Mercure de France (p. 53-54).

XXI

Je suis comme saint Thomas…


Vous l’avez tous connu, ce Sicambre du pot-au-feu, affirmant ainsi son indépendance. Il est comme saint Thomas. Pour croire, il a besoin de voir et de toucher. Car il est bien entendu, n’est-ce pas ? que l’apôtre saint Thomas, surnommé le Double Abîme par l’Esprit Saint, doit être apprécié selon la jugeotte contemporaine et mesuré avec la dernière exactitude, d’après les irréprochables méthodes d’évaluation psychologique instaurées par les Paul Bourget pour l’assiette indéfectible du Bourgeois.

Aucun homme doué d’intelligence n’hésitera à reconnaître que saint Thomas est le patriarche des positivistes, c’est-à-dire des hommes sans foi et même, s’il faut tout dire, d’un assez grand nombre de crapules qui se faufilent, par malheur, dans ce groupe lumineux, quelques précautions qu’on prenne.

Mais il y a une chose très belle qu’on ne dit pas. C’est que le disciple a dépassé le maître et que le Bourgeois est beaucoup plus grand que saint Thomas. Son admirable supériorité consiste, en effet, à ne pas croire, même après avoir vu et avoir touché. Que dis-je ! à devenir incapable de voir et de toucher à force de ne pas croire. Ici on est au seuil de l’Infini

Une visionnaire fameuse a dit que le doigt de saint Thomas, ce doigt qui est entré dans les Plaies des Mains, fait tourner le monde. C’est effrayant de songer à ce que peut faire tourner un individu qui est plus grand que saint Thomas et qui ne croit être que son égal !