Essais sur le génie de Pindare/07


CHAPITRE VII.


Poésie lyrique sous forme élégiaque. — Chants politiques de Solon. — Chants guerriers de Callinos et de Tyrtée. — Stésichore.


Nul doute que ce génie lyrique, si cher à la Grèce, ne s’y trouve et ne puisse parfois se reconnaître sous des formes où la théorie moderne ne le chercherait guère. Chez une race mobile, enthousiaste, charmée des fêtes et des plaisirs comme de la gloire, ce génie prend part à tout : il commence où cesse le récit épique ; il donne à l’hexamètre majestueux l’accompagnement d’un second vers plus court, et, gravant ainsi la pensée, soutient le son poétique par l’accent musical.

Il invoque également et les dieux et les hommes, persuade un peuple, anime un bataillon, parle en législateur ou en guerrier. Il a tour à tour la voix de Solon et celle de Tyrtée. N’est-ce pas, en effet, un hymne religieux et moral que ces vers élégiaques du législateur d’Athènes ?

« Postérité brillante de Mnémosyne et de Jupiter Olympien[1], Muses Piérides, écoutez ma prière ! Accordez-moi la riche abondance qui vient des dieux immortels, et donnez-moi d’obtenir toujours de tous les hommes bonne renommée, d’être ainsi doux à ceux que j’aime, amer à mes ennemis, respectable à ceux-ci, terrible à ceux-là.

Je désire avoir des richesses ; mais y atteindre par l’injustice, je ne le veux pas. Toujours l’heure vengeresse arrive à la suite. La richesse que donnent les dieux demeure stable, des fondements jusqu’au faîte ; celle que convoitent les hommes s’enlève par la force, sans égard au droit. Attirée par d’injustes manœuvres, elle suit contre son gré, et bientôt se perd sous la malédiction. Le commencement est peu de chose, comme dans un incendie faible d’abord, lamentable à la fin ; car, chez les mortels les œuvres de la violence ne durent pas. Jupiter voit le terme de tout. Comme un vent du printemps dissipe soudain les nuages, puis, remuant les profondeurs de la mer tumultueuse et stérile, et, sur la terre chargée d’épis, ravageant les beaux sillons de l’homme, monte jusqu’à la demeure inaccessible des dieux et éclaircit la face du ciel, tandis que l’éclat du soleil reluit sur la terre fertile et ne laisse plus de vapeurs visibles aux yeux ; ainsi marche la vengeance de Jupiter. Il n’est pas chaque fois prompt à la colère, comme un homme mortel. »

Dans le calme de cette poésie, quelle autorité puissante ! Dans la leçon morale, quelle grandeur poétique ! Cette comparaison des prospérités coupables et passagères avec les nuées dont le ciel est obscurci, cette tempête du printemps qui les dissipe, et, au prix de quelques maux, rend la sérénité au ciel et une lumière féconde à la terre ; ce sont là des images dont la plus belle invention lyrique aimerait à se parer. On y sent cette haute gravité qui élève la poésie gnomique à l’enthousiasme des prophètes.

Ailleurs cette poésie plus simple nous donnera déjà l’image de la vie, comme la peignit chez les Hébreux le livre de la Sagesse, et comme la décrira quelque jour, dans une société plus raffinée, l’ingénieux Horace. Le poëte moral du siècle d’Auguste, le lyrique élégant et moqueur, n’est-il pas en effet devancé par ces vers du législateur d’Athènes dénombrant les occupations diverses des hommes ?

« Celui-ci, sur des navires, court à travers les mers, dans l’ardeur de rapporter son gain au logis, battu de vents terribles et n’ayant nul soin de sa vie. Un autre, fendant la terre couverte d’arbres, est asservi pour l’année au maître des charrues recourbées ; un autre, avec l’art de Minerve et de l’inventif Vulcain, de ses deux mains durcies au travail, gagne sa vie ; un autre, instruit par les dons des muses olympiennes, sait la juste mesure de l’aimable sagesse. Cet autre, Apollon l’a fait prophète, Apollon, le roi qui lance ses flèches au loin ; et il prévoit le mal qui de loin vient à l’homme : car les dieux communiquent avec lui. Mais ce que veut le destin, ni les augures ni les cérémonies saintes ne le détourneront. »

D’autres traits épars dans les poésies de Solon frappent sur les erreurs de la vie publique, l’avidité des citoyens à s’enrichir, l’injustice des chefs du peuple, le pillage des domaines sacrés et du trésor public, la corruption amenant l’esclavage qui ramène la sédition et réveille la guerre endormie. La prévoyance de ces maux et l’effort du législateur pour les combattre lui inspirent quelques vers dignes de cette sagesse politique dont Pindare redira les maximes.

