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Essais de littérature pathologique
Revue des Deux Mondes4e période, tome 138 (p. 116-146).
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Essais de littérature pathologique


II. L’OPIUM. — THOMAS DE QUINCEY (Première partie.) [1]


Œuvres complètes de Thomas de Quincey, 14 vol. — De Quincey’s Life, par A. -H. Japp. — De Quincey, par David Masson. — De Quincey and his friends, par James Hogg. — Recollections of Thomas de Quincey, par J. Ritchie Findlay.


Vers la fin du siècle dernier, l’Angleterre souffrait d’un mal singulier, qu’elle devait sans doute à ses relations assidues avec les Indes. L’habitude de manger de l’opium s’était insinuée dans plusieurs villes et jusqu’au fond des campagnes, minant les corps et les âmes du paysan comme du poète, du faubourien comme de l’orateur ou de l’homme d’église. Coleridge, Quincey, lord Erskine, le très pieux William Wilberforce, plusieurs autres personnages considérables, avaient succombé à la tentation, et s’il est vrai qu’une douzaine ou deux d’hommes célèbres ou connus ce soit peu de chose dans un grand peuple au point de vue arithmétique, il n’est pas moins vrai que c’est pourtant beaucoup lorsqu’il s’agit d’un mauvais exemple à donner et d’un vice nouveau à introduire. Dans la masse anonyme de la nation, les ravages semblent s’être localisés en vertu de règles qui nous échappent. Il était naturel que Londres, en perpétuelle communication, par son port, avec l’Inde et la Chine, fût tout d’abord contaminé, et nous en croyons là-dessus le témoignage de Quincey, bien que ce doux endormi doive être suspect d’altérer la vérité, à cause de son vice, sur tout ce qui touche son vice, car c’est l’une des sanctions physiologiques attachées à l’abus de l’opium. Quincey écrivait en 1822 : « Trois honorables droguistes de Londres, — dans des quartiers très différens, — auxquels j’ai acheté par hasard, ces temps derniers, un peu d’opium, m’ont assuré que le nombre des mangeurs d’opium était actuellement immense, et qu’il ne se passait pas de jour qu’eux-mêmes, les droguistes, n’éprouvassent toutes sortes d’ennuis et de tracas dus à la difficulté de distinguer les personnes auxquelles l’habitude rend l’opium nécessaire de celles qui en achètent pour se suicider. »

Il prétend aussi avoir ouï dire à plusieurs manufacturiers de Manchester, entre 1810 et 1820, que l’opiophagie faisait des progrès rapides parmi leurs ouvriers, au point que le samedi soir, les comptoirs des droguistes étaient couverts de pilules toutes préparées, contenant de un à trois grains, selon les goûts et les besoins des cliens. Est-ce bien exact ? Quincey inclinait à grossir les rangs de la confrérie dont il se proclamait fièrement « le pape ». Mais voici qui ne saurait être suspect. L’un de ses contemporains, Thomas Hood, l’auteur de la Chanson de la Chemise, dit dans ses Souvenirs [2] : « J’ai été extrêmement surpris de découvrir, en visitant le Norfolk, que l’opium… sous forme de pilules, était d’un usage tout à fait habituel parmi les classes inférieures, dans le voisinage des marais. »

De ces victimes du puissant poison oriental, l’une au moins n’a jamais renié son erreur. Thomas de Quincey s’en est plutôt paré. Il se repentait par instans, lorsqu’il souffrait trop et qu’il avait peur de ce que lui réservait le lendemain. La crise passée, il se faisait l’historiographe complaisant des effets de l’opium sur l’âme humaine, et il ne s’est jamais lassé de les analyser, de les décrire par le menu, avec une précision qui donne beaucoup de prix à ses récits, et non pas seulement dans ses fameuses Confessions d’un mangeur d’opium, mais dans cent endroits de ses œuvres, de ses lettres, de son Journal, de ses notes inédites. Ce n’est pas chez lui obsession maladive : c’est l’hommage volontaire de l’esclave crucifié au maître cruel qu’il ne peut s’empêcher d’admirer et de diviniser, tout en luttant contre lui pour sa raison et pour sa vie. Nous savons au juste, grâce à Quincey, ce qu’il en coûte de charger ses épaules d’un joug pareil, qu’on ne secoue plus sans arracher la chair vive. Dans un précédent article sur le Vin, nous avions vu Hoffmann payer ses excès de boisson par des troubles profonds de l’imagination. L’opium s’en prend à d’autres parties de notre être moral. Il agit sur la volonté, pour la paralyser, sur la conscience, pour la rendre calleuse ; c’est-à-dire qu’il ruine et dévaste ce qu’il y a en l’homme de plus noble et de plus précieux. La connaissance que chacun de nous peut avoir du bien et du mal n’est nullement obscurcie ; Quincey le répète avec insistance, et Coleridge le confirme dans une lettre ; mais nous avons perdu la faculté et jusqu’au désir d’agir selon cette connaissance, et cela est autrement grave que d’avoir une imagination incohérente et visionnaire. Keats a quelque part un mot profond et magnifique à l’adresse de ceux qui trouvent tout mal ici-bas et qui se demandent à quoi sert le monde : — Appelez le monde, écrivait-il, « la vallée où l’on fabrique des âmes », et vous comprendrez alors à quoi il sert. — Keats n’avait pas songé à l’opium ni aux autres poisons de l’intelligence, quand il traçait cette ligne. Il aurait peut-être hésité à l’écrire, s’il s’était souvenu de tous les coins de la vallée où l’on travaille au contraire à défaire les âmes, et de tous les moyens qui sont à notre disposition pour cette œuvre impie.

Aujourd’hui même, et en ne considérant qu’un seul de ces moyens, elles se défont par milliers sous nos yeux, en Angleterre, en Allemagne, dans notre propre pays, et, j’en ai peur, dans tout l’univers civilisé. Le cas de Quincey ne doit pas être considéré simplement comme l’un des faits divers amusans de l’histoire des lettres. Les mangeurs d’opium de Londres et du Norfolk ont laissé une nombreuse postérité qui, pour être surtout indirecte, n’en est pas moins lamentable. On sait que la morphine est tirée de l’opium. Leurs effets offrent d’étroites analogies, et ils sont plus que ressemblans, ils sont identiques, sur le point capital de la perte de la volonté et de l’abaissement moral. Les médecins s’accordent là-dessus, tellement qu’ils ont infligé au morphinomane la honte suprême de discuter sa responsabilité devant la loi pénale [3].

C’est avec la pensée fixée sur cette flétrissure, qui menace en ce moment plus de gens qu’on ne le croit, qu’on ne le sait dans le public, qu’il convient de lire l’histoire de Quincey, prophète impénitent des paradis artificiels où il a tant souffert et tant laissé de son génie.


I

Thomas de Quincey est né en 1785. Son père, négociant à Manchester, mourut phtisique, après avoir eu huit enfans dont deux seulement, Thomas et une fille, atteignirent la maturité. L’aîné des garçons était un cerveau fêlé, qui cherchait le moyen de marcher au plafond la tête en bas, comme les mouches. « Si un homme peut tenir cinq minutes, disait-il, qu’est-ce qui l’empêchera de tenir cinq mois ? » Rien assurément ; mais il mourut avant d’avoir commencé les cinq minutes.

Un autre fils était aussi une tête brûlée. Il s’enfuit de sa pension, gagna à pied Liverpool, où il s’engagea sur un baleinier, fut pris par des pirates et fait pirate malgré lui. On peut croire que les aventures ne lui manquèrent pas, et qu’elles ne furent point banales. La dernière fut de disparaître subitement, très jeune encore, de la surface de cette terre.

Les autres enfans étaient des mélancoliques, des « méditatifs de tempérament », qui aimaient à s’asseoir autour du feu, à la tombée de la nuit, et à frissonner en silence, tandis que l’ombre montait derrière eux avec son cortège de forces mystérieuses. Le plus méditatif de tous, comme le plus mélancolique, était Thomas, petit être malingre et craintif, qui avait toujours eu des rêves oppressans, et dont la mort d’une sœur préférée fit, à six ans, un véritable visionnaire. Il était allé en secret voir sa sœur morte, et la secousse avait été trop forte pour ses nerfs débiles. Quelque temps après, comme il regardait les nuages, ceux-ci devinrent des rangées de petits lits à rideaux blancs ; « et dans les lits étaient des enfans malades, des enfans mourans, qui s’agitaient avec angoisse et pleuraient à grands cris pour avoir la mort. » Il revit la même vision, la revit encore, en fut longtemps poursuivi, et garda de son deuil l’impression d’un événement irréparable, qui « courut après lui une grande partie de sa vie. » Il ajoutait : « Je ressemble peut-être très peu, en bien ou en mal, à ce que j’aurais été sans cela. »

Il sera juste de lui tenir compte de cet héritage morbide, de ce tempérament mal pondéré, quand nous le verrons s’abandonner sans résistance à la tyrannie abjecte et redoutable de l’opium. Thomas de Quincey, ses frères et ses sœurs, continuaient de payer pour la tare pathologique de leur père. On ne savait pas encore, dans ce temps-là, quel créancier impitoyable est la nature. « L’hérédité, a dit un homme de science [4], c’est la solidarité entre les générations successives ; elle pourrait devenir le plus puissant facteur du progrès humain, si chaque homme était convaincu que chacun des actes de sa vie doit retentir sur sa descendance :

Pour que vos actions ne soient vaines ni folles,
Craignez déjà les yeux futurs de vos enfans [5]. »

Le vieux Quincey n’avait pas craint ces « yeux futurs » qui allaient témoigner contre lui en s’emplissant de l’ombre du tombeau ou de rêves effrayans. Son fils Thomas fut peut-être le plus accablant de ces témoins, justement parce qu’il vécut et qu’il avait du génie. C’était ce que les médecins appellent un « dégénéré supérieur ». Il lui fut impossible de remplir sa destinée, parce qu’il offrait un « terrain » trop bien « préparé » aux passions maladives, alcool ou opium, absinthe ou morphine.

