Essai sur les mœurs/Chapitre 20

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CHAPITRE XX.

De la religion, du temps de Charlemagne.

Si nous tournons à présent les yeux sur les maux que les hommes s’attirèrent quand ils firent de la religion un instrument de leurs passions, sur les usages consacrés, sur les abus de ces usages, la querelle des Iconoclastes et des Iconolâtres est d’abord ce qui présente le plus grand objet.

L’impératrice Irène, tutrice de son malheureux fils Constantin Porphyrogénète, pour se frayer le chemin à l’empire, flatte le peuple et les moines, à qui le culte des images, proscrit par tant d’empereurs depuis Léon l’Isaurien, plaisait encore. Elle y était elle-même attachée, parce que son mari les avait eues en horreur. On avait persuadé à Irène que, pour gouverner son époux, il fallait mettre sous le chevet de son lit les images de certaines saintes. La crédulité entre même dans les esprits politiques. L’empereur son mari avait puni les auteurs de cette superstition. Irène, après la mort de son mari, donne un libre cours à son goût et à son ambition. Voilà ce qui assemble, en 786, le second concile de Nicée, septième concile œcuménique, commencé d’abord à Constantinople. Elle fait élire pour patriarche un laïque, secrétaire d’État, nommé Taraise. Il y avait eu autrefois quelques exemples de séculiers élevés ainsi à l’évêché sans passer par les autres grades ; mais alors cette coutume ne subsistait plus.

Ce patriarche ouvrit le concile. La conduite du pape Adrien est très-remarquable : il n’anathématise pas ce secrétaire d’État qui se fait patriarche ; il proteste seulement avec modestie, dans ses lettres à Irène, contre le titre de patriarche universel ; mais il insiste pour qu’on lui rende les patrimoines de la Sicile[1]. Il redemande hautement ce peu de bien, tandis qu’il arrachait, ainsi que ses prédécesseurs, le domaine utile de tant de belles terres qu’il assure avoir été données par Pepin et par Charlemagne. Cependant le concile œcuménique de Nicée, auquel président les légats du pape et ce ministre patriarche, rétablit le culte des images.

C’est une chose avouée de tous les sages critiques, que les pères de ce concile, qui étaient au nombre de trois cent cinquante, y rapportèrent beaucoup de pièces évidemment fausses, beaucoup de miracles dont le récit scandaliserait dans nos jours, beaucoup de livres apocryphes. Ces pièces fausses ne firent point de tort aux vraies, sur lesquelles on décida.

Mais quand il fallut faire recevoir ce concile par Charlemagne, et par les églises de France, quel fut l’embarras du Pape ! Charles s’était déclaré hautement contre les images. Il venait de faire écrire les livres qu’on nomme Carolins, dans lesquels ce culte est anathématisé. Ces livres sont écrits dans un latin assez pur : ils font voir que Charlemagne avait réussi à faire revivre les lettres ; mais ils font voir aussi qu’il n’y a jamais eu de dispute théologique sans invectives. Le titre même est une injure. « Au nom de notre Seigneur et Sauveur Jésus-Christ, commence le livre de l’illustrissime et excellentissime Charles, etc., contre le synode impertinent et arrogant tenu en Grèce pour adorer des images. » Le livre était attribué par le titre au roi Charles, comme on met sous le nom des rois les édits qu’ils n’ont point rédigés : il est certain que tous les peuples des royaumes de Charlemagne regardaient les Grecs comme des idolâtres.

Ce prince, en 794, assembla un concile à Francfort, auquel il présida selon l’usage des empereurs et des rois : concile composé de trois cents évêques ou abbés, tant d’Italie que de France, qui rejetèrent d’un consentement unanime le service (servitium) et l’adoration des images[2]. Ce mot équivoque d’adoration était la source de tous ces différends ; car si les hommes définissaient les mots dont ils se servent, il y aurait moins de disputes : et plus d’un royaume a été bouleversé pour un malentendu.

Tandis que le pape Adrien envoyait en France les actes du second concile de Nicée, il reçoit les livres Carolins opposés à ce concile ; et on le presse au nom de Charles de déclarer hérétiques l’empereur de Constantinople et sa mère. On voit assez par cette conduite de Charles qu’il voulait se faire un nouveau droit de l’hérésie prétendue de l’empereur pour lui enlever Rome sous couleur de justice.

Le pape, partagé entre le concile de Nicée qu’il adoptait, et Charlemagne qu’il ménageait, prit un tempérament politique, qui devrait servir d’exemple dans toutes ces malheureuses disputes qui ont toujours divisé les chrétiens. Il explique les livres Carolins d’une manière favorable au concile de Nicée, et par là réfute le roi sans lui déplaire ; il permet qu’on ne rende point de culte aux images ; ce qui était très-raisonnable chez les Germains à peine sortis de l’idolâtrie, et chez les Francs encore grossiers, qui n’avaient ni sculpteurs ni peintres. Il exhorte en même temps à ne point briser ces mêmes images. Ainsi il satisfait tout le monde, et laisse au temps à confirmer ou à abolir un culte encore douteux. Attentif à ménager les hommes et à faire servir la religion à ses intérêts, il écrit à Charlemagne : « Je ne puis déclarer Irène et son fils hérétiques après le concile de Nicée; mais je les déclarerai tels s’ils ne me rendent les biens de Sicile. »

On voit la même politique intéressée de ce pape dans une dispute encore plus délicate, et qui seule eût suffi en d’autres temps pour allumer des guerres civiles. On avait voulu savoir si le Saint-Esprit procède du Père et du Fils, ou du Père seulement.

