Essai sur les mœurs/Chapitre 21

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CHAPITRE XXI.

Suite des rites religieux du temps de Charlemagne.

La messe était différente de ce qu’elle est aujourd’hui, et plus encore de ce qu’elle était dans les premiers temps. Elle fut d’abord une cène, un festin nocturne ; ensuite, la majesté du culte augmentant avec le nombre des fidèles, cette assemblée de nuit se changea en une assemblée du matin : la messe devint à peu près ce qu’est la grand’messe aujourd’hui. Il n’y eut, jusqu’au xvie siècle, qu’une messe commune dans chaque église. Le nom de synaxe qu’elle a chez les Grecs, et qui signifie assemblée, les formules qui subsistent et qui s’adressent à cette assemblée, tout fait voir que les messes privées durent être longtemps inconnues. Ce sacrifice, cette assemblée, cette commune prière avait le nom de missa chez les Latins, parce que, selon quelques-uns, on renvoyait, mittebantur, les pénitents qui ne communiaient pas ; et, selon d’autres, parce que la communion était envoyée, missa erat, à ceux qui ne pouvaient venir à l’église.

Il semble qu’on devrait savoir la date précise des établissements de nos rites ; mais aucune n’est connue. On ne sait en quel temps commença la messe telle qu’on la dit aujourd’hui ; on ignore l’origine précise du baptême par aspersion, de la confession auriculaire, de la communion avec du pain azyme, et sans vin ; on ne sait qui donna le premier le nom de sacrement au mariage, à la confirmation, à l’onction qu’on administre aux malades.

Quand le nombre des prêtres fut augmenté, on fut obligé de dire des messes particulières. Les hommes puissants eurent des aumôniers ; Agobard, évêque de Lyon, s’en plaint au ixe siècle. Denys le Petit, dans son Recueil des canons, et beaucoup d’autres, confirment que tous les fidèles communiaient à la messe publique. ils apportaient, de son temps, le pain et le vin que le prêtre consacrait ; chacun recevait le pain dans ses mains. Ce pain était fermenté comme le pain ordinaire ; il y avait très-peu d’églises où le pain sans levain fût en usage : on donnait ce pain aux enfants comme aux adultes. La communion sous les deux espèces était un usage universel sous Charlemagne ; il se conserva toujours chez les Grecs, et dura chez les Latins jusqu’au xiie siècle : on voit même que dans le xiiie il était encore pratiqué quelquefois. L’auteur de la relation de la victoire que remporta Charles d’Anjou sur Mainfroi, en 1264, rapporte que ses chevaliers communièrent avec le pain et le vin avant la bataille. L’usage de tremper le pain dans le vin s’était établi avant Charlemagne ; celui de sucer le vin avec un chalumeau, ou un siphon de métal, ne s’introduisit qu’environ deux cents ans après, et fut bientôt aboli. Tous ces rites, toutes ces pratiques, changèrent selon la conjoncture des temps, et selon la prudence des pasteurs, ou selon le caprice, comme tout change.

L’Église latine était la seule qui priât dans une langue étrangère, inconnue au peuple. Les inondations des barbares qui avaient introduit dans l’Europe leurs idiomes en étaient cause. Les Latins étaient encore les seuls qui conférassent le baptême par la seule aspersion : indulgence très-naturelle pour des enfants nés dans les climats rigoureux du septentrion, et convenance décente dans le climat chaud d’Italie. Les cérémonies du baptême des adultes, et de celui qu’on donnait aux enfants, n’étaient pas les mêmes : cette différence était indiquée par la nature.

La confession auriculaire s’était introduite, dit-on, dès le vie siècle. Les évêques exigèrent d’abord que les clercs se confessassent à eux deux fois l’année, par les canons du concile d’Attigny, en 363 ; et c’est la première fois qu’elle fut commandée expressément. Les abbés soumirent leurs moines à ce joug, et les séculiers peu à peu le portèrent. La confession publique ne fut jamais en usage dans l’Occident ; car, lorsque les barbares embrassèrent le christianisme, les abus et les scandales qu’elle entraînait après elle l’avaient abolie en Orient, sous le patriarche Nectaire, à la fin du ive siècle ; mais souvent les pécheurs publics faisaient des pénitences publiques dans les églises d’Occident, surtout en Espagne, où l’invasion des Sarrasins redoublait la ferveur des chrétiens humiliés. Je ne vois aucune trace, jusqu’au xiie siècle, de la formule de la confession, ni des confessionnaux établis dans les églises, ni de la nécessité préalable de se confesser immédiatement avant la communion.

