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Michel Lévy frères (p. 130-134).



XXIX


Les choses tournèrent autrement que je ne l’avais prévu. J’avais pris la diligence sans autre mystère que celui de m’affubler de mon costume de pasteur protestant, qui, étant non pas un déguisement, mais un habillement quelconque, sérieux et décent, avait l’avantage de me servir partout et d’être improvisé n’importe où. Le véritable travestissement était celui de ma figure, que j’étais devenu très-habile à rendre méconnaissable. Je pouvais donc me présenter à Flamarande sans être reconnu pour le valet de chambre et l’homme de confiance de M. le comte. J’avais laissé à l’enfant le costume de villageois, qu’il portait à Nice. Il avait alors trois ans et trois mois, car nous étions en été. Il était très-grand pour son âge, et je pouvais facilement lui donner quatre ans. Il ne savait pas un mot de français et ne parlait que le patois méridional de sa montagne. Il n’y avait donc pas de risque qu’il pût donner aux autres patoiseurs de Flamarande le moindre renseignement sur son propre compte. Il se passerait assez de temps avant qu’il pût s’entendre avec eux, pour lui faire oublier jusqu’à son nom, et encore ce nom n’était-il pas le sien. Je lui avais imposé celui d’Espérance. Il ne s’en connaissait pas d’autre.

J’approchais de Flamarande avec une grande impatience d’arriver. Mon petit Espérance n’était pas embarrassant ; je n’ai jamais connu d’enfant plus tranquille et plus doux. Il avait une santé excellente. Rien ne le fatiguait ni ne l’effrayait ; mais il avait plus de mémoire et d’attachement que je n’aurais voulu, et sa tristesse morne me rendait extrêmement malheureux. Il devait s’ennuyer beaucoup, ne comprenant rien et ne se faisant comprendre de personne, pas même de moi. Je devinais bien son idée fixe. Il me redemandait sa mama, c’est-à-dire sa Niçoise, tous les quarts d’heure. Je lui disais par gestes que nous allions la rejoindre. Il se résignait ; cependant il y avait dans ses beaux grands yeux une expression de détresse et d’effroi qui me déchirait le cœur. Je ne me donne pas pour plus sensible qu’un autre, mais une peine morale infligée à un enfant m’a toujours navré comme un fait hors nature.

J’avais pris à Aurillac, où nous avions quitté la diligence venant de Clermont, un cabriolet de louage pour deux jours, car je comptais arriver le soir à Flamarande et repartir le lendemain matin. Je ne dissimulais pas Gaston, assis à mes côtés. Il devait passer pour mon fils.

Je n’avais pu trouver un bon cheval. Celui qui nous conduisait paraissait très-fatigué quand nous arrivâmes au cabaret de la Violette, situé au détour de la route, en face du chemin de Flamarande. Je n’avais pas dit au conducteur où j’allais précisément. J’avais annoncé une journée de six à huit lieues. L’habitude de compter par kilomètres n’était pas encore populaire dans les campagnes, et la lieue de pays était une mesure vague qui prêtait à contestation. Aussi, quand j’ordonnai à mon homme d’entrer dans la montagne, il discuta, prétendit avoir fait plus de dix lieues, et déclara que son cheval n’irait pas plus loin ce jour-là. Je pouvais très-bien coucher à la Violette, qui était là devant nous, un bon gîte, disait-il, bien qu’il ne payât pas de mine. Je m’y refusai, et pour avoir raison de sa résistance, je lui permis de faire reposer son cheval et de boire un verre de vin à la Violette, bien qu’il m’eût déjà fait faire à mi-chemin une halte de deux heures. Je demandai une tasse de lait pour Gaston. J’avais apporté des gâteaux, je le fis manger et m’armai de patience.

L’endroit était triste, un véritable désert de bruyères, sur un sol si tourmenté qu’on n’apercevait à perte de vue ni cabanes ni troupeaux. La route, n’étant, à vrai dire, qu’un chemin d’utilité communale, était peu fréquentée ; nous n’avions, durant les deux dernières heures, rencontré qu’un muletier.

La nuit tombait, et mon automédon me questionnait sur le but de mon voyage. J’allais lui répondre quand je vis entrer le muletier, que nous avions devancé et dont la figure ne m’avait pas frappé.

— Ah ! voilà Yvoine ! s’écria notre hôte ; sois le bienvenu, mon vieux, et assieds-toi là. Où donc vas-tu aujourd’hui ?

Ce nom d’Yvoine réveilla mes souvenirs. C’était le montagnard que nous avions rencontré portant le bagage de M. de Salcède le jour où je le vis pour la première fois revenant à pied de Flamarande. Il avait rebroussé chemin avec nous, et avait accompagné le lendemain M. le comte à la chasse. Depuis il était venu à Montesparre apporter des plantes de montagne à Salcède, et se mettre à ses ordres pour de nouvelles excursions que Salcède, enchaîné par l’amour, avait toujours différées. Je connaissais donc très-bien Ambroise Yvoine, un brave homme faisant tous les petits métiers de la plaine à la montagne. Il me sembla qu’il me regardait avec attention, et je me sentis très-inquiet ; mais, après quelque hésitation, il me parut absolument trompé par l’arrangement de ma figure, de ma voix et de mes manières. Il répondit à ses hôtes qu’il allait à la foire de Salers vendre trois mulets, et il demanda le gîte pour la nuit. On lui apporta à souper. Il me regardait de temps en temps, mais il détournait les yeux comme par savoir-vivre quand je le regardais.