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Payot & Cie (p. 114-118).

Le rythme et la vitesse

Septembre 1909.

Ce ne serait pas tout à fait exact de dire que le rythme et la vitesse constituent les deux pôles de la satisfaction sportive. Il y aurait là une exagération manifeste. Mais pourtant l’idée d’opposition que ferait naître cette comparaison géographique ne serait pas inexacte car une opposition certaine existe entre l’un et l’autre. L’on pourrait approcher de l’exacte vérité en disant que le rythme ne peut pas exister sans la vitesse modérée, ni avec la vitesse excessive. C’est là un fait assez intéressant par ce temps de presse où les sportsmen tendent à s’emballer ou à emballer leurs montures pour y trouver la source de satisfactions nouvelles qui ne sont, à tout bien peser, que de la griserie et oblitèrent en eux la plus forte et la plus saine des joies sportives, à savoir la sensation du rythme. Le rythme, ce n’est pas le « balancement » que produit, par exemple, dans le patinage ou l’aviron, le pendule corporel. Le rythme, c’est l’harmonie engendrée par l’exercice entre le corps et l’engin inerte ou mobile qui lui est adjoint. Le cavalier, le nageur, l’escrimeur, le boxeur éprouvent le rythme et peuvent réaliser une perfection rythmique tout aussi bien que le patineur et le rameur. Quant à la course, c’est comme la danse un rythme incarné, le rythme par excellence pourrait-on dire.

Eh bien ! prenons le coureur et regardons-le courir. Le voici à allures très lentes, puis à allures rapides, puis à allures excessives. La vérité de ce que nous venons de dire se révèle dans les mouvements à chacune des foulées ; les mouvements sont lourds dans le premier cas, désordonnés dans le troisième ; ils ne sont complètement harmonieux que dans le second. Comparez le galop de chasse au galop de course, examinez le cycliste, le patineur, le nageur à la fin d’un concours de vitesse ; vous ferez sur eux des observations analogues. Or, ce que le regard révèle ainsi au simple spectateur, l’acteur le ressent avec une force singulière. Il connaît la beauté et l’agrément du rythme ; il les a connus dès qu’il a atteint la dose d’adresse et d’entraînement suffisante à les lui faire goûter en lui procurant l’aise nécessaire. Il sait d’autre part et par expérience que la vitesse excessive embrouille et détruit le rythme. D’où vient qu’il y renonce si volontiers ? Et, bien entendu, nous ne prenons pas à partie celui qui est engagé dans une compétition véritable, car celui-là doit, avant tout, se proposer d’être le premier et, course ou assaut, c’est par la vitesse (ou bien alors par l’endurance) que s’obtiendra la victoire. Mais nous parlons du sportsman de tous les jours que tourmente visiblement le démon de la vitesse et qui délaisse pour cela les charmes du rythme. Le cas le plus commun et le plus intelligible est celui du chauffeur. Vous nous direz que l’automobile n’est pas tout à fait un sport et qu’ainsi il n’y faut pas chercher de rythme. Mais si. La conduite d’une auto comporte aussi du rythme et, quand vous arrivez à un tournant imprévu avec votre voiture bien en mains, remarquez que si la vitesse est trop faible ou trop forte vous n’éprouvez pas la même chose que si vous avez une certaine vitesse moyenne, une vitesse de « bon aloi » si l’on peut ainsi dire.

Mais quoi ! la vitesse excessive est passionnante évidemment ; elle est grisante, c’est le terme juste. La jouissance qu’elle procure est beaucoup moins saine, beaucoup moins raffinée et moins parfaite que l’autre ; et de plus, elle est très monotone. C’est par cette monotonie et cette rudesse même qu’elle s’impose peut-être. Elle est éducative en un certain sens, car elle produit de l’insouciance et de la vigueur. Elle est toutefois moins sportive en ce qu’elle barre la route aux perfectionnements esthétiques. C’est le mépris du rythme en somme qui a engendré indirectement « l’arrachage » en aviron et le « ferraillement » en escrime. Pour se bien assimiler le rythme, il faut, comme l’a dit un maître, savoir « prendre des temps ». Mais la génération actuelle a une forte tendance, quand on l’y invite, à répondre par ces mots expressifs et décidés : zut ! je suis trop pressée !