Excursions aux environs de Gondokoro


EXCURSION AUX ENVIRONS DE GONDOKORO,


PAR M. GUILLAUME LEJEAN[1].
1862. — TEXTE INÉDIT.


N’ayant rien à faire à Gondokoro, je voulus pousser plus loin et aller au Redjef. Il fallut y renoncer : mes hommes avaient peur, les eaux étaient basses, et je ne pouvais aller seul en avant avec mon drogman, qui montra d’ailleurs beaucoup de zèle et de résolution. La lâcheté de mes Barbarins était telle que j’eus toutes les peines du monde à obtenir qu’ils me suivissent à cinq heures de là, à Belegnân, que je tenais beaucoup à étudier. Je parvins à enrôler une demi-douzaine de nègres pour porter les vivres et quelques objets de campement, et le 27 février, à la tombée du jour, nous nous mîmes en marche sur Belegnân, tous armés jusqu’aux dents, sauf moi qui avais à peine la force de me tenir à baudet ; j’avais passé ma carabine à Hessein, qui la portait en bandoulière, fier de son lourd fardeau. C’était par parenthèse une fort belle arme qui provenait de la vente de feu Malzac, arme encore vierge d’homicide, car elle ne portait pas la marque significative du terrible aventurier. Il faut savoir que quand M. de Malzac avait tué un nègre, il faisait un cran sur la crosse de sa carabine, et ses armes favorites étaient toutes rayées de ces sinistres chevrons dont il tirait une vanité assez bizarre.

Le pays que je traversai en quittant le fleuve me frappa tout d’abord par un aspect de prospérité que je n’avais pas encore vu jusque-là. C’était une plaine nue, avec quelques tamariniers montrant leur grosse tête feuillée parmi des villages en terre, proprement bâtis, entourés de haies vives d’euphorbes : l’ensemble était monotone, mais doux à la vue, comme certaines parties de la Beauce ou de la Picardie. La terre, composée en quelques endroits d’une argile noirâtre fendillée par la sécheresse dans les endroits où les eaux avaient séjourné, était partout légère et sablonneuse ; c’était une couche de détritus granitique recouverte d’une végétation rase qui devait former au kharif les plus belles pelouses du monde. Deux petites mares ou foulas offraient au voyageur une eau assez bourbeuse : un sentier facile à suivre, même sans guide, traversait la plaine et se dirigeait au S. S. E. vers les montagnes. Je remarquai dans ce sentier, à une lieue environ de Godokoro, un tronçon d’arme fiché en terre, et qui me parut marquer la limite des cultures ou des pâturages d’un village.

À la nuit tombante, nous traversâmes quelques lits desséchés de torrents analogues aux khar de Nubie : et vers la quatrième heure, nous descendîmes dans un ravin assez profond, aux berges coupées à pic, où nos hommes trouvèrent un filet d’eau courante dont ils si abreuvèrent avec délices. C’est une surprise à laquelle les basses terres sablonneuses du Soudan n’habituent guère le voyageur. On appelle ce ruisseau Naboulon. Une demi-heure plus tard, nous nous arrêtions à Belegnân, vraie prononciation du nom que les premiers voyageurs ont écrit Belenia. Je m’attendais à voir un gros village assez compacte, comme j’en avais vu quelques-uns chez les Bary : je ne vis qu’une plaine semée de nombreux groupes d’habitations, à peu près comme les habitations rurales de la Bretagne ou du Perche. Rien qui indiquât une demeure de chef ; mais quelques unes de ces espèces de fermes indiquaient, par une apparence plus belle que le commun des cases, l’habitation des riches et des notables. Après une courte négociation, nous entrâmes dans un de ces enclos et nous bivaquâmes au milieu, sur la terre, préalablement balayée avec soin. Le lendemain matin, j’eus le loisir de mieux étudier la bourgade que j’étais venu visiter. Je fis d’abord une observation tout à l’avantage des noirs : c’est qu’ils entendent bien mieux que les Arabes et les Nubiens la propreté et le confortable de leurs logis. Celui que j’occupais se composait d’un grand toukoul à toit conique pour les hommes, d’un autre pour les femmes, d’une étable à bétail et d’un magasin à grains juché sur quatre pilotis et recouvert d’un abri : construction fort bien entendue que je ne puis mieux comparer qu’aux blockhaus qui servent, en Turquie, d’observatoire aux gendarmes ou d’affûts pour la pêche. Ces quatre cases entouraient une petite cour bien balayée, et pavée, chose curieuse, de cailloux ou de coquilles formant d’une porte à l’autre de curieuses arabesques qui témoignaient de la fantaisie et de la patience des artistes noirs. Ces impressions favorables furent du reste de courte durée. Pendant que Hessein préparait le café dans une vieille bourme cassée, les gens du village nous entourèrent avec une curiosité bruyante dont j’eus bientôt le mot. Nos verroteries excitaient la cupidité des indigènes, et on commença par nous réclamer un prix exorbitant pour la petite cour ou nous avions bivaqué ; puis vinrent d’autres demandes ridicules sous mille prétextes qui témoignaient plutôt de l’éloquence et de l’ingéniosité de ces braves gens que de leur bonne foi. Pour échapper à toutes ces importunités, je me dirigeai vers la montagne voisine, nommée Porok, sommet rocheux, boisé, à fières arêtes, mais à pentes assez douces. J’étais dans un tel état d’épuisement que je dus m’arrêter au tiers de la pente, ce qui me suffit pour embrasser du regard toute la plaine jusqu’à Niekanje, qui profilait au nord sa pointe noyée dans les brumes. La plaine était découverte, profondément rayée de quelques ravins dont le plus important me fut désigné sous le nom de Loupeiti. Ce nom me lit dresser l’oreille, car je me rappelais que Brun Rollet, qui connaissait bien Belegnân, avait placé un lieu du nom de Lupeyt sur les bords du Saubat, et je pouvais espérer avoir trouvé le point de partage de ce dernier bassin et de celui du Nil Blanc. J’ai appris plus tard du Dr Peney que ce cours d’eau se rendait au Nil Blanc même au rapport des indigènes, et je n’ai pas eu d’autre renseignement sur les cantons voisins. Tout ce que j’ai appris, c’est que les montagnes de Belegnân ont pour prolongement la chaîne de Lokaïa, habitée par une tribu qui parle bary. En 1841, l’expédition d’Arnaud avait entendu parler de cette peuplade, qui passait pour cannibale. Ce renseignement paraît erroné ; du moins les Lokaïa ne se vantent pas de manger de la chair humaine, et leurs villages, rangés le long de la montagne parallèlement au fleuve, offrent l’aspect heureux qui distingue leurs voisins. Ils vendent aux escales du fleuve des gâteaux d’un tabac fort estimé.

