Fin de roman/09

Édition privée (p. 182-236).


LA VISITEUSE


…une petite maison blanche en face de la rivière… Irene Dolbrook songeait. Avec les mots qu’elle venait de lire, elle essayait de se représenter, de se faire une image de la retraite où elle était invitée à aller se reposer. Fatiguée, déprimée, meurtrie, elle souhaitait ardemment depuis longtemps de se retirer pour quelques jours dans un asile, une maison amie où elle aurait le calme et la paix. Pendant des mois, elle avait agité cette idée dans sa tête, la repoussant puis la reprenant. Elle avait alors songé à un couple âgé qu’elle avait connu au cours d’une croisière il y avait une quinzaine d’années et auquel elle avait rendu visite quelques mois plus tard, à l’époque des fêtes. Depuis, à l’occasion de la Noël et de Pâques, elle n’avait pas manqué d’adresser ses bons souhaits à ses anciens amis. Jamais elle ne les avait oubliés car elle gardait dans sa mémoire et dans son cœur le souvenir de la cordiale sympathie qu’ils lui avaient témoignée lors de leur première rencontre, à une douloureuse période de sa vie.

Touriste américaine qui passait dix jours de vacances au Canada, elle avait au cours d’une croisière Terre-Neuve, Labrador et Saguenay, rencontré M. et Mme Lantier, de Montréal. À ce moment, elle subissait un cruel désappointement et elle était morose, triste, sombre, avait une figure affligée. Pour ses repas, on l’avait placée à la même table que M. et Mme Lantier. Ceux-ci surpris de voir une jeune fille plongée dans l’abattement, alors qu’elle aurait dû, semble-t-il, être gaie, enjouée et paraître goûter son voyage, s’étaient montrés très aimables à son égard. Celle-ci d’une nature fort sensible avait été touchée de l’intérêt qu’ils lui manifestaient et elle s’était prise d’une vive sympathie pour ces personnes si différentes d’elle par l’âge, la langue et la nationalité. Parfois, c’est ainsi. On rencontre des gens qu’au premier abord on croirait absolument différents de nous puis, l’on constate avec quelque surprise et une chaude satisfaction que ces étrangers pensent absolument comme nous, voient souvent la vie du même angle que nous, admirent les mêmes choses que nous. Une amitié superficielle mais fort agréable se forme rapidement et elle dure jusqu’à l’heure de la séparation. On en garde le souvenir comme on conserve les jolis bibelots achetés en cours de route. Mais ici, l’attachement avait été plus profond. Près de ses vieux amis, elle avait la certitude de trouver le repos, le réconfort. Combien de fois en pensant à eux, elle se rappelait M. Lantier lui répétant chaque jour pendant leur croisière : La vie est belle. C’était un credo qu’il s’efforçait de lui inculquer. Toutefois, avec les années, elle avait eu la preuve que, dans son cas, c’était une hérésie, car les événements avaient apporté un cruel démenti à cet aphorisme du vieil homme. Maintenant, ce qu’elle voulait, c’était l’oubli, car trop de drames avaient assombri son existence. La destinée, semblait-il, s’était acharnée sur elle, l’avait choisie comme victime.

Oui, à ce moment, c’était vers ses vieux amis qu’elle devait se tourner. Sûrement qu’ils sauraient lui remonter le moral, lui faire reprendre courage, lui redonner la foi en l’avenir. La brève visite qu’elle leur avait faite jadis à leur maison de la ville avait laissé en elle un lumineux souvenir. En imagination, elle se représentait leur vaste demeure aux murs couverts de tableaux choisis avec un goût très sûr et il lui semblait entendre encore le refrain de M. Lantier : La vie est belle.

Alors, elle se décida à leur écrire, expliquant que la vie lui avait été dure et qu’elle avait besoin de quelques jours de paix et de repos. La même semaine elle recevait une réponse : « Nous serons heureux de vous revoir. Vous nous trouverez à la campagne, dans notre petite maison blanche devant la rivière. Nous ne pouvons vous promettre des distractions, des amusements, car il n’y a rien de cela ici. Nous ne sortons jamais, nous n’allons nulle part. Nous vivons isolés, solitaires. Comme vous le savez, nous sommes âgés et je dois vous dire que nos figures ont beaucoup changé. Je me demande même si vous pourrez nous reconnaître. Le cœur cependant n’a pas vieilli. Accourez, vous trouverez ici la tranquillité dont vous avez besoin. Nous vous attendons. »

« Je ne demande ni distractions, ni amusements, répondit-elle. Ce que je désire, c’est un changement de figures et de décor. Ce dont j’ai besoin, c’est de repos et de paix. J’arriverai ces jours-ci à votre petite maison blanche. »

Réellement, ils eurent de la peine à se reconnaître en se voyant. M. et Mme Lantier étaient vieux, avaient de vieilles figures. Tous deux étaient malades. Lui était cancéreux, attaqué à l’estomac par l’implacable maladie, et elle, souffrait du cœur, pouvait être foudroyée d’un jour à l’autre par une crise cardiaque. Tous deux avaient un visage désenchanté. Les deux vieux vivaient dans l’ombre de la mort. Ils savaient leurs jours comptés et ils avaient perdu le sourire. Le bel enthousiasme de jadis était disparu.

Irene Dolbrook était une brune élancée avec de grands yeux noirs qui avaient comme des reflets lumineux qui exprimaient tous les sentiments de son cœur et qui exerçaient une étrange fascination. Sa figure possédait un charme, une attirance bien propres à troubler un homme. Elle aussi avait vieilli pendant toutes ces années écoulées. Ses cheveux autrefois très noirs étaient maintenant parsemés de fils d’argent et son visage était celui d’une femme qui a connu les orages et les tourmentes de la vie. Nullement surprenant qu’elle eût aujourd’hui ce désir de repos.

La visiteuse regardait autour d’elle. Ravie, elle voyait la petite maison blanche encadrée de dahlias en fleurs, la verte pelouse et la calme rivière.

« Avec la femme que l’on aime, dans un pareil décor, ce n’est pas étonnant que vous trouviez que la vie est belle », fit-elle en se tournant en souriant vers M. Lantier.

Elle se laissa choir dans une chaise de jardin et pendant quelques moments, comme une personne mourant de soif qui s’abreuve enfin avec un verre d’eau bien fraîche, elle goûtait le silence et la paix qui l’entouraient. Elle eut un sourire.

— C’est un changement avec New York, déclara-t-elle.

Certes, au cours de son existence, elle avait vu bien de beaux endroits, contemplé d’admirables paysages, mais toujours et partout, elle avait été mêlée à la foule, à des groupes d’étrangers qui la traitaient en étrangère ; partout elle avait subi la fâcheuse promiscuité des cohues d’êtres sans âme et sans pensée qui fréquentent les places à la mode, les places où l’on rencontre les gens riches ou qui veulent se faire passer pour riches, même s’ils ne le sont pas. Partout, dans tous ces endroits fashionables, elle avait traîné son pauvre cœur meurtri. Nulle part, elle n’avait pu goûter pleinement la beauté et le charme de la nature qui s’offrait à elle. Ici, c’était différent. Elle était chez des connaissances et elle se trouvait dans un décor discret et paisible où elle pourrait savourer la douceur de laisser fuir les minutes et les heures sans aucune préoccupation, où elle pourrait se reposer et se laisser vivre sans penser à autrefois.

— Bon, alors, reposez-vous pendant que je vais préparer le dîner, fit Mme Lantier, comprenant que des paroles oiseuses et indifférentes fatigueraient la visiteuse. Je vous appellerai tout à l’heure.

Sachant qu’elle devait une explication à ses amis, qu’il était impérieux de les éclairer sur sa situation, elle attendit le moment favorable. Comme ils étaient assis sur la véranda après le lunch et qu’ils respiraient le parfum des phlox à côté d’eux, Irene Dolbrook commença : « Vous avez été bien aimables de m’inviter à venir chez vous. Maintenant, je vais vous raconter quelques chapitres de ma vie. Pour commencer, je vous dirai que j’ai toujours eu un grand besoin d’affection, mais qu’il n’a jamais été comblé. Tout ce que j’ai connu a été des désillusions et des désenchantements. Je vous dirai que même si aujourd’hui, je rencontrais une affection sûre, réconfortante, je ne me sentirais pas heureuse, car j’aurais toujours la crainte qu’il ne survienne une catastrophe comme celles que j’ai connues. Chose étrange, c’est dans ma famille que j’ai commencé à ressentir ce manque d’affection. Je vous déclare franchement que ma mère ne m’a jamais aimée. Nous étions trois enfants : deux filles et un garçon. Ma sœur Cora avait deux ans de plus que moi et mon frère Jules était trois ans plus jeune que moi. Comme la chose se voit dans nombre de familles, c’est la fille aînée ou le fils aîné qui est le favori de la mère. Ce fut le cas chez nous. Il aurait fallu être aveugle pour ne pas voir la prédilection que ma mère marquait à sa fille aînée. Je n’occupais qu’une place bien secondaire dans son cœur. J’en étais douloureusement blessée. Puis, lorsque Jules naquit, ce fut lui qui devint le préféré, qui accapara les préférences de sa mère. Étant le dernier né, le plus jeune, ce fut sur lui qu’elle reporta sa tendresse. Moi, j’étais négligée, peu intéressante. C’est ainsi que je grandis. Je dois dire en toute justice que si ma mère ne s’intéressait pas à moi, mon père, par contre, me témoignait chaque jour un attachement profond qui compensait l’indifférence que me marquait ma mère. Vous dire que j’adorais mon père, exprimerait simplement la mesure de mon sentiment à son égard. J’eus toutefois le grand malheur de le perdre alors que j’avais quinze ans. Ce fut une cruelle épreuve et la douleur que j’en ressentis dura des années. Mon frère Jules mourut six mois plus tard. Prévoyant qu’elle aurait à travailler pour aider la famille, Cora, la favorite de ma mère, celle qui avait toujours été choyée, préféra se marier et nous laissa seules, ma mère et moi. Nous vivions avec les quelques mille piastres d’assurances laissées par mon père. Pour ajouter à tous ces événements, ma mère se remaria après un an de veuvage avec un homme de six ans plus jeune qu’elle. J’avais alors seize ans et j’étais une grande fille. Un an s’était à peine écoulé lorsque mon beau-père commença à tourner autour de moi et à m’importuner de ses attentions. Dès que nous étions seuls un moment, il essayait de m’embrasser, de me prendre dans ses bras. Ce n’était pas tant l’homme qui me répugnait, car il était bien de sa personne, que sa duplicité et son hypocrisie. J’avais commencé à travailler et je gagnais à peu près ma vie. À la maison, la situation était intenable. Puis, je ne pouvais rien dire à ma mère. Elle était folle de son mari et je lui aurais causé énormément de peine en lui faisant cette révélation. Même, elle aurait pu croire que c’était moi qui l’aguichais et provoquais son mari.

