Fables chinoises du IIIe au VIIIe siècle de notre ère/14

LE LIÈVRE QUI SE JETTE
DANS LE BRASIER


 
Pour habiter les monts, brahmane solitaire,
Un homme avait quitté tous les biens de la terre.
Sa hutte d’herbes mao[1],
Sa natte d’herbes p’ong[2] et hao[3]
Composaient son logis ; quant à sa nourriture
Elle était ce qu’offrait en ces lieux la nature :
Quelques grains, quelques fruits.
Loin du monde et du bruit,
L’ermite vécut là des milliers d’années
Fortunées.
Un roi le voulut voir, un jour,
Mais lui fuyait princes et cour ;
À l’homme il préférait les bêtes

Que les monts gardent sur leurs faites :
Un singe, une loutre, un renard,
Un lièvre, au moine peu bavard
Suffisaient comme voisinage,
Et chaque soir le digne Sage
Leur expliquait les Livres Saints,
La loi du Bouddha, ses desseins,
Ses mandements ou ses défenses,
Et l’art d’oublier les offenses.
Simplement unis et contents,
Ils vivaient là depuis longtemps
De fruits, de grains, de l’eau des sources
Quand s’épuisèrent leurs ressources.
L’ermite songeait au départ
Mais ses compagnons, sans retard,
En de lointaines courses,
Quérirent des provisions
Dans toutes les directions.
Singe alla cueillir la banane
Pour le vénérable brahmane,
Et Renard fit ample moisson
De grains grillés. Un gros poisson
En outre,
Apporté par la loutre,
Les nourrit tous pendant un mois.

En récompense de leur peine,
Ils entendaient les Saintes Lois.

Lièvre courait à perdre haleine
Sans avoir trouvé d’aliment.
Il médita profondément :
— Un jour vient où doit disparaître
Tout être —
Pensa-t-il — et mieux vaut nourrir
Un Saint, que vainement pourrir.
Ce Saint, le meilleur des apôtres,
Surpasse en bonté dix mille autres.
Formant un brasier avec
Un tas de bois sec,
— Mon corps — dit-il — est peu de chose
Mais veut servir la grande cause :
Cette nourriture d’un jour
Je vous la donne par amour. —
Le lièvre alors se précipite
Dans la flamme d’or qui crépite,
Mais le feu ne le brûle pas.

Ému d’une telle conduite
Le Saint n’éloigna point ses pas.
Les animaux pieusement
Reçurent son enseignement.

Fables chinoises du IIIe au VIIIe siècle de notre ère (page 83 crop).jpg

Ensuite
Le Bouddha dit aux çramanas[4] :
— Le brahmane est Dipankara[5],
Le singe était Çâripoutra[6],
Le renard était Ânanda[7],
La loutre, Maudgalyayâna[8],
Le lièvre, celui qui vous aime,
Le lièvre, enfin, c’était moi-même.

  1. Mao, roseau.
  2. P’ong, composée.
  3. Hao, armoise.
  4. Çramanas, voir la note de la Préface.
  5. Dipankara (Créateur de lumière). Le Bouddha qui, dans une existence antérieure, prédit au Bodhisattva Gautama, alors riche marchand de Bénarès, qu’il deviendrait Bouddha.
  6. Çâripoutra et Maudgalyayâna, deux disciples du Bouddha.
  7. Ânanda, voir note 1 de la première fable
  8. Çâripoutra et Maudgalyayâna, deux disciples du Bouddha.