Derrière le Sarok, j’ai vu se développer à perte de vue une plaine couverte d’épaisses forêts : on m’a dit que de ce côté étaient les Liria, population belliqueuse qui a eu en 1859 ou 60 quelques démêlés avec les blancs. Une troupe de huit ou neuf traitants était allée à Liria, et avait été massacrée par les noirs. Les traitants de Gondokoro résolurent de faire une vendetta contre Liria, et y envoyèrent une petite armée composée de contingents fournis par les différents corps stationnant sur le fleuve. Les blancs brûlèrent un village, mais ils furent battus, et de cent cinquante-cinq hommes quatre-vingt seize restèrent sur le pré. Debono y perdit, je crois, vingt-cinq hommes, et les autres à l’avenant. On n’a pas depuis inquiété Liria[2].

Pour aller d’Utibo à Lokaïa, m’ont dit les nègres, on passe une rivière appelée Naroue. Plus à l’est est un peuple nommé Leghè : c’est tout ce que j’ai pu apprendre. Il est bien difficile d’avoir des informations sérieuses des nègres du Nillaud, et en voici la raison. Dans tout ce pays il n’y a pas de grands États : chaque village est lui-même un État indifférent ou hostile à ses voisins. Généralement un nègre ne sort de son village que pour faire la guerre ou négocier un mariage au village voisin : aussi ai-je vu une foule de noirs à cheveux gris qui n’étaient jamais sortis du rayon de trois lieues au plus formant la circonscription de leur village. Les seuls voyageurs sont les malfaiteurs chassés de leur zeriba, et ayant droit, dans chaque village étranger où ils passent, à être nourris et hébergés trois jours : cet exil est pour eux un supplice terrible, et il est à peu près le seul, car la peine de mort n’existe pas dans les usages du Fleuve Blanc. Je m’explique toutefois : elle existe en théorie, mais ne s’applique jamais. Un mari a le droit rigoureux de se saisir du séducteur de sa femme et de le faire tuer par ses propres parents réunis, mais il n’use jamais de son droit : les parents négocient une indemnité en bétail, et le tout finit le plus souvent par un banquet où le mari offensé prouve sa philosophie en se grisant avec le père de sa volage épouse.

La chose se passe moins prosaïquement en cas de séduction d’une jeune fille. On réunit un conseil de famille, on interroge la coupable et on lui demande le nom de son complice : en cas de refus elle est fustigée et enfermée. Si elle avoue, le complice n’a qu’à choisir entre un mariage de réparation et la fuite : mais il est rare qu’il choisisse l’exil. Si la jeune fille s’obstine à se taire, elle est chassée au désert, ou plutôt vers cette lisière de forêt qui sépare le désert de la zone cultivable du fleuve. Elle y mourrait en vingt-quatre heures de faim ou sous la griffe des lions ou des panthères, si l’amant, averti par la rumeur publique, ne s’empressait de la rejoindre. Le code de la galanterie indigène veut qu’il lui construise une hutte, qu’il s’y installe près d’elle, la nourrisse et la protége, jusqu’à ce que les parents, irrités pour la forme, jugent qu’il a fait un assez rude apprentissage de la vie de ménage, et consentent à régulariser ce qu’ils n’ont pu empêcher.

Tout cela m’a mené assez loin de Belegnân : aussi bien n’ai-je plus rien à en dire. Je me hâtai de quitter ces nègres cupides et inhospitaliers, et j’arrivai sans autre incident à Gondokoro.

G. Lejean.


  1. Voy. tome V, page 397.
  2. Voy. le Voyage au Saubat, par M. Andrea Debono, t. II, 1860, p. 348.