Un dimanche après-midi, alors que ma mère était allée au cinéma, mon beau-père profitant du fait que nous étions seuls, tenta de me prendre de force. Je parvins toutefois à lui résister et à m’enfuir au dehors. Je ne devais plus retourner à la maison. Je me louai une chambre en ville et comme des milliers d’autres, je pris mes repas au restaurant. La vie était dure, mais au moins, je n’étais pas astreinte à endurer sans rien dire les entreprises galantes du mari de ma mère. Je traversais un âge critique et je n’avais pas de protecteur naturel. Ajoutez à cela que, sans qu’il y eut de ma faute, j’exerçais une étrange fascination sur les hommes et j’eus fréquemment à me défendre de leurs embûches et de leurs pièges. Toutefois, je me rendis à vingt-deux ans sans aventure regrettable. C’est alors que je rencontrai un jeune homme, Walter Houston, qui me plut dès la première heure. Je dus créer une bonne impression sur lui également, car il me demanda à plusieurs reprises pour souper ensemble, aller au cinéma ou faire une promenade. Il paraissait se plaire en ma compagnie, mais je le trouvais trop entreprenant, et j’eus souvent à lui dire de se calmer. Malgré cela, je m’attachais davantage à lui. Pour dire toute la vérité, je l’aimais à la folie. Nous nous voyions une couple de fois par semaine, mais à plusieurs reprises, alors que je lui suggérais d’aller quelque part à tel soir, il me répondait que la chose lui serait impossible parce qu’il aurait du travail à faire ce jour-là. Il y avait six mois que nous nous connaissions et mes vacances approchaient lorsque je vis dans un journal l’annonce d’une croisière de neuf jours à Terre-Neuve, au Labrador et au Saguenay. Les dates me convenaient on ne peut mieux. On aurait pu croire que c’était moi qui les avais choisies. En outre, le prix du voyage s’accordait avec mes modestes moyens. Immédiatement, je parlai de la chose à mon ami et lui déclarai franchement que je serais très heureuse s’il pouvait s’arranger pour faire cette excursion avec moi. Il me parut indécis puis déclara : Je vais faire mon possible pour obtenir un congé à cette date. À notre rencontre suivante, j’abordai de nouveau le sujet, car de faire cette croisière avec lui aurait été un bonheur fabuleux. J’espérais aussi que je saurais l’amener à me proposer le mariage pendant ces jours où je l’aurais tout à moi. Comme j’insistais pour le décider, il me dit : Allons au cinéma et nous en causerons. Après le spectacle, nous allâmes manger puis il me dit : Viens voir ma chambre. Je l’aimais tellement et je désirais tant le décider à faire le voyage avec lui que j’acceptai. À mon âge, je savais ce qui m’attendait, et lorsqu’il me prit dans ses bras et me pressa sur lui, contre lui, j’éprouvai une telle extase que je n’offris aucune résistance lorsqu’il me poussa sur son lit.

— Entendu, me promit-il une demi-heure plus tard, lorsque je le quittai pour me rendre à ma chambre. Je vais acheter mon billet et nous ferons la croisière ensemble.

J’étais sûre de lui et les trois jours qui nous séparaient du départ me parurent bien longs tellement j’avais hâte de le retrouver. Je m’efforçai de l’atteindre par téléphone pour nous entendre pour faire ensemble le voyage par train à Montréal où nous devions prendre le bateau, mais je ne pus le rejoindre. Je partis donc seule de New York convaincue que je le trouverais sur le quai au moment du départ du navire. Là, je l’attendis d’abord avec confiance, puis nerveusement comme le temps passait et enfin, avec désespoir lorsque s’écoulèrent les dernières minutes. J’attendis le coup de sifflet du steamer pour monter à bord, espérant toujours voir apparaître le retardataire. Finalement, je me rendis à l’évidence et compris que j’avais été trompée comme tant d’autres pauvres filles trop confiantes et trop amoureuses l’avaient été avant moi. Vous savez le reste, car vous m’avez vue à ces heures douloureuses de ma vie. Votre généreuse sympathie m’a adouci la cruelle épreuve que je traversais et m’a réconfortée. Si je ne vous avais pas rencontrés, je me serais peut-être jetée à la mer.

La première chose que j’appris à mon retour à New York fut que celui dont j’avais espéré faire mon mari était en voyage de noces. Il s’était marié pendant mon absence. Je n’avais que moi à blâmer car en lui cédant, je n’avais écouté que mes sentiments et mon instinct. Il est certain que l’autre avait été plus sage, plus avisée. Évidemment, elle lui avait tenu la dragée haute et avait conduit son ardent admirateur au mariage. Jamais auparavant je n’avais soupçonné la duplicité de ce garçon. Il me courtisait dans l’intention évidente de me conquérir et de me posséder. Naïvement, à vingt-deux ans, je m’étais laissée prendre comme une fillette de quinze ou seize ans. Pendant six mois, je fus toute pénétrée de rancœur et maudissant l’hypocrisie masculine.

Un soir, à une réunion sociale, je fis la connaissance d’un charmant jeune homme. C’était un aimable causeur, intéressant et spirituel. Son nom était Paul Berry. Au moment de nous séparer, il me dit qu’il serait heureux de me revoir. Comme il me plaisait, je l’invitai à venir me voir à la maison où j’avais ma chambre. Instruite par l’expérience, je me promettais bien de ne pas commettre une nouvelle erreur. Cependant, je ne fus pas lente à reconnaître que c’était un garçon sérieux, un parfait gentleman. Tout comme l’autre, il m’amenait au cinéma, au restaurant, mais n’agit jamais d’une façon déplacée. Nous nous connaissions depuis quatre mois lorsqu’un dimanche, au cours d’une promenade, il me demanda en mariage. J’acceptai. J’avais eu le temps d’apprécier ses qualités et en plus, j’avais de l’affection pour lui. Je savais en outre qu’il était en état de me faire vivre convenablement car il était à l’emploi de la ville et recevait un salaire très convenable. Nous nous épousâmes un matin d’avril. J’étais très heureuse. Je ne savais pas ce qui m’attendait.

Lorsque nous nous trouvâmes dans notre chambre, le soir, mon mari parut nerveux, agité. Au lit, il m’accabla de caresses, me couvrit de baisers passionnés. « Je t’aime, je t’aime tant », me déclarait-il avec ferveur et ses lèvres écrasaient les miennes. Naturellement, je croyais que ces démonstrations de tendresse étaient le prélude de l’acte qui scelle l’union de l’homme et de la femme. Mais mon compagnon était hésitant. Il me donnait l’impression d’un acteur qui ne sait pas son rôle ou qui l’a oublié et qui brode en attendant que la mémoire lui revienne. Certes, il était possédé par un immense désir mais je constatais à ma surprise que le courant ne pouvait s’établir entre son cerveau et ses organes. Son désir, un désir intense était tout cérébral et ne pouvait stimuler la chair. Désespérément, il s’efforçait d’être un homme mais tous ses efforts étaient vains.

— Tu es nerveux, fatigué, repose-toi un moment, lui dis-je.

Il s’étendit sur le dos, les mains à ses côtés, les yeux au plafond, évitant de me regarder, comme s’il avait honte de lui-même. Malgré son apparente immobilité, je le sentais encore plus nerveux qu’auparavant. Au bout de quelques minutes, il recommença ses caresses, mais sans résultat. À ce moment, j’étais moi-même très nerveuse.

— Essayons de dormir, cela nous fera du bien à tous les deux, proposai-je.

Il resta silencieux, clairement humilié par son échec.

Il se produisit une brève accalmie, puis de nouveau, l’homme en proie à un désir incontrôlable tenta de s’affirmer. Son cerveau en ébullition était animé d’un immense vouloir, mais ce vouloir était vain, stérile.

Les heures s’écoulèrent et je dus subir la pénible et affolante épreuve à laquelle me soumettait mon compagnon. Au matin, j’étais lasse et énervée au-delà de toute expression. Cette nuit de noces avait été pour moi une véritable torture ; elle m’avait donné l’impression d’un affreux cauchemar. Les soirs qui suivirent furent une répétition du premier. Ce n’était pas un mari que j’avais, mais un malade. Tout simplement, l’homme était impuissant. Absolument et complètement impuissant.

— Si l’ampoule électrique de la chambre refusait de s’allumer lorsque tu presses le commutateur pour établir le courant, tu ferais venir un électricien pour qu’il répare ce qu’il y a de défectueux dans le circuit, alors pourquoi ne vas-tu pas consulter un médecin pour qu’il te conseille un moyen de vaincre ce trouble de ton organisme, lui dis-je.

— J ai déjà vu un spécialiste, avoua-t-il, mais c’est une chose bien compliquée et bien obscure. Toutefois, il m’a affirmé que cela changera.

Néanmoins, presque chaque soir j’étais condamnée à subir les frénétiques mais vains efforts de cet homme pour affirmer sa virilité.

Le malheureux était impuissant et, à mes côtés, il endurait le supplice de Tantale. Quant à moi, j’étais à la torture.

Notre sort à tous deux était lamentable.

Au bout de trois mois de ce régime, j’étais une loque et je croyais que j’allais devenir folle. Réellement, la situation était intenable. Il était impossible de la prolonger davantage. J’eus une explication avec mon mari. Je lui déclarai qu’il n’y avait qu’une chose à faire : divorcer.

— Tu as raison, mais cela me fait énormément de peine car je t’aime encore plus que lorsque nous nous sommes mariés, déclara-t-il. Comment allons-nous procéder ?

— Je vais te quitter et dans ta demande, tu allégueras abandon du domicile conjugal par ton épouse. De cette manière tu obtiendras le décret sans difficulté.

Il entama donc les procédures, mais pendant que son avocat s’occupait de la cause, mon mari voyageant en auto avec un ami fut victime d’un accident, sa voiture venant en collision avec une autre. Son ami fut tué sur le coup. Lui fut transporté à l’hôpital où il demeura deux jours sans connaissance puis il mourut.

Lors de notre mariage, mon mari avait pris une assurance de quatre mille piastres sur sa vie, nommant sa femme bénéficiaire. Il était mort avant d’obtenir le divorce demandé. J’héritai donc de quatre mille piastres. Je les avais bien gagnées. Quelques mois plus tard, étant allée entendre une musicienne de mes connaissances qui prenait part à un concert je voulus après l’audition aller la féliciter. Dans sa loge je rencontrai plusieurs personnes à qui je fus présentée. Dans le nombre se trouvait le Dr Baumer. Nous causâmes musique un moment puis de théâtre et il paraissait m’écouter avec plaisir. Je lui demandai s’il avait déjà entendu la violoncelliste Pauline Forbes.

— Je n’ai jamais eu ce plaisir, dit-il, mais j’ai lu dans les journaux des articles fort élogieux à son sujet.

— Si cela pouvait vous intéresser, dis-je, j ai justement reçu deux billets de faveur pour le récital qu’elle doit donner la semaine prochaine et je serais enchantée de vous en donner un.

— Certes, vous me rendriez très heureux et j’aurais en plus l’agrément de goûter cette musique près de vous.

J’ouvris alors ma sacoche, pris l’une des cartes d’admission et la tendis au jeune médecin. Il y jeta un coup d’œil.

— Alors, c’est pour jeudi soir prochain. Merci. Je serai là et je compte bien passer une couple d’heures fort agréables.

Le jeudi soir, nous eûmes un merveilleux régal musical. Pauline Forbes était une grande artiste. C’était une virtuose, mais aussi et surtout, elle jouait avec âme. Mon compagnon et moi étions tout vibrants, tout émus en sortant de la salle.

Grâce à vous, me dit-il, j’ai vécu des moments que je n’oublierai pas de sitôt. Si vous permettez, ajouta-t-il comme nous allions nous séparer, je vous inviterais à venir demain soir prendre un modeste souper avec moi au restaurant. J’ai dit un modeste souper, car je ne suis pas un millionnaire.

— Mais oui, avec plaisir. Tenez, je connais un petit café hongrois où je vais de temps à autre me régaler pour cinquante sous. Tenez, voici l’adresse, dis-je, après avoir crayonné un nom et un numéro sur un feuillet de mon calepin. À sept heures, demain soir.

— À sept heures, demain soir.

Le jeune médecin avait fait sur moi une forte impression et je le trouvais fort sympathique. En le quittant, j’avais hâte de le revoir.