« De la nuée, disait Solon, sort le jet impétueux de la neige et de la grêle. De l’éclair jaillit la foudre. Sous le coup des vents la mer est bouleversée, elle, quand rien ne l’agite, la plus uniforme de toutes les choses. Par les hommes puissants la cité périt. Le peuple, par imprévoyance, tombe sous l’oppression d’un seul.

— J’avais donné au peuple le pouvoir qui lui suffit, n’abaissant et n’élevant trop personne. À ceux qui avaient la force et primaient par la richesse, j’avais prescrit d’éviter tout excès. Je couvrais d’un bouclier chacun des deux partis ; et je ne laissais d’injuste victoire ni à l’un ni à l’autre. »

Quelque singulier que puisse paraître à la rudesse d’un autre temps ce pouvoir modérateur exercé par la poésie, il faut bien le reconnaître dans Solon quand on le voit attesté par l’histoire. Le peuple athénien, ayant perdu l’île de Salamine dans une guerre malheureuse, avait défendu, sous peine de mort, tout écrit et tout discours qui en proposerait de nouveau la conquête. Solon, comme s’il eût prévu de quel appui et de quelle gloire Salamine serait un jour pour Athènes, vient, non pas comme un poëte, mais comme un malade dont l’esprit est troublé, sur la place publique ; et, bravant une loi tyrannique, il commence par ces paroles célèbres : « Je viens, messager de l’aimable Salamine, avec le chant pour parure à mes paroles, en guise de harangue. » Et, sans être interrompu, il récite en cent vers un appel aux Athéniens, qui se terminait par ce cri de guerre[2] : « Allons à Salamine combattre pour la possession de cette île aimable, ayant chassé loin de nous le poids insupportable de la honte. »

Jamais poésie n’eut tant d’empire : la loi est abrogée, la guerre décrétée et le poëte élu général. Ce fut alors même qu’un ambitieux déjà prédit par Solon, Pisistrate, parut s’associer à lui, le combla de louanges et le suivit dans l’expédition, qui fut heureuse et courte. Le poëte, le législateur, n’en fut pas moins dans la suite vaincu par Pisistrate, ami des vers aussi, puisqu’il recueillit pour Athènes les chants homériques, mais habile surtout dans cet art ancien et toujours applicable de fonder le pouvoir absolu par la démocratie.

Solon du moins, après avoir retardé ce dénouement, et sans y céder jamais, n’eut pas le tort de regretter ce qu’il n’avait pas voulu, ni de souhaiter en théorie le despotisme pour lui-même, comme s’il affectait par là de le justifier dans autrui. Entouré d’amis qui lui conseillaient de prendre le pouvoir, il avait refusé en disant : « C’est un beau pays que la royauté ; mais ce pays n’a pas d’issue. » Et plus tard, amusant son repos avec ce charme de la poésie dont il avait appuyé ses lois, il répétait : « Si j’ai épargné ma patrie, et n’ai pas voulu m’en rendre maître, ni m’élever par la force, en déshonorant la gloire que j’avais obtenue d’ailleurs, je n’ai honte ni repentir de cette modération : au contraire, c’est le côté par où j’ai surpassé les autres hommes. »

Le législateur d’Athènes, celui dont les lois, dans quelques maximes éparses, offrent encore de mémorables leçons, résista jusqu’à la fin à la lente usurpation de Pisistrate, dénonça ses menées populaires, protesta contre sa garde, et, enhardi par la vieillesse, vécut libre, même sous un maître qu’il avait pressenti et bravé. Il ne conseillait plus au peuple ni la guerre ni la résistance ; mais il racontait en vers les traditions de l’île Atlantide, cette contrée bien lointaine, si elle n’est fabuleuse, où déjà les sages plaçaient la justice et la liberté, qu’ils n’espéraient plus auprès d’eux. Ainsi vécut et mourut ce sage, dont l’œuvre, étouffée de son vivant, devait revivre après lui dans la gloire, le patriotisme et le génie d’Athènes.