Il était devenu après la mort de sa sœur d’une sauvagerie d’animal malade. La maison de sa mère était située aux environs de Manchester, dans un isolement qui favorisait sa passion pour la solitude : « Tout le long du jour, dit-il, à moins d’impossibilité, je cherchais dans le jardin ou dans les champs voisins les coins les plus silencieux et les plus secrets. Le calme presque effrayant de certains midis d’été, lorsqu’il n’y a aucun vent, le silence fascinateur des après-midi gris, ou lourds de brouillard, agissaient sur moi comme les enchantemens d’un magicien… Dieu parle à l’enfant par les rêves, et aussi par les oracles qui le guettent dans les ténèbres. Mais c’est surtout dans la solitude que Dieu entre avec l’enfant dans une communion que rien ne vient troubler… Tout homme arrive seul dans ce monde ; tout homme en sort seul. Même un petit enfant sent d’instinct, avec effroi, que s’il était appelé à se rendre devant Dieu, il ne serait pas permis à sa bonne de le conduire doucement par la main, ni à sa mère de le porter dans ses bras, ni à sa petite sœur de partager son tremblement. Prêtre ou roi, jeune fille ou guerrier, philosophe ou enfant, chacun doit marcher seul dans ces avenues mystérieuses. La solitude qui, dans ce monde, épouvante ou fascine un cœur d’enfant, n’est que l’écho d’une solitude bien plus profonde à travers laquelle il a déjà passé, et d’une autre solitude plus profonde encore, à travers laquelle il aura à passer : réminiscence de l’une, pressentiment de l’autre [6]. »

Mme de Quincey ne faisait rien pour réconcilier avec la société de ses semblables ce marmot à grosse tête, toujours solitaire et toujours pensif. Elle n’était pas de ces femmes qui mettent de la joie dans la vie des autres. Pieuse et austère, elle avait une vertu hautaine et une religion glaciale, tenait ses enfans à distance et s’en faisait fuir, malgré de grands et solides mérites. Jamais une maison où elle habitait ne s’égayait, jamais les petits ne sortaient de chez eux, et Thomas grandit replié sur lui-même, dans l’ignorance de ce qu’il y avait derrière les haies bornant son horizon. Avec sa précocité dangereuse d’enfant anormal, il réfléchissait à ce monde qui lui demeurait caché, et travaillait à le deviner d’après ses livres ou d’après les rares événemens d’un cercle étroit et monotone. La première fois qu’il eut l’intuition de la vie et de la mort universelles, ce fut au commencement d’un printemps, devant une touffe de crocus qui sortait de terre dans le jardin encore hivernal et défeuillé. Il était alors bien petit, et fut pourtant bouleversé.

Vers six ans, une page des Mille et une Nuits lui causa une autre secousse intellectuelle. Il lisait Aladdin ou la lampe merveilleuse. Au début du conte, le magicien africain [7] découvre qu’il ne pourra s’emparer de la lampe que par les mains d’un enfant innocent, et cela ne suffit pas encore : « Il faut que cet enfant ait un horoscope spécial écrit dans les étoiles, ou, en d’autres termes, une destinée spéciale écrite dans sa constitution, qui lui donne droit à s’emparer de la lampe. Où trouver cet enfant ? comment le chercher ? Le magicien sait : il applique son oreille à terre ; il écoute les innombrables bruits de pas qui fatiguent à cet instant la surface du globe ; et parmi tous ces bruits, à une distance de six mille milles, il distingue les pas particuliers du jeune Aladdin, qui joue dans les rues de Bagdad. A travers cet inextricable labyrinthe de sons… les pieds d’un enfant isolé marchant sur les bords du Tigre sont reconnus distinctement, à une distance qu’une armée ou une caravane mettrait quatre cent quarante jours à franchir. Ces pieds, ces pas, le magicien les reconnaît, il les salue en son cœur comme les pieds, comme les pas de cet enfant innocent par les mains duquel seulement il a chance de saisir la lampe [8]. »

Un enfant ordinaire aurait trouvé tout naturel qu’un magicien entendît et comprît ce qui se passait à l’autre bout de la terre ; c’était son métier de magicien. Le petit Thomas eut l’intuition que le conte merveilleux présentait sous une forme figurée l’une des grandes énigmes de l’univers, qu’il débrouilla comme il put, et pas trop mal, puisque les années l’affermirent dans son idée. Plus il fut en état de raisonner, plus il demeura convaincu qu’il existe entre les choses les plus éloignées par le temps ou l’espace, les plus étrangères les unes aux autres en apparence, des relations obscures et insondables, issues de lois et de forces ignorées de l’humanité. Le don surnaturel attribué au magicien d’Aladdin n’était que la représentation poétique de l’un de ces secrets « sublimes ». « Après avoir laissé de côté comme inutiles des milliards de sons terrestres, après avoir concentré son attention sur un certain bruit de pas, il a le pouvoir encore plus incompréhensible de déchiffrer dans ce mouvement précipité un alphabet infini de symboles inconnus. En effet, pour que le bruit des pas de l’enfant ait une signification intelligible, il faut que leur musique corresponde à une gamme d’une étendue infinie ; il faut que les pulsations du cœur, les mouvemens de la volonté, les visions du cerveau se traduisent, comme en hiéroglyphes secrets, dans le son de ces pas fugitifs. Tous les sons articulés et tous les bruits qui se produisent sur ce globe doivent être autant de langages et de systèmes de chiffres, ayant quelque part leur clef, leur grammaire et leur syntaxe. Ainsi, les moindres choses de cet univers sont mystérieusement les miroirs des plus grandes [9]. »

Le futur symboliste de Nos dames de douleurs est déjà tout entier dans ces réflexions, que Thomas de Quincey aurait refusé de trouver surprenantes chez un bambin, car il avait aussi une théorie sur l’origine des idées chez chacun de nous. Il les faisait naître dans le premier âge, au hasard d’incidens le plus souvent futiles, décisifs néanmoins pour notre avenir intellectuel, et qu’il nommait, d’un mot emprunté à la géométrie, « les développantes de la sensibilité humaine. » Rajoutait : « Ce sont les combinaisons par lesquelles la matière première des pensées ou des sentimens futurs est introduite dans l’esprit par un procédé aussi insaisissable que le transport des semences végétales dans les pays éloignés par les rivières, les oiseaux, les vents et les mers. » L’histoire du magicien africain avait été l’une des principales « développantes » de son esprit. A la vérité, les réflexions qu’elle lui avait suggérées restèrent d’abord à l’état rudimentaire ; ayant voulu expliquer sa pensée à quelqu’un, il ne put en venir à bout, faute d’un vocabulaire suffisant. La semence n’en était pas moins en terre, car « les mots sont le vêtement de la pensée », rien de plus, et il est faux qu’on ne puisse penser qu’avec des mots. Au temps voulu, il sortit de cette graine spirituelle une conception du monde occulte qui devint la clef de voûte de la partie mystique et poétique de son œuvre. — Faut-il prendre au pied de la lettre les souvenirs d’enfance de Quincey ? Je n’oserais en répondre. Il est certain seulement, par les témoignages de son entourage, qu’il fut une façon de petit prodige, philosophant dès le berceau.

Ce n’était pas tout que d’avoir recréé l’univers par un effort d’imagination. Que s’y passait-il, dans cet univers ? Y était-on bon ou méchant ? Le petit Thomas ne savait trop qu’en croire. Une servante lui avait révélé l’existence de la violence et les dangers qui menacent le faible, en brutalisant une autre petite sœur à la veille de mourir aussi. Cette première échappée sur la vie réelle l’avait transi d’horreur ; il baissait involontairement les yeux devant la créature qui avait tué sa confiance enfantine dans l’universelle bonté.

D’autre part, ses livres contenaient des traits d’héroïsme et de générosité qui le transportaient d’admiration. Il avait même éprouvé, au cours d’une de ses lectures, la divine sensation du « sublime moral », et la page avait « flamboyé devant ses yeux comme un phare puissant. » Où était la vérité ? Il ne la découvrit que dans sa huitième année, au sortir de sa thébaïde. Son frère aîné, celui qui voulait marcher au plafond la tête en bas, vivait encore, mais on l’élevait au loin. Une raison quelconque l’ayant ramené au logis, sa mère l’envoya passer ses journées chez un pasteur des environs, et lui adjoignit Thomas, le sage et timide Thomas, « pas plus fort qu’une mouche », disait son aîné avec mépris, et sans plus de défense. Ce fut une brusque initiation aux côtés actifs de la nature humaine. Le frère était un forcené batailleur, qui ameuta contre eux tous les gamins du pays et obligea l’infortuné Thomas à être son « corps d’armée ». Pendant que le « général en chef » accomplissait des prouesses et se décernait des ordres du jour louangeurs, ses troupes recevaient d’abominables raclées, dont elles ne lui gardèrent pas rancune. Quincey était persuadé qu’il serait mort de langueur sans cette violente diversion, qui se prolongea plus de trois ans, à ses éternelles spéculations métaphysiques. Il était à présent trop préoccupé le soir de la sortie du lendemain matin, et le matin de la rentrée du soir, pour s’abandonner à ses rêveries, et ce fut en effet très sain pour lui.

Thomas, cependant, n’aurait pas été Thomas, s’il n’avait jamais profité de ses premières incursions dans le vaste monde pour ratiociner sur ce qu’il observait. Ce fut en rôdant dans la maison du pasteur, M. S***, qu’il plongea les yeux dans les abîmes de douleur dont il commençait à soupçonner l’existence sur cette terre. M. S*** avait deux filles jumelles, laides, sourdes, scrofuleuses, monstrueuses et passant pour idiotes. Elles trébuchaient en marchant et entr’ouvraient à peine des yeux rouges et clignotans. Leur mère les haïssait et les cachait au fond du logis, où elles étaient assujetties à des travaux serviles et pénibles. Le petit Quincey, qui ne comptait pas encore et avait ses entrées partout, arriva jusqu’aux jumelles, fut frappé de leur morne tristesse, et employa à pénétrer leur pensée le don particulier qu’il avait reçu « de lire l’obscur et le silencieux ». Le drame qu’il déchiffra fut une autre développante, celle de toutes, peut-être, qui agit le plus fortement sur sa sensibilité.

