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Eureka (1848)
Traduction par Charles Baudelaire.
M. Lévy frères (p. 241-248).



XVI


Mais devons-nous nous arrêter ici ? Non pas. De cette universelle agglomération et de cette dissolution peut résulter, nous le concevons aisément, une nouvelle série, toute différente peut-être, de conditions, — une autre création, — une autre irradiation retournant aussi sur elle-même, — une autre action, avec réaction, de la Volonté Divine. Soumettons notre imagination à la loi suprême, à la loi des lois, la loi de périodicité ; et nous sommes plus qu’autorisés à accepter cette croyance, disons plus, à nous complaire dans cette espérance, que les phénomènes progressifs que nous avons osé contempler seront renouvelés encore, encore, et éternellement ; qu’un nouvel Univers fera explosion dans l’existence, et s’abîmera à son tour dans le non-être, à chaque soupir du Cœur de la Divinité.

Et maintenant, ce Cœur Divin, — quel est-il ? C’est notre propre cœur.

Que l’irrévérence apparente de cette idée n’effarouche pas nos âmes et ne les détourne pas du froid exercice de la conscience, — de cette profonde tranquillité dans l’analyse de soi-même, — par lesquels seulement nous pouvons espérer d’arriver jusqu’à la plus sublime des vérités, et la contempler à loisir, face à face.

Les phénomènes dont dépendent, à partir de ce point, nos conclusions, sont des ombres purement spirituelles, mais qui n’en sont pas moins entièrement substantielles.

Nous marchons, à travers les destinées de notre existence mondaine, environnés de Souvenirs, obscurcis mais toujours présents, d’une Destinée plus vaste, — qui remonte loin, bien loin dans le passé, et qui est infiniment imposante.

La Jeunesse que nous vivons est particulièrement hantée par de tels rêves, — que cependant nous ne prenons jamais pour des rêves. Nous les reconnaissons comme Souvenirs. Pendant notre jeunesse, nous faisons trop clairement la distinction pour nous méprendre un seul instant.

Tant que dure cette Jeunesse, ce sentiment de notre existence personnelle est le plus naturel de tous les sentiments. Nous le sentons très-pleinement, entièrement. Qu’il y ait eu une époque où nous n’existions pas, — ou qu’il puisse se faire que nous n’ayons jamais existé, ce sont là des considérations que, pendant cette jeunesse, nous ne comprenons que très-difficilement. Pourquoi nous pouvions ne pas exister, c’est là, jusqu’à l’époque de notre Virilité, de toutes les questions, celle à laquelle il nous serait le plus impossible de répondre. L’existence, l’existence personnelle, l’existence de tout Temps et pour toute l’Éternité, nous semble, jusqu’à l’époque de notre Virilité, une condition normale et incontestable ; — cela nous semble, parce que cela est.

Mais vient une période pendant laquelle la Raison conventionnelle du monde nous éveille pour l’erreur et nous arrache à la vérité de nos rêves. Le Doute, la Surprise et l’incompréhensibilité arrivent au même moment. Ils disent : « Vous vivez, et il fut un temps où vous ne viviez pas. Vous avez été créé. Il existe une Intelligence plus grande que la vôtre, et c’est seulement grâce à cette Intelligence que vous vivez tant soit peu. » Nous nous efforçons de comprendre ces choses et nous ne le pouvons pas ; — nous ne le pouvons pas, parce que ces choses, n’étant pas vraies, sont nécessairement incompréhensibles.

