Fontile/10

Éditions de l’Arbre (p. 97-104).


CHAPITRE X


Depuis que le gérant avait, à la suite de sa conversation avec Oscar Chamel, convoqué Bonneville à son bureau, le journaliste n’était plus le même. Il manquait d’enthousiasme. Dans les discussions du soir, il laissait plus volontiers la parole aux autres. Je le savais en butte à des manœuvres sournoises contre lesquelles il se défendait mal et je redoutais qu’il ne décidât de quitter Fontile.

En revenant du bureau de poste, je fis un circuit jusqu’au journal. Bonneville était en conversation dans son bureau.

— Comment voulez-vous travailler au milieu de l’hostilité générale ? disait-il.

Ignorant l’identité de son interlocuteur je demeurai dans l’antichambre.

— Fontile n’est pas une grande ville, disait ce dernier. Vous avez des ennemis puissants, méfiez-vous.

— Je suis sur mes gardes.

— Et vous êtes protégé, sans doute…

François ne répondit pas. Avait-il deviné que la mission de ce dévoué personnage consistait à découvrir comment on pouvait l’attaquer ? Ou se méfiait-il naturellement de tout le monde, même de ses amis ? Le soir même, je le savais, cette conversation serait répétée à Chamel et au député.

Je frappai à la porte du bureau et presque aussitôt le falot intermédiaire s’empressa de s’esquiver.

— En voilà un qui veut ma tête. Et ce n’est pas le premier, dit François.

— Voyez-vous, Bonneville, vous ne connaissez pas Fontile, ni la mesquinerie des mobiles qui mènent toutes ces bonnes gens. On était tranquille avant votre arrivée. Le député dictait l’éloge de son administration pour l’édition du soir ; le maire, qui ne sait pas écrire, fournissait les idées pour l’éditorial, etc. Votre arrivée a tout dérangé. De plus, vous vous êtes fait un ennemi mortel dans la personne de Chamel. Mais vos ennemis seront faciles à mettre à la raison. De plus, les commanditaires du journal ne peuvent rien refuser à ma famille.

Ces mots redonnèrent des couleurs à François.

Loignon nous rejoignit bientôt pour le dîner.

— J’ai posé ma candidature à un poste de fonctionnaire, nous dit-il en entrant. Vous François, qui avez la plume facile, troussez-moi donc une petite lettre de demande d’emploi. Je vous prendrai comme secrétaire si je suis nommé.

Bonneville éclata d’un rire qui me faisait plaisir à entendre. Il n’avait pas ri de cette façon depuis la visite au gérant.

— Je demanderais bien ce service à notre ami Julien, continua Loignon heureux de son effet et voulant le prolonger, mais il est trop occupé.

À table, François commanda une bouteille de bourgogne.

— Vous savez que je ne digère pas le vin, dit Loignon.

Puis sur le ton de n’attacher aucune importance à la matière :

— Suis-je votre invité ou êtes-vous les miens ?

— Vous êtes notre invité, vous le savez bien, Loignon.

— Alors je boirai ce que vous boirez, dit-il en soupirant d’impuissance pour marquer que nous lui imposions notre choix.

Bonneville rappela aussitôt le garçon et notre hôte demanda de la bière. Puis ce fut le plat.

— J’aurais dû commander le même plat que vous. Ce filet est immangeable.

— Mais vous pouvez le faire changer.

— Oh ! c’est assez bon pour un pique-assiette.

Il se dérida après deux ou trois rasades et nous apprit qu’il s’était faufilé au mariage de Mareux. La famille, disait-il, avait presque porté la jeune fille à l’église. Depuis une semaine, elle ne cessait de pleurer et refusait toute nourriture. Elle avait oublié son chapelet, son bouquet et son livre. Toute l’assistance pensait, à voir sa pâleur, qu’elle allait se trouver mal. Quand Mareux voulut lui passer l’anneau, elle ne tendit pas la main. Son père dut intervenir. Loignon ajouta qu’au moment de l’inscription des noms au registre, Chamel avait causé tout un émoi en demandant au curé d’ajouter « criminel » après le nom du jeune homme.

À la fin du repas, il me prit à part pour me parler d’un projet nécessitant une petite mise de fonds.

— Demandez-la vous-même à mon père, lui dis-je.

— Julien ne sait pas comprendre la plaisanterie, dit-il en revenant vers Bonneville. Hein Julien ?

Dans la rue, je rencontrai Armande. Elle était accompagnée d’une amie, dans laquelle, je reconnus Imelda Lescaut, qui me tenait compagnie, autrefois, dans le vieux salon aux tapisseries déteintes quand j’attendais Georges. Imelda avait l’allure décidée des femmes belles et aimées et, dans sa voix devenue plus grave, perçait un rien d’espièglerie. Elle était revêtue d’une pelisse d’écureuil et portait des bas gris.

Armande portait une robe noire à dessins volutés sous une cape de renard gris et un petit chapeau rond très seyant plaqué de plumes de perroquet. Des deux, Armande était la plus belle.

— Nous avons joué ensemble quand nous étions hauts comme ça, dit Armande à l’intention de son amie. Elle était un peu intimidée qu’Imelda me connût aussi.

— Êtes-vous pressé ? continua-t-elle.

Et sur un signe de dénégation :

— Alors vous pouvez bien consacrer une minute à causer avec une admiratrice fervente de vos poèmes. Je sais que vous êtes très occupé.

— Je ne fais rien.

— Comme c’est amusant !

Elle me taquina un moment, puis :

— Vous êtes sans doute invité au bal des Barrois ?

Je savais qu’elle n’avait pas ses entrées dans ce monde-là, les Barrois étant de l’opposition.

— Me ferez-vous l’honneur de vous y accompagner, lui dis-je.

— J’y suis invitée aussi, dit-elle à Imelda. Puis se tournant vers moi, après une courte délibération :

— Ce sera un plaisir d’y aller avec vous. Moi, vous savez, je n’aime pas beaucoup les Barrois. Je trouve leur milieu fade. Mais j’adore danser.

— Vous savez, me dit Imelda, que Georges prononce ses vœux le huit décembre. Vous connaissez Georges, il pousse la délicatesse jusqu’à la manie : il n’ose pas vous déranger mais il serait très heureux de vous voir.

Armande entraînait Imelda.

J’avais anticipé le plaisir de revoir Armande. Et maintenant, je n’éprouvais rien si ce n’est l’impression qu’elle se servait de moi, comme d’une clef, pour pénétrer chez les Barrois. Car je ne pouvais douter qu’elle n’eût profité de cette rencontre pour se faire inviter. Mon amour-propre luttait contre mon amour. J’imaginai que je pourrais tomber malade deux jours avant le bal, être appelé hors de la ville pour une affaire urgente. Mais au fond de mon cœur, je savais que je n’inventais ces prétextes que pour calmer mon irritation. J’irais au bal avec Armande, plutôt que de me refuser cette joie de la tenir dans mes bras, de sortir avec elle sur la terrasse dominant la rivière, de la reconduire au matin à sa porte…

Armande avait parlé de mes poèmes devant Imelda.

D’ordinaire, l’idée d’être considéré comme un poète de province m’horripilait. C’était pour échapper à ce sort que j’avais quitté Fontile. Mais dans la bouche d’Armande, dont Bonneville m’avait dit qu’elle avait appris mes poèmes, qu’elle les récitait dans son salon avec orgueil, qu’elle en avait mis un en musique, ce compliment me flattait.