Les jumelles n’étaient pas assez idiotes pour ne pas souffrir dans leur âme imparfaite. Elles sentaient même vivement, quoi qu’en dît leur mère pour se justifier à ses propres yeux. Quincey vit leur figure disgraciée s’illuminer à un sourire affectueux, à un geste caressant, « comme à un message de Dieu leur disant tout bas : — Vous n’êtes pas oubliées. » Il surprit leur terreur et leur muet désespoir au seul son de la voix maternelle. Un jour, elles s’étaient assises pour prendre un peu de repos. Un appel irrité les fit tressauter. Elles se levèrent vivement, se tendirent les bras en même temps, s’embrassèrent sans mot dire, puis dénouèrent leurs bras et se séparèrent, chacune trébuchant vers sa tâche. Quelques jours plus tard, toutes deux moururent, et le petit Thomas comprit qu’il ne fallait pas en avoir de chagrin ; mais il se demanda, et il s’est toujours demandé depuis, pourquoi il y a des parias dans le monde. Il entendait par-là les êtres pour lesquels ne luit jamais aucune lueur d’espérance, les déshérités et les méprisés, les races maudites et tous ceux que la société écrase ou rejette, que leurs proches écrasent ou rejettent, hypocritement, en gardant des apparences devant le monde et en les traitant par derrière comme on traitait les juifs ou les cagots au moyen âge. Pourquoi y a-t-il des hommes qui naissent parias aussi sûrement que d’autres naissent lépreux ? La question n’était pas nouvelle, et Quincey n’y trouva pas plus de réponse que les millions d’hommes qui se l’étaient posée avant lui, mais il ne la perdit plus de vue. Le mot et l’idée de paria jouent un grand rôle dans son œuvre littéraire. Il s’y indigne à plusieurs reprises, avec véhémence, contre ceux qui ne veulent pas voir que nous sommes entourés de parias, en Europe, au XIXe siècle, et qui refusent d’admettre, comme la mère des deux pauvres jumelles, que les déshérités et les méprisés sentent le mal qu’on leur fait. « Je suis confondu, écrivait-il, de la colossale culpabilité et de la colossale misère du cœur humain. »

Ses études marchaient de pair avec les progrès extraordinaires de son esprit. Il fut la gloire de la première école où sa mère l’envoya. A douze ans, il faisait des vers latins dignes des humanistes du vieux temps. A quinze, il composait des poésies lyriques en grec et avait retrouvé dans Démosthènes « les véritables lois de la rhétorique », sur lesquelles « les modernes n’ont écrit que des sottises. » L’un de ses professeurs disait un jour à un étranger : « Ce gamin-là haranguerait une foule athénienne plus facilement que vous et moi une foule anglaise. » C’était peut-être vrai. Quincey parlait grec couramment, sur n’importe quel sujet, connu ou non des anciens. Il avait pris l’habitude de se lire à lui-même les journaux anglais en grec, tous les matins, et il avait acquis à cet exercice « une adresse surnaturelle » pour fabriquer des périphrases et découvrir des équivalens.

Il possédait la littérature anglaise sur le bout du doigt, même les très vieux auteurs, même ceux que personne ne lit, même les livres introuvables qu’on ne déniche que par une grâce d’état. Passionné pour la poésie de son pays, il aimait à rappeler plus tard qu’il avait salué sa renaissance moderne dès la première aurore et voué un culte aux Lakistes à une époque où le public les ignorait et où la critique n’avait pas de mots assez durs pour Wordsworth et Coleridge. « On les vilipendait, dit-il. J’ai été en avance de trente années sur mon temps, et j’en suis justement fier. »

Une mémoire alerte et impeccable tenait ce savoir immense à son service, et faisait de ce pâle petit écolier un objet de curiosité pour ceux qui l’approchaient. La maturité de son esprit était un autre sujet d’ébahissement pour les étrangers. Personne ne s’avisait de le traiter en enfant. Les hommes graves lui parlaient sur un pied d’égalité, et des lettrés se remettaient à son école. Il forma ainsi des amitiés charmantes, une, entre autres, avec un clergyman qui avait soixante ans de plus que lui et vivait en sage loin des vaines agitations du monde. Son presbytère, situé au cœur de Manchester, était néanmoins la maison du silence. Les bruits du dehors expiraient au pied de ses murailles enchantées. Les domestiques marchaient à pas étouffés, comme avec des chaussons. Des vitraux adoucissaient la lumière, et du fond de cette paix, de cette solitude, le vieux clergyman travaillait avec ardeur à convertir l’Angleterre au swedenborgianisme, sans que Quincey ait jamais pu comprendre comment ses supérieurs ne disaient rien et laissaient faire. Sentant venir la mort, le vieillard se mit en devoir de rompre les liens terrestres de son âme, représentés par les classiques grecs et latins, seules et pures délices d’une vie innocente. Il les prenait l’un après l’autre, relisait une dernière fois ses passages favoris, et distribuait les chers volumes à ses amis. Se séparer de l’Odyssée fut le sacrifice suprême. Un soir, seul à seul avec Quincey, il lui dit d’un ton solennel : « Ce livre est presque le seul qui me reste de mes classiques. J’ai gardé Homère jusqu’à la fin, et l’Odyssée de préférence à l’Iliade. Votre favori, en grec, est Euripide ; aimez tout de même Homère, — nous devons tous aimer Homère, même à mon âge, il me charmerait encore, et j’ai fait une exception en sa faveur aussi longtemps que des œuvres d’inspiration purement humaine ont eu le droit d’occuper mon temps. Mais je suis un soldat du Christ, et l’ennemi n’est pas loin. Mes yeux ont regardé aujourd’hui dans Homère pour la dernière fois et, de peur de manquer à ma résolution, je vous donne ce livre, mon dernier. » En achevant ces mots, il s’assit devant un orgue délicatement ouvragé, seul ornement de sa bibliothèque, et entonna un cantique[10]. Il faut ne pas savoir ce que c’est que d’aimer ses livres pour se représenter cette scène sans émotion.

Des intimités aussi peu naturelles ne permettent guère à un adolescent d’ignorer qu’il est différent des autres. Quincey savait qu’il avait eu trop tôt un esprit d’homme, des goûts et des sentimens d’homme. Mais il n’y pouvait rien. Il était entraîné « comme par une cataracte » vers des problèmes au-dessus de son âge, de ses forces, « de toutes les forces humaines. » C’était une fascination, un besoin âpre et maladif. On le fit voyager : il racolait partout des auditeurs, amusés d’entendre ce blanc-bec parler éloquemment sur les sujets les plus sérieux et les plus abstraits. On l’envoya en visite dans des châteaux : il communiqua sa fièvre de savoir aux belles dames, qui se mirent à apprendre le grec, l’hébreu et la théologie sous sa direction. On le mena à une grande fête où était la cour d’Angleterre : il ébaucha séance tenante une philosophie de la danse, « la forme la plus grandiose de tristesse passionnée » que l’homme ait inventée, et un éreintement du rire, compagnon louche du bas comique et des plaisirs vulgaires.

Il n’y avait rien à faire que de se résigner, et de l’envoyer le plus tôt possible, selon son désir, à l’Université d’Oxford. C’était très simple, et ce fut pourtant l’origine de tous ses malheurs.
II

M. de Quincey père avait désigné quatre tuteurs pour veiller sur ses enfans. L’un d’eux était un banquier, ami de l’ordre et de l’économie, qui crut faire un coup de maître en plaçant Thomas, à quinze ans et précoce comme on l’a vu, dans une école de Manchester dont le maître en savait beaucoup moins que lui, mais où trois ans de séjour assuraient aux élèves brillans une demi-bourse à l’université d’Oxford. Le jeune Quincey n’avait aucun besoin de cette combinaison ; sa famille était riche. En vain il supplia. En vain il appela sa mère à son secours, lui remontrant qu’il ne pouvait plus redevenir petit écolier, faire de petits devoirs et n’entendre que des conversations de collégiens dont il avait la nausée d’avance. Mme de Quincey ne comprit pas ou ne voulut pas comprendre. Elle laissa faire, et il en résulta qu’un beau matin du mois de juillet 1802, son fils s’enfuit de Manchester, affolé par une existence imbécile. Il avait un volume d’Euripide dans une poche, des vers anglais dans l’autre.

Il jugea de son devoir d’aller avant tout rassurer sa mère, qui n’habitait plus le pays ; elle s’était établie près de Chester. Ce n’était pas, dit-il amèrement, qu’il se flattât « d’être l’objet d’un intérêt particulier de sa part », mais sa disparition pouvait lui causer des embarras. L’entrevue fut mauvaise pour l’un et pour l’autre. Mme de Quincey fit au fugitif l’accueil glacial dû à un grand criminel et attendit ses explications en silence. Assis en face d’elle dans une chambre qu’il n’oublia jamais, il se taisait aussi, accablé par la certitude qu’elle ne comprendrait pas. Il se disait que sa mère l’absoudrait avec transport si elle pouvait se représenter, l’espace d’une demi-minute, ce qu’il avait souffert dans les derniers mois, par quels accès de désespoir il était passé, par quelles crises douloureuses, physiques aussi bien que morales. Mais où trouver des mots pour émouvoir cette statue, pour rendre intelligible à cette incarnation de la règle et des convenances qu’il y a des cas où il faut sauter par la fenêtre si la porte est fermée ? Les paroles expiraient sur ses lèvres. Il en sentait l’inutilité et courbait la tête devant « l’Incommunicable », auteur mystérieux et ignoré d’un nombre effroyable de malentendus sans remèdes. C’est lui qui rend les enfans étrangers aux parens, qui dresse des murailles entre les âmes et les cœurs des époux. « S’il y a dans ce monde, écrivait Quincey dix-neuf ans après, un mal pour lequel il ne soit pas de soulagement, c’est ce poids sur le cœur qui vient de l’Incommunicable. Qu’il paraisse un nouveau sphinx, proposant une autre énigme à l’homme, lui disant : « Quel est le seul fardeau trop lourd pour l’âme humaine ? » je lui répondrai sans hésitation : « C’est le fardeau de l’Incommunicable. » Un dernier effort pour articuler au moins une parole ne produisit qu’un soupir, et il renonça : a quoi bon, puisqu’elle ne comprendrait pas [11] ?

