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Ris-donc, Fanfan !





Le 21 mars 1924 (ces dates-là sont gravées dans ma mémoire) je débarquais sans allégresse sur la place d’Huelgoat, dans le charivari des étalages, le beuglement des vaches et les appels cocasses des autos. Une pluie froide qui glaçait jusqu’aux moelles tombait d’un ciel tellement bas qu’il semblait toucher les maisons.

Ma détresse se marie à la laideur des choses.

Demain le docteur Darsel me fera ma première piqûre. Il me faudra séjourner un mois à Huelgoat, pour faciliter le traitement et je vais à la recherche d’une chambre et d’un hôtel. Ce n’est pas ce qui manque, mais je veux de l’approprié. Dans l’énervement de la foule, je ne sens pas ma fatigue. J’ai serré de nombreuses mains, rencontré de multiples connaissances. J’ai croisé un parent qui m’a indiqué le restaurant Bellec. Nous y sommes allés de concert. En buvant un café noir, brûlant et fort, j’ai expliqué timidement mon cas à la patronne et à sa fille. L’une et l’autre sont aimables. Elles m’ont plu et j’ai été adopté d’emblée. Dans un coin, j’ai remisé ma valise et ce soir, je coucherai à Huelgoat où tant de malheureux viennent chercher une santé perdue et l’espoir d’un soulagement ou d’une amélioration possible.

Isolé dans le brouhaha, je savoure ma nostalgie, indifférent aux regards qui scrutent mon visage aux traits tirés et qui compatissait à la morne résignation de mes yeux grand ouverts. Au soir, le chauffeur attitré de mon village, un garçon déluré, énergique et sportif, m’a relancé. Nous avons toujours sympathisé. Il est venu s’enquérir des résultats de mon expédition. Il m’a trimballé dans sa voiture. J’ai voulu le payer. Froissé, il s’est rebiffé, a refusé en disant qu’il fallait sauver la jeunesse et s’unir pour la dérober à la mort. Il m’a ému. Ensemble, nous avons bu le verre traditionnel offert aux santés réciproques, puis, sur une vigoureuse poignée de main il est parti. Mélancolique, je l’ai vu s’éloigner de son grand pas souple et disparaître au tournant sous la pluie cinglante.

Dans la salle à manger que l’électricité écœure de sa lumière trop crue, les pensionnaires, avec entrain, s’installent autour de la table hospitalière. Chacun prend possession de sa chaise et de ses petites habitudes. Moi, je reste indécis, debout sous le regard inquisiteur des convives.

— Tenez, mettez-vous là ! a décrété la bonne.

Je me suis placé entre des ouvriers, face à des jeunes filles, curieuses et rieuses. Quel supplice ! Je mange du potage, par cuillerées hasardeuses, gauchement, sous l’œil attentif, peut-être hostile de ces gens. Alors, brusquement, je me suis levé, je me suis enfui, les laissant tout interloqués…

À Catherine, la fille de la tenancière, et à son mari, j’ai dévoilé mon cœur et ma peine, entre deux gros sanglots. Mme Bellec compatissante est survenue. Simplement, maternellement, elle m’a consolé, m’a réconforté, daubant sur la médecine et les thérapeutes stupides. Avec une reconnaissance infinie, j’ai senti que ce soir, guidé par la pitié et la fraternité des humbles, j’entrais dans une nouvelle famille…

Maintenant, au restaurant Bellec, je suis l’enfant gâté. Tout le monde me choie, me conseille, m’affectionne et je n’ai pas trop de toute ma tendresse si longtemps comprimée pour leur en savoir gré.

La table d’hôte me comble.

Il y a là deux gentilles postières, fraîches et coquettes : Jeanne et Francine. Une dactylo blonde comme les blés et qui travaille chez un austère industriel de la région. Elle s’appelle Mimi. Elle est rayonnante dans l’épanouissement de ses vingt ans. Des ouvriers, humains comme tous les fils du peuple et qui travaillaient à l’érection d’un sanatorium dans le voisinage.

Mimi, ma blonde amie, car nous sommes devenus vite des amis, me trouble. Elle me prodigue des sourires et des bouchons coupés qu’elle me lance à la tête par plaisanterie. Nous vivons tous dans une atmosphère de cordiale familiarité qui me réconforte… Un peu d’amour qui va éclore. Le mirage qui renaît.

Mon prénom, de par la fantaisie de Mimi, s’est prêté à une transformation subite. Et, vaille que vaille, je suis devenu Fanfan, Fanfan, rien que Fanfan. Je me suis adapté avec facilité à mon nouvel état civil dont la dualité ironique me forge une autre personnalité.