Nous nous retrouvâmes le soir au petit restaurant hongrois. Nous causâmes longuement. Il me raconta qu’il venait d’être reçu médecin et qu’il avait ouvert un bureau de consultations. Franchement, il m’avoua que les débuts étaient difficiles. Pour commencer, il avait dû travailler pour payer ses études à l’université. Il avait trouvé un emploi de nuit au bureau de poste et le jour il suivait ses cours et étudiait. Souvent, il était terriblement fatigué mais il n’avait pas le temps de se reposer. Même maintenant qu’il possédait son diplôme, il continuait de travailler la nuit en attendant de se former une clientèle. C’était dur mais il avait la volonté de réussir.

À la vérité, ce garçon me plaisait fort et j’aurais été heureuse de le voir s’attacher à moi. Cependant, il me répétait que la vie était difficile, que les clients étaient lents à se présenter pour recevoir ses consultations. Heureusement, ajoutait-il, qu’il avait son emploi au bureau de poste. Cela lui permettait de vivre et de payer son loyer.

Un samedi soir, il m’invita si je n’avais pas d’autre distraction à aller faire un tour à son bureau le lendemain après-midi. Je l’assurai que j’irais avec plaisir. Toute la nuit, je pensai à ma visite du lendemain, me demandant ce qu’elle pourrait m’apporter. Bien certain que je ne voulais pas faire de folies. Non, pas servir de jouet pour quelques jours et être ensuite mise de côté.

En me regardant dans mon miroir, je me disais que je pourrais le conquérir, l’amener à me demander en mariage. Cette idée de mariage me remuait toute. En me rendant au bureau de mon ami j’arrêtai en passant chez un fleuriste et achetai un petit plant de géranium dans un pot pour mettre une note de couleur dans son cabinet de consultations.

Lorsque je vis son nom : Dr Norman Baumer, sur la plaque en cuivre posée à côté de sa porte, je m’enthousiasmai à la pensée que je pourrais peut-être devenir sa femme.

Le jeune médecin se montra enchanté de me voir, mais je fus péniblement impressionnée par l’aspect de la pièce qui constituait son bureau. Tout était mesquin. On sentait trop que les meubles avaient été achetés en vue de payer le plus bas prix possible. Peut-être même n’étaient-ils pas payés, avaient-ils été achetés à crédit. Ce fut une idée qui me vint et elle était loin d’être agréable. J’installai mon géranium sur le cadre de la fenêtre.

— C’est gentil, déclara-t-il tout de suite. On sent qu’une femme a mis là un peu de son charme et de sa grâce. Oui, continua-t-il, ce serait charmant d’avoir une femme comme vous pour embellir la pièce de son sourire au cours d’une brève apparition et pour illuminer la vie. Il fit une pause. Mais c’est là un rêve, continua-t-il, car pour cela, il faudrait un revenu et ce que je gagne avec mon travail de nuit au bureau de poste suffit juste à me faire vivre. Le croiriez-vous, je n’ai jamais eu cent dollars devant moi. J’espère que les choses vont s’améliorer mais la clientèle est bien lente à venir.

— Écoutez-moi dis-je, dans un moment d’impulsion irrésistible, si vous tenez à moi, si vous croyez que nous pourrions être heureux ensemble, il y aurait peut-être moyen d’arranger cela. Il me reste encore un peu d’argent de mes assurances et nous pourrions nous installer et vivre modestement en attendant que votre profession rapporte davantage.

— Je n’ai pas dix dollars pour aller chez le bijoutier et acheter une alliance, déclara-t-il dans un geste de découragement. Je n’ai pas d’argent pour payer le mariage, pas d’argent pour le voyage de noces, pas d’argent pour nous installer.

Il paraissait très malheureux.

— Je ne suis pas riche, mais je peux faire ces dépenses, dis-je.

Alors, il se leva, me prit dans ses bras, m’embrassa passionnément, disant : Faites ce qui vous plaira, chérie, et je serai très heureux.

Nous nous épousâmes quinze jours plus tard. J’avais loué un petit appartement, je l’avais meublé modestement. J’avais payé l’alliance, les honoraires du ministre et le voyage de noces.

Ah ! les pauvres femmes affamées d’amour et de tendresse.

Pendant trois ans environ, je fus heureuse. Ah, que ces années m’ont paru brèves, ont passé rapidement. Puis, je constatai un changement dans l’attitude de mon mari à mon égard. Moi, j’étais amoureuse comme aux premiers jours, mais lui était distant, quasi indifférent. Il se produisait des lézardes, des fêlures dans l’édifice de ma félicité. Je ne savais trop que penser mais je sentais que mon bonheur était une chose fragile et qu’il était menacé de quelque façon que je ne pouvais imaginer. Je pressentais un danger obscur. Les choses continuèrent ainsi pendant quelques mois mais je constatais que mon mari se détachait davantage de moi. Je m’efforçais d’être coquette, de lui plaire. C’était en vain. Il continuait de rester froid. Un soir, lorsqu’il entra à la maison, il me parut énervé. Je lui demandai si quelque chose l’ennuyait, le tracassait.

— Absolument rien, me répondit-il.

Toute cette nuit-là cependant, je me rendis compte qu’il dormait très mal. Quelques jours plus tard, j’appris la nouvelle. Mon mari avait une liaison avec une femme mariée. Il avait été surpris en flagrant délit par le mari et ce dernier venait d’intenter un procès en divorce à sa femme.

Lorsque indignée et douloureusement blessée, je tentai de reprocher au coupable son manque de loyauté, il se mit à m’accabler de reproches sarcastiques.

— Je t’ai trompée, hein ? Quelle audace ! Je t’appartenais. J’étais devenu ta propriété en nous mariant. Quand une femme achète le jonc de mariage, qu’elle paie pour la cérémonie, le voyage de noces et l’ameublement de la maison elle acquiert sur son homme des droits inaliénables. C’est comme si elle avait acheté un cheval ou une automobile. Et s’il dévie de la voie droite, s’il fait un écart, il commet une infamie. C’est ce que tu penses. Je t’appartiens pour la vie. Tout simplement. Tu ne t’es jamais arrêtée à penser que ta façon de te jeter à ma tête, de t’accrocher désespérément à moi, de me pousser dans le mariage, devait nécessairement, fatalement, amener le résultat que tu déplores aujourd’hui. Ah oui ! je suis un ingrat. J’ai bénéficié de tes largesses et je te trompe. Accable-moi. Que ne m’as-tu laissé en paix ? C’est toi qui as couru après moi et tu me fais aujourd’hui des reproches. Tu voulais un homme à tout prix et tu m’as choisi. Mon erreur a été de me laisser prendre. J’ai rencontré l’amour ailleurs. Cela devait arriver. Demande le divorce comme l’autre.

— Je te laisse cela à toi, lui répondis-je.

Réalisant que tout était absolument fini entre mon mari et moi, que mon mariage avait sombré, je vendis les meubles que j’avais achetés autrefois, laissai la maison, me louai ailleurs une petite chambre et me cherchai un emploi. La chance me favorisa. Je décrochai la charge de vendeuse dans un magasin de chapeaux d’un modèle exclusif à l’enseigne Chez Mme de Sévigné. La patronne était une Française de beaucoup de goût qui travaillait pour les personnes de la haute société. Après une entrevue avec une cliente, elle dessinait un modèle de chapeau, modèle qui convenait à la figure de la grande dame. Deux assistantes fort habiles confectionnaient ensuite l’originale coiffure. Parfois, la propriétaire de l’établissement cédant à une inspiration exécutait des créations d’une audace et d’une élégance qui ravissaient les visiteuses. C’était ces chapeaux si personnels que j’étais chargée de vendre. J’aimais ce genre d’occupation et, peu à peu, je reprenais mon aplomb après la catastrophe que j’avais traversée. Six mois s’écoulèrent. Je n’avais pas revu mon mari et ne désirais aucunement avoir de ses nouvelles. Tout ce que je voulais, c’était d’oublier si possible, ce cruel épisode de ma vie. Je menais une existence très tranquille. La seule distraction que je me permettais était de m’offrir quelque samedi soir un souper de gourmet dans un restaurant ayant quelque spécialité gastronomique. Cela me reposait un peu du banal et monotone menu du cafeteria où je prenais d’ordinaire mes repas. C’est ainsi qu’un soir, je fis à La Pagode d’or la connaissance d’un jeune homme qui parut éprouver un vif plaisir en ma compagnie. Lui aussi était venu seul au cabaret et occupait une table voisine de la mienne. À l’heure de la danse, il s’était levé, était venu à moi et m’avait invitée à me joindre au fox trot dont l’orchestre avait donné le signal. La danse terminée, il vint s’asseoir près de moi et nous causâmes en prenant un cocktail. Son nom était Vernon Faber. Il me raconta que son père, co-propriétaire d’un magasin de gros d’appareils électriques, était mort dernièrement et qu’il lui avait succédé. Il était devenu le partenaire de l’associé de son père. Le commerce l’intéressait fort et il se trouvait dans son élément.

Nous dansâmes de nouveau pendant quelques minutes et prîmes un nouveau cocktail. Après avoir bavardé pendant une demi-heure je me levai pour partir.

— Ma voiture est ici et, si vous le permettez, je vais vous conduire chez vous.

En route, nous discutâmes de choses indifférentes.

— Je ne vous invite pas à monter car je ne reçois jamais personne, lui dis-je, alors que je descendais de l’auto.

— Donnez-moi votre numéro de téléphone et je vous appellerai pour aller souper ensemble.

— Je n’ai pas de téléphone. Je vis solitaire, répondis-je.

— Vous n’avez pas de téléphone et vous vivez solitaire. Mais vous êtes un vrai mystère que j’aimerais à approfondir. C’est incroyable qu’une jeune femme séduisante comme vous l’êtes vive absolument seule, sans amis.

— C’est peut-être incroyable, mais vous avez sûrement entendu dire que la réalité est parfois plus étrange que la fiction. Je vis seule. Lorsque vous voudrez m’inviter à souper, écrivez-moi quelques jours à l’avance à l’adresse que vous voyez ici, lui dis-je, en lui indiquant le numéro de l’immeuble.

— Vous aurez bientôt de mes nouvelles, dit-il.

Et prenant ma main dans la sienne, il la pressa légèrement. Bonsoir, dit-il et il s’éloigna.

La pression de sa main avait produit sur moi une étrange commotion. Il y avait six mois que j’étais partie du toit conjugal, que je n’avais causé intimement à aucun homme. Six mois pendant lesquels j’avais été comme une personne qui a passé cette période dans un lit d’hôpital à la suite d’un accident, sans rien pour troubler sa vie.

Et cet homme avait pressé ma main un soir où je me sentais fatiguée de ma vie solitaire.

Je m’endormis très tard cette nuit-là.

La nature humaine que j’avais matée, subjuguée pendant ces six mois semblait maintenant vouloir prendre sa revanche. Pendant la semaine qui suivit, j’avais chaque soir l’impression de sentir cette main d’homme pressant la mienne et je me sentais remuée, frémissante comme une toute jeune fille qui vient de recevoir le premier baiser de son ami. Dans mes moments lucides, je me disais que je devrais être sur mes gardes, me contrôler. Néanmoins, j’attendais avec impatience un mot de mon nouvel ami. Le soir, en entrant chez moi je regardais fébrilement dans la boîte à lettres, mais inutilement. Rien. Il n’y avait rien. J’étais vivement désappointée. Exactement deux semaines après notre rencontre, je reçus quelques lignes de Vernon Faber, me disant qu’il viendrait me chercher le soir pour aller souper à La Pagode d’or où il avait eu la rare joie de me trouver et de faire ma connaissance. Sur le champ, je revêtis ma plus jolie toilette, un costume vert très élégant. Au son du timbre, j’allai ouvrir avec confiance, certaine de plaire. En m’apercevant, mon nouvel ami parut charmé.

