Ouvrir le menu principal

Payot & Cie (p. 123-128).

La limite du record

Novembre 1909.

Et les records montaient toujours !… Celui qui écrirait l’histoire sportive du xixe siècle pourrait employer en toute justice cette formule ascensionnelle à laquelle il n’apparaît pas jusqu’ici que le xxe siècle, en ses débuts, ait apporté la plus légère modification. Oui, les records montent toujours ; et pourtant, il est évident qu’ils ont une limite certaine et quasi-infranchissable. Cette limite quelle est-elle donc ? Bien des gens répondront, croyant dire une vérité de la Palice, que c’est celle « des forces humaines ». L’expression est courante. La « limite des forces humaines », cela se dit à tout propos, qu’il s’agisse des forces morales ou des forces matérielles. Dès qu’on veut préciser, on en éprouve pourtant la difficulté et une autre expression « c’est au-dessus des forces humaines » d’un emploi également fréquent en français et dans beaucoup d’autres langues pour apprécier quelque chose qui a pourtant été réalisé — indique bien l’incertitude de cette frontière qu’aucune borne tangible ne vient délimiter.

Quand il s’agit des records, il y a lieu de distinguer avant tout leur nature et leur provenance. La source de leur progression peut être triple. Cette progression peut provenir en effet soit d’une adaptation à des appareils ou à des mouvements nouveaux, soit d’un perfectionnement général de la race, soit d’une spécialisation de l’individu. Prenons quelques exemples. Voici l’aéroplane, c’est un appareil nouveau ; au début, ceux qui le montaient s’exerçaient à le manier, mais ils n’en possédaient pas le maniement ; à mesure que l’expérience leur vient, quoi d’étonnant que leurs performances deviennent de jour en jour plus brillantes, que les records de durée ou de hauteur établis par eux allongent des chiffres de plus en plus impressionnants ? Ce n’est encore rien. Le mouvement continuera ; il ne fait que commencer. Prenez maintenant la boxe anglaise. Là, point d’appareil nouveau ; c’est un sport ancien, mais la méthode dite américaine en a profondément modifié les mouvements. Il faut que les muscles du boxeur, que tout son corps s’adaptent à ces mouvements ; à mesure que l’adaptation se fait, le progrès se réalise. En rowing, l’emploi du banc à coulisse — en natation, l’usage d’une brasse plus scientifique et perfectionnée ont introduit des éléments similaires de progrès. Ce progrès-là s’explique sans peine.

Que si nous cherchons un exemple de perfectionnement général de la race, la Scandinavie, avec l’entraînement systématique qu’elle s’est donnée par sa gymnastique éducative, se présente aussitôt à l’esprit. Voilà un pays où la moyenne des records s’est naturellement élevée dans une proportion considérable par le fait que chaque individu a été amélioré directement au moyen des mesures appliquées à l’ensemble. Notons en passant qu’en dehors de l’exercice physique, il existe des moyens qu’on pourrait appeler « négatifs » d’améliorer une race, et que ce ne sont pas les moins efficaces. Ainsi la suppression de l’alcoolisme, la diffusion de pratiques efficaces en ce qui concerne le sommeil et l’aération nocturne, contribuent nécessairement, quoique de façon indirecte, à faciliter l’établissement de records plus élevés.

Mais il est clair que la cause la plus fréquente en même temps que la plus énergique est la spécialisation. L’homme qui se spécialise acquiert par là comme une structure nouvelle qui fait de lui, en une certaine manière, un animal différent de ses congénères. Les exemples de spécialisation sportive que nous avons constamment sous les yeux touchent au prodige. Le sport acrobatique du cirque semble parfois supprimer la pesanteur. On médit volontiers de la spécialisation ; on l’accuse de mille méfaits. Sans doute il y a du vrai dans les reproches dont elle est l’objet. Mais ici nous n’avons pas à apprécier sa valeur. Il s’agit de savoir quelle est la limite du record. Eh bien ! en constatant que d’une part on peut beaucoup pour l’amélioration générale des races, que d’autre part le travail intensif spécialisé amène des résultats vraiment merveilleux, on doit conclure que si quelques records approchent très probablement de leurs maximums, il en est un très grand nombre pour lesquels la période de progression est loin d’être close.

Seulement un élément d’ordre différent est à considérer ; ce qui assure surtout la progression des records c’est la popularité dont ils sont les pourvoyeurs. Que l’attention publique se détourne, que l’intérêt faiblisse et l’on verra infailliblement les tentatives d’établissement de records se faire plus rares et moins vigoureuses. Or, nous venons de traverser une époque où l’attention publique s’est trouvée vivement sollicitée, aussi bien par des inventions ingénieuses qui ont transformé le matériel sportif que par des exploits sensationnels qui ont mis les sportsmen tout à fait en vedette. Il y aura une accalmie fatale, et une sorte de lassitude s’en suivra chez le spectateur, dont la répercussion se fera sentir à son tour chez l’acteur.

On peut se demander si l’avenir n’est pas aux records collectifs et moyens. La moyenne des résultats obtenus par un homme dans plusieurs sortes d’épreuves, voilà un record moyen. Le nombre des élèves d’une école qui peuvent nager cent mètres en un temps donné, voilà un record collectif. Les partisans de l’éducation physique rationnelle sont naturellement en faveur de ce genre de record à l’exclusion du record proprement dit ; ils se feraient toutefois illusion en pensant que le second aura jamais complètement raison du premier. Le vrai sportsman aimera toujours à tenter de battre lui-même ou son voisin en dépassant le résultat précédemment obtenu. Et il est bon qu’il en soit ainsi.