La pension de Manchester lui avait fait un mal sans remède. Un milieu par trop antipathique, l’excès d’ennui et de découragement joint à une privation absolue, contre nature, d’air et d’exercice, avaient développé les germes de bizarrerie qui sommeillaient dans cet adolescent trop intellectuel. Ils éclatèrent bientôt à tous les yeux et décidèrent de son avenir. Au sortir de la maison maternelle, Quincey était allé vaguer dans le pays de Galles. Il s’y livra à des excentricités de collégien mal équilibré. Le jour, il cherchait des baies sauvages pour sa nourriture. Le soir, il campait sous une tente « pas plus grande qu’un parapluie », qu’il s’était fabriquée avec une canne et un morceau de toile à voile, ou bien il couchait complètement à la belle étoile, malgré la peur des vaches ; les montagnes étaient pleines de troupeaux, et il tremblait toute la nuit qu’une vache, soit curiosité, soit malveillance, ne profitât de son sommeil « pour poser sa patte juste au milieu de sa figure », où elle « enfoncerait ». Ce malheur n’arriva pas, mais il aurait pu arriver, et Quincey n’en dormait pas.

Les auberges de la route lui servaient à mener à bonne fin une étude qu’il avait à cœur. Depuis longtemps déjà, il tenait en singulière estime l’art de la conversation ; c’est à lui qu’on doit cet aphorisme : « Une nation n’est vraiment civilisée que lorsqu’elle a un repas où l’on cause. » Les jours de pluie furent donnés au difficile apprentissage de la conversation générale, la seule qu’il admît et recherchât. Cet étrange petit bonhomme s’exerçait méthodiquement à entraîner les tablées de rencontre des auberges dans des discussions à la du Deffand, et le procédé n’était pas tant sot, puisqu’il a fait de son auteur, d’un avis unanime, le plus merveilleux causeur de son pays et de son temps. Sa famille ne savait ce qu’il était devenu ; il n’écrivait plus, de peur d’être poursuivi par ses tuteurs. L’hiver le trouva le gousset vide et le ventre creux. En cette extrémité, il résolut d’escompter l’avenir et de recourir à un usurier. De bonnes gens lui prêtèrent un peu d’argent pour la route, et le voilà parti pour Londres, le voilà à Londres. Les pages où il a conté son expédition sont célèbres ; l’épisode d’Anne, l’héroïne du trottoir d’Oxford-Street, est aussi populaire en Angleterre qu’en Russie celui de Sonia, la pauvre pécheresse de Crime et Châtiment.

Il court chez un usurier. C’était un personnage invisible. Aucun client ne l’avait jamais aperçu. Il égorgeait ses victimes par l’entremise d’agens véreux dont la sécurité ne le regardait pas. Celui auquel Quincey échut en partage se nommait tantôt Brunell et tantôt autrement, ne couchait jamais deux nuits de suite au même endroit, et ne recevait les pratiques qu’avec du secours à portée de la voix. Il avait loué un colosse appelé Pyment, et on l’entendait hurler : « Ici, Pyment ! A moi, Pyment ! » Pyment se précipitait, et, à eux deux, ils jetaient le récalcitrant dans la rue.

La consigne était de traîner les affaires en longueur, afin de réduire les emprunteurs à merci par la famine. On faillit dépasser le but avec Quincey, et l’envoyer dans l’autre monde. Au bout de quelques semaines, il était sans sou ni maille, sans feu ni lieu, ne sachant que faire, que devenir, où coucher, comment manger, perdu sans ressources s’il n’y avait aussi une Providence pour les idéalistes, quoi qu’en pense le monde dans sa sagesse terre à terre. La manière dont il fut secouru fut précisément telle qu’il l’avait mérité par son culte ingénu et désintéressé pour les lettres. Quincey dut son salut aux muses grecques, comme jadis les Athéniens prisonniers de Syracuse, qui allèrent, dit Plutarque, remercier Euripide à leur retour en Grèce, « lui contant les uns comme ils avaient été délivrés de servitude pour avoir enseigné ce qu’ils avaient retenu en mémoire de ses œuvres, les autres comme après la bataille s’étant sauvés de vitesse en allant vagabonder ça et là parmi les champs, ils avaient trouvé qui leur donnait à boire et à manger pour chanter de ses vers. »

Il était impossible de causer avec Thomas de Quincey, fût-ce d’échéances et d’intérêts, sans être frappé de sa familiarité avec les anciens. L’agent de l’usurier, Brunell, la remarqua immédiatement et en fut remué. L’amour des classiques grecs et latins était le seul sentiment humain qui fût resté à ce misérable. Il leur attribuait un pouvoir mystique et bienfaisant, et assurait qu’il aurait tourné autrement, sans un accident qui avait interrompu ses études. Dès son premier entretien avec le nouveau client, il oublia tout pour le suivre avec ravissement dans les jardins fleuris de la poésie antique. Une citation appelait l’autre, un mot réveillait un vieux doute sur le sens d’un vers, sur une construction difficile, et cette âme vile s’épurait pour quelques instans au contact des plus nobles esprits de la Grèce et de Rome. Les affaires de Quincey n’en allaient ni mieux ni plus vite ; Brunell n’était pas en posture d’en remontrer à son maître ; mais il ne se sentit pas le courage de laisser périr le docte enfant qui disait si bien Euripide, Homère, l’Anthologie, Virgile, et dont la voix le reportait aux temps innocens où il croyait devenir un honnête homme. Quand il le vit sur le pavé, il lui donna asile dans le local où étaient ses bureaux.

C’était une maison où les murs mêmes semblaient avoir faim. Il n’y avait pas de meubles, sauf dans le cabinet de Brunell, que celui-ci fermait à clef en partant ; pas d’habitans à demeure, excepté une malheureuse petite fille d’une dizaine d’années, hâve et maigre, qui se terrait le jour dans le sous-sol, dormait la nuit sur le plancher, et ne savait qui elle était, ni pourquoi elle était là, seule avec les rats et mourant de frayeur. Quincey lui ayant demandé un jour si elle ne serait pas la fille de M. Brunell, elle répliqua qu’elle n’en savait rien. Heureuse, cette enfant aurait été bien peu intéressante, car elle était laide, disgracieuse et stupide, mais c’était une « paria », un rebut, et il n’en fallait pas davantage pour lui assurer la pitié de Quincey et le peu d’aide qu’il était en son pouvoir de donner. Il fut touché de la joie de cette pauvre créature en apprenant qu’elle ne serait plus seule, la nuit, dans les ténèbres du logis désert : « On ne pouvait pas dire que la maison fût grande, chaque étage en lui-même n’était pas très spacieux ; mais, comme il y en avait quatre, cela suffisait pour donner la vive impression d’une solitude vaste et sonore. Tout étant vide, le bruit des rats résonnait d’une façon prodigieuse dans le vestibule et la cage de l’escalier, de sorte qu’au milieu des maux réels et matériels, du froid et de la faim, l’enfant abandonnée avait encore plus à souffrir de la crainte des fantômes qu’elle s’était forgés elle-même. Contre ces ennemis-là, je pouvais lui promettre ma protection ; la compagnie d’un être humain était à elle seule une protection… »

« Nous nous étendions à terre, une liasse de papiers d’affaires pour oreiller, mais sans autre couverture qu’un grand manteau de cavalier. Nous finîmes pourtant par découvrir dans un grenier une vieille housse de canapé, un petit morceau de tapis et quelques autres guenilles, et nous fûmes alors un peu mieux. La pauvre enfant se serrait contre moi pour avoir plus chaud et pour être en sûreté contre ses ennemis les fantômes. Quand je n’étais pas trop malade, je la prenais dans mes bras, et elle n’avait pas trop froid de cette façon ; souvent, elle pouvait dormir quand cela m’était impossible. Dans les deux derniers mois de ces souffrances, je dormais beaucoup le jour ; j’étais sujet à de petits accès de somnolence qui me prenaient à toute heure. Mais le sommeil m’était plus pénible encore que la veille, car, en dehors de l’agitation que me causaient mes rêves (ils étaient à peine moins terribles que ceux que j’ai eus plus tard sous l’influence de l’opium et que j’aurai à raconter), mon sommeil n’était jamais que ce qu’on appelle un sommeil de chien ; je m’entendais gémir, et m’éveillais souvent au son de ma propre voix [12]. »

Le matin, il déjeunait des miettes de Brunell, quand Brunell laissait des miettes de son petit pain, après quoi il fallait sortir et ne rentrer que le soir, les affaires du maître ne souffrant point de témoins. Par la pluie ou la bise, la neige ou le brouillard, il allait, harassé, rongé de faim, connu dans le quartier des autres « péripatéticiens » mâles ou femelles, comme aussi de la police, qui le rudoyait quand il se laissait tomber d’épuisement sur les marches d’une maison. Les parias s’attirent entre eux. Il fit des connaissances infâmes, accompagna les filles dans leurs rondes nocturnes, et n’en rougit jamais. « Ces malheureuses femmes, dit-il, n’étaient pour moi que des sœurs d’infortune. » Et des sœurs auxquelles il trouvait plus de cœur qu’à beaucoup d’autres, qui ne manquaient ni d’une certaine générosité ni d’un certain genre de fidélité, et dont il admirait le courage parce qu’elles le défendaient contre la police. Il ne voyait pas de raison de les fuir : « A aucune époque de ma vie, je n’ai consenti à me tenir pour souillé par l’approche ou le contact d’une créature humaine quelconque. Je ne puis pas admettre, je ne veux pas croire, que des êtres ayant forme d’homme ou de femme soient des parias à ce point réprouvés et rejetés, que nous emportions une tache d’un simple entretien avec eux [13]. »

Anne, la fameuse Anne des Confessions, était une de ces « sœurs d’infortune. » Pourquoi Quincey la distingua parmi ses compagnes d’opprobre et de misère ; pourquoi il la choisit pour lui représenter la douleur anonyme du monde, dont le gémissement le poursuivait depuis l’enfance : lui-même n’en a jamais rien su. Peut-être était-ce la jeunesse de cette pauvre fille : elle avait quinze ans ; peut-être son visage, sans beauté mais très doux ; peut-être autre chose, et peut-être rien. Peu importe la cause. Il l’aima en frère, elle l’aima en sœur. Leur affection fut pour tous deux une bouffée d’air pur dans l’atmosphère d’ignominie qu’ils respiraient. Ils se donnaient rendez-vous sur un de ces immondes trottoirs du contre de Londres où roule tous les soirs, à perte de vue, le fleuve colossal du vice britannique. Là, ils cheminaient côte à côte, et Quincev n’avait que de la compassion pour cette malheureuse et son atroce métier. Il voyait en elle une sorte de colombe expiatoire de la corruption universelle. Volontiers il se serait mis à genoux devant elle, comme Raskolnikof devant Sonia ; volontiers il aurait aussi crié en lui baisant les pieds : « Ce n’est pas devant toi que je me prosterne, c’est devant toute la souffrance de l’humanité. »

