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Payot & Cie (p. 111-113).

Sportsmen malgré eux

Août 1909.

Une lettre fort ancienne passait l’autre jour sous nos yeux. Elle était datée de février 1513. Un jeune homme y rendait compte, à l’un de ses amis, de la fin d’un trajet commencé ensemble : « Le jour même où je t’ai quitté, je suis parvenu à Venise. Courageusement, diras-tu ? Non. Incommodément. La route était tout ce qu’il y a de plus boueux ; j’avais le cheval que tu sais et une selle qui m’a tout meurtri. Dans le milieu de l’après-midi, j’ai pris le bateau pour Mergara. Le trajet à rames n’est pas long. Je n’en ai pas moins enduré le froid, surtout aux pieds. » En lisant ces lignes si vivantes, bien que vieilles de tout près de quatre siècles, notre pensée s’en allait vers ces innombrables chevauchées d’autrefois, auxquelles participèrent, à coup sûr, beaucoup d’humains qui auraient préféré le mouvement de la voiture ou du chemin de fer à celui de l’animal qui les portait. C’étaient des sportsmen malgré eux. Quel plaisir y trouvaient-ils ? Quel profit en retiraient-ils ? La question est intéressante, car elle revient à ceci : un sport pratiqué par nécessité et de façon usuelle cesse-t-il par là-même d’être un sport ? Problème de psychologie sportive qui vaudrait d’être étudié. Pour le résoudre, notre époque n’est point sans fournir des éléments d’enquête. L’archéologue qui doit s’imposer de longues courses à cheval, l’ouvrier que la bicyclette conduit à son travail et en ramène sont dans le cas du voyageur dont nous exhumons ci-dessus les doléances. On pourrait les interroger.

Nous croyons qu’on arriverait vite à la conviction que c’est affaire de tempérament et que, jadis comme aujourd’hui, il y eut parmi les « sportsmen malgré eux » des joyeux et des inconfortables, des hommes dont le mouvement musculaire accentuait la vitalité et auxquels l’effort sportif était agréable, et d’autres qui le subissaient presque toujours à contrecœur et plus ou moins douloureusement. Il resterait à déterminer — c’est là l’intérêt de la question — quel profit physiologique de tels individus tiraient d’exercices pratiqués dans ces conditions. Une remarque en passant : il y eut un temps, très bref du reste, où le type du « sportsman malgré lui » disparut, ou peu s’en faut, à tout le moins d’une partie de l’Europe. Après l’épopée napoléonienne, quand les chemins de fer s’éparpillèrent sur le Vieux-Monde et que le rentier satisfait se carra dans son fauteuil, de nombreuses vies humaines purent s’écouler sans amener le moindre contact de l’homme avec une épée, un fusil, une selle ou un aviron. Il était réservé aux démocraties cosmopolites qui s’épanouirent dans le troisième tiers du xixme siècle et que servit une industrie scientifique merveilleuse de faire renaître çà et là l’obligation du sport, en sorte que, l’utilitarisme aidant, tous bientôt seront sportsmen, mais les uns avec conviction et les autres « malgré eux ».