— Vous êtes encore plus ravissante que l’autre soir. Je ne m’imaginais pas que vous étiez si séduisante. Son regard admiratif restait fixé sur moi. Après un moment, ses yeux firent le tour de la pièce comme pour prendre connaissance avec tout ce qui composait mon cadre. Il avait une figure ravie. Je lui indiquai un siège et je pris place sur mon divan. Il eut un moment d’hésitation, puis vint hardiment s’asseoir près de moi. Malgré l’émoi qui m’avait saisie, je me dis : Soyons sage. Soudain, d’un geste expérimenté, il tenta de m’enserrer dans ses bras. Je me reculai non avec un air hypocrite indigné, mais en femme qui ne prend pas au sérieux ces démonstrations de passion.

— Vous m’affolez, déclara-t-il pour s’excuser. Tiens, sautons dans ma voiture et allons souper.

Dix minutes plus tard, nous étions à La Pagode d’or.

Nous prîmes un excellent souper, nous causâmes et nous dansâmes. Vernon Faber était un garçon intéressant, non pas brillant et amusant comme d’autres mais il avait du charme et de la personnalité. L’on pouvait passer une fort agréable soirée en sa compagnie. Au physique, il était parfait. Non pas bâti en athlète, mais solide, admirablement bien taillé, souple, élégant. Tout en lui était harmonieux. Châtain, avec des yeux bleus, il avait des traits réguliers, une figure distinguée qui s’illuminait fréquemment d’un sourire charmeur, une bouche et des lèvres qui semblaient faites pour des baisers. Je ne l’ai pas vu depuis longtemps mais son image hante toujours mon souvenir et mon imagination. Lorsqu’il me laissa à ma porte à la fin de la soirée, j’étais très amoureuse de lui. Avant de descendre de l’auto, il me prit encore la main puis doucement, tendrement, il m’enveloppa dans ses bras et prit sur ma bouche un long et enivrant baiser.

Je fus encore deux semaines sans le revoir puis un petit mot m’avertit qu’il viendrait me chercher le samedi soir pour aller manger quelque part.

Je pensais : Il se peut qu’il me sente éprise de lui et qu’il ne veut pas me voir trop souvent afin que je le désire davantage et que je n’ose rien lui refuser. Mais malgré tout l’amour que j’éprouvais déjà pour lui, j’étais bien résolue à ne pas lui céder. Je dus toutefois constater que si je le troublais, il ne s’oubliait pas.

— Vous n’êtes pas marié ? lui demandai-je un jour.

— Non, pourquoi me demandez-vous cela ?

— Vous avez pu constater que vous ne m’êtes pas indifférent. Je ne voudrais pas m’attacher à quelqu’un qui serait lié à une autre femme.

— Je suis célibataire. Et vous, êtes-vous mariée ?

— Je le suis, mais depuis huit mois, je vis séparée de mon mari. Il avait une liaison avec une femme mariée. Le mari de celle-ci a découvert la chose et a pris une poursuite en divorce contre son épouse. J’imagine qu’il a obtenu gain de cause et je suppose que mon mari en a fait autant. Il a probablement épousé sa maîtresse.

— Étrange. Tenez, je vais charger mon avocat de prendre des informations à ce sujet. Quel est le nom de votre mari ?

— Le Dr Norman Baumer.

— Nous serons renseignés sous peu, déclara Vernon Faber.

Une semaine plus tard, lorsqu’il vint me chercher pour aller souper, mon ami m’annonça : Votre mari a obtenu un divorce et il s’est remarié cinq jours plus tard. Désormais, vous êtes libre.

— Il ne me reste qu’à jeter l’oubli sur ce chapitre de ma vie, dis-je.

Je fus très gaie ce soir-là.

À partir de ce jour, Vernon Faber vint me prendre chaque samedi au lieu d’à chaque quinzaine pour aller prendre un repas ensemble.

Il paraissait très attaché à moi et j’en étais heureuse. Nous nous entendions très bien et à de certaines heures, je me laissais entraîner à faire des rêves d’avenir. Un samedi soir, selon son habitude, il vint me chercher pour aller prendre un souper au spaghetti avec une bouteille de chianti dans un restaurant italien.

— J’ai quelque chose à vous dire, annonça-t-il aussitôt qu’il fut entré dans mon appartement. Voici quatre mois que nous nous connaissons. Je crois que vous seriez pour moi la compagne idéale. Que diriez-vous de nous marier ?

— Vous êtes l’homme qui m’a plu davantage parmi tous ceux que j’ai rencontrés et je serais certainement heureuse d’être votre femme, répondis-je.

Là-dessus, il me prit dans ses bras et m’embrassa avec ferveur.

— Alors, reprit-il, nous nous marierons sans éclat dans deux semaines à l’église Seven Virtues. Cela vous convient-il ?

— Parfaitement, répondis-je.

— Alors, allons manger, proposa-t-il gaiement.

Je me sentais infiniment heureuse.

— J’ai un appartement où je vis depuis six ans. Nous pourrons demeurer là pendant quelque temps car il vous plaira certainement. Vous y trouverez toutes les commodités possibles.

Je voulus travailler une semaine encore, me réservant la dernière pour me préparer au mariage. Lorsque j’annonçai la nouvelle à ma patronne elle fut désappointée et chagrine de mon départ. « Je suis contente pour vous mais je perds une employée très compétente que j’estimais fort. Revenez me voir parfois ».

Le samedi matin, mon futur mari vint me chercher à mon appartement pour me conduire à l’église. Il était entendu qu’aussitôt après la cérémonie nous partirions pour un voyage de noces à l’hôtellerie d’Elbert Hubbard, à East Aurora.

— Vous verrez là quelque chose d’unique, m’assura-t-il, et nous passerons sûrement une semaine fort agréable.

Il n’y avait que quelques douzaines de fidèles dans l’église Seven Virtues lorsque nous y pénétrâmes. Deux prie-Dieu avaient été placés pour nous en avant de la nef. Nous nous assîmes attendant le ministre qui fit presque immédiatement son apparition. Nous nous agenouillâmes et, comme le pasteur s’avançait vers nous, une jeune femme, grande et mince, enveloppée d’un manteau gris et coiffée d’une toque de velours noir, un enfant dans les bras s’approcha rapidement de nous. D’un geste rapide, elle déposa dans les bras de Vernon Faber, appuyé sur le prie-Dieu le petit qu’elle portait.

— Tiens, prends ton fils, dit-elle à mi-voix d’un ton décidé et rageur. Après ce geste aussi soudain qu’inattendu, elle s’éloigna aussi vite qu’elle le pouvait.

Un vrai coup de foudre.

Stupéfait, blême de fureur, le futur marié aussi embarrassé que possible et ne sachant trop que faire, regarda autour de lui comme pour trouver quelqu’un à qui confier le cadeau qu’il venait de recevoir mais ne trouvant personne, se leva et alla le déposer sur un banc. À peine abandonné et ne se sentant plus protégé ni soutenu, l’enfant se mit à pleurer. En entendant ses cris, je fus comme saisie de panique et me levant, je pris ma course vers la porte du temple, laissant là celui qui devait m’épouser et le pasteur ahuri.

— Irene ! Irene ! me criait Vernon Faber d’un ton suppliant, mais rien ni personne n’aurait pu me retenir. Je m’enfuyais comme si j’eusse été menacée par un danger terrible.

Aussitôt en dehors de l’église, je sautai dans un taxi qui attendait et donnant au chauffeur l’adresse de mon appartement : En vitesse, lui dis-je.

Quelques minutes plus tard, nous étions rendus.

— Attendez-moi, dis-je. Je reviens dans un instant.

Après avoir ouvert ma porte, je saisis les deux valises renfermant mon linge et mes toilettes que nous devions venir chercher après le mariage pour partir en voyage. Les valises dans le taxi, je me fis conduire à un petit hôtel où une jeune femme que je connaissais avait déjà demeuré. Je demandai une chambre. Aussitôt entrée, je fermai ma porte à clé et me jetai lourdement sur le lit pour essayer de penser, de réfléchir. En quelques secondes, j’avais brisé mon mariage, complètement changé le mode de vie que j’avais entrevu. Certes, j’aimais profondément Vernon Faber, mais la scène qui venait de se passer m’avait complètement bouleversée. Ainsi, l’homme qui, si j’étais restée à l’église, serait maintenant mon mari, avait eu une liaison. Dans le temps qu’il m’amenait souper à tous les quinze jours, puis à chaque semaine, il continuait selon toute apparence de voir son amie. Puis, il avait abandonné pour moi la femme qu’il avait rendue mère d’un enfant. Pareille chose me révoltait. Jamais je n’aurais pu vivre, élever une famille avec un être qui avait agi de la sorte. Je voulais pour compagnon, pour mari, un homme loyal en qui je pourrais avoir toute confiance. Je songeais à la pauvre fille qui avait un sort aussi cruel. Je n’avais pas eu le temps de la regarder, mais la brève vision que j’avais eue d’elle avait laissé en moi une impression ineffaçable. J’avais pu voir qu’elle était brune, délicate, avec une expression de désespoir sur la figure. Si je m’étais mariée à Vernon Faber j’aurais eu constamment le portrait de cette femme et de son enfant dans mon imagination. Dans ces circonstances, la vie aurait été un cauchemar. Heureusement que la tragique révélation était venue avant la cérémonie du mariage. Après, c’eût été une catastrophe. Avant, le coup était cruel mais ses conséquences étaient moindres. J’avais le cœur brisé, car j’aimais profondément, complètement Vernon Faber. Assurément, je ne voulais plus le revoir. Il était l’homme que j’avais le plus aimé jusque là, mais l’abandon de son ancienne amie et de son enfant me le faisaient détester. Tout était désormais fini entre nous. J’étais déçue et désorientée mais je comprenais qu’il était impérieux de me faire une raison. Le plus important pour le moment était de me trouver un emploi, de gagner ma vie. Je fis des démarches, démarches pénibles, fatigantes, sans aucun résultat satisfaisant. Heureusement que j’avais quelques centaines de piastres économisées alors que je travaillais au magasin à l’enseigne Chez Mme de Sévigné. Après une dizaine de jours d’allées et venues, j’eus la chance de décrocher une place dans les bureaux de The Cloisters, ancien monastère européen acheté par un millionnaire et dont chaque pierre avait été apportée ici et replacée exactement là où elle était auparavant, lors de la reconstruction de l’édifice au Parc Fort Tryon, à New York. J’entrai immédiatement en fonctions. Je me trouvais dans une atmosphère fort agréable, loin du tumulte et de l’excitation de la grande ville. Je travaillais dans le calme et le silence et la paix revenait dans mon esprit troublé. J’avais loué une chambre chez un couple sans enfants et ma vie était très tranquille. Lentement, je me remettais des émotions de mon aventure avec Vernon Faber. Je ne cherchais pas de distractions, je n’essayais pas de faire de nouvelles connaissances, demandant simplement au temps de guérir la blessure que j’avais au cœur.

Des mois s’écoulèrent, d’autres mois. Je n’avais eu aucune nouvelle de Vernon Faber. Il était complètement disparu de ma vie. Je ne pouvais cependant l’oublier complètement car sa personne dégageait un charme qui traînait comme un parfum qui adhère longtemps à un vêtement.