Il arriva qu’une nuit Quincey se sentit défaillir de faiblesse et de besoin. A sa prière, Anne l’accompagna dans un square, où il s’affaissa sur les degrés d’une maison. Son amie courut lui chercher un verre de vin épicé, qu’elle paya de ses maigres deniers, et qui lui sauva la vie. Du moins, il l’assure. Dans l’état d’esprit où était Quincey, l’aventure lui parut symbolique : « O ma jeune bienfaitrice ! combien de fois, dans les années postérieures, jeté dans des lieux solitaires, et rêvant de toi avec un cœur plein de tristesse et de véritable amour, combien de fois ai-je souhaité que la bénédiction d’un cœur oppressé par la reconnaissance eût cette prérogative et cette puissance surnaturelles que les anciens attribuaient à la malédiction d’un père, poursuivant son objet avec la rigueur indéfectible d’une fatalité ! — que ma gratitude pût, elle aussi, recevoir du ciel la faculté de te poursuivre, de te hanter, de te guetter, de te surprendre, de t’atteindre jusque dans les ténèbres épaisses d’un bouge de Londres, ou même, s’il était possible, dans les ténèbres du tombeau, pour te réveiller avec un message authentique de paix, de pardon et de finale réconciliation [14] ! »

Ce qu’il faisait dans les rues de Londres, du matin au soir, et quelquefois du soir au matin, ce qu’il a vu et entendu dans l’ignoble société de son choix, Quincey n’a pas jugé à propos de le dire ; nous n’en savons pas, de son aveu, « la millième partie. » Mais il n’a jamais caché qu’il avait reçu de ces temps, de ces spectacles, une impression ineffaçable. « La vision de la vie, écrivait-il dans sa vieillesse, a fondu sur moi trop tôt, et avec trop de puissance, comme cela n’arrive pas à vingt personnes en mille ans. L’horreur de la vie s’est mêlée dès ma première jeunesse à la douceur céleste de la vie [15] ! » Il comprit plus tard, quand tout cela était déjà loin, les dangers de toutes sortes auxquels il avait exposé ses dix-sept ans, et en eut le vertige de souvenir : « Supposez un homme suspendu par quelque bras colossal au-dessus d’un abîme sans fond, — suspendu, mais finissant par être retiré lentement, — il est probable qu’il ne sourirait pas pendant des années. Ce fut mon cas. » Sa physionomie en garda une expression de tristesse indélébile, qui frappa Carlyle plus de vingt-cinq ans après : « Assis, écrivait Carlyle, on l’aurait pris aux lumières pour un joli enfant ; des yeux bleus, un visage brillant, s’il n’y avait pas eu un je ne sais quoi qui disait : — Eccovi, — cet enfant a été aux enfers. »

Quincey n’est sorti de sa réserve systématique sur la parenthèse de Londres et du pays de Galles que pour raconter comment il perdit son amie. Il considérait cet événement comme la grande tragédie de son adolescence, bien plus que le froid et la faim. Un soir, il avait dit adieu à Anne pour cinq ou six jours, dans le dessein de poursuivre aux environs de Londres une affaire qui devait décider son usurier à conclure avec lui. Leur séparation avait été presque solennelle. Ceux-là seuls s’en étonneront auxquels je n’ai pas réussi à faire comprendre le caractère mystique et exalté de cette liaison équivoque. Les deux enfans cherchèrent un coin obscur et solitaire : « Nous ne voulions pas, dit Quincey, nous séparer dans le tumulte et le flamboiement de Piccadilly. » Lui, babillait gaiement de l’avenir, et de ce qu’il ferait pour elle afin de la relever et de la tirer de sa fange dès que la fortune lui aurait souri. Elle, écoutait en silence, plongée dans un morne désespoir que les circonstances n’expliquaient ni ne justifiaient. « De sorte, poursuit Quincey, que lorsque je l’embrassai en lui disant un dernier adieu, elle mit ses bras autour de mon cou, et pleura, sans prononcer un mot. » Il ne la revit jamais. Elle ne revint jamais à leur rendez-vous accoutumé dans la rue, et il n’avait jamais pensé à lui demander son adresse. Cette disparition mystérieuse était la fin qui convenait à un personnage symbolique, et la seule qui permît à Quincey de continuer à vivre dans son rêve de régénération et de réparation sociale. Il ne put cependant en prendre son parti. Il persévéra pendant des années à chercher la triste Anne dans Oxford-Street, chaque fois qu’il revenait à Londres. Faute de mieux, il l’a transfigurée dans une de ses fantaisies poétiques, où nous la verrons expirer, Madeleine repentie et pardonnée, en extase devant les cieux, ouverts pour la recevoir.

Cependant, il était à bout de forces. Un ami de sa famille, rencontré par hasard, lui ayant prêté quelque argent, Quincey courut acheter deux petits pains chez un boulanger dont il se rappelait avoir contemplé la boutique avec « une ardeur de désir » incroyable ; mais son estomac ne supportait plus la nourriture. Un autre ami lui offrit à déjeuner, et le seul aspect des mets lui souleva le cœur. L’affaire sur laquelle il comptait avait manqué. Il s’estima trop heureux d’être découvert par ses tuteurs et d’en recevoir des ouvertures de réconciliation. L’automne de 1803 le trouva installé à l’université d’Oxford, ayant repris sans effort ses habitudes de bénédictin, et poursuivant avec son ancienne vigueur des études encyclopédiques, au premier rang desquelles la philosophie. Ses camarades l’apercevaient à peine ; Quincey calculait qu’il ne leur avait pas adressé cent paroles les deux premières années, un peu par dégoût de leur ignorance, beaucoup par dégoût du monde en général depuis qu’il en avait exploré les bas-fonds : « Je fuyais tous les hommes afin de pouvoir les aimer tous. » Mais quiconque l’approchait emportait la conviction que l’université d’Oxford comptait parmi ses nourrissons un esprit puissant et original.

Un accident grotesque compromit cette magnifique moisson d’espérances. En 1804, Quincey était revenu à Londres pour son plaisir. Il eut mal aux dents. Une imprudence augmenta la douleur. Sur le conseil d’un camarade, il acheta de l’opium et fut perdu. Le poison avait trouvé un « terrain préparé » ; il en prit possession sans l’ombre d’une résistance.


III

L’histoire de la chute misérable de Thomas de Quincey, de la détérioration de son intelligence et de son être moral sous l’influence d’un poison en pilules ou en bouteilles, est restée une histoire d’aujourd’hui, dont chacun de nous peut voir les divers chapitres se répéter sous ses yeux, avec leurs cruelles péripéties et leurs dénouemens inévitables. Il n’y a de changé que l’étiquette du flacon. Les efforts des morphinomanes pour tenir leur vice secret ne réussissent jamais qu’un temps. D’ailleurs les médecins les trahissent, dans l’intérêt public. Plusieurs de ces derniers, et non des moindres, effrayés de la grandeur soudaine de ce mal nouveau, l’ont dénoncé avec énergie. Le docteur Bail écrivait en 1885 : « L’abus de la morphine, qui depuis quelques années a pris de si grandes proportions, est généralement limité aux classes supérieures… Mais, depuis peu, ce vice tend à se répandre même parmi nos ouvriers [16]. » Trois ans après, du docteur Pichon : « La morphinomanie est actuellement une passion, un vice aussi grave, aussi redoutable, plus redoutable, peut-être, que l’alcoolisme, que l’absinthisme. Il y aurait, certainement, exagération à dire que l’ivrognerie morphinique est aussi répandue que l’ivrognerie éthylique et l’ivrognerie absinthique. Mais personne ne saurait nier que le morphinisme ait progressé d’une façon effrayante depuis trois ou quatre ans [17]. » Du même, en 1890. — «… Pendant longtemps, le morphinisme est resté l’apanage exclusif des lettrés, des savans, des classes privilégiées. Mais actuellement… on sait que dans ces dernières années l’intoxication morphinique a pris une extension considérable, et qu’elle a envahi non seulement les milieux moyens et populaires, mais qu’elle a pénétré jusque dans l’atelier, jusque dans la chaumière même [18]. » La contagion s’est répandue tout particulièrement parmi les femmes, toutes les femmes, depuis la mondaine et l’intellectuelle jusqu’aux « sœurs d’infortune » de Quincey, en passant par les ateliers de modistes et même par les cuisines.

Toujours d’après le docteur Pichon, les morphiniques sont inégalement responsables de leur dégradation. Il y a les victimes, ceux qui ont reçu l’initiation de la main du médecin, dans une crise d’intolérables souffrances, et qui sont demeurés les esclaves du poison, trop souvent par la faute de l’initiateur, ses imprudences, ses négligences. Et il y a les coupables, les chercheurs de sensations inconnues, prêts à payer d’un vice une volupté neuve, « vulgaires ivrognes » sans aucun droit « au respect ni à la moindre considération. » Faisons-leur seulement l’aumône d’un peu de compassion, pour avoir été orientés vers l’abîme par une prédestination physiologique. La recherche morbide de la sensation non encore perçue, non encore ressentie, est l’un des attributs du peuple grandissant des dégénérés. Elle devient chez eux « un appétit quasi irrésistible. » Elle « confine au délire. » Ainsi parle la science, et ses décrets se sont vérifiés à la lettre pour Quincey, « dégénéré supérieur » s’il en fut jamais, être anormal chez qui la tare héréditaire avait été aggravée par les cahots de l’existence ; c’est pourquoi, sauf aux heures de torture physique et d’épouvante morale, il n’a jamais regretté que de n’avoir pas connu l’opium plus tôt : « Je n’admets pas que j’aie été en faute… La première fois que j’ai eu recours à l’opium, ce fut sous la contrainte d’une douleur atroce. Voilà les faits : il y a eu accident. Mais il aurait pu en être autrement sans que je fusse à blâmer. Si j’avais su plus tôt quels pouvoirs subtils résident dans ce puissant poison… si je l’avais seulement soupçonné, j’aurais certainement inauguré ma carrière de mangeur d’opium dans la peau d’un chercheur de jouissances et de facultés extra, au lieu d’être l’homme qui fuit un supplice extra. Et pourquoi pas ?… Je n’admets pas d’argument moral contre le libre usage de l’opium [19]. » Il « n’admet pas… » C’est le langage ordinaire des pécheurs endurcis : — Cela me regarde et ne regarde que moi. — On va loin avec cette théorie.