— Fanfan, mange donc !

Lommik le charpentier, ancien colonial, probe et sentimental, me rappelle à des exigences que mes entrailles n’ont plus.

— Mais oui, mange donc, Fanfan ! et ris un peu…

Mimi vient à la rescousse. Mes regards et nos sourires se rencontrent. Du sang me vient aux joues et la saveur d’une belle amitié naissante dans sa poésie me fait oublier la fadeur que mon peu d’appétit accolle à chaque met.

— Mais l’autre jour, Fanfan, pourquoi étais-tu parti de table comme un fou ?

Bravement devant toute la tablée, je me suis expliqué. Contagion. Prophylaxie. Craintes et remords. Ils ont éclaté de rire. Sacré Fanfan, va ! et tous les cancéreux, tous les syphilitiques incurables, tous les contagieux qui passent et qui traînent dans les hôtels sans qu’on puisse se méfier d’eux ? Un malade intelligent, conscient de ses devoirs, un malade qui « se sait » n’est pas dangereux. Ainsi dirent mes bons amis. D’être considéré au titre d’un malade intelligent me consolait un peu d’être malade. Et allez donc, vanité humaine !… La douce main de Mimi s’arrête tendrement dans mes cheveux, et sous la caresse je me sens défaillir. Sur le seuil de la porte, Lommik sourit paternellement.

Quand le docteur Darsel qui avait pris sur moi un ascendant motivé par son assurance et son intelligente indulgence me hissa sur le billard dur de son cabinet, je n’étais pas très crâne. D’une main, cramponné au rebord, je regardais de tous mes yeux.

— Attends un peu, sans t’énerver, et repose-toi. Je ne suis pas prêt.

Sa blouse blanche, ses manches retroussées, ses bras nus et musclés m’impressionnent. L’émotion me coupe la respiration. Mon cœur me monte à la gorge. L’appareil est là avec ses tubes, ses manomètres, sur un guéridon, entre deux ballons d’azote et d’air. Sur la table, des boîtes ouvertes où brillent des aiguilles stérilisées, de l’éther, de la teinture d’iode dans des flacons.

Minutieusement l’opérateur se lave les mains à l’alcool à 90 degrés. Avec précaution, il choisit un trocart.

— Prépare-toi, et ne regarde pas. Tourne la tête, mon petit !

Je me raidis furieusement, mes nerfs tendus à se rompre. Il a dit que la première piqûre serait douloureuse mais je ne veux pas crier. Ma dignité en souffrirait… Je ne veux pas que ce docteur ait une pauvre idée de moi ! Pauvre gosse que je suis !

Sur mon torse nu et squelettique, la sueur ruisselle et par-dessus ma tête, mon bras replié écrase férocement le bois.

— Allez-y !

Crac ! un petit bruit de chair qu’on perce. Un deuxième bruit. La plèvre qui cède. Dans ma surexcitation, je n’ai rien senti. Mais l’aiguille n’est pas à l’endroit propice. Le mercure dans les tubes n’oscille pas. D’un trait, le docteur enlève le trocart. Un autre s’enfonce entre mes côtes. Cette fois-ci, ça y est. Le tuyau s’adapte à l’aiguille et sous la pression des bocaux de liquide vert, le gaz pénètre et décolle mon poumon. Je sens de petits craquements intérieurs.

— Respire. Doucement… plus fort !

Aïe ! une douleur lancine entre mes épaules.

— Ça va, conclut le docteur, joyeux.

Alors je le regarde et il me sourit.

Tiens ! il avait chaud lui aussi. Son front est moite. Il y en a et beaucoup qui s’abritent derrière l’impunité professionnelle. Le docteur Darsel est resté homme. J’en étais sûr. Le métier n’a pas défloré sa conscience…

Confiant je me rhabille, malgré mon côté meurtri, mais il me semble que mon dos se voûte et je ne dois pas avoir tort.

— Alors, docteur, ce traitement durera combien de temps ?

Il m’avoue six mois, un an, dix-huit mois peut-être. Qui sait ! mais bah ! près de lui je suis regaillardi. C’est un faiseur d’énergie !

Demain je reviendrai.

