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L’homme et l’animal

Avril 1909.

On annonçait récemment la publication d’un ouvrage d’éducation physique qui porte un titre très alléchant et d’une agréable saveur : L’art de créer le pur-sang humain. Quel joli art ce serait, en effet, et que cela chatouille doucement notre amour-propre, cette perspective de devenir des pur-sang avec toute la puissance et toute la beauté que comporte une pareille dénomination. Presque en même temps, prenant occasion d’une campagne en faveur d’une alimentation plus rationnelle entamée par le professeur Landouzy, le savant doyen de la Faculté de médecine de Paris, quelques chroniqueurs, amis des extrêmes, se sont indignés que, dans les armées modernes, « la ration du cuirassier ou du dragon ne fût pas plus forte que celle du hussard ou du fantassin ». Jamais ils n’avaient songé à cette inégalité nécessaire. Mais le professeur Landouzy a fait état du nombre de calories dépensées par chaque profession, et tout aussitôt la chose s’est imposée à leur esprit. D’ailleurs, en ce qui concerne la cavalerie, l’intendance militaire n’admet-elle pas déjà dans beaucoup de pays « que la ration destinée aux forts chevaux de troupe doit être plus élevée que celle destinée aux chevaux plus petits et moins vigoureux ? » Et de conclure du cheval à l’homme comme si rien vraiment ne les différenciait.

Cette sorte de raisonnement s’explique jusqu’à un certain point, mais d’une façon qui n’est pas très flatteuse pour l’entendement de nos contemporains. L’opinion publique s’était habituée pendant plusieurs siècles à ne plus guère apercevoir le côté animal de notre nature ; il fallut le lui rappeler. Spencer — n’était-ce pas lui ? — insista sur l’importance qu’il y avait pour une nation à être «  composée de bons animaux ». Le mot fit fortune. Les mots sont parfois comme des sortes d’aéroplanes qui s’emballeraient dans l’espace, emportant leurs conducteurs au-delà des distances raisonnables. On fila sur la piste de Spencer et, très vite, on dépassa, sans même s’en apercevoir, la borne par delà de laquelle la parole qu’il avait dite, de géniale devenait absurde. Après avoir dans l’homme négligé l’animal humain, on en est arrivé à ne plus tenir compte de ce fait prépondérant que dans l’animal humain… il y a un homme.

Regardons autour de nous. La plupart des systèmes sont imprégnés de cette inconsciente confusion. On fait bien une part à ce qu’on appelle les qualités morales ; ce sont l’énergie, l’endurance, le courage, la persévérance. Mais ces qualités sont jusqu’à un certain point animales quand elles s’appliquent au physique, et, en éducation physique, c’est au physique qu’on les applique. Il est entendu que l’exercice les développe. Cela est vrai des chevaux. Rappelez-vous cette jolie expression dont se sert le cavalier arabe pour vanter la vaillance de sa monture : « Il peut tout, dit-il ; il peut la mort. » En effet, le cheval en arrive à « pouvoir la mort ». Il peut aussi le jeu ; le poney de polo le prouve surabondamment. Il a donc aussi, à l’occasion, l’intelligence de l’exercice physique.

Tout cela ne fait pas que l’animal possède ce « système nerveux pensant », par où nous perdons de vue que l’homme se distingue : pesant et magnifique privilège dont nous serions insensés de faire abstraction puisqu’il est toujours là, dominant les moindres manifestations de la vie humaine. C’est par lui que se produit cette différenciation colossale dont sort l’individu. L’individu existe à peine chez l’animal ; cette individualité se résume en certaines particularités, en certains caprices, en certaines habitudes embryonnaires et secondaires. Il n’y a rien là qui puisse entraver sérieusement le fonctionnement d’un régime commun, l’application de règles uniformes. Ce qui convient à l’unité convient à l’espèce. Comment en serait-il de même pour l’homme dont tant de siècles de réflexion et de sensibilité mentale ont contribué à préparer l’individualité qui achèvera de se fixer par l’action des circonstances et l’influence des éducateurs ?

Vous nous direz que la société ne pouvant légiférer en vue de chacun est bien obligée de légiférer sinon pour l’ensemble, du moins pour les groupes, et qu’ainsi — en éducation physique, puisque tel est l’angle sous lequel nous envisageons ici la question — les systèmes généraux s’imposent. D’accord, mais ces systèmes généraux ne doivent pas alors franchir les frontières du détail, et c’est là ce qu’ils tendent à faire sans même posséder le laisser passer que seule la psychologie a le droit de leur délivrer, et privés duquel ils risquent parfois de faire plus de mal que de bien. Il est évident qu’à enseigner aux enfants à bien respirer et à leur faire exécuter des mouvements élémentaires sur l’opportunité desquels tout le monde est d’accord, on ne court aucun risque. Mais voilà du simple dégrossissement. Et quel système d’éducation physique actuellement a la sagesse de s’en contenter et de limiter si modestement son programme ? Ils veulent tous produire le « pur-sang » ; la formule que nous citions tout à l’heure n’est pas seulement pittoresque ; elle résume, elle incarne les ambitions de chaque école. Partout on s’attelle à la formation du pur-sang humain qui cependant — daignez y songer un moment — serait un monstre s’il pouvait exister.

Mais, nous dira-t-on encore, vous êtes à votre tour bien audacieux. Et qu’avez-vous donc à proposer de meilleur ? Dans ce corps de pur-sang, l’esprit de l’homme dont nous n’avons pas à nous occuper, pourra se mouvoir à l’aise. Et si l’on doit au contraire tenir compte de l’individualité psychologique de chacun, faudra-t-il donc un médecin par individu ?… À Dieu ne plaise que nous préconisions pareille solution ! La médecine par là rétrograderait promptement vers les enfantillages de la barbarie et l’humanité avec elle. Mais, d’autre part, nous n’admettons pas qu’on puisse former le corps de l’homme à part et l’offrir en mariage à l’esprit : mauvais ménage pour lequel il n’existe pas de divorce et qui risque d’engendrer les pires désordres. L’esprit et le corps doivent s’être connus de tout temps et avoir été élevés ensemble. C’est pourquoi nous en arrivons à cette solution qu’il ne peut point y avoir d’éducation physique complète sans le secours de la psychologie et que, notamment, il existe une philosophie de la culture corporelle dont il est indispensable que soient imbus l’élève et le maître.

Ce qu’est à notre sens cette philosophie, de quels éléments il faut la composer, sur quelles bases il convient de l’asseoir, nous nous permettrons de l’exposer dans un prochain article, n’ayant voulu que rappeler d’abord ici cette vérité primordiale et essentielle : à savoir que le corps de l’homme n’est pas un simple corps d’animal.