Quincey ne veut pourtant pas qu’on le croie capable d’avoir cédé à l’horreur de la douleur physique. L’excuse lui paraît trop basse, quoiqu’elle soit la seule bonne. Il tient à ce qu’on sache qu’il a demandé à l’opium précisément les voluptés défendues dont il avait eu la révélation à sa première fiole : « Une heure après, ô ciel ! quelle transformation ! quelle résurrection intérieure d’une âme émergeant de profondeurs insondables ! quelles révélations d’un monde inconnu que je portais en moi ! La fin de mes souffrances n’était plus qu’une bagatelle à mes yeux. Cet effet purement négatif était noyé dans l’immensité des effets positifs qui se découvraient à moi, dans l’océan de joies divines qui s’était tout à coup dévoilé. Je tenais une panacée, un φάρμαϰον νηπενθές (pharmakon nêpenthes), pour tous les maux des humains. Je tenais le secret du bonheur sur lequel les philosophes avaient disputé pendant tant de siècles. Il était découvert. On pouvait à présent acheter le bonheur pour deux sous et l’emporter dans la poche de son gilet. On pouvait se procurer des extases portatives en bouteille, et le pain de l’esprit pouvait s’expédier par la diligence [20]. »

C’était la lune de miel du poison, décrite maintes fois par les voyageurs et les hommes de science. « L’action première de l’opium pris à petite dose, dit le docteur Réveil [21], s’exerce sur le système nerveux ; le résultat ordinaire est de réjouir l’esprit, d’amener une succession d’idées le plus souvent riantes, un bien-être difficile à décrire ; en un mot, dans ces circonstances, il agit comme nos vins et nos liquides spiritueux. »

Les morphinomanes ne connaissent que trop la perfide « béatitude » qui succède d’abord aux piqûres. C’est elle qui les perd. «… La morphine calme non seulement les douleurs physiques, mais aussi les souffrances psychologiques, les névralgies morales ; à la suite des injections de morphine, les chagrins s’envolent pour faire place à un calme plein de volupté… D’un coup d’aiguille vous pouvez effacer les souffrances du corps et celles de l’esprit, les injustices des hommes et celles de la fortune [22]… » A charge de revanche, bien entendu. Dent pour dent, œil pour œil, et pis encore ; l’opium et sa fille la morphine sont parmi les grands usuriers de la nature.

Il faut, de plus, être bien averti, avant d’écouter Quincey sur les « béatitudes », que ses pareils se complaisent amoureusement à les exagérer ; c’est un fait d’observation médicale. Il ne leur en coûte nullement d’altérer la vérité sur ce point spécial, c’est un autre fait d’observation, et je suis obligé de dire que Quincey n’a pas échappé à cette partie cruelle du châtiment. Il existe un fragment de lui où il avoue qu’il a menti dans les Confessions, de propos délibéré, en affirmant qu’il avait renoncé à l’opium ; sans cela, ajoute-t-il naïvement, on ne m’aurait pas cru. D’autres fragmens, épars dans ses œuvres, achèvent de mettre en défiance ; certaines contradictions, certaines équivoques prouvent qu’il a été, comme tous les autres, dépourvu de sincérité dès qu’il s’agissait de son vice.

Il ne se permit d’abord l’opium que toutes les trois semaines, et à doses modérées. Son tempérament le prédisposait à en recevoir des sensations aiguës ; c’est lui-même qui nous le dit. Il était de ceux « qui vibrent jusqu’au plus profond de leurs sensibilités nerveuses aux premières atteintes du divin poison [23]. » Après l’inévitable malaise qui suit l’absorption, venait un allégement de tout l’être. Il se sentait délivré de « l’ennui de vivre », plus redoutable aux hommes que la douleur. Son esprit prenait des ailes, ses capacités de jouissance étaient décuplées, et il se donnait de grandes fêtes intellectuelles. Quelquefois, il profitait de cette « envolée » de l’âme pour se rendre à l’Opéra, où il voyait sa vie passée se dérouler dans les sons, « non pas comme s’il l’évoquait par un acte de sa mémoire, mais comme si elle était présente devant lui et incarnée dans la musique. Elle n’était plus douloureuse à contempler ; les détails pénibles s’étaient effacés ou confondus dans une brume idéale, les passions s’étaient exaltées, spiritualisées, sublimées [24]. »

Le samedi soir, il courait les rues de Londres : « En quoi le samedi soir se distinguait-il de tout autre soir ? De quels labeurs avais-je donc à me reposer ? quel salaire à recevoir ? Et qu’avais-je à m’inquiéter du samedi soir ?… Les hommes donnent un cours varié à leurs sentimens, et, tandis que la plupart d’entre eux témoignent de leur intérêt pour les pauvres en sympathisant d’une manière ou d’une autre avec leurs misères et leurs chagrins, j’étais porté à cette époque à exprimer mon intérêt pour eux en sympathisant avec leurs plaisirs. J’avais récemment vu les douleurs de la pauvreté, je les avais trop bien vues pour aimer à en raviver le souvenir ; mais les plaisirs du pauvre, les consolations de son esprit, les délassemens de sa fatigue corporelle ne peuvent jamais devenir une contemplation douloureuse. Or, le samedi soir marque le retour du repos périodique pour le pauvre ; les sectes les plus hostiles s’unissent en ce point et reconnaissent ce lien commun de fraternité ; ce soir-là, presque toute la chrétienté se repose de son labeur. C’est un repos qui sert d’introduction à un autre repos ; un jour entier et deux nuits le séparent de la prochaine fatigue. C’est pour cela que le samedi soir il me semble toujours que je suis moi-même affranchi de quelque joug de labeur, que j’ai moi-même un salaire à recevoir et que je vais pouvoir jouir du luxe du repos. Aussi, pour être témoin, sur une échelle aussi large que possible, d’un spectacle avec lequel je sympathisais si profondément, j’avais coutume, le samedi soir, après avoir pris mon opium, de m’égarer au loin sans m’inquiéter du chemin ni de la distance, vers tous les marchés où les pauvres se rassemblent pour dépenser leurs salaires [25]. »

Il se mêlait aux pauvres et s’enquérait de leurs humbles malheurs pour prendre part à leur joie. Quand il ne leur découvrait que des sujets d’inquiétude et de chagrin, il tirait de son opium, — la remarque est caractéristique, — « des moyens de consolation. Car l’opium (semblable à l’abeille qui tire indifféremment ses matériaux de la rose et de la suie des cheminées) possède l’art d’assujettir tous les sentimens et de les régler à son diapason. »

A d’autres instans, — mais ce fut seulement plus tard, dans une phase plus avancée, — il recherchait le silence et la solitude : « Je tombais souvent dans de profondes rêveries, et il m’est arrivé bien des fois, les nuits d’été, étant assis près d’une fenêtre ouverte d’où j’apercevais la mer et une grande cité… de laisser couler toutes les heures, depuis le coucher du soleil jusqu’à son lever, sans faire un mouvement et comme figé. » La conscience de sa personnalité était abolie ; il lui était impossible de se distinguer des formes et des objets qu’il contemplait, élémens multiples d’un immense symbole dont il faisait partie au même titre que le reste : « La ville, estompée par la brume et les molles lueurs de la nuit, représentait la terre avec ses chagrins et ses tombeaux, situés loin derrière, mais non totalement oubliés ni hors de la portée de ma vue. L’Océan, avec sa respiration éternelle, mais couvé par un vaste calme, personnifiait mon esprit et l’influence qui le gouvernait alors. Il me semblait que, pour la première fois, je me tenais à distance et en dehors du tumulte de la vie ; que le vacarme, la fièvre et la lutte étaient suspendus ; qu’un répit était accordé aux secrètes oppressions de mon cœur ; un repos férié ; une délivrance de tout travail humain. L’espérance qui fleurit dans les chemins de la vie ne contredisait plus la paix qui habite dans les tombes, les évolutions de mon intelligence me semblaient aussi infatigables que les cieux, et cependant toutes les inquiétudes étaient aplanies par un calme alcyonien ; c’était une tranquillité qui semblait le résultat, non pas de l’inertie, mais de l’antagonisme majestueux de forces égales et puissantes ; activités infinies, infini repos [26] ! »

Suit une magnifique invocation à l’opium, presque une prière, ardente et enflammée, où il y a seulement un peu trop de rhétorique : — « O juste, subtil et puissant opium ! Toi qui, au cœur du pauvre comme du riche, pour les blessures qui ne se cicatriseront jamais et pour les angoisses qui induisent l’esprit en rébellion, apportes un baume adoucissant ; éloquent opium ! toi qui, par ta puissante rhétorique, désarmes les résolutions de la rage, et qui, pour une nuit, rends à l’homme coupable les espérances de sa jeunesse et ses anciennes mains pures de sang ; — O juste opium, ô justicier ! qui cites les faux témoins au tribunal des rêves, pour le triomphe de l’innocence immolée ; qui confonds le parjure, qui annules les sentences des juges iniques ; — tu bâtis sur le sein des ténèbres, avec les matériaux imaginaires du cerveau, avec un art plus profond que celui de Phidias et de Praxitèle, des cités et des temples qui dépassent en splendeur Babylone et Hékatompylos ; et du chaos d’un sommeil plein de songes, tu évêques à la lumière du soleil les visages des beautés depuis longtemps ensevelies, et les physionomies familières et bénies, nettoyées des outrages de la tombe. Toi seul, tu donnes à l’homme ces trésors, et tu possèdes les clefs du paradis, ô juste, subtil et puissant opium ! »

Mais un mangeur d’opium n’est jamais heureux longtemps ; c’est encore Quincey qui le dit.