J’étais depuis dix mois aux Cloisters et le temps des vacances était arrivé. Les anciens employés qui avaient le choix des dates partirent les premiers. Chacun s’envolait vers la mer, les montagnes, les lacs ou un modeste village. Depuis longtemps, je voulais aller voir Miami Beach dont j’avais entendu parler maintes fois et toujours dans les termes les plus enthousiastes. Je me dis que j’allais réaliser mon désir. Comme le tarif des hôtels est beaucoup moins cher l’été que l’hiver là-bas, je me dis que je pourrais passer là une douzaine de jours sans faire de dépenses exagérées. Je n’avais pas besoin de dépenser d’argent pour des toilettes car je n’avais pas encore porté celles que j’avais achetées pour mon voyage de noces avec Vernon Faber. Avant mon départ, toutefois, je cédai à la tentation et fis l’acquisition d’une robe en crêpe de soie noire avec ornements de passementerie avec motifs décoratifs chinois.

À Miami Beach, au bord de la mer, il me semblait être une autre personne. J’avais laissé, du moins momentanément, tous mes souvenirs amers en arrière. Sur la plage, devant l’infini de l’océan, je ressentais pleinement la joie de vivre. J’aurais voulu passer là des jours et des jours. J’aurais voulu que mes vacances durassent toute la vie. C’est à ce moment que la destinée vint de nouveau jeter le trouble dans mon existence mouvementée.

J’avais passé l’après-midi à me baigner et à me chauffer au soleil. Comme je me levais pour retourner à l’hôtel, un visiteur à la plage qui avait fait comme moi et que j’avais distraitement remarqué, secoua son maillot de bain afin de le débarrasser du sable qui le recouvrait.

— Miami est bien agréable, fit-il d’un ton aimable comme je passais à côté de lui.

— Certes, répondis-je et le temps passe si vite que nous le voyons à peine. Nous aurons des regrets de quitter l’endroit.

— Vous ne songez pas déjà à partir ? demanda-t-il.

— Non. Je suis ici depuis quatre jours et j’ai encore toute une semaine à me reposer mais j’aimerais à séjourner ici tout l’été.

— Qu’est-ce qui vous appelle ailleurs ?

— Le pain quotidien. Il me faut gagner ma vie.

— Quoi, vous n’avez pas un mari qui se charge de ce soin ?

— Je n’ai pas de mari.

— C’est que vous n’en voulez pas, car une femme comme vous devrait avoir autour d’elle une douzaine d’admirateurs qui ne demanderaient qu’à l’épouser.

— Trouver un homme n’est pas la chose difficile. C’est d’en trouver un qui vous convient.

— Il n’y a pas d’homme parfait, affirma-t-il, d’un ton qui n’admettait pas la contradiction.

— J’ai été à même de m’en rendre compte, dis-je en souriant.

Il fit une pause.

— Il me semble que si j’avais la chance de vous voir et si vous pouviez me connaître, que nous nous entendrions. Évidemment, nous sommes étrangers l’un à l’autre. Je ne sais pas votre nom et vous ignorez le mien. Je vois votre figure et vous voyez la mienne. Ce sont peut-être des images trompeuses. Nous pourrions être déçus l’un par l’autre, mais vous me plaisez telle que je vous vois et je serais très heureux de devenir votre ami.

— Comme vous y allez ! Comme vous y allez !

Je regardais sa figure rayonnante de santé, mais je remarquais les premiers cheveux gris de chaque côté de la tête.

— Mais comment se fait-il qu’allant si vite en besogne vous n’ayez pas déjà une femme et une famille ?

— Oh, les événements qui ont marqué ma vie ont eu une tournure étrange. Je vous raconterai cela un jour si nous en avons le temps et si la chose peut vous intéresser. Dans tous les cas, je suis libre et si j’avais une famille je n’aurais probablement pas eu la bonne fortune de vous rencontrer.

— Ne trouvez-vous pas que voilà des sujets bien graves pour des gens qui ne se connaissent pas et qui viennent ici pour se reposer ou s’amuser ?

— Je vois que vous êtes une personne sage qui ne parle pas pour ne rien dire.

— Franchement, je bavarde rarement. Vous êtes la première personne avec qui j’ai échangé quelques phrases depuis mon arrivée ici.

— J’espère bien que j’aurai de nouveau le plaisir de vous rencontrer. Je vais chaque après-midi à la plage. Et vous ?

— Moi, de même.

— Alors, je vous quitte en espérant vous retrouver demain.

Et il s’éloigna.

Je n’aime pas à causer avec des gens que je ne connais pas, mais je me trouvais en pays étranger et comme je n’avais encore parlé à aucun des visiteurs à Miami, j’avais cédé au besoin de me délier un peu la langue. L’homme d’ailleurs paraissait intéressant. Il avait une figure plaisante avec toutefois une expression un peu dure, énergique. On sentait en lui une volonté ferme. Ses traits étaient d’une régularité remarquable. Ses yeux gris semblaient scruter la pensée de l’interlocuteur. Solidement bâti il était toutefois un peu court. À voir ses cheveux noirs qui commençaient à grisonner aux tempes, on pouvait deviner qu’il avait trente-six ou trente-sept ans.

Lorsque j’arrivai le lendemain à la plage, je jetai un coup d’œil autour de moi mais il y avait une foule de baigneurs et de baigneuses et je ne pus reconnaître l’homme qui m’avait parlé la veille. Ce fut lui qui m’aperçut quelques minutes plus tard. Il venait de sortir de l’eau tandis que je flânais sur le sable, me faisant chauffer par le soleil. Il vint à moi et nous échangeâmes quelques phrases en regardant les vagues qui venaient se briser à nos pieds. J’étais en vacances pour me reposer et j’écoutais distraitement les propos que me tenait le personnage. Sans paraître y attacher d’importance, il faisait des frais pour me plaire et la chose n’était pas sans me flatter. Il m’apprit qu’il logeait au Rainbow Lodge et me demanda où je pensionnais. J’avais ma chambre au Penguin Hôtel.

— Que faites-vous le soir ? demanda-t-il.

— Je fais une promenade, je lis un peu et je me couche. J’ai besoin de repos.

— Un peu de distractions ne vous ferait pas de mal. Que ne venez-vous passer une heure au cabaret Quiet Waves ? Il y a un spectacle passable. L’on danse si l’on veut aux accords d’une musique enlevante et l’on prend un verre de vin, de rye ou de whiskey.

— N’allons pas trop vite, dis-je. Nous sommes des inconnus l’un pour l’autre. Nous ne savons même pas nos noms.

— Je me nomme Louis Mercer, de Detroit.

— Irene Dolbrook est mon nom. J’ai toujours vécu à New York.

— Alors, Mlle Dolbrook, si vous le voulez bien, nous irons prendre un cocktail au cabaret ce soir.

— J’accepte. À quelle heure ?

— J’irai vous chercher à dix heures.

Je revêtis l’une des toilettes que j’avais achetées pour mon voyage de noces avec Vernon Faber et vraiment, j’étais plutôt satisfaite de moi. Je dus faire une heureuse impression sur Louis Mercer car en m’apercevant, sa figure prit une expression admirative.

L’assistance aux lieux d’amusements sur les plages fashionables est toujours nombreuse. Au Quiet Waves, elle était non seulement nombreuse mais fort élégante. Je me rendais compte toutefois que je pouvais soutenir la comparaison avec toutes les femmes qui étaient là. Mon nouvel ami paraissait fier d’être en ma compagnie. Le programme artistique offert aux clients était certes original et attrayant. Deux danseuses, une chanteuse, un violoncelliste et quelques comédiens de talent fournissaient un spectacle de premier ordre. Je pris un cocktail, un autre encore puis un troisième. J’avais cependant conservé ma raison. Louis Mercer, mon compagnon n’était pas un sentimental mais il avait beaucoup d’esprit, un esprit à facettes qui me surprenait et m’amusait. Je passai en sa compagnie une soirée charmante. Il était une heure du matin lorsqu’il me laissa à mon hôtel.

Le lendemain après-midi, je le retrouvai à la plage.

— Vous êtes bien reposée ? me demanda-t-il.

— Aussi bien qu’on peut le souhaiter, mais je me suis levée tard. Il était dix heures lorsque je suis descendue déjeuner.

— Dix heures ! Mais vous êtes matinale. Moi, je me suis levé à midi et j’ai mangé à une heure.

— Mais vous n’avez pas dormi onze heures, fis-je surprise.

— Sûrement non. Je me suis couché à six heures.

— Et vous êtes retourné au cabaret après m’avoir laissée, fis-je d’un ton railleur.

— Puisque vous n’y étiez plus, je n’avais pas de raison d’y retourner. Je suis allé au club.

— Au club. Quel club, si j’ose demander ? — Oh, un club de cartes. Je passe là de bons moments. Les cartes sont mon vice.

Passer une partie de la nuit à jouer aux cartes. Je n’en revenais pas. Je trouvais cela inconcevable.

Nous passâmes l’après-midi à la plage, nous baignant et nous faisant chauffer au soleil.

Sans être très loquace, Louis Mercer était un brillant causeur. Comme je l’ai déjà dit, il était doué d’un esprit pétillant. C’était un plaisir de l’entendre et je me plaisais fort en sa compagnie. Le soir, il m’amena à un autre cabaret et là, tout en faisant des mots drôles, il me manifestait une vive admiration. Je le sentais épris et j’étais moi-même conquise par son heureux caractère. Il était passé minuit lorsque nous sortîmes du cabaret.

— Si vous n’êtes pas trop fatiguée, dit-il, nous allons marcher pour vous reconduire chez vous. Je voudrais vous parler sérieusement.

Surprise par ce préambule, je le regardai curieusement pendant qu’il prenait ma main dans la sienne.

— Vos vacances vont bientôt prendre fin et vous allez vous éloigner d’ici en emportant des souvenirs qui, je l’imagine, s’effaceront bien vite. Il n’en sera pas ainsi de moi. Je ne vous connais que depuis quelques jours, mais pendant ce peu de temps j’ai appris à vous apprécier et à vous comprendre. Si nous unissions nos destinées, je crois que nous n’aurions pas lieu de le regretter. Pensez-y cette nuit. Vous me direz demain après-midi ce que vous en pensez.

M’ayant souhaité le bonsoir, il disparut.

Que d’aventures ! Que d’aventures !

C’est souvent comme cela que les choses arrivent lorsqu’on part en vacances. J’avais connu plusieurs jeunes filles qui étaient parties pour un congé d’une quinzaine de jours et qui étaient revenues avec un mari. Et elles n’étaient pas plus malheureuses que d’autres.

J’étais comme si j’avais pris une demi-douzaine de cocktails. Les événements m’étourdissaient. Je n’étais arrivée que depuis une semaine à Miami et j’avais reçu une demande en mariage. J’étais venu ici pour un bref séjour et j’étais maintenant à même d’y demeurer aussi longtemps que je le voudrais. Réellement, je ne pouvais dire que j’éprouvais de l’amour pour l’homme qui me demandait de l’épouser. Je le connaissais depuis trop peu de temps pour cela. Certes, il me plaisait fort, je trouvais sa compagnie agréable, je ne lui connaissais pas de défauts, mais comme tous les hommes, il devait en avoir. Dans tous les cas, ils devaient être plutôt légers. Par moments, je songeais à Vernon Faber que j’avais aimé d’un amour profond, complet, mais le destin m’avait jetée en dehors de sa vie. Qu’est-ce que le sort me réservait avec Louis Mercer ? Je me posais cette question qui me paraissait insoluble comme elle l’est pour toutes les femmes qui se marient. Je n’étais plus une petite fille pour me bercer de chimères irréalisables. Un charmant homme, plus déjà de la première jeunesse et apparemment pourvu des biens de ce monde m’offrait de joindre nos destinées. Pourrais-je jamais trouver mieux ? La chose paraissait improbable. Peut-être avec le temps, arriverais-je à aimer d’amour le compagnon qui s’offrait. Je me cassais la tête à rouler ce problème dans mon cerveau. Terriblement fatiguée, je m’endormis.