Vous observerez que la confession auriculaire n’était point reçue aux viiie et ixe siècles dans les pays au delà de la Loire, dans le Languedoc, dans les Alpes. Alcuin s’en plaint dans ses lettres. Les peuples de ces contrées semblent avoir eu toujours quelques dispositions à s’en tenir aux usages de la primitive Église, et à rejeter les dogmes et les coutumes que l’Église plus étendue jugea convenable d’adopter.

Aux viiie et ixe siècles il y avait trois carêmes, et quelquefois quatre, comme dans l’Église grecque ; et on se confessait d’ordinaire à ces quatre temps de l’année. Les commandements de l’Église, qui ne sont bien connus qu’après le troisième[1] concile de Latran, en 1215, imposèrent la nécessité de faire une fois l’année ce qui semblait auparavant plus arbitraire.

Au temps de Charlemagne il y avait des confesseurs dans les armées. Charles en avait un pour lui en titre d’office : il s’appelait Valdon, et était abbé d’Augie près de Constance.

Il était permis de se confesser à un laïque, et même à une femme, en cas de nécessité[2]. Cette permission dura très-longtemps ; c’est pourquoi Joinville dit qu’il confessa en Afrique un chevalier, et qu’il lui donna l’absolution, selon le pouvoir qu’il en avait. « Ce n’est pas tout à fait un sacrement, dit saint Thomas, mais c’est comme sacrement. »

On peut regarder la confession comme le plus grand frein des crimes secrets. Les sages de l’antiquité avaient embrassé l’ombre de cette pratique salutaire. On s’était confessé dans les expiations chez les Égyptiens et chez les Grecs, et dans presque toutes les célébrations de leurs mystères. Marc-Aurèle, en s’associant aux mystères de Cérès-Éleusine, se confessa à l’hiérophante.

Cet usage, si saintement établi chez les chrétiens, fut malheureusement depuis l’occasion des plus funestes abus. La faiblesse du sexe rendit quelquefois les femmes plus dépendantes de leurs confesseurs que de leurs époux. Presque tous ceux qui confessèrent les reines se servirent de cet empire secret et sacré pour entrer dans les affaires d’État. Lorsqu’un religieux domina sur la conscience d’un souverain, tous ses confrères s’en prévalurent ; et plusieurs employèrent le crédit du confesseur pour se venger de leurs ennemis. Enfin il arriva que, dans les divisions entre les empereurs et les papes, dans les factions des villes, les prêtres ne donnaient pas l’absolution à ceux qui n’étaient pas de leur parti. C’est ce qu’on a vu en France du temps du roi Henri IV ; presque tous les confesseurs refusaient d’absoudre les sujets qui reconnaissaient leur roi. La facilité de séduire les jeunes personnes et de les porter au crime dans le tribunal même de la pénitence fut encore un écueil très-dangereux. Telle est la déplorable condition des hommes, que les remèdes les plus divins ont été tournés en poisons.

La religion chrétienne ne s’était point encore étendue au nord plus loin que les conquêtes de Charlemagne. La Scandinavie, le Danemark. qu’on appelait le pays des Normands, avaient un culte que nous appelons ridiculement idolâtrie. La religion des idolâtres serait celle qui attribuerait la puissance divine à des figures, à des images ; ce n’était pas celle des Scandinaves : ils n’avaient ni peintre ni sculpteur. Ils adoraient Odin ; et ils se figuraient qu’après la mort le bonheur de l’homme consistait à boire, dans la salle d’Odin, de la bière dans le crâne de ses ennemis. On a encore de leurs anciennes chansons traduites, qui expriment cette idée. Il y avait longtemps que les peuples du Nord croyaient une autre vie. Les druides avaient enseigné aux Celtes qu’ils renaîtraient pour combattre, et les prêtres de la Scandinavie persuadaient aux hommes qu’ils boiraient de la bière après leur mort.

