jeune homme qui dansait avec Céline Barrois, je me croyais perdu, supplanté, oublié. Je regrettais de l’avoir par mon imprudence rapproché de ce monde élégant, où mon prestige était contrebalancé, où ma situation n’inspirait aucune envie. Je devenais jaloux d’André Laroudan et je devais me retenir d’inventer des calomnies qui le lui fissent mépriser.

Puis elle me serrait la main. Je ne pouvais repaître mes regards de ses yeux aux eaux si denses, dont la surface seule était allumée par le plaisir. Son visage me plongeait dans le ravissement. Je supputais que toutes les années qui me restaient à vivre ne seraient pas assez nombreuses pour épuiser le plaisir que me donnait la vue de son oreille ou de cette mèche qui la cachait en partie.

Depuis que je voyais Armande rire des propos d’André, de ce rire qui ressemblait à une complicité, il me venait des doutes, dont j’avais honte. J’aurais voulu m’enfuir, les laisser là tous les deux. Quand nos regards se rencontraient, la jeune fille retrouvait toute sa grâce pour me sourire. Et aussitôt, mes doutes se résorbaient.

Nous dansâmes jusqu’au matin. Armande n’avait jamais été aussi heureuse. Au dehors, un brouillard enveloppait la maison et rendait le jardin inaccessible. Par les fenêtres on apercevait les arbres, entourés de nuées de vapeurs denses…


La vie sentimentale de Bonneville n’avait pas jusque-là retenu mon attention. Je supposais que son éducation catholique, à peu près identique à la mienne, l’avait tenu, comme moi, à l’écart de toute aventure sexuelle. Les plaisanteries qu’il avait risquées en ma présence devant la petite Chamel étaient si peu conformes au côté que je connaissais de son caractère que j’en avais aussitôt chassé le souvenir, ne pouvant les accorder à ce que je savais de lui. Dans ses difficultés avec le gérant, j’avais vu l’injustice dont il était victime plutôt que la cause de ses ennuis. Voici comment ma perspective commença à changer.

J’avais appris qu’à la suite du bal, André Laroudan avait revu Armande. Et dans mon désespoir, je me demandais si mon admiration qui laissait l’initiative à la jeune fille, l’idée abstraite que je me faisais de ses réactions et de ce qui était susceptible de lui plaire ne me plaçait pas, par rapport à Laroudan qui, lui, mettait au-dessus de tout son plaisir, dans un état d’infériorité. Les femmes ne perdent jamais de vue l’enjeu du mariage alors que la perspective du jeune homme qui aime, pour peu qu’il soit demeuré chaste, s’embrouille de conventions. Une certaine beauté désincarnée nous donne le change et nous sommes trop volontiers attirés par l’âme. C’est ainsi que je raisonnais dans mon trouble. Il me parut que Bonneville, devant moi seulement ou avec les jeunes gens qu’il réunissait, se plaçait sur un plan intellectuel, dont il descendait quand il s’agissait de la vie. Avec la petite Chamel, il était à peine différent de Laroudan ou de Mareux. Mais alors que j’avais sévèrement jugé ces deux derniers, la conduite de Bonneville me faisait réfléchir.

J’allais perdre Armande, comme j’avais perdu Lorraine, parce que je vivais en dehors de la réalité. Je lui tendais les bras dans mon imagination, mais me conduisais extérieurement comme un indifférent. Lorraine avait été la première femme timidement désirée. Auparavant, j’avais eu des amies. Mais c’étaient des adolescentes dont les parents étaient amis des miens ou des cousines. Je les accueillais comme les autres camarades. L’idée que l’une d’elles pût m’inspirer autre chose que de l’affection ne m’effleurait même pas.

Durant les vacances, je n’avais jamais pris part aux randonnées organisées par des jeunes gens et des jeunes filles. D’un naturel peu communicatif et ayant à cette époque peu d’argent de poche, je m’excusais. Quand on insistait, j’alléguais un devoir à terminer ou la lecture d’un ouvrage qui me passionnait.

— Vous aurez bien le temps plus tard de lire tous ces livres, disait prophétiquement Gilberte Berthomieu.

Un jour, elle avait prétexté un malaise pour ne pas suivre les autres. Elle m’avait demandé de la reconduire. « L’air, disait-elle, et la marche lui feraient du bien. » Nous étions revenus par le chemin le plus long. Je n’avais deviné que sa pitié.

La conduite de Lorraine me paraissait maintenant avoir été dictée par le même sentiment. Je me rappelais la facilité avec laquelle elle offrait de menus plaisirs, à sa disponibilité dans les jeux, à l’intention qu’elle mettait dans un frôlement de main quand nous échangions un objet. Je commençais à sentir le prix de tout cela. Mais de nouveau, avec Armande, je ne savais pas en profiter. J’étais comme un cavalier, monté sur un cheval emporté et qui regarde en arrière. Cette image me parut la cristallisation de ma destinée incontrôlée.