Ses études terminées, il s’était établi en poète dans une maison de poète, une modeste chaumière « vêtue de beauté » par le lierre et les roses grimpantes, et située dans la pittoresque région des lacs. Il l’avait bourrée de livres de choix, — elle en était « populeuse », — et s’était enfoncé dans la métaphysique allemande, avec l’intention de consacrer toutes les forces de son intelligence, « fleurs et fruits », à un seul grand ouvrage, dont les grandes lignes commençaient à se dessiner dans son esprit. Il en avait choisi le titre, emprunté à Spinoza : De emendatione humani intellectus ; De la réforme de l’entendement humain ; et fixé l’objet : « exalter la nature humaine au mieux des facultés que Dieu lui avait départies. »

Pour délassement de ses travaux, il avait les promenades dans un beau pays. Marcheur intrépide, Quincey fut bientôt connu à plusieurs lieues à la ronde de tous les paysans, qui s’étonnaient de le voir passer, seul et rapide, dans les ténèbres. Il commençait à prendre les habitudes de noctambule qui ont aidé à son renom de bizarrerie, et auxquelles l’opium n’a pas été étranger : « J’aimais, dit-il, à suivre la marche de la nuit d’après les signes qui apparaissaient aux fenêtres ; à voir flamboyer le feu à travers les vitres de maisons isolées, tapies dans quelque enfoncement ; à surprendre les bruits joyeux de la vie de famille, dans des solitudes qui avaient l’air abandonnées aux hiboux ; à distinguer plus loin l’heure du coucher, puis l’envahissement des maisons par le silence, puis le règne somnifère du grillon ; à entendre par intervalles, au pied des puissantes collines, l’horloge d’une église annoncer les heures, ou la cloche d’une petite chapelle solitaire verser son glas lugubre sur les tombes où dormaient les rudes ancêtres des habitans du hameau… Tel était le genre de plaisir que je goûtais dans mes promenades nocturnes [27]. »

Les fêtes de l’esprit ne chômaient point dans sa montagne. Il avait pour voisins Wordsworth, Southey, Coleridge et leurs familles. Wordsworth, un peu olympien d’aspect et de manières, quoique mal bâti, assez égoïste et sentimental en vers seulement, n’en avait pas moins une âme très noble, douée de hautes facultés, et une imagination tendre. Son seul gros défaut était d’abîmer les livres, avec ingéniosité, avec raffinement. Southey, grand bibliophile, le comparait à un ours dans un parterre de tulipes, et ne l’introduisait qu’en tremblant au milieu de ses trésors. Quincey n’aurait peut-être jamais écrit certain article très malicieux, qu’on lui a souvent reproché, si Wordsworth n’avait pas coupé son Burke avec le couteau du beurre. Je comprends les représailles en pareil cas, et je les excuse. — Miss Wordsworth, une brune aux yeux sauvages, agitée et bégayante, mais intelligente, vibrante, pleine de cœur, était la bonne fée de son illustre frère, dont elle avait humanisé le génie un peu sévère, et qu’elle accompagnait par monts et par vaux, sous la pluie et le soleil, à la recherche des sensations et des images poétiques. Quincey n’eut pas de meilleure amie. — Mme Wordsworth, laide, bête, louche, et charmante. Southey, modeste et froid, modèle d’honneur et de vertu, vivait dans ses livres, auxquels il avait donné la plus belle pièce de sa maison, et cela disposait Quincey à penser du bien de ses vers. — Coleridge, « le vieux somnambule sublime », l’ilote ivre que le bon ange de Quincey avait mis sur son chemin ; Coleridge au regard embrumé par l’opium, au visage flétri, à l’intelligence en ruine, au foyer en ruine, Coleridge menacé de la folie, et dont Quincey ne pouvait assez plaindre le destin, assez blâmer la faiblesse, quoiqu’il roulât sur la même pente avec rapidité.

Les mangeurs d’opium et les morphinomanes obéissent à une loi commune. « Tout organisme… qui a reçu pendant quelque temps de la morphine éprouve le besoin d’en recevoir à doses croissantes : c’est un besoin somatique… Il n’est pas un homme, croyons-nous, quelque bien trempé qu’il soit, quelque lettré, quelque énergique qu’il soit, qui puisse faire une exception à cette règle [28]. » Quincey moins que tout autre ; il n’avait jamais été « bien trempé. » En 1804, il prenait de l’opium toutes les trois semaines. En 1812, il en prenait toutes les semaines ; en 1813, tous les jours. Il l’absorbait à présent sous forme de laudanum, à cause, dit-il, que l’action est plus rapide, et il en était arrivé à dix à douze mille gouttes, soit plusieurs verres à bordeaux, dans sa journée. En 1816, il diminua la dose en l’honneur de son mariage avec une charmante fille du voisinage, la douce Marguerite, qu’il adora et rendit très malheureuse ; mais il retourna presque aussitôt à son vomissement, comme dit la Bible, et voici ce qu’il était devenu en 1817.

Un voile épais s’était étendu sur son intelligence. Les matériaux de son grand ouvrage gisaient dans un tiroir, abandonnés, inutiles, souvenirs humilians et amers des vastes espoirs de sa première jeunesse. Kant et Schelling étaient relégués sur leur rayon : il ne les comprenait plus. Tout travail était « odieux à son cœur », tout effort d’attention impossible à son cerveau. C’était presque de l’idiotisme, sauf sur un point, un seul : son sens moral ne fut jamais obscurci. Il vit toujours très nettement ce qu’il aurait fallu faire ou ne pas faire, bien que cela n’eût plus aucune influence sur sa conduite. La conscience avait gardé son activité, elle avait même redoublé d’acuité ; la volonté, supplice effroyable, était devenue inerte ; elle était anéantie, annulée. Quincey se compare, pendant cette descente aux enfers, à un paralytique qui voit entrer les assassins de ceux qu’il aime, et ne peut faire un mouvement pour les secourir. Des angoisses impossibles à décrire le déchirent : « il donnerait sa vie pour pouvoir se lever et marcher » ; mais il ne bouge pas, ne bougera pas, ne fera même pas un effort pour bouger.

Autour de lui, son bonheur tombait en ruines. Sa petite fortune avait fondu, par générosité d’abord, — il avait donné 300 livres sterling, anonymement, à Coleridge, — et puis par désordre et incurie ; il n’était plus en état d’écrire une lettre ni de s’occuper d’une affaire. La misère était entrée dans la maison, et les enfans arrivaient. Quincey les voyait pâtir, il voyait sa femme s’épuiser, et son cœur saignait, mais il était le paralytique qui ne peut pas.

Il n’était plus question de « béatitudes » pour compenser ces tortures et cette dégradation. L’opium avait perdu ses vertus « divines ». Plus de « débauches intellectuelles », plus de voluptés inédites ; rien qu’une torpeur stupide et d’horribles tourmens. Eveillé, les hallucinations l’obsédaient ; endormi, il avait des rêves terrifians : « La nuit, quand j’étais éveillé dans mon lit, d’interminables, pompeuses et funèbres processions défilaient continûment devant mes yeux, déroulant des histoires qui ne finissaient jamais et qui étaient aussi tristes, aussi solennelles, que les légendes antiques d’avant Œdipe et Priam. » Il s’assoupissait, et c’était alors « comme si un théâtre s’ouvrait et s’éclairait subitement dans son cerveau. » La nuit se passait en « représentations d’une splendeur supra-terrestre, » qu’accompagnaient « une angoisse profonde et une noire mélancolie… Il me semblait, chaque nuit, — non pas métaphoriquement, mais à la lettre, — descendre dans des gouffres et des abîmes sans lumière au-delà de toute profondeur connue, sans espérance de pouvoir jamais remonter. Et je n’avais pas, quand je me réveillais, le sentiment d’être remonté. Pourquoi m’appesantir sur ces choses ? Il est impossible de donner avec des mots une idée, même éloignée, de l’état de sombre tristesse, de désespérance voisine de l’anéantissement, qui accompagnait ces spectacles somptueux. » Les notions d’espace et de durée avaient subi de puissantes déformations. « Monumens et paysages prirent des formes trop vastes pour ne pas être une douleur pour l’œil humain. L’espace s’enfla, pour ainsi dire, à l’infini. Mais l’expansion du temps devint une angoisse encore plus vive ; les sentimens et les idées qui remplissaient la durée d’une nuit représentaient pour moi la valeur d’un siècle [29]. » Il raconte quelques-uns de ses rêves et leur progression dans l’angoissant et l’effrayant. Au commencement, il vit des architectures monstrueuses et vivantes, qui grandissaient sans fin et se reproduisaient sans fin, chaos d’édifices mouvans dont les masses « sans repos » s’élançaient vers les cieux et se précipitaient dans des abîmes sans fond. Des lacs « argentés » leur succédèrent, accompagnés de maux de tête qui se prolongèrent aussi longtemps que l’eau fut « l’élément obsédant » de ses rêves. « Les eaux changèrent graduellement de caractère ; les lacs transparens, brillans comme des miroirs, devinrent des mers et des océans. Et alors se produisit une métamorphose redoutable, qui se découvrit comme un rouleau lentement déroulé. » Quincey connut ce qu’il appelle « la tyrannie de la face humaine », et ses précédens cauchemars n’étaient que jeux rians auprès de ce supplice. « Alors, sur les eaux mouvantes de l’Océan commença à se montrer le visage de l’homme ; la mer m’apparut pavée d’innombrables têtes tournées vers le ciel ; des visages furieux, supplians, désespérés, se mirent à danser à la surface, par milliers, par myriades, par générations, par siècles ; mon agitation devint infinie et mon esprit bondit et roula comme les lames de l’Océan [30]. »