La Pologne n’était ni moins barbare ni moins grossière. Les Moscovites, aussi sauvages que le reste de la Grande-Tartarie, en savaient à peine assez pour être païens ; mais tous ces peuples vivaient en paix dans leur ignorance, heureux d’être inconnus à Charlemagne, qui vendait si cher la connaissance du christianisme.

Les Anglais commençaient à recevoir la religion chrétienne. Elle leur avait été apportée par Constance Chlore, protecteur secret de cette religion, alors opprimée. Elle n’y domina point ; l’ancien culte du pays eut le dessus encore longtemps. Quelques missionnaires des Gaules cultivèrent grossièrement un petit nombre de ces insulaires. Le fameux Pélage, trop zélé défenseur de la nature humaine, était né en Angleterre ; mais il n’y fut point élevé, et il faut le compter parmi les Romains.

L’Irlande, qu’on appelait Écosse, et l’Écosse connue alors sous le nom d’Albanie, ou du pays des Pictes, avaient reçu aussi quelques semences du christianisme, étouffées toujours par l’ancien culte qui dominait. Le moine Colomban, né en Irlande, était du vie siècle ; mais il paraît, par sa retraite en France, et par les monastères qu’il fonda en Bourgogne, qu’il y avait peu à faire, et beaucoup à craindre pour ceux qui cherchaient en Irlande et en Angleterre de ces établissements riches et tranquilles qu’on trouvait ailleurs à l’abri de la religion.

Après une extinction presque totale du christianisme dans l’Angleterre, l’Écosse et l’Irlande, la tendresse conjugale l’y fit renaître. Éthelbert, un des rois barbares anglo-saxons de l’heptarchie d’Angleterre, qui avait son petit royaume dans la province de Kent, où est Cantorbéry, voulut s’allier avec un roi de France. Il épousa la fille de Childebert, roi de Paris. Cette princesse chrétienne, qui passa la mer avec un évêque de Soissons, disposa son mari à recevoir le baptême, comme Clotilde avait soumis Clovis. Le pape Grégoire le Grand envoya Augustin, que les Anglais nomment Austin, avec d’autres moines romains, en 598. Ils firent peu de conversions : car il faut au moins entendre la langue du pays pour en changer la religion ; mais, favorisés par la reine, ils bâtirent un monastère.

Ce fut proprement la reine qui convertit le petit royaume de Cantorbéry, Ses sujets barbares, qui n’avaient point d’opinions, suivirent aisément l’exemple de leurs souverains. Cet Augustin n’eut pas de peine à se faire déclarer primat par Grégoire le Grand : il eût voulu même l’être des Gaules ; mais Grégoire lui écrivit qu’il ne pouvait lui donner de juridiction que sur l’Angleterre. Il fut donc premier archevêque de Cantorbéry, premier primat de l’Angleterre. Il donna à l’un de ses moines le titre d’évêque de Londres, à l’autre celui de Rochester. On ne peut mieux comparer ces évêques qu’à ceux d’Antioche et de Babylone, qu’on appelle évêques in partibus infidelium. Mais avec le temps, la hiérarchie d’Angleterre se forma. Les monastères surtout étaient très-riches au viiie et au ixe siècle. Ils mettaient au catalogue des saints tous les grands seigneurs qui leur avaient donné des terres ; d’où vient que l’on trouve parmi leurs saints de ce temps-là sept rois, sept reines, huit princes, seize princesses. Leurs chroniques disent que dix rois et onze reines finirent leurs jours dans des cloîtres. Il est croyable que ces dix rois et ces onze reines se firent seulement revêtir à leur mort d’habits religieux, et peut-être porter, à leurs dernières maladies, dans des couvents, comme on en a usé en Espagne ; mais non pas qu’en effet ils aient, en santé, renoncé aux affaires publiques pour vivre en cénobites.

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  1. Que d’autres nomment le quatrième. (Note de Voltaire.)
  2. Voyez les Éclaircissements. (Mélanges, année 1763). (Id.)