Fontile/11

Éditions de l’Arbre (p. 105-111).


CHAPITRE XI


Le huit décembre, en me rendant au monastère, où avait lieu la profession solennelle de Georges, je ne me doutais pas que celui-ci allait me livrer le secret du comportement d’Armande. Georges avait toujours été mon ami ; notre amitié ne cesserait pas même à la mort de l’un de nous. Aucune séparation ne nous empêcherait quand nous nous tournions vers notre adolescence de nous retrouver tels que nous étions, avides de connaissances, de générosité, de conquêtes ardentes. Ne désirions-nous pas souffrir afin de ressentir plus profondément la vie, afin de mieux servir l’art ? Ensemble, quand il nous arrivait de rencontrer des camarades, nous savions que notre sort serait différent du leur, que nous le ferions différent, ayant senti l’appel sublimant de la beauté.

Arrivé à Deux-Villes, une demi-heure avant la cérémonie, je contemplai le soleil froid de huit heures sur la rivière. Mais le vent qui venait du large m’enveloppait de tourbillons de sable et de fanes, m’obstruait la vue, paralysait tous mes mouvements. J’entrai au monastère.

Le portier me conduisit au parloir, où, au milieu des visages plus ou moins familiers, les yeux pers d’Imelda retinrent mon regard. Elle se tenait auprès de son père avec deux de ses sœurs plus âgées. À quelque distance de ce premier groupe se pressaient des tantes et des cousines. Tous parlaient bas et ils se marquaient entre eux une politesse un peu désuète. J’eus la sensation d’une division profonde entre les groupes et me rappelai le procès dont Georges m’avait parlé.

Louis Lescaut, le frère aîné, s’avança vers moi et dit en se tournant vers son père :

— Papa, je vous présente Julien Pollender. Je regardai le vieillard, trapu et soucieux, qui me tendait la main. Il avait l’air las et étranger à la fête.

Madame Lescaut avait été retenue à la maison par la maladie. La dernière visite que je lui avais faite, trois ans plus tôt, me revint à la mémoire. Elle était entourée de toute sa famille. Sa tête, aux cheveux blancs, comme poudrés, relevés en arrière et fondus en un chignon, ses yeux très vifs, lui donnaient un air de majesté impressionnant. Près d’elle dans le vieux salon se tenaient ses trois fils et leurs femmes. En face, Georges et moi, avions pris place sur un canapé. Au-dessus de nous pendait un portrait d’Hippolyte LaFontaine. À gauche du portrait, s’ouvrait la chambre de Georges, petit réduit obscur, dont la porte ne tournait plus quand le divan-lit était ouvert et où l’on entendait tous les bruits de la rue.

Témoin de mon adolescence et de mon amitié pour Georges, Imelda, qui est presque de notre âge, me relie à une époque révolue. Par une association involontaire d’images, je me rappelle les jours qui suivirent la lecture de Recommencements de Paul Bourget, à l’âge de treize ans. À mesure que j’avançais dans ce livre, le monde où j’avais vécu jusque-là croulait ; j’entrais seul à l’insu de mes parents et de mes amis, dans un monde fermé, au ciel bas, pour lequel je n’éprouvais que du dégoût, mais d’où je ne pouvais retourner en arrière, et qui était celui de la réalité quotidienne.

— Venez maintenant, dit Imelda au vieillard en lui tendant la main.

Nous entrons dans la chapelle. Il y règne une atmosphère moyenâgeuse. Georges a pris place dans le chœur avec un autre frère. Après le sermon l’Abbé reçoit leur engagement. Ayant été revêtus du scapulaire et du crucifix, ils relèvent leur capuchon et s’étendent face contre terre au pied de l’autel, pendant qu’un chœur de religieux entonne le Veni Creator.

Quand, enfin, nous sortons, après la communauté, Georges, la tête tondue, les bras croisés sous son scapulaire, nous attend à la porte de la chapelle, sous un portique éclairé faiblement par le jour roussâtre de deux vitraux. Ses frères et leurs femmes l’entourent, le pressent de questions.

Seul étranger, je me tiens à l’écart. Ayant reçu les félicitations de sa famille, il s’approche et me dit :

— Bonjour, monsieur.

Je décèle dans le ton un soupçon de distance qui ne doit être que de l’émotion car il disparaît aussitôt. Il y a trois ans que nous nous sommes vus. Je ne puis croire que ses sentiments à mon égard ont changé et que ce « monsieur » ait une signification particulière. Peut-être a-t-il cru à un changement en moi ou ne m’a-t-il pas reconnu dans la demi-obscurité. Imelda vient vers lui et lui dit :

— Tu as vu Julien Pollender ?

Et Georges me prend de nouveau les mains et les serre sans dire un mot. Puis il m’entraîne près de la fenêtre, et me dit :

— Je suis très heureux que tu sois venu, toi surtout. Tu ne sais pas combien tu m’as manqué, mon vieil ami.

Au réfectoire, le vieillard a pris place à l’extrémité de la table. Georges m’indique un siège à sa droite et il ajoute :

— Reste là.

Il s’informe de ma famille, de ma vie, de mes travaux, peiné que j’aie renoncé à la carrière des lettres.

— Il faut faire quelque chose de ta vie, me dit-il. Puis, après un silence : Tu vois quelquefois ta cousine Armande ?

— Nous allons au bal ensemble la semaine prochaine. Imelda et elle sont amies. Tu le savais ?

— Imelda me parle souvent d’elle… et de toi.

— De moi ?


Ses yeux riaient. Ils étaient restés caressants, des yeux que je lui enviais, qui n’auraient laissé aucune femme indifférente.

— Tu as vu Armande jeune. Elle n’était pas belle. Ne proteste pas. Tu la trouvais un peu ventrue et puis sa santé était mauvaise. Dans les jeux elle était choisie la dernière. Les garçons ne la recherchaient pas. Plus tard, elle en a gardé un sentiment d’agressivité à l’égard des jeunes hommes. Puis la beauté venue, elle a connu la joie d’être préférée. Mais elle est restée méfiante…

— Avec moi, elle est seulement coquette.

— Je soupçonnerais plutôt qu’elle n’est pas indifférente à tes attentions, mais que ton désintéressement de tout l’empêche de te considérer comme un parti sérieux.

Après cette phrase, il retourna à ses invités. Je ne me retrouvai plus seul avec lui. Les religieux, appelés par une cloche lointaine, se rendaient à l’office. Je partis avec Imelda.