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Pigoreau (IIp. 116-129).

CHAPITRE VIII.

Madame Bellegarde me raconte ses aventures.



On doit bien présumer que le lendemain je ne manquai pas de me rendre chez madame Bellegarde. Quoiqu’elle eût mérité toute mon indignation, je crus devoir la ménager ; elle pouvait m’être d’une grande utilité, et elle était à même de me donner des renseignemens qui devaient nécessairement m’intéresser ; d’ailleurs, j’étais curieux de savoir par quel hasard elle était devenue l’épouse de Britannicus, et, en cette qualité, elle était sans doute à même de me fournir quelques éclaircissemens sur certains débris de la fortune de monsieur de Stainville, qui avaient disparu lors de son arrestation. Elle était en outre à même de me donner des nouvelles du vieux Thomassin, mon père adoptif. Quoique je l’eusse perdu de vue depuis long-temps, et qu’à l’âge où je l’avais quitté je ne fusse pas susceptible d’une forte impression, cependant je me rappelai tous les soins qu’il avait pris de mon enfance, ainsi que sa chère Marianne, et je sentis réveiller en moi ma première tendresse. Impatient donc d’apprendre ce qu’il était devenu, je m’empressai de retourner chez madame Bellegarde. Je choisis, pour me rendre chez elle, le moment où son mari était absent ; je la trouvai occupée à terminer une longue lettre qu’elle me remit en entrant. Tenez, monsieur, me dit-elle en me la présentant, lisez cet écrit, et plaignez une malheureuse que vous devez abhorrer, mais qui s’acquiert des droits à votre indulgence par l’aveu sincère de ses fautes. Vous ne connaissez encore que la moitié de mes crimes, vous ignorez à quel point le fatal amour que vous m’avez inspiré m’a rendue coupable ; mais si vous prenez la peine de lire ce récit jusqu’à la fin, sans laisser éclater votre indignation, je suis persuadée d’avance que vous m’accorderez au moins le sentiment de la pitié.

Je m’emparai avec empressement du cahier qu’elle me présentait, et j’y lus, non sans beaucoup d’étonnement, l’espèce de confession suivante :

« Si le repentir et les remords pouvaient expier les torts d’une malheureuse trop faible pour subjuguer ses sens, vous seriez aujourd’hui suffisamment vengé ; mais comme je ne puis y réussir qu’en vous mettant à même de réparer tout le mal que j’ai pu vous faire, apprenez à quel point devient criminelle une femme qui cède à la violence de ses passions.