Solon, poëte si élevé et si pur, dans le petit nombre de vers conservés comme des dates principales de sa vie, était contemporain de Thespis et n’assista qu’au premier réveil poétique d’Athènes. Son exemple dut recommander d’autant plus l’art nouveau dont il s’était servi avant qu’Hérodote, cet Homère de la prose, vînt charmer les Hellènes par sa grâce ionienne et la peinture de leurs exploits. Sous la première inspiration des chants guerriers recueillis par Lacédémone comme par Athènes, la poésie, dans sa forme élégiaque et lyrique, restait la conseillère des peuples, et, après les oracles, la première voix qu’ils écoutaient.

À ce titre, on doit placer vers les temps qui précédèrent la guerre persique et les agitations des villes grecques d’Asie un poëte d’Éphèse, Callinos, un de ces élégiaques comme Alcman, dont le vers brisé respire tour à tour l’ardeur de la guerre ou la passion de l’amour. Est-ce pour une ville d’Ionie, ou quelqu’une de ces colonies grecques soulevées contre les satrapes, que Callinos entonna son cri de guerre ? Est-ce pour Athènes, près de laquelle se pressaient volontiers les peuples du nom grec ? On croirait qu’il s’agit de l’Ionie, quand on voit les reproches amers mêlés par le poëte à son appel aux armes ; on incline pour Athènes, devant cette apothéose de la gloire que chante le poëte, et dont son cœur est plein.

Jugez vous-même, lecteur, par ce fragment conservé dans les pages d’un moine de Byzance :

« Jusques à quand restez-vous abattus[3] ? Quand aurez-vous un cœur belliqueux, ô jeunes gens ? N’avez-vous pas honte de cette mollesse devant les peuples voisins ? Vous semblez assis en paix ; et la guerre est partout en votre pays, etc.

Que chacun de vous, en mourant, darde encore son dernier javelot ! C’est l’honneur et la gloire de l’homme de combattre pour son pays, ses enfants, sa jeune épouse, contre l’ennemi. La mort viendra, le jour où les Parques auront filé l’écheveau. Mais que chacun marche droit, l’épée haute et le bouclier tendu sur la poitrine, quand la mêlée commence. Il n’est pas dans la destinée que l’homme échappe à la mort, quand même pour aïeux il a des immortels. Souvent celui qui, à travers la bataille et le bruit des traits, a passé sain et sauf, la mort le surprend à son foyer. Celui-là n’est pas cher au peuple ; il n’en est pas regretté : mais cet autre, petits et grands le pleurent s’il succombe. L’homme de courage met en deuil le peuple par sa mort ; et, vivant, il est l’égal des demi-dieux. On le contemple des yeux comme un rempart, car seul il vaut un grand nombre. »

Tyrtée, dont l’âge, déterminé par son action dans la guerre de Messénie, se rapporte au sixième siècle avant notre ère, est contemporain des sept sages de la Grèce et antérieur à Eschyle. La mâle énergie de ses chants recommandait par-dessus tout, et de préférence même aux jeux guerriers et brillants de la Grèce, la pratique des armes.

— « Je ne tiendrais pas en estime un homme[4] pour son agilité à la course ou sa vigueur à la lutte, ni s’il avait la taille et la force des Cyclopes, ni s’il devançait la vitesse de l’aquilon, ni s’il était plus gracieux de visage que Tithon ou plus riche que Midas et Cinyre, ni s’il était plus roi que Pélops, fils de Tantale, ni s’il avait la langue mélodieuse d’Adraste, ni quand il aurait toute gloire, hormis la force guerrière. Il n’y a pas d’homme, en effet, redoutable à la guerre, s’il n’est endurci à regarder le carnage sanglant et s’il n’aspire à serrer de près l’ennemi. Voilà le courage ; voilà le prix le plus grand parmi les hommes, la plus belle gloire à remporter pour le jeune guerrier. Une force publique pour la cité, pour le peuple entier, c’est un homme en avant sur le front du bataillon, n’ayant pas l’idée de la fuite honteuse et jetant au péril son courage et sa vie.