Prenons une chance, me dis-je à moi-même le lendemain en m’éveillant. J’accepterais de devenir la femme de Louis Mercer.

Lorsque j’arrivai à la plage, je l’aperçus qui guettait mon arrivée. Il se planta devant moi, me prit les deux mains, avec une interrogation sur la figure.

— C’est oui, lui dis-je.

Ses traits se détendirent et sa figure s’illumina d’un sourire.

— Vous me rendez très heureux, me dit-il. Dans ce cas, il est inutile de perdre un temps précieux. Si vous le voulez, nous nous marierons après-demain. Je verrai un pasteur qui nous unira très discrètement. Juste les témoins nécessaires. Cela vous convient-il ?

— Parfaitement, car je déteste de me montrer en spectacle.

— Nous demeurerons encore quelques semaines ici, dit-il, puis si la chose vous agrée, nous irons ensuite faire un voyage aux Bermudes.

— C’est parfait.

— Alors, ce soir, nous prendrons le souper ensemble à mon hôtel puis nous irons finir la soirée à un cabaret.

Nous arrêtâmes au Penguin Hôtel où je m’habillai pour aller souper avec mon futur mari. Lorsqu’il me vit apparaître vêtue de ma robe de crêpe de soie noire ornée de passementeries avec motifs décoratifs chinois, il parut ravi.

— Je n’ai jamais vu une si admirable toilette, me déclara-t-il, et vous lui prêtez une élégance dont vous devez être fière.

Après une pause.

— De toute ma vie, je n’ai vu une femme aussi exquise, me déclara-t-il. Pendant tout le temps du souper et pendant les heures qui suivirent au cabaret, il me manifesta une espèce d’adoration.

— Ma chère Irene, c’est la plus belle soirée de ma vie, me dit-il d’un ton ému.

Après la crème glacée et le café, il se leva de sa place et s’approchant de moi, me prit les deux mains, me fit lever et me prenant dans ses bras m’embrassa avec véhémence. Je le sentais profondément amoureux.

— Si vous vouliez, dit-il, nous n’irîons pas au cabaret ce soir. Je n’ai pas besoin de distraction. Vous absorbez toutes mes pensées et je ne désire rien d’autre que de vous voir. Il me semble qu’il ferait bon de faire une petite promenade ensemble.

J’acquiesçai à sa suggestion et nous sortîmes.

C’était une belle soirée, une soirée qui répondait à notre état d’esprit. Nous croisions des gens qui s’en allaient à leurs plaisirs. Nous entendions des bribes de conversations qui nous faisaient comprendre combien nous étions étrangers à tous ces gens qui remplissaient la ville. Louis Mercer berçait mes oreilles de ses paroles d’amour. Pourrai-je jamais lui rendre pareille affection ? me demandais je. Tout de même, l’avenir m’apparaissait plein de promesses.

— Vous devez être lasse de marcher ainsi. Nous allons prendre un taxi qui nous promènera à l’aventure.

Là-dessus, il héla une voiture qui passait.

— Promenez-nous par la ville, ordonna-t-il au chauffeur.

Dans l’auto, il s’assit tout près de moi, tenant mes mains dans les siennes. À plusieurs reprises, il m’embrassa passionnément. Un peu avant minuit, il vint me reconduire à mon hôtel.

— Retournez-vous chez vous ? lui demandai-je en le quittant.

— Oh ! je vais jouer quelques parties de cartes au club. C’est mon vice qui me pousse là, mais soyez tranquille, je n’en ai pas d’autres. Chose certaine, après ce soir, je crois bien que j’y renoncerai pour quelque temps, car je préférerai passer mes soirées et mes nuits avec vous plutôt qu’à manier les cartes. À demain et bonne nuit.

Je montai à ma chambre me demandant si je connaissais réellement l’homme qui, après-demain, serait mon mari.

Le lendemain de cette soirée, il pleuvait à torrents. Je me dis que mon futur me téléphonerait sûrement pour m’informer qu’il viendrait me chercher pour dîner. Comme il était impossible de sortir par cette température, je me dis que je passerais l’avant-midi à l’hôtel. Alors, pour me distraire, j’achetai un journal d’un jeune vendeur qui était entré dans la rotonde. « Gambler assassiné et volé » était la manchette qui s’étalait sur toute la largeur de la première page. Je restai saisie, prise d’une inquiétude inexplicable, agitée d’un funeste pressentiment. Je lus le fait divers.

« Un joueur de cartes, un gambler du nom de Louis Mercer a été assassiné et volé vers les trois heures du matin alors qu’il sortait d’un club où il avait, selon son habitude, passé une partie de la nuit à jouer avec quelques familiers de l’endroit. Mercer avait eu cette nuit-là une veine extraordinaire. On estimait à neuf mille piastres la somme qu’il avait gagnée pendant les quelques heures qu’il avait passées là. Ses compagnons de jeu croyaient qu’il avait sur lui un montant d’au moins trois mille piastres en arrivant. À trois heures, il avait abandonné le jeu disant qu’il était fatigué et qu’il avait des affaires très importantes à régler pendant la matinée. Il était sorti du club avec au moins douze mille piastres dans ses goussets. Aussitôt dehors, un bandit posté près de la porte lui avait crié : « L’argent ! » en même temps qu’il braquait le canon d’un revolver dans sa direction. Énergique et décidé, Mercer avait voulu foncer vers l’apache. Trois coups de feu avaient retenti et le gambler avait croulé au sol. Se penchant sur le cadavre de l’homme qu’il venait de tuer, le bandit avait rapidement fouillé dans ses poches, faisant main basse sur deux liasses de billets de banque puis il avait sauté dans un taxi stationné tout près. Ces faits ont été racontés à la police par un garçon qui passait juste à ce moment devant le club en compagnie d’une jeune fille avec qui il avait passé la soirée dans un cabaret. Celui-ci avait noté le numéro du taxi et avait immédiatement communiqué avec la gendarmerie de Miami Beach l’informant du drame dont il avait été témoin et lui donnant le chiffre de la voiture. Moins d’une demi-heure plus tard, les policiers repéraient le taxi filant à une grande vitesse sur une route qui le conduisait loin de la ville. Ils lui donnèrent la chasse et parvinrent à le rejoindre. Sous la menace des revolvers, le voleur avait dû se rendre. Il avait sur lui plus de six mille piastres, mais les policiers en avaient trouvé autant dissimulé sous le siège de la voiture. Bandit et chauffeur avaient alors été conduits au poste pour être interrogés.

La police a exprimé l’opinion que le vol a été exécuté avec la complicité et la connivence de quelqu’un de l’intérieur du club. Peut-être un employé à la solde du bandit avait-il prévenu ce dernier par téléphone qu’un joueur qui avait gagné la forte somme allait sortir dans l’instant. C’était peut-être même l’un des compagnons de jeu de la victime qui avait donné l’information attendue par l’apache qui occupait probablement une chambre à quelques pas de là. Ce qui expliquerait la perfection avec laquelle le vol avait été perpétré. Ce n’était pas là un vol commis à tout hasard. L’homme qui avait joué du revolver savait que celui qui allait franchir le seuil de l’établissement avait sur lui un riche butin. »

J’étais stupéfaite, assommée, presque folle, anéantie. Je relisais la nouvelle qui était la sensation du matin dans le journal. Il me semblait : que c’était là un récit fantastique sorti de l’imagination d’un reporter ivre d’opium. Je n’avais plus ma tête à moi. Tout cela me faisait l’effet d’un horrible cauchemar. Mon futur mari qui m’avait laissée à minuit à mon hôtel était mort. C’était un gambler qui risquait chaque nuit de très fortes sommes sur la table de jeu. Quelle révélation ! Il m’avait avoué que les cartes étaient son vice, mais je supposais qu’il jouait pour se distraire, pour s’amuser, et non pour gagner sa vie. Une fois de plus, mon mariage était manqué, mais considérant ce qu’aurait été ma vie avec un gambler, je me demandais si je n’avais pas été chanceuse d’avoir évité une union avec un pareil partenaire.

Certes, j’avais de la peine de ce qui était arrivé, je regrettais la mort tragique du charmant homme que j’avais connu mais comme je n’aimais pas encore Louis Mercer d’un profond amour, que je n’avais pas pour lui un attachement indéfectible, je n’étais pas accablée par la douleur. Toutefois, je me rendais clairement compte que ma vie était vouée à des échecs, à des malheurs, à des catastrophes et que j’étais une victime de la destinée. Alors, sans attendre la fin de mes vacances à Miami Beach, je pris le train pour retourner à New-York. Là, je me dis que j’avais grand besoin de calme pour me remettre de ce drame qui m’avait bouleversée et je pensai à vous. Je me dis que près des vieux amis que vous êtes, je retrouverais la paix de l’esprit dont j’ai un si grand besoin. Vous fûtes assez aimables pour m’assurer que je serais la bienvenue chez vous. Et me voici. »

— C’est un vrai roman, commenta Mme Lantier lorsque la narratrice se tut.

— C’est une peinture de la vie, déclara à son tour M. Lantier.

Il se fit un long silence.

— Allons, venez vous reposer et oublier tout cela, fit M. Lantier.

Et entraînant sa femme et Irene Dolbrook, ils allèrent tous trois s’installer en face de la rivière. La visiteuse contemplait le spectacle de l’eau qui glissait doucement entre les berges bordées d’arbres et de maisons,

— Comment nommez-vous cette rivière ? interrogea-t-elle après un moment.

— La Rivière Endormie, répondit M. Lantier.

Et c’était là un nom très bien choisi qui la qualifiait exactement.

Le matin en déjeunant, elle voyait la rivière chatoyante au soleil. De sa place à table, la berge était invisible et elle aurait pu se croire sur un bateau d’excursion. Elle éprouvait alors une joie, une allégresse qui la faisaient vibrer. Un peu plus tard, lorsque la chaleur avait fait disparaître la rosée de la pelouse, elle allait s’asseoir sur une chaise de jardin tout au bord de la Rivière Endormie. Là, elle absorbait sa pensée et ses regards sur l’eau qui, sans une ride, sans un souffle, glissait lentement vers le fleuve. Pendant de longs moments, elle restait là immobile, s’identifiant pour ainsi dire à cette nappe liquide qui passait, s’en allait. Elle s’abandonnait à cette sensation qui ressemblait à un rêve. Parfois, à un certain moment, une moitié de la rivière remontait vers sa source pendant que l’autre moitié continuait de couler doucement vers le grand fleuve.

À d’autres heures, on aurait cru que l’eau était aussi immobile que celle d’un puits, elle était comme stagnante. D’autres fois encore, la couche d’eau tout entière retournait en arrière comme si elle regrettait les décors, les paysages qu’elle avait traversés et qu’elle voulait les revoir. D’autres fois encore, le côté droit et le côté gauche de la rivière remontaient vers la source lointaine tandis qu’au milieu, un large ruban descendait le courant, filant sans hâte vers son embouchure. Ah ! c’était un cours d’eau bien capricieux et plein de fantaisie que la Rivière Endormie.

Irene Dolbrook sentait une douceur, une langueur entrer en elle en contemplant cette eau si calme, si tranquille.

Certains jours, une légère ondulation agitait imperceptiblement la surface de la rivière. Chacune de ces ondulations reflétait partiellement le décor du rivage. C’était comme un film qui aurait indéfiniment répété la même image. À regarder ce spectacle toujours le même, l’esprit se détachait de la réalité, entrait comme dans un rêve.

