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Payot & Cie (p. 119-122).

Les trois âges

Novembre 1909.

Le sphinx d’Égypte distinguait trois âges dans la vie de l’homme : celui où l’animal humain marche à quatre pattes, celui où il marche à deux jambes, celui où il marche à trois jambes — soit deux jambes et un bâton. C’était ingénieux et exact. D’autre part, en matière d’archéologie, on distingue également trois âges ; la pierre, le fer, le bronze servent à cataloguer rétrospectivement nos lointains ancêtres d’une façon qui est vraie évidemment, mais à condition de ne point trop préciser la durée de chaque période. Eh bien ! il semble qu’en matière de sport, il existe aussi trois âges que nous dénommerions ainsi que suit. Le premier, c’est l’âge de la vogue, le second celui du plaisir, le troisième celui du besoin. La vogue, avouons-le, est en tous lieux le commencement de la sagesse sportive. Il y a dans la vogue cet instinct d’imitation qui se retrouve chez tous les animaux supérieurs et qui, doublé de l’instinct de nouveauté, a assuré plus d’un progrès. À cela s’ajoute, bien qu’à une dose moindre, ce petit snobisme qui est de tous les temps et incite l’homme à se mettre en avant, à se montrer prompt à la pratique de tout ce qui attire sur lui l’attention de ses semblables. Ces divers éléments constituent une force redoutable qui est la mode, la vogue. Les exercices physiques y ont eu recours. Ils ne se fussent pas implantés autrement dans le monde moderne. La vogue s’est colorée de patriotisme comme en Prusse, de souci de l’hygiène comme en Scandinavie, de pédagogisme moral comme en Angleterre et en France ; elle n’en a pas moins existé et n’en a pas moins donné l’impulsion initiale nécessaire pour étendre le mouvement de l’élite qui l’avait conçu à la foule sans laquelle la réforme ne pouvait aboutir définitivement.

Mais, par son essence même, la vogue est de courte durée ; son principe de destruction opère en elle dès le premier moment. Elle s’use et ne se renouvelle pas. Que laissera-t-elle derrière elle ? Toute la question est là. Le plus souvent, elle ne laissera rien qu’un peu de fumée promptement dissipée. En matière de sport, le problème est celui-ci : le besoin n’a pas le temps de naître avant que la vogue disparaisse ; heureusement il y a chance qu’une étape intermédiaire se rencontre qui sera celle du plaisir. Le plaisir sportif mène au besoin ; il est l’écran derrière lequel celui-ci se prépare. Mais là encore il faut une certaine durée. La joie musculaire que le sport enseigne au corps deviendra peu à peu une habitude à condition d’avoir été goûtée assez longtemps de suite et de façon assez régulière. À l’heure actuelle, la vogue exerce encore son action en faveur des exercices physiques dans plus d’un pays ; d’autre part, nombreux sont en tous pays les individus qu’a conquis le plaisir sportif et, ici et là, il y en a pour qui le sport est devenu un véritable besoin. Toutefois il n’est guère qu’en Angleterre où l’on rencontre une collectivité dont on puisse dire qu’elle est dominée à un degré quelconque par le besoin sportif. Une très grande quantité (sinon la majorité) des Anglais adultes et bien portants éprouvent l’absolue nécessité de l’exercice physique intense. Où qu’ils aillent, ils trouvent le moyen de s’y livrer parce que leur santé, leur bien-être corporel et même le jeu de leurs facultés mentales l’exigent. Ce troisième âge est, des trois, le seul qui puisse durer par lui-même ; les deux premiers peuvent s’effacer sans laisser beaucoup de traces ; il en va autrement du troisième. La race qui est parvenue à éprouver le besoin sportif peut l’oublier un temps sous l’action des circonstances : elle le retrouvera au prochain tournant de siècle.