Il n’existe pas un être pensant, qui, à un certain point lumineux de sa vie intellectuelle, ne se soit senti perdu dans un chaos de vains efforts pour comprendre ou pour croire qu’il existe quelque chose de plus grand que son âme personnelle. L’absolue impossibilité pour une âme de se sentir inférieure à une autre ; l’intense, l’insupportable malaise et la rébellion qui sont le résultat d’une pareille idée, et puis les irrépressibles aspirations vers la perfection, ne sont que les efforts spirituels, coïncidant avec les matériels, pour retourner à l’Unité primitive, — et constituent, pour mon esprit du moins, une espèce de preuve, dépassant de beaucoup ce que l’Homme appelle une démonstration, qu’il n’y a pas d’âme inférieure à une autre, — que rien n’est et ne peut être supérieur à une âme quelconque, — que chaque âme est, partiellement, son propre Dieu, son propre Créateur ; — en un mot, que Dieu, le Dieu matériel et spirituel, n’existe maintenant que dans la Matière diffuse et l’Esprit diffus de l’Univers ; et que la concentration de cette Matière et de cet Esprit pourra seule reconstituer le Dieu purement Spirituel et Individuel.

De ce point de vue, et de celui-là seulement, il nous est donné de comprendre les énigmes de l’Injustice Divine, — de l’Inexorable Destin. De ce point de vue seul, l’existence du Mal devient intelligible, mais de ce point de vue, il devient mieux qu’intelligible, il devient tolérable. Nos âmes ne peuvent plus se révolter contre une Douleur que nous nous sommes imposée nous-mêmes, pour l’accomplissement de nos propres desseins, — dans le but, quelquefois futile, d’agrandir le cercle de notre propre Joie.

J’ai parlé de Souvenirs qui nous hantaient pendant notre jeunesse. Ils nous poursuivent quelquefois même dans notre Virilité ; — ils prennent graduellement des formes de moins en moins vagues ; — de temps à au autre ils nous parlent à voix basse, et disent :

« Il fut une époque dans la Nuit du Temps, où existait un Être éternel, — composé d’un nombre absolument infini d’Êtres semblables qui peuplent l’infini domaine de l’espace infini. Il n’était pas et il n’est pas au pouvoir de cet Être, — pas plus qu’en ton pouvoir propre, — d’étendre et d’accroître, d’une quantité positive, la joie de son Existence ; mais, de même qu’il est en ta puissance d’étendre ou de concentrer tes plaisirs (la somme absolue de bonheur restant toujours la même), ainsi une faculté analogue a appartenu et appartient à cet Être Divin, qui ainsi passe son Éternité dans une perpétuelle alternation du Moi concentré à une Diffusion presque infinie de Soi-même. Ce que tu appelles l’Univers n’est que l’expansion présente de son existence. Il sent maintenant sa propre vie par une infinité de plaisirs imparfaits, — les plaisirs partiels et entremêlés de peine de ces êtres prodigieusement nombreux que tu nommes ses créatures, mais qui ne sont réellement que d’innombrables individualisations de Lui-même. Toutes ces créatures, toutes, celles que tu déclares sensibles, aussi bien que celles dont tu nies la vie pour la simple raison que tu ne surprends pas cette vie dans ses opérations, — toutes ces créatures ont, à un degré plus ou moins vif, la faculté d’éprouver le plaisir ou la peine ; — mais la somme générale de leurs sensations est juste le total du Bonheur qui appartient de droit à l’Être Divin quand il est concentré en Lui-même. Toutes ces créatures sont aussi des Intelligences plus ou moins conscientes ; conscientes, d’abord, de leur propre identité ; conscientes ensuite, par faibles éclairs, de leur identité avec l’Être Divin dont nous parlons, — de leur identité avec Dieu. De ces deux espèces de consciences, suppose que la première s’affaiblisse graduellement, et que la seconde se fortifie, pendant la longue succession des siècles qui doivent s’écouler avant que ces myriades d’Intelligences individuelles s’effacent et se confondent, — en même temps que les brillantes étoiles, — en Une seule suprême. Imagine que le sens de l’identité individuelle se noie peu à peu dans la conscience générale, — que l’Homme, par exemple, cessant, par gradations imperceptibles, de se sentir Homme, atteigne à la longue cette triomphante et imposante époque où il reconnaîtra dans sa propre existence celle de Jéhovah. En même temps, souviens-toi que tout est Vie, — que tout est la Vie, — la Vie dans la Vie, — la moindre dans la plus grande, et toutes dans l’Esprit de Dieu. »


fin