Qu’ainsi ferme à son rang, il excite encore son voisin à mourir ! Voilà l’homme puissant à la guerre ! Bientôt il a renversé les âpres phalanges des ennemis acharnés, et il domine par son ardeur les flots du combat. Lorsque, tombant au premier rang, il a perdu la vie, il comble de gloire la ville, ses concitoyens et son père ; car, à travers la poitrine, le bouclier et la cuirasse, il est percé de coups par devant.

Sur lui gémissent ensemble jeunes et vieux ; et toute la ville, dans un douloureux regret, soigne ses funérailles. Sa tombe et ses enfants restent glorieux parmi les hommes, et les enfants de ses enfants et sa postérité. Jamais ne meurent son noble souvenir ni son nom ; mais, sous la terre qui le couvre, il est immortel celui que, dans le feu de la victoire, de la résistance, du combat pour la patrie et la famille, le terrible Mars a frappé. Que s’il échappe au lot de la mort somnolente, et, vainqueur, emporte l’honneur du combat, tous, jeunes et anciens, le vénèrent : et, après de grandes joies éprouvées, il descend chez Adès. Vieillissant, il est illustre parmi les citoyens ; et personne ne veut le blesser ni dans sa dignité ni dans son droit. Dans les assemblées, tous ensemble, les jeunes et ceux qui sont du même temps, lui cèdent la place, et ceux qui sont plus anciens aussi. Qu’on s’efforce donc d’arriver à ce comble de la vertu, en ne laissant pas son cœur s’énerver pour la guerre ! »

Sous la gravité douce du mètre élégiaque, cet amour de la gloire, et les vertus dont il se nourrit, le culte de la patrie, la pitié pour les faibles, le devoir de les défendre, enflamment Tyrtée d’un enthousiasme contenu qui n’a pas moins de puissance que l’accent le plus lyrique. C’est, dans les formes de l’art, l’image de cette marche régulière et terrible dont les Crétois abordaient lentement, au son de la flûte et de la lyre, les bataillons ennemis. Telle est l’ardeur calme et vraie de cette poésie guerrière.

« Il est beau de mourir[5] tombant au premier rang, en homme de courage qui combat pour la patrie. Mais, loin de sa ville et des campagnes fécondes qui l’entourent, mendier errant, avec une mère chérie, un vieux père, des enfants, une jeune épouse, c’est la plus déplorable des misères. Celui-là est importun à ceux qu’il vient supplier, cédant au malheur et à l’affreuse pauvreté : il déshonore sa race ; il dément la noblesse de ses traits. Partout le suivent le découragement et le chagrin. Pour un homme ainsi banni nul souci de lui-même, nulle pudeur sur son nom dans l’avenir.

Combattons de tout cœur pour cette patrie ! mourons pour nos enfants, sans ménager en rien nos vies. Ô jeunes gens ! combattez serrés les uns contre les autres, et ne donnez l’exemple ni de la fuite ni de la peur ; mais faites-vous un cœur grand et invincible, et n’épargnez pas votre vie, quand vous combattez contre des hommes. Vos anciens, les vieillards, dont les genoux ne sont plus agiles, ne les délaissez pas par votre fuite. C’est une honte, en effet, que, tombé au premier rang, un vieillard soit gisant à terre, en avant des jeunes, avec une tête blanchie, une barbe grise, exhalant sur la poussière son âme courageuse, couvrant de ses mains les blessures sanglantes, hideuses, de son corps à nu : mais aux jeunes tout sied bien, tant qu’ils ont la fleur brillante du bel âge. Alors, le guerrier est beau à voir vivant ; il est aimé des femmes ; et il est encore beau tombé au premier rang. Mais que chacun, ayant pris le pas, se tienne affermi sur ses deux jarrets, serrant sa lèvre de ses dents ! »