La Rivière Endormie était une amie qui verse l’apaisement et la paix.

Un matin, alors qu’Irene Dolbrook était à demi hypnotisée par l’eau, elle aperçut sur la rive en face d’elle une longue file d’automobiles se dirigeant toutes du même côté. Intriguée, elle en compta quarante-neuf.

— Qu’est-ce que c’est donc que cette procession, est-ce un mariage ? demanda-t-elle à M. Lantier qui lui apportait une tasse de café.

— Un mariage ? C’est un enterrement. Tous ces gens se rendent à la petite chapelle, là-bas.

— C’est donc un homme bien connu, un homme important qui est mort ?

— Ni important, ni bien connu. Ici, un enterrement est l’unique distraction des habitants. Alors, lorsqu’il y en a un, toute la population y assiste. Personne n’y manque.

Irene Dolbrook n’en revenait pas de sa surprise.

La Rivière Endormie exerçait sur la visiteuse une influence quasi miraculeuse. Irene Dolbrook était comme une personne épuisée, rendue à bout, qui se laisse tomber sur un siège et se repose enfin. C’était une sensation presque physique qu’elle éprouvait en contemplant la calme rivière. Elle sentait une douceur entrer en elle. Son cerveau éprouvait une détente. Elle n’était plus obsédée, torturée par la meute des souvenirs mauvais. Son esprit glissait dans un rêve où tout était paix et silence Son cœur endolori avait cessé de la faire souffrir. Le spectacle de la Rivière Endormie était comme un baume consolateur.

Par des fins d’après-midi, la rivière unie comme un miroir reflétait les nuages gris, blancs, roses, mauves, cuivrés du soleil couchant, les cimes feuillues des ormes, les robustes troncs des arbres, les autos et les camions passant sur la route, les toits bleus, verts, rouges des maisons.

À d’autres heures, la rivière avait une surface glauque, une figure impénétrable, qui donnait une impression de profondeur.

C’était une rivière ensorcelante qui exerçait une sorte de fascination sur l’esprit de la visiteuse.

Comme un orage qui éclate soudain, il se formait parfois un brusque remous au milieu de la rivière. Tout autour, l’eau était calme mais à cet endroit, elle s’agitait comme soulevée par une force souterraine. À ce spectacle, la visiteuse sentait alors sourdre en elle un essaim de souvenirs mauvais.

Par les jours de grand vent, la surface sombre de la rivière se couvrait de vagues grises qui se précipitaient vers le fleuve et donnaient l’impression d’un cours d’eau très profond. Mais c’était là quelque chose de passager, car le lendemain, la Rivière Endormie avait repris son calme et ses mirages.

Un deuil frappa un jour la visiteuse. Sur le gazon, elle ramassa le cadavre d’une libellule. Celle-ci était de grande taille et la jeune femme la tenait entre ses doigts, admirant ce merveilleux insecte au long corselet bleu muni de quatre ailes et dont la tête verte avait de gros yeux saillants, en globe. Fascinée, elle la considérait comme elle eût fait d’un extraordinaire joyau d’art mais en même temps, elle éprouvait une émotion, un regret de savoir que la mort cruelle avait arrêté pour toujours le vol de la gracieuse créature. Alors, avec un cœur ému, elle déposa pieusement au pied d’un prunier la frêle et gracile dépouille qui faisait songer à un camée et la recouvrit de deux poignées de sable fin.

Par les matins gris, et sans un souffle de vent, la rivière parfaitement unie semblait plongée dans un profond recueillement, réfléchissait les arbres de la berge.

À certaines heures, la rivière se ridait mais une clarté courait à sa surface. On songeait alors à la figure ridée d’une aïeule illuminée par un sourire.

Le cadre de la Rivière Endormie : bordant ses deux berges de grands ormes centenaires dont le tronc, à quelques pieds plus haut que le niveau de l’eau, a été usé, déchiré, rongé par les glaces lors de la débâcle du printemps, des maisons en bois, en brique, en pierre, aux toits multicolores, et la grande route sur laquelle circulent les autos, les camions, les tracteurs et les charrettes.

La visiteuse et M. Lantier faisaient une promenade dans la campagne. Depuis une demi-heure, ils suivaient une étroite route bordée de grands vergers lorsqu’ils arrivèrent devant un vaste édifice religieux, surmonté d’une croix. Sur une longue véranda, des hommes paraissant plongés dans une grave méditation, faisaient isolément les cent pas tandis que d’autres absorbés dans des pensées profondes arpentaient lentement la pelouse sans se parler, sans se regarder, comme si chacun d’eux eût été un promeneur solitaire.

— Qu’est-ce que cette maison et que font donc ces gens ? interrogea Irene Dolbrook.

— C’est un monastère et ces hommes font ce qu’on appelle une retraite fermée. Ils méditent, ils songent à leurs erreurs passées et ils prennent des résolutions pour l’avenir.

— Exactement ce que je fais chez vous, déclara Irene en souriant, mais il me semble qu’il n’est pas besoin de prendre pour cela des figures d’enterrement. Puis, quelle est la durée de leur séjour dans ce monastère ?

— Trois jours.

— Est-ce qu’ils passent tout ce temps à errer comme des âmes en peine ? questionna Irene.

— Non. Ils prient en groupe, ils écoutent des instructions par un père, ils se confessent et ils reçoivent la communion.

— Est-ce qu’ils sont meilleurs après cela ?

— Pendant quelques jours.

— Ils se confessent. Mais c’est une confession que je vous ai faite moi-même. Et moi aussi, j’espère être plus heureuse pendant quelque temps au moins.

Les deux promeneurs continuèrent leur route. Au retour, lorsqu’ils passèrent devant le monastère, les retraitants traversaient la véranda et entraient dans une salle en priant à haute voix. L’un d’eux commençait une oraison et les autres répondaient.

C’était un ronronnement confus.

— Ils récitent le chapelet, expliqua M. Lantier. Et les deux promeneurs s’éloignèrent dans le monotone bourdonnement des suppliants égrenant les oraisons.

Les jours s’écoulaient. La visiteuse les passait assise devant la Rivière Endormie. Devant l’eau calme et tranquille, le passé s’éloignait, s’effaçait, était aboli comme un mauvais rêve. Elle lui devait le renouvellement de sa mentalité.

« J’ai obtenu la cure que je cherchais, se disait-elle, et je vais m’en aller guérie ».

Une semaine environ après l’arrivée d’Irene Dolbrook au pays de la Rivière Endormie deux religieuses s’amenèrent un matin chez M. et Mme Lantier. La plus jeune âgée d’environ vingt-quatre ans était la nièce de ses hôtes. Comme elle relevait d’une grave maladie, la supérieure de son couvent lui avait accordé un congé de convalescence et elle allait visiter ses parents. L’Américaine apprit que cette jeune fille s’était faite religieuse à seize ans. Elle n’en revenait pas de sa surprise.

— Mais à seize ans, comment pouviez-vous prendre une pareille décision ? Vous n’aviez pas la moindre notion de ce qu’est le monde et vous vous êtes engagée pour la vie. Vous ne le regrettez pas ?

— Je suis heureuse, parfaitement heureuse, répondit la jeune religieuse et aujourd’hui, huit ans après avoir pris le voile, je ne désire pas plus connaître le monde que je le souhaitais à seize ans. C’était ma vocation d’être religieuse et c’est une grande joie pour moi de savoir que j’ai trouvé ma voie, la voie du salut. Le monde n’est rien pour moi. Ce qui compte, c’est la vie future, c’est l’éternité.

Avec une expression de foi qui illuminait toute sa figure, la jeune religieuse continua : j ai eu une tragique révélation de la vocation à laquelle j’étais appelée. Un dimanche d’été, toute la famille qui demeurait à la ville décida d’aller rendre visite à mon grand-père qui habitait à la campagne sur les bords du lac Saint-François. Nous partîmes donc, mon père, ma mère, mon frère, ma sœur et moi qui étais la plus jeune. Après le dîner, mon frère suggéra d’aller faire un tour en chaloupe sur le lac. L’idée fut acceptée avec enthousiasme. Toute la famille prit donc place dans l’embarcation. C’était une journée idéale et cette petite excursion promettait d’être très agréable. Cette promenade sur l’eau nous mettait tous en joie et nous goûtions pleinement ces moments de détente, de repos, si différents de notre existence à la ville. Il y avait bien une demi-heure que notre chaloupe glissait doucement sur le lac, dans l’air frais de la campagne, lorsqu’un puissent canot-automobile qui filait à une grande vitesse exécuta un virage en passant près de nous. Cette stupide manœuvre produisit plusieurs fortes vagues qui firent chavirer notre chaloupe précipitant ses cinq occupants à l’eau. Aucun de nous ne savait nager et tous coulèrent à pic. Une couple de jeunes gens qui étaient dans les environs en canot et qui avaient été témoins de l’accident accoururent et plongèrent pour repêcher les malheureux. Je fus la seule qu’ils réussirent à sauver, à ramener vivante au rivage. Mon père, ma mère, mon frère, ma sœur étaient noyés. J’avais quinze ans à ce moment, mais je compris que si j’avais été épargnée, c’est que le Seigneur avait des vues sur moi et qu’il voulait que je lui consacre la vie qu’il m’avait conservée. Comme je n’avais plus de parents, mon grand-père me recueillit et un an plus tard, j’entrais en religion・ Il y en a qui hésitent, qui vacillent. Moi, le chemin m’était tout indiqué.

— Quelle tragique histoire vous me racontez là, fit Irene Dolbrook. Après une pause, elle reprit :

— Mais alors, votre vie est un renoncement complet à toutes les aspirations humaines, un abandon total à la divinité, jamais une joie, jamais une satisfaction ?

— Jamais une joie ? Mais la prière, les entretiens avec le Créateur infiniment bon, n’est-ce pas la plus grande joie possible ?

— Oui ? Mais lorsque vous priez, que demandez-vous à Dieu ?

— Je ne lui demande rien en particulier. Je me remets entre ses mains. Je lui dis de m’accorder ce qu’il juge qui sera le plus avantageux pour moi, pour mon salut. Il peut m’envoyer des épreuves, la douleur. C’est qu’il sait que c’est pour mon bien. Et je le remercie.

— C’est pour moi une soumission trop aveugle.

— Dieu n’est pas aveugle. Si je le prie, si je l’implore, il m’accordera en bon père ce qu’il sait être le mieux pour moi. Il faut se fier à lui, s’abandonner à sa sainte volonté.

— Il est évident que cela évite bien des désappointements, des déceptions, mais vous abolissez ainsi toute votre personnalité. Il faut une foi extraordinaire pour agir ainsi. Chose certaine, ce n’est pas là ma vocation.

Elles suivaient des routes différentes, elles ne parlaient pas la même langue, elles n’avaient pas les mêmes aspirations, le même idéal. L’une vivait la vie spirituelle et l’autre se débattait dans la dure réalité.

Comme l’eau de la Rivière Endormie qui glissait lentement vers le fleuve, s’en allait vers la mer lointaine, ainsi les souvenirs mauvais d’Irene Dolbrook s’éloignaient, se dissipaient dans le vague du passé, les drames de sa vie s’effaçaient de sa mémoire. Par moments, elle aurait pu croire qu’ils s’étaient produits dans l’existence d’une autre personne, qu’ils étaient un récit qu’elle aurait entendu raconter il y avait bien longtemps.

Un soir, lorsqu’elle apparut pour le souper, la visiteuse portait une robe en crêpe de soie noire ornée de passementerie avec motifs décoratifs chinois sur le col représentant une pagode, un mandarin, un dragon et des caractères de la langue de Confucius.