Je suis revenu et je commence à me faire aux piqûres et aux petites émotions des circonstances, aux petites misères quotidiennes. « Et surtout, m’a dit le docteur, pas d’imprudence. Repose-toi. » Je ne ferai point d’imprudence, mais je ne me repose guère. J’attends avec impatience que Mimi revienne du bureau. En compagnie de Jeanne et de Francine, bande joyeuse et bruyante, nous nous sommes longuement promenés dans les bois, au bord des Canaux où les boutons d’or et les anémones commencent déjà à se conter fleurette. Mimi me donne son bras auquel je me pends sans scrupules.

Nos camarades, gentiment, nous taquinent au sujet de notre idylle et nous en rions tous.

Tous les soirs, un jeune instituteur qui prend pension dans un hôtel voisin, nous rejoint autour du bon feu clair qui pétille dans la salle, tandis que les autres pensionnaires entament une manille acharnée. Il est charmant ce garçon, et totalement dépourvu de suffisance et de pédantisme. Sa compagnie aurait suffi à réconcilier René Benjamin et les pédagogues.

Au fond, je crois qu’il éprouve un faible pour Francine. Jean (il s’appelle Jean) nous a offert, le jour de sa paie, une coupe de Champagne. J’ai bu la mienne. Mimi a fait la moue. Elle a capitulé après quelques lampées. Alors, en badinant, j’ai pris son verre et j’ai bu le vin généreux, généreusement, par esprit de sacrifice, avouai-je. Mimi savait que je cherchais la place de ses lèvres. Assise à mon côté, elle a attiré ma tête…

— Mademoiselle, déclarai-je sérieusement malgré un ton comique et solennel, il faudra aller au dispensaire d’hygiène sociale trouver ce savant de docteur X… qui vous renseignera sur la tuberculose et sur les dangers de la contagion.

Alors elle éclatait de rire, et je fermais les yeux sous son regard aimant, bouleversé, ravi, n’ayant pas le courage de me soustraire à la douceur de ses baisers.

— Eh bien, si j’attrape ta maladie, Fanfan, nous irons tous deux au sana. Nous serons très bien ensemble, n’est-ce pas ?

Elle me serrait contre elle, tendrement. Allez donc, sévères censeurs, apôtres de l’hygiène, parler prophylaxie à des cœurs trop jeunes pour ne point s’émouvoir, à des corps trop neufs bien qu’éclopés et trop vibrants pour résister à passion ! Je vous entends ricaner et parler de légiférer, mais craignez la sordité morale des lois dites sociales… Je sentais contre ma joue, la brûlure exquise de sa joue et son cœur battre fortement contre mon cœur exultant d’ineffables espoirs. Mimi, ma blonde amie, contre toi serre-moi fort, bien fort, plus fort, veux-tu ?

J’adorais Mimi. À corps perdu je me lançais dans son amour, avec toute l’exaltation de mes rêves sans souci de la Mort planant sur ma tête. Fi de la gueuse qui ne resrespecte pas les galants jouvenceaux ! Je ne songeais guère plus à ma maladie. Tout pour moi devenait beau. L’air égrenait des couplets merveilleux et la divine magie de l’éternelle chanson d’amour, l’amour qui fait de tout homme un poète et de toute femme, une déesse.

Aime-le de toute âme, console de tout ton cœur épris ce collégien fougueux, Mimi, blonde petite dactylo qui provoque les rêves et crée de l’enchantement !

— Fanfan, tes baisers claquent comme des drapeaux. Embrasse-moi bien…

— Non !

J’ai rougi.

— Pourquoi ?

J’arguais de mes scrupules. J’ai peur de devenir un criminel. Elle rit de mes alarmes et de ma mine austère.

— Gosse, va !

Décontenancé je la regarde qui sourit de ses dents éclatantes. Brusquement dans une morsure exaspérée j’ai pris ses lèvres. Elle se laisse aller au charme brutal de la caresse imprévue. Puis humblement, je me suis excusé. Mais qui a bu, boira… Est-ce elle qui l’a voulu ? ou moi ? Je ne sais pas. Je ne veux pas le savoir car je l’aime. Elle m’a tout dit d’elle-même comme je lui ai tout dit de moi. On s’habitue à nous voir ensemble. Il n’y a dans notre attitude rien d’inconvenant. Je ne suis qu’un gosse puisque je ne suis que Fanfan. Quand je vais aux piqûres, Mimi et ses amies m’accompagnent et le docteur Darsel me gourmande pour la forme. Il sait bien lui, que la gaieté est un remède merveilleux ! Puis elles reviennent en hâte à leurs bureaux pour ne pas être en retard. Moi-même, je flâne. Je retourne en musant, m’attardânt longuement à rêvasser devant l’étang livide que le vent agite d’un rythme désordonné. Ou bien je gagne les bois déserts pleins de murmures, et, du haut des rochers polis, usés, je mesure la grandeur sauvage des chaos tumultueux. Je suis des yeux l’eau écumante qui tonitrue de roc en roc, dans un fracas de torrent. Dans les grottes pleines d’ombre et de mystère, par les soirs tendres de l’été, les fées voluptueuses viennent parler d’amour…