Une autre de ces exhortations guerrières porte bien avec elle sa marque et son emploi. Le premier vers désigne les Spartiates par le dieu même dont ils se croyaient descendus ; le reste exprime la grandeur du danger et le dernier effort du désespoir animant la discipline. « Vous êtes, dit le poëte[6], la race invincible d’Hercule ; prenez cœur. Le regard de Jupiter n’est pas encore détourné de vous. N’ayez ni inquiétude ni terreur de la foule des ennemis ; mais que chacun, bouclier en avant, aille droit aux agresseurs, tenant la vie en haine et préférant les affres de la mort au doux éclat du jour. Vous connaissez combien rudes sont les travaux de Mars, qui fait couler tant de pleurs ; vous savez la violence de l’impitoyable guerre : et, soit vaincus et fuyant, soit vainqueurs acharnés, ô jeunes gens ! vous avez connu l’une et l’autre épreuve. Car de ceux qui, serrés l’un contre l’autre, ont d’eux mêmes affronté les premiers abords, il n’en meurt qu’un petit nombre ; et ils sauvent le peuple derrière eux. Mais des guerriers qui se troublent ont perdu toute force. Nul ne saurait exprimer par la parole que de maux adviennent à ceux qui souffrent la honte. C’est opprobre de frapper par derrière l’homme qui fuit dans le combat.

Honte à celui qui tombe mort sur la poussière, le dos percé de la pointe du fer ! mais que chacun reste ferme en avant, de ses deux pieds pressant la terre et serrant sa lèvre des dents, les cuisses, les jambes, la poitrine et les épaules couvertes d’un large bouclier ! Que de sa dextre il darde les coups impétueux de sa lance, et qu’il agite sur sa tête une menaçante aigrette ! que, par de vigoureux exploits, il s’exerce à la guerre, et ne se tienne pas, sous le bouclier, à distance des traits ennemis ; mais qu’abordant de près et frappant avec la javeline ou l’épée, il prenne le guerrier captif ! Que dans le rang, pied contre pied, le bouclier s’appuyant au bouclier, l’aigrette à l’aigrette, le casque même au casque et les poitrines s’entrechoquant, il combatte l’ennemi, la poignée du glaive ou la longue lance à la main ! Et vous, jeunes vélites, çà et là tressaillant sous vos boucliers, combattez, lancez de forts cailloux ; et, dardant vos flèches légères, restez près du bataillon de vos hommes d’armes. »

Vraie poésie lyrique du patriotisme et du courage, qu’un grand écrivain de nos jours compare à la Marseillaise !

De tels débris sont encore des statues. Le génie, comme le courage d’une noble race, est vivant et debout dans ces courtes élégies de Tyrtée. L’imagination qui en est saisie ne peut se défendre de regretter tant de choses qu’elle a perdues, de la même inspiration et du même temps. Que nous reste-t-il de Stésichore, dont Horace célébrait la forte muse, et auquel il emprunte un célèbre apologue ? Quelques vers épars et sans liaison, à peine un distique complet. C’est cependant le grand poëte, le puissant lyrique, dont, un siècle après Horace, Quintilien disait encore : « La force de son génie se montre dans le choix même de ses sujets. Chantant les plus mémorables guerres et les plus illustres généraux, il soutient sur la lyre tout le poids de l’œuvre épique. Il donne à ses personnages dans l’action et dans le discours toute la dignité qui leur est séante : s’il se modérait, il semblerait fait pour être l’émule le plus rapproché d’Homère. Mais il déborde, il s’égare ; ce qui est un tort sans doute, mais le tort de la puissance[7]. »

Nous apprenons aussi, par quelques témoignages anciens, que ce poëte fut un courageux citoyen. Né en Sicile, de race dorienne, il lutta contre la tyrannie qui, d’Agrigente, s’étendit sur la ville d’Himère, sa patrie. Longtemps après lui, l’âme belliqueuse répandue dans ses vers plaisait au génie d’Alexandre, et ce héros rangeait ses poésies parmi les lectures qui conviennent aux rois.