Vous vous rappelez sans doute, Firmin, le jour où, guidée par toutes les furies de la jalousie, j’allai rendre compte à M. de Stainville de votre liaison avec sa fille. L’amour alors avait tellement égaré ma raison, que je ne conservai pas même assez de sang-froid pour mettre mon plan à exécution. Mon intention était de vous forcer de renoncer à votre maîtresse, sans pour cela vous faire perdre les bonnes grâces de votre bienfaiteur. Mais le désespoir où m’avait réduite votre cruelle indifférence, m’ôta l’usage de la réflexion, et m’empêcha de suivre exactement la marche que j’avais adoptée. Je n’avais inspiré au père de Sophie que des soupçons sur votre secrette intelligence, dans l’espoir qu’il vous forcerait d’y renoncer en vous prenant par la douceur. Mais, conduite par mon excessive jalousie, le jour où M. le Comte vous fit venir dans son cabinet, je profitai du moment de votre entrevue pour pénétrer dans votre chambre, dans la seule vue de me procurer de nouveaux indices sur votre intimité ; mais peignez-vous les transports de ma jalouse fureur, lorsque je trouvai sur votre table la fatale lettre que vous écriviez à madame de Stainville. Charmée de posséder entre mes mains un témoin aussi irrécusable de ce que je nommais votre perfidie, je courus, malgré les cris de votre amante, le porter à son père. L’accident funeste qui en résulta me punit d’une manière bien sensible ; les remords qui m’assiégèrent dans ce moment critique, furent bien suffisans pour vous venger. Le Comte m’accusa du malheur arrivé à sa fille ; elle-même ne me vit plus qu’avec horreur ; je n’étais plus à ses yeux qu’un monstre dont la vue seule la faisait frémir. Elle employa tout le crédit qu’elle avait sur son père pour me faire perdre sa confiance, et obtenir de lui mon renvoi. Elle y réussit, et ma disgrâce fut la juste punition de ma perfidie ; lorsqu’on a fait le premier pas dans le sentier du crime, les autres deviennent moins pénibles. Furieuse de ce nouvel outrage, je résolus de m’en venger. La terreur qui flétrissait les premières années de la révolution, m’en fournit les moyens. Je savais que la classe entière des nobles était proscrite sans pitié, que toutes les dénonciations qui les concernaient étaient écoutées favorablement, et que la tache originelle de leur naissance était un titre suffisant pour les envelopper dans la proscription. La tête remplie de mes projets de vengeance, je m’adressai directement au comité révolutionnaire de la ville voisine. Son président m’accueillit et me promit de me servir ; je fus assez lâche et assez ingrate pour peindre mon bienfaiteur et sa fille comme des ennemis de la liberté. Plus j’en disais de mal, plus je gagnais l’estime du comité. Je savais que le Comte avait, à l’exemple des gens riches, caché tout son or et ses bijoux, et j’osai concevoir l’infâme projet de m’en emparer ; mais je ne pouvais l’exécuter toute seule, et je me vis obligée de choisir un complice. J’avais gagné la confiance de Britannicus, il avait pareillement des droits à la mienne. Je ne balançai point à lui faire part de ma résolution ; nous convînmes de faire un partage égal, et, à cet effet, je lui promis de lui fournir tous les moyens qui dépendraient de moi. Cependant l’exécution de notre entreprise n’était point facile ; j’ignorais l’endroit où monsieur de Stainville avait enterré son trésor ; il s’agissait de lui arracher cet aveu par la ruse ou la violence. Britannicus se décida à ce dernier parti. Après l’avoir fait conduire dans les prisons d’Orl… et avoir mis les scellés sur tous ses biens, il le fit menacer de le séparer pour jamais de sa fille, s’il persistait à cacher l’endroit qui recelait ses bijoux. Il eut l’adresse de ne point se mettre en avant ; il fit agir un de ses collègues, nommé Caton, qui, par la suite, pensa devenir sa victime. Le père de votre amante tremblant plus pour ses jours que pour les siens, fit l’aveu qu’on exigeait de lui, dans l’espoir d’obtenir sa liberté ; mais Britannicus qui redoutait sa vengeance, crut devoir, malgré sa parole, le sacrifier à sa propre sûreté afin de se mettre à l’abri de ses poursuites ; il avait formé le projet de le traduire au tribunal, lorsqu’un simple employé parvint à l’arracher de prison, malgré les ordres de mon mari. Il se sauva avec lui et sa fille, sans qu’il ait été possible de jamais découvrir leurs traces. Britannicus accusa son collègue Caton d’avoir favorisé leur évasion, et tout portait à le croire, puisque l’ordre d’élargissement était signé de sa main ; mais il parvint à prouver son innocence, et, pour se venger de son accusateur, il le dénonça à son tour comme prévaricateur dans ses fonctions, et sur-tout comme grand partisan des scellés. Il cita, pour preuve de ce qu’il avançait, une foule d’exemples que mon mari ne pouvait réfuter, entr’autres l’acquisition du trésor de M. de Stainville. La loi qui supprimait les comités révolutionnaires, vint à l’appui des nombreuses réclamations de toute la ville d’Orl… ; nous sentîmes qu’il n’y avait plus de sûreté pour nous, et nous nous décidâmes à quitter un lieu où nous étions trop connus. Nous savions que la capitale était le seul endroit où l’on pourrait rester ignoré, et après avoir réalisé toute notre fortune, nous prîmes secrètement la route de Paris. En arrivant nous eûmes le soin de changer de nom, d’airs, d’habitudes et de manière de vivre. Nous nous annonçâmes comme des victimes de l’anarchie ; cela suffisait alors pour nous procurer une sorte de considération. De tous temps les extrêmes se sont touchés, et le français, en sortant du règne de la terreur, n’accordait plus son estime qu’à ceux qui en avaient été les victimes ; aussi ne tardâmes-nous pas à obtenir la confiance générale, et monsieur de Bellegarde fut nommé chef d’une administration importante. Il continua les moyens qu’il avait jadis employés pour s’enrichir, en changeant cependant la marche qu’il avait adoptée. Il devint l’ennemi aussi prononcé de la révolution, que jadis il en avait été le zélé partisan. Ce changement lui réussit au gré de ses désirs. Depuis ce temps-là il tient ouvertement cabinet d’agence ; il se charge de toutes sortes d’affaires, et de telle nature qu’elles soient, pourvu que leur rapport en soit bon, et que l’argent soit strictement déposé. Enfin notre existence serait parfaitement heureuse, si les remords dont notre conscience est accablée, nous laissaient un moment de repos. »