Pour la notable partie de Huelgoat, je suis devenu aussi Fanfan et je suis sûr d’être citoyen Huelgoatain, le jour où cette aimable petite ville s’érigera en République. À moins que d’ici là, je ne sois promu à la dignité de citoyen de l’autre monde… Presque tous les jours j’écris à ma mère, lui donnant des nouvelles de ma santé, sans trop insister pourtant, la rassurant de mon mieux.

À la Feuillée, bourg voisin et sans gloire, pour la Mi-Carême, des artistes ou des amateurs d’art avaient organisé au profit des bistrots et des mercantis une fête magnifique qui a dû compter dans les annales du pays. Je suis resté seul au restaurant Bellec, devant une feuille blanche où je voulais consigner mon vague à l’âme. Tous les autres s’amusent là-bas !… Une auto qui passe et Fanfan désinvolte, avec un « tant pis » énergique, au diable médecins et médecine, s’envole vers Mimi, la jeunesse, les plaisirs ou l’Amour. Eberluée, la Camarde me pardonna.

Par la suite, je fus sévèrement chapitré par le docteur Darcel qui se désolait de me prodiguer inutilement de bons conseils et des soins éclairés. Mme Bellec outrée, leva les bras et laissa brûler son rôt. Mais Catherine, en indulgente amie, comprit. À quoi bon nier ? elle était trop intelligente et trop femme et la psychologie d’un garçon de dix-huit ans n’est pas tellement compliquée et ténébreuse !… Je convenais que j’avais été idiot et je promis, à la satisfaction générale, de ne plus recommencer. Après quoi, fier du devoir accompli, j’allais faire brailler au phonographe : Mirella la jolie que je reprenais au refrain entre deux quintes de toux.

Chaque soir, Mimi bondissait dans ma chambre, chaque matin aussi en s’en allant au travail. Sa visite me mettait aux anges. Sans respect pour l’esthétique, je coupai une mèche des cheveux blonds que je glissai dans mon porte-feuille entre deux cartes odorantes et je plaçai le tout sur mon cœur.

Plusieurs jeunes gens du voisinage courtisaient ma belle amie et notre amitié les surprenait. Cependant ils me faisaient bonne figure, mais je voyais à leurs manières que j’étais un obstacle à leurs tentatives d’approche. Je m’en ouvrais à Mimi, parlant sincèrement de quitter la place, lui enjoignant de prendre en considération ces partis possibles et très sérieux. Ce qui eût été le parti le plus sage ! Moi, je serais toujours le petit ami qu’on aime bien et qu’on comble de baisers retentissants ! Je n’étais que Fanfan, ça n’avait et n’aurait jamais aucune importance. Je m’efforçais à celer mon amertume et ma jalousie perçante.

— Gosse, va !

— Mimi, ma Mimi, je t’aime !

Jouvenceaux amoureux, jouez votre chance, ne renoncez pas à l’amour. Le bonheur est court et capricieux. À la source des élans sincères, buvez-le à en perdre haleine. Le bonheur est volage comme les femmes et les oiseaux.

Ce dimanche matin, Mimi n’est pas encore levée. Furtif, je me suis glissé dans sa chambre toute pleine de son parfum. J’ai farfouillé dans les tiroirs raflant photos et lettres, sans qu’elle proteste. Je me maîtrise. Appellera-t-elle mon baiser ? J’attends fébrile, sans pouvoir dissimuler mon énervement. Elle sourit.

— Ne te moque pas de moi, va, Mimi. Je t’aime tellement. Et je suis si malheureux. Dompté, affalé sur son lit contre son corps que je sens vibrer sous les couvertures qui glissent, je la dévore de caresses. Puis triste soudain, pressé contre elle, je lui ai dit toutes mes misères, toutes mes rancœurs. Tendrement, elle cajole. Sur son corps pur, ma main se promène, chaste… Et c’est à son tour de parler. Elle le fait avec compréhension, avec douceur, avec conviction.

— Tu verras Fanfan, un jour, tu seras heureux, crois-moi. Chacun à son tour !