Stésichore cependant s’était toujours montré peu docile à ce pouvoir suprême, personnifié de son temps, il est vrai, par un odieux oppresseur dont les crimes et le nom semblent fabuleux, tant ils font horreur ! S’il faut en croire Aristote, c’est contre les premières usurpations de Phalaris que Stésichore cherchait à prémunir les habitants d’Himère, en leur contant la fable du Cheval qui veut se venger du cerf, et qui, pour cela, subit sans terme le frein, le cavalier et les éperons.

Le grand et durable renom du poëte donna tant d’éclat à cette tradition anecdotique qu’elle suggéra, dans le déclin du génie grec, la composition de sophiste la plus étrange, un recueil de lettres dans lequel l’impitoyable Phalaris, tout en étalant ses vengeances, y compris le taureau d’airain enflammé où il brûlait ses victimes, se montre plein d’admiration pour Stésichore, déclare ce poëte un objet sacré, comble d’honneurs sa vieillesse, et, à sa mort, presse les Himériens de lui élever un temple[8].

On reconnaît bien, dans cet ouvrage apocryphe, l’illusion de l’esprit grec, dans le dernier âge de l’antiquité. À la même époque, les Romains, à la fois instruments et victimes du pouvoir absolu, connaissaient mieux la haine instinctive que ce pouvoir porte au génie des lettres. La mort du poëte Lutorius, du poëte Lucain, de Sénèque, de l’historien Crémutius Cordus, et les nombreux exils de ces philosophes dont une femme romaine, Sulpicia, décrit la persécution, avertissaient Rome qu’il n’y a rien de plus antipathique au despotisme militaire que la liberté de penser.

C’était vers ce temps que l’esprit énergique et curieux de Pline l’Ancien s’était réduit à composer un livre de grammaire, un traité sur les façons de parler douteuses. Ce n’était pas le moment d’imiter ni d’interpréter, à Rome, la poésie généreuse et virile de l’ancien Stésichore. Les monuments de ce génie furent négligés et s’oublièrent, et sa renommée servit seulement de prétexte à des jeux frivoles de rhéteurs grecs. Des vingt-six livres de poésies que ce grand lyrique avait composés, il est resté seulement quelques vers épars, trop isolés pour offrir autre chose que des échantillons d’élégance verbale et d’harmonie.

Stésichore cependant, outre la guerre et la liberté, les grandes épreuves et les grandes passions de l’homme, avait aussi chanté les aspects de la nature et quelques-uns des phénomènes célestes. Pline le Naturaliste cite les génies sublimes des poëtes Stésichore et Pindare, comme attestant par leur exemple la misère et l’effroi de l’âme humaine devant une de ces éclipses de soleil où elle croyait voir, soit le présage de quelque grand crime[9], soit la mort même des astres.



  1. Μνημοσύνης καὶ Ζηνὸς Ὀλυμπίου ἀγλαἀ τέκνα,
    Μοῦσαι Πιερίδες, κλῦτέ μοι εὐχομένῳ.
    Ὄλβον μοι πρὸς θεῶν μακάρων δότε, καὶ πρὸς ἀπάντων
    ἀνθρώπων αἰεὶ δόξαν ἔχειν ἀγαθήν·
    εἴναι δὲ γλυκὺν ὧδε φίλοις, ἐχθροῖσι δὲ πικρόν,
    τοῖσι μὲν αἰδοῖον, τοῖσι δὲ δεινὸν ἰδεῖν.

    Poet. lyr. græc., ed. Bergk., p. 325.
  2. Plut. in Sol. § viii.
  3. Poet. lyr. græc., ed. Bergk., p. 303.
  4. Poet. lyr. græc., ed. Bergk., p. 310.
  5. Poet. lyr. græc., ed. Bergk., p. 308.
  6. Poet. lyr. græc., ed. Bergk., p. 309.
  7. Quint. Instit. lib. X, c. I.
  8. Phal. Epist. ed. Walck., p. 150, 276.
  9. Misera hominum mente, in defectibus, scelera, aut mortem aliquam siderum pavente : quo in metu fuisse Stesichori et Pindari vatum sublimia ora palam est, deliquio solis. (Plin., lib. II, c. ix)