Ensuite vinrent les rêves orientaux, évoqués par le souvenir d’un Malais en turban et costume oriental, qui avait frappé un soir à sa porte, dans sa solitude de Grasmere, et avait avalé goulûment un morceau d’opium « à tuer une demi-douzaine de dragons, avec leurs chevaux », après quoi il avait poursuivi sa route comme si de rien n’était, et l’on n’avait plus entendu parler de lui. La face de cet étrange visiteur fut une de celles qui « tyrannisèrent » le plus cruellement les rêves de Quincey. Elle se multipliait à l’infini ; elle était le vaste grouillement humain de l’Inde et de la Chine, de l’Asie entière, de l’immense Orient, officina gentium aux « religions monumentales, cruelles et compliquées », aux sentimens indéchiffrables pour l’homme de l’Occident. Quincey avait toujours abominé les mœurs et les modes de pensée de l’extrême Orient. « J’aimerais mieux, disait-il, vivre avec des brutes ou des fous qu’avec des Chinois. » L’obsession, — elle dura plusieurs mois — des rêves « d’imagerie orientale » lui causa » une horreur inimaginable » ; elle fut le point culminant de son supplice. « Sous les deux conditions connexes de chaleur tropicale et de lumière verticale, je ramassais toutes les créatures, oiseaux, bêtes, reptiles, arbres et plantes, usages et spectacles, que l’on trouve communément dans toute la région des tropiques, et je les jetais pêle-mêle en Chine ou dans l’Hindoustan. Par un sentiment analogue, je m’emparais de l’Egypte et de tous ses dieux, et les faisais entrer sous la même loi. Des singes, des perroquets, des kakatoès me regardaient fixement, me huaient, me faisaient la grimace ou jacassaient sur mon compte. Je me sauvais dans des pagodes, et j’étais, pendant des siècles, fixé au sommet, ou enfermé dans des chambres secrètes. J’étais l’idole ; j’étais le prêtre ; j’étais adoré ; j’étais sacrifié… J’étais enseveli, pendant un millier d’années, dans des bières de pierre, avec des momies et des sphinx, dans les cellules étroites au cœur des éternelles pyramides. J’étais baisé par des crocodiles au baiser cancéreux ; et je gisais, confondu avec une foule de choses inexprimables et visqueuses, parmi les boues et les roseaux du Nil [31] »

A l’horreur et à la terreur succédait par momens « une sorte de haine et d’abomination » pour ce qu’il voyait. « Sur chaque être, sur chaque forme, sur chaque menace, punition, incarcération ténébreuse, planait un sentiment d’éternité et d’infini qui me causait l’angoisse et l’oppression de la folie. Ce n’était que dans ces rêves-là, sauf une ou deux légères exceptions, qu’entraient les circonstances de l’horreur physique. Mes terreurs jusque-là n’avaient été que morales et spirituelles. Mais ici les agens principaux étaient de hideux oiseaux, des serpens ou des crocodiles, principalement ces derniers. Le crocodile maudit devint pour moi l’objet de plus d’horreur que presque tous les autres. J’étais forcé de vivre avec lui, hélas ! pendant des siècles. Je m’échappais quelquefois, et je me trouvais dans des maisons chinoises meublées de tables en roseau. Tous les pieds des tables et des canapés semblaient doués de vie ; l’abominable tête du crocodile, avec ses petits yeux obliques, me regardait partout, de tous les côtés, multipliée par des répétitions innombrables ; et je restais là, plein d’horreur et fasciné [32]. »

Il redoutait maintenant le sommeil et luttait contre lui en désespéré. « Je me débattais pour y échapper, dit-il dans un fragment inédit, comme à la plus féroce des tortures. Souvent, j’essayais de lutter contre le besoin de sommeil ; je le domptais en restant debout la nuit entière et tout le lendemain. Quelquefois, je ne me couchais que pendant le jour, et je tâchais de conjurer les fantômes en priant ma famille de se tenir autour de moi et de causer ; j’espérais que les impressions extérieures pourraient dominer mes visions intérieures. Loin de là. Ce qui m’avait obsédé pendant le sommeil venait au contraire se mêler, pour les infecter et les salir, à toutes mes perceptions du monde extérieur. Même éveillé, j’avais l’air de vivre avec les spectres, mes compagnons imaginaires, et d’être en relations bien plus étroites avec eux qu’avec les réalités de la vie. « Que voyez-vous, mon ami ? mais que voyez-vous donc ? » Telle était l’exclamation par laquelle m’éveillait constamment Marguerite, à peine venais-je de m’endormir. [Il me semblait à moi que j’avais dormi plusieurs années [33]]. »

Il est bon de faire remarquer que Thomas de Quincey ne commit jamais d’autres excès que l’opium. Ses mœurs étaient irréprochables, et il n’avait aucune tendance à l’alcoolisme. Ses nuits ressemblaient néanmoins à des agonies. A peine assoupi, il poussait des gémissemens douloureux. « Et je m’éveillais, poursuit-il, avec des convulsions, et je criais à haute voix : « Non ! je ne veux plus dormir ! »

Les morphinomanes se seront reconnus dans ces pages. Ils ont la même course à l’abîme. Les signes relevés chez eux par les médecins sont identiques à ceux dont Quincey fait l’humiliante confession. Ils savent ce que c’est que d’être le paralytique qui ne bougera pas, quoi qu’il arrive, l’être sans volonté, inerte en face de lui-même, en face de sa conscience, comme en face des événemens et des nécessités de l’existence. Un livre de science que j’ai déjà cité souvent [34] donne un nom à ce malheur, le plus grand qui puisse atteindre une créature humaine, et l’invariable châtiment du morphinomane invétéré ; le docteur Pichon l’appelle « la perte du tempérament moral. » C’est un envahissement à marche plus ou moins rapide de « l’inertie morale. » Quand le mal est arrivé à sa dernière période, le morphinomane pourrait prendre pour devise : « Rien ne m’est plus ; plus ne m’est rien. » — « Interrogez-les, dit le docteur Pichon, sur leurs souffrances, sur leurs intérêts, sur leurs amis et sur les personnes qui leur sont le plus chères, ils ne prêteront aucune attention à ce que vous leur demandez ; ils vous répondront même que cela ne les regarde pas et vous déclarent bien franchement qu’ils ne s’intéressent à rien. Une seule chose les occupe, les intéresse : leurs piqûres de morphine. Mais tout ce qui a trait à autre chose ne les regarde plus. »

Mêmes analogies pour les rêves. Les morphinomanes connaissent aussi les hallucinations à l’état de veille et les « cauchemars terrifians » pendant le sommeil. L’un voit en plein jour des figures grimaçantes. L’autre, — une fille du ruisseau, — « écrase sur le plancher des bêtes qu’elle prétend voir distinctement. » X…, « vingt-neuf ans, docteur en médecine », traverse en dormant les mêmes affres que Thomas de Quincey : « Il se réveillait la nuit en sursaut, croyant tomber dans les précipices. Ajoutez à cela des rêves terrifians (visions d’animaux, de spectres, de bandes de feu, de figures grimaçantes), des rêvasseries qui lui prédisaient toutes sortes de mésaventures, de deuils, et qui plusieurs fois par nuit amenaient les insomnies les plus pénibles. Il se réveillait alors le matin brisé, anéanti, courbatu, épuisé au moral et au physique, et ne pouvant ni se tenir sur son séant, ni, à plus forte raison, se lever… » Une jeune femme « sent des bêtes qui viennent lui frôler la figure ; elle en sent quelques-unes même entrer dans le nez, la bouche… »

En 1819, Quincey roulait toujours dans le gouffre. Il en regardait le fond, et y apercevait trois spectres, prêts à le recevoir dans leurs bras d’ombre. L’un était la folie, « qui le balançait sur une balançoire » d’une hauteur à toucher les nuages. Et il sentait que la folie était « une force », et qu’elle le tirait [35]. Le second était le suicide. Pourquoi pas ? « Nous pouvons regarder la mort en face ; mais sachant, comme quelques-uns le savent, ce qu’est la vie humaine, qui de nous pourrait regarder la naissance en face sans frissonner [36] ? » La mort est le correctif de la naissance. Le troisième fantôme n’était bien qu’un fantôme, et nous fait sourire aujourd’hui, mais on le prenait alors quelquefois au sérieux. Il avait nom « la combustion spontanée », et pulvérisait les ivrognes, qui faisaient explosion : il n’en restait que quelques os. Rien ne prouvait que les mangeurs d’opium « n’éclatassent pas » tout aussi bien et même mieux que les alcooliques, et cette idée inspirait à Quincey un effroi salutaire.

Son corps était ravagé comme ses facultés. L’estomac était détruit, le foie malade. Il souffrait beaucoup et ne savait pas souffrir patiemment. Sa vie se passait dans les transes : peur de la folie, peur de la douleur physique, peur du prochain cauchemar, peur de brûler vif, et de toutes ces peurs, auxquelles se mêlait la pensée des siens, une tendresse inactive, mais non éteinte, pour sa femme et ses enfans, se forma une grande Peur, impérieuse et irrésistible, qui sauva ce qu’il restait encore à sauver de Thomas de Quincey. Elle lui cria : — Lève-toi et marche ! — et le paralytique fit un effort pour bouger.


ARVEDE BARINE.

  1. Voyez la Revue du 15 novembre 1895.
  2. Literary reminiscences.
  3. V. le Morphinisme, par le Dr G. Pichon. (Paris, 1890, Octave Doin.)
  4. M. le Dr Paul Le Gendre, L’hérédité et la pathologie générale.
  5. Jean Lahor, Bénédiction du mariage persan.
  6. The affliction of Childhood.
  7. La version française de Galland raconte les choses tout autrement. On sait qu’elle prend de grandes libertés avec le texte original.
  8. Autobioyraphy. — Infant literature.
  9. Autobiography.
  10. A Manchester Swedenborgian.
  11. Confessions of an English Opium-Eater.
  12. Confessions, etc.
  13. Ibid.
  14. Traduit par Baudelaire dans les Paradis artificiels.
  15. Suspiria de Profundis. — Vision of Life.
  16. La Morphinomanie.
  17. Les Maladies de l’esprit.
  18. Le Morphinisme.
  19. Confessions, etc.
  20. Ibid.
  21. Recherches sur l’opium ; Paris, 1856.
  22. Bail, loc. cit.
  23. Coleridge and Opium-Eating.
  24. Confessions, etc.
  25. Traduit par Baudelaire.
  26. Traduit par Baudelaire.
  27. The Lake poets. — Wordsworth and Southey.
  28. Pichon, loc. cit.
  29. Traduit par Baudelaire.
  30. Traduit par Baudelaire.
  31. Traduit par Baudelaire.
  32. Ibid.
  33. Publié pour la première fois par M. Japp dans sa biographie de Quincey.
  34. Le Morphinisme, par le Dr Pichon.
  35. Suspiria de profundis. — Dreaming.
  36. Id. Memorial Suspiria.