— Vous avez là la plus belle toilette que j’ai jamais vue, déclara M. Lantier qui regardait Irene Dolbrook avec une visible admiration.

— Et si originale, d’un si bon goût, renchérit Mme Lantier.

— C’est la robe que j’avais achetée pour aller en Floride, expliqua l’amie de New-York.

— Bien, vous deviez être la plus élégante à Miami, ajouta le vieil homme.

— Peut-être bien, mais elle ne m’a pas porté chance, déclara mélancoliquement la jeune femme.

M. et Mme Lantier se rendaient compte que la visiteuse qui prenait place à leur modeste table appartenait à cette catégorie de créatures faites pour fasciner les hommes. Ils comprenaient la séduction qu’elle exerçait là où elle passait. Moins belle, moins élégante, sa vie eût été plus calme, plus heureuse, pensaient-ils.

Chaque matin, Irene Dolbrook allait s’asseoir devant la rivière toute miroitante au soleil. Et chaque fois, c’était pour elle un émerveillement. Un hymne, un chant d’allégresse semblaient s’élever de l’eau chatoyante.

Vraiment, la Rivière Endormie était ensorcelante. Elle exerçait sur la visiteuse une fascination, une espèce de sortilège. Chaque matin, elle en subissait intensément la douceur et le charme.

Elle était déjà depuis quinze jours chez ses amis. Se parlant à elle-même elle se disait : Je suis comme un malade qui est entré dans un sanatorium pour faire une cure. Il ne voulait rester qu’un temps déterminé mais rendu au terme de la période, il se rend compte que la guérison n’est pas complète et qu’il lui faut prolonger son séjour dans cet établissement s’il veut partir guéri.

— Je crois que je vais rester encore une semaine, dit-elle à ses amis.

— Restez, nous sommes très heureux de vous avoir avec nous, déclara M. Lantier.

Un après-midi, Irene Dolbrook revenait d’une promenade le long de la rivière en compagnie de M. Lantier. Soudain, en passant devant une coquette maison en brique entourée de fleurs, elle aperçut, placée sur une petite table, sur la pelouse, près de la clôture, une tête de jeune fille en marbre, la figure tournée de côté. Même vue d’une certaine distance, c’était là une œuvre d’art remarquable. Elle s’arrêta un moment pour regarder ce buste. Une vieille dame à cheveux blancs descendit alors de sa véranda et s’approchant, salua familièrement M. Lantier qu’elle connaissait et qui lui présenta sa compagne.

— J’admirais cette figure en marbre que vous avez là, fit Irene Dolbrook en désignant de la main la blanche statuette.

— C’est un précieux et triste souvenir d’une de mes nièces, répondit la dame. Elle était sculpteur, sculpteur de talent et passionnée de son art. Elle avait vingt-quatre ans et venait de se fiancer à un jeune médecin. Un jour qu’ils se promenaient sur la rivière, un orage éclata soudain et la foudre frappa leur canot, tuant instantanément le garçon. Ma nièce reçut elle aussi un choc, mais sans gravité. Le malheur qui la frappait était une épreuve trop cruelle pour elle. Elle devint folle et dut être internée à l’asile. Il y a dix-huit ans de cela. J’ai hérité de ce buste.

— C’était sûrement une artiste de grand talent et possédant une forte personnalité, déclara Irene Dolbrook, après avoir contemplé la figure de marbre. J’ose dire que c’est là une création remarquable.

Visiblement heureuse de cette flatteuse appréciation de l’habileté de sa nièce, la vieille dame invitait M. Lantier et sa compagne à entrer chez elle pour quelques minutes lorsqu’une pauvresse s’avança sur le terrain poussant devant elle une vieille voiture d’enfant, sur laquelle, enveloppé d’un drap sale, était un être étrange et pénible à voir. Apparemment un peu gênée, la femme qui avait des cheveux grisonnants et une figure ravagée, s’approcha de la maîtresse de la maison et, à mi-voix, adressa une requête, implora du secours.

— Attendez-moi un instant, fit la dame qui gravit les degrés du perron conduisant à sa demeure.

— Quel âge a-t-il cet enfant ? questionna Irene Dolbrook.

— Il a onze ans, madame.

— Onze ans ! Mais c’est incroyable. Il est si petit.

— Il a onze ans et il ne pèse que quarante livres. Il ne marche pas, ne parle pas et ne comprend pas ce qui se passe autour de lui. Je suis obligée de le faire manger comme un bébé.

Irene Dolbrook regardait la figure cadavéreuse de l’enfant, une figure d’une pâleur et d’une maigreur extrêmes avec des yeux morts, sans expression aucune. Elle avait l’impression de voir une momie et était toute bouleversée par ce spectacle.

La dame revint et glissa une pièce de monnaie dans la main de la pauvresse qui s’éloigna en poussant lentement sa misérable voiturette.

— N’est-ce pas lamentable ? fit la vieille dame. Vous avez vu cette femme. Elle a été élevée dans cette localité et je l’ai connue jeune fille. Elle travaillait à la ville et occupait un très bon emploi dans un grand magasin à rayons. Vous ne me croirez pas si je vous dis qu’elle était élégante et jolie, mais c’est un fait. Un été, elle vint passer ses vacances dans son village où elle rencontra un veuf sans enfant qui lui proposa le mariage. C’était un paresseux, un ivrogne, un sans-cœur qui avait donné bien du mal à sa défunte femme. Tout de même, elle l’accepta et l’épousa. Elle voulait un homme, elle avait besoin d’un homme et, sans réfléchir un moment, elle prit le premier qui se présentait. Pour lui, elle abandonna son emploi à la ville et depuis son mariage, elle a vécu une vie de misère et de privations de tous genres. Imaginez-vous qu’elle a eu cinq enfants. Deux sont dans un hospice, un est placé chez une tante et l’autre chez une autre tante. Forcément, elle garde avec elle l’idiot que vous avez vu et elle est obligée de mendier, de quêter pour arriver à vivre, car son mari boit presque tout l’argent qu’il gagne lorsqu’il travaille. Elle voulait un homme… Ce qu’il y en a des drames dans la vie,

Et la vieille dame se tut.

Irene Dolbrook et son compagnon rentrèrent à la petite maison blanche.

— La vie est belle pour ceux qui savent la faire belle, mais elle est terriblement triste et tragique pour d’autres, déclara la visiteuse en se laissant tomber sur une chaise de jardin devant la rivière.

En imagination, elle revoyait la figure de cauchemar de l’enfant et le masque angoissant de la mère, de cette fille qui avait eu jadis une vie facile, une occupation plutôt plaisante, qui recevait régulièrement son salaire à chaque quinzaine, qui n’avait pas d’inquiétudes quant à l’avenir et qui avait tout sacrifié pour épouser un homme pour qui elle n’avait même pas d’amour. Cela lui gâtait sa visite. Il y avait eu assez de drames dans sa propre vie sans que ceux des autres viennent empoisonner ses heures.

Elle dormit mal cette nuit-là. Et la vision de la pauvresse avec l’enfant infirme devait par la suite hanter pendant longtemps son imagination.

Un soir, il pleuvait et il faisait froid. Alors, M. Lantier alluma un feu dans le foyer. L’on resta silencieux pendant quelque temps, chacun regardant les flammes claires qui montaient dans la cheminée, puis le vieux, avec des paroles lentes, chargées de tristesse, évoqua les visages d’amis qui s’étaient assis à cette même place devant les bûches flamboyantes, figures qui avaient été emportées dans les remous de la vie. Irene Dolbrook se rendait compte qu’elle aussi serait l’une de ces visions qui apparaissent dans les souvenirs, mais sa mémoire durera peu car ce vieux et cette vieille disparaîtront bientôt et son image s’effacera avec eux.

Un après-midi qu’elle était assise devant la rivière, Irene Dolbrook secoua brusquement sa léthargie. Pendant des jours elle avait pour ainsi dire vécu dans un rêve. Maintenant, elle était éveillée. Il lui fallait retourner à la vie, recommencer la dure lutte pour l’existence.

Avec une singulière acuité, elle regardait les figures changées et vieillies de ses hôtes qui, bientôt, disparaîtraient, s’effaceraient de la scène terrestre, elle enveloppait d’un regard le modeste toit où elle avait vécu des heures dont le souvenir serait un baume pour les jours à venir et que des étrangers occuperaient à leur tour, elle contemplait la rivière devant laquelle passeraient des voyageurs indifférentes préoccupés de leurs affaires, de leurs ennuis, de leurs maigres plaisirs. Déjà, tout cela lui semblait choses du passé.

— Je partirai demain matin, annonça-t-elle.

Et devant les figures surprises de ses amis, elle expliqua : Je me suis déjà trop attardée. Certes, je me plais ici. J’ai vécu près de vous des moments inoubliables, mais je dois me remettre à la tâche. L’autre jour, lorsque je suis passée avec vous devant le monastère et que vous m’avez expliqué ce qu’était une retraite fermée, je me suis dit que c’était justement ce que je faisais ici. Je suis sûre que cette retraite portera ses fruits et me sera d’un grand bénéfice dans l’avenir.

— Sûrement que nous vous regretterons, déclara Mme Lantier.

— Je sais que j’ai abusé de votre bienveillance, mais je goûtais tellement ces jours de paix et de repos que je ne parvenais pas à me décider à retourner à la ville. Nous sommes tellement pressées, bousculées, écrasées, continua-t-elle, que nous ne pouvons pas vivre notre vie. Constamment, nous sommes obligées de nous protéger, de nous défendre, de nous garer de chacun et de tous. Chacun fonce, vous attaque, vous broie, vous piétine si vous ne faites de même. Chaque jour, c’est une lutte féroce et naturellement, nous recevons des coups, nous tombons dans des embûches. Ah ! la vie dans une grande ville…

Elle songeait à ce lointain voyage, à cette croisière dans un grand navire blanc, sur la mer bleue, alors que chaque jour, M. Lantier lui répétait avec une ardente conviction : La vie est belle. Non, elle ne l’avait pas été pour elle qui avait vécu tant de drames, qui avait été meurtrie par tant d’épreuves, qui avait été si durement accablée par les coups du destin. Étrange, la fatalité semblait l’avoir prise par la main et l’avoir poussée sur des écueils où elle avait failli sombrer.

Le repas du soir fut silencieux. Chacun était déjà oppressé par la séparation prochaine.

Irene dormit très mal cette nuit-là. Il lui en coûtait fort de s’arracher à cet asile de paix.

Elle savait que jamais plus elle ne reverrait ces bienveillantes amis qui l’avaient si cordialement accueillie et lui avaient témoigné une si sympathique compréhension ; elle savait que jamais plus elle ne reviendrait dans cette hospitalière petite maison blanche ; que jamais plus elle ne rêverait devant la calme rivière qui avait pour ainsi dire bercé son pauvre cœur blessé et endolori, qui lui avait versé le réconfort et l’oubli.

Elle avait l’impression d’être liée à ces êtres, à ces choses, à ce coin de terre par des sentiments qu’elle n’avait jamais éprouvés auparavant.

Après un sommaire déjeuner, car elle n’avait pas faim et se sentait le cœur serré, elle sortit sur la véranda, attendant le taxi qu’elle avait appelé. Puis, comme il entrait sur la pelouse, elle embrassa la joue ridée de Mme Lantier, serra la main de M. Lantier pendant que le chauffeur mettait ses deux valises dans la voiture pour la conduire à la gare.

Comme l’auto démarrait, par la fenêtre, elle agita la main vers ses vieux amis.

Elle ne les reverrait plus.

Elle leur disait adieu.

Elle s’en allait vers sa tragique destinée…