Dites-moi, est-ce vrai que chacun ici-bas a droit à sa place au soleil, au bonheur ? Que tout homme peut prétendre au partage d’amours et de liesse ? Mimi, ma petite et tendre amie des mauvais jours, entends s’élever vers toi ma bénédiction ! Bénies soyez-vous, femmes qui mettez au nom de la pitié ou de l’amour, qu’importe ! le baume divin de l’espérance au cœur des miséreux et malheur à quiconque ne croit ni à l’une ni à l’autre !

Mais le temps passe, malgré ma volonté de retarder l’envol des heures. Au restaurant Bellec, j’ai coulé des jours délicieux, dans la saine et sainte atmosphère familiale, entre Mimi et mes rêves, malgré ma maladie qui s’enracine en moi plus profondément en dépit ou peut-être à cause des piqûres et du pneumothorax. Bien que j’aie prolongé mon séjour d’un mois, voilà l’échéance qui s’apprête. Demain je retourne dans la montagne.

Kénavo, Mimi ! Kénavo, mot tendre et redoutable, si doux et si nostalgique. Kénavo !

Me revoilà, ô vieil Arré paternel, ressassant une neurasthénie qui tourne à la morbidité et au marasme.

Le soleil rutile et mai sourit au cœur des roses.

J’ai prétexté une recrudescence réelle de bronchite pour revenir à Huelgoat. Avec enthousiasme, j’ai revu le lac miroitant et les bois majestueux qui se parent. Avec fougue j’ai repris Mimi, ma blonde dactylo.

Ah ! ce vieil industriel ! Quelle pitié de garder ainsi prisonniers la beauté et l’amour ! vieux mécréant méphistophélique, on ne renferme pas les oiseaux gazouilleurs et les jolies filles. Si je deviens riche un jour, mais je divague, moi aussi j’aurais beaucoup de mignonnes et gentes dactylos blondes : et je leur rendrais la liberté. Colombes, allez vous pâmer d’amour dans les hêtres au vert tendre !…

J’ai fait ma demande d’admission au sanatorium. Le pneumothorax réussissant, paraît-il, le médecin du dispensaire a transmis ma demande à la Préfecture parce que je devenais un cas intéressant ! Champ d’expériences. Cobaye. Et tous les malheureux écoliers qui ne sont pas des cas intéressants et qui achèvent de mourir sur les grabats dans d’infects taudis, qu’en ferez-vous ? L’hôpital ? oh ! comme aux jeunes oreilles, ce mot sonne glas ! Que ferez-vous pour eux, riches de la terre, égoïstes et couards ? Enfer et damnation ! Mais à quoi bon rugir et pleurer dans notre géhenne ?…

— Tout à l’heure, je m’en vais, Mimi. Sans doute tu ne me reverras plus, car bientôt, j’entre au sanatorium. Viens, que je te dise adieu… On ne sait pas ce qui arrive et dans ma situation, on ne saurait être optimiste.

Farouchement, nous nous sommes étreints. Sur le lit défait, elle palpite, désemparée. Alors, je l’ai serrée plus étroitement. Mes sens qui s’émeuvent m’inspirent des gestes audacieux. Faiblement, elle se débat.

— Mimi, sois à moi.

Humblement, j’implore. Elle s’est ressaisie et se relève, et, prenant ma tête sur ses genoux, elle me caresse et me gronde.

— Pourquoi ne veux-tu pas ?

Farouche, j’insiste. Elle se trouble.

— Sois à moi !

Doucement, elle a murmuré :

— Fanfan, ces choses-là ne se demandent pas.

Furieux, outré, je me dresse sarcastique.

— Tu as raison. Ça se fait sans demander !

Toute ma personne goguenarde insulte. Elle est là, douloureuse, les larmes aux yeux, qui implore ma soumission, et moi, la bouche mauvaise, pleine de rancune et de fiel, je lui ai crié :

— Va-t-en ! Va-t-en !

— Fanfan ! Fanfan ! Elle pleure avec des hoquets de petite fille.

— Fanfan ! Fanfan !

Humble et pauvrette, elle supplie. Des sanglots me brûlent la gorge. Comme je voudrais la prendre dans mes bras, lui demander pardon, rouler à ses pieds. Et je reste là, méprisant de tout mon orgueil révolté. Et je l’ai chassée comme une fille, sans un mot de regret, pour m’avoir fait don de sa beauté au péril de sa vie, pour m’avoir trop aimé.

J’ai tué mon amour, mon Dieu ! mon Dieu !