On avait d’abord dans l’Orient ajouté au premier concile de Nicée qu’il procédait du Père. Ensuite en Espagne, et puis en France et en Allemagne, on ajouta qu’il procédait du Père et du Fils : c’était la croyance de presque tout l’empire de Charles, Ces mots du Symbole attribué aux apôtres : qui ex Patre Filioque procedit, étaient sacrés pour les Français ; mais ces mêmes mots n’avaient jamais été adoptés à Rome. On presse, de la part de Charlemagne, le pape de se déclarer. Cette question, décidée avec le temps par les lumières de l’Église romaine infaillible. semblait alors très-obscure. On citait des passages des pères, et surtout celui de saint Grégoire de Nice, où il est dit « qu’une personne est cause, et l’autre vient de cause : l’une sort immédiatement de la première, l’autre en sort par le moyen du Fils, par lequel moyen le Fils se réserve la propriété d’unique, sans exclure l’Esprit-Saint de la relation du Père ».

Ces autorités ne parurent pas alors assez claires[3]. Adrien Ier ne décida rien : il savait qu’on pouvait être chrétien sans pénétrer dans la profondeur de tous les mystères. Il répond qu’il ne condamne point le sentiment du roi, mais ne change rien au Symbole de Rome. Il apaise la dispute en ne la jugeant pas, et en laissant à chacun ses usages. Il traite, en un mot, les affaires spirituelles en prince ; et trop de princes les ont traitées en évêques.

Dès lors la politique profonde des papes établissait peu à peu leur puissance. On fait bientôt après un recueil de faux actes connus aujourd’hui sous le nom de Fausses Décrétales[4]. C’est, dit-on, un Espagnol nommé Isidore Mercator, ou Piscator, ou Peccator, qui les digère. Ce sont les évêques allemands, dont la bonne foi fut trompée, qui les répandent et les font valoir. On prétend avoir aujourd’hui des preuves incontestables qu’elles furent composées par un Algeram, abbé de Senones, évêque de Metz : elles sont en manuscrit dans la bibliothèque du Vatican. Mais qu’importe leur auteur ? Dans ces fausses Décrétales on suppose d’anciens canons qui ordonnent qu’on ne tiendra jamais un seul concile provincial sans la permission du pape, et que toutes les causes ecclésiastiques ressortiront à lui. On y fait parler les successeurs immédiats des apôtres, on leur suppose des écrits. Il est vrai que tout étant de ce mauvais style du VIIIe siècle, tout étant plein de fautes contre l’histoire et la géographie, l’artifice était grossier ; mais c’étaient des hommes grossiers qu’on trompait. On avait forgé dès la naissance du christianisme, comme on l’a déjà dit[5] de faux évangiles, les vers sibyllins, les livres d’Hermas, les Constitutions apostoliques, et mille autres écrits que la saine critique a réprouvés. Il est triste que pour enseigner la vérité on ait si souvent employé des actes de faussaire.

Ces fausses Décrétales ont abusé les hommes pendant huit siècles ; et enfin, quand l’erreur a été reconnue, les usages établis par elles ont subsisté dans une partie de l’Église : l’antiquité leur a tenu lieu d’authenticité. Dès ces temps, les évêques d’Occident étaient des seigneurs temporels, et possédaient plusieurs terres en fief ; mais aucun n’était souverain indépendant. Les rois de France nommaient souvent aux évêchés ; plus hardis en cela et plus politiques que les empereurs des Grecs et que les rois de Lombardie, qui se contentaient d’interposer leur autorité dans les élections.

Les premières églises chrétiennes s’étaient gouvernées en républiques sur le modèle des synagogues. Ceux qui présidaient à ces assemblées avaient pris insensiblement le titre d’évêque, d’un mot grec dont les Grecs appelaient les gouverneurs de leurs colonies, et qui signifie inspecteur. Les anciens de ces assemblées se nommaient prêtres, d’un autre mot grec qui signifie vieillard.

Charlemagne, dans sa vieillesse, accorda aux évêques un droit dont son propre fils devint la victime. Ils firent accroire à ce prince que, dans le code rédigé sous Théodose, une loi portait que si de deux séculiers en procès l’un prenait un évêque pour juge, l’autre était obligé de se soumettre à ce jugement sans en pouvoir appeler. Cette loi, qui jamais n’avait été exécutée, passe chez tous les critiques pour supposée. C’est la dernière du code Théodosien ; elle est sans date, sans nom de consuls. Elle a excité une guerre civile sourde entre les tribunaux de la justice et les ministres du sanctuaire ; mais comme en ce temps-là tout ce qui n’était pas clergé était en Occident d’une ignorance profonde, il faut s’étonner qu’on n’ait pas donné encore plus d’empire à ceux qui, seuls étant un peu instruits, semblaient seuls mériter de juger les hommes.

Ainsi que les évêques disputaient l’autorité aux séculiers, les moines commençaient à la disputer aux évêques, qui pourtant étaient leurs maîtres par les canons. Ces moines étaient déjà trop riches pour obéir. Cette célèbre formule de Marculfe était bien souvent mise en usage : « Moi, pour le repos de mon âme, et pour n’être pas placé après ma mort parmi les boucs, je donne à tel monastère, etc.[6] » On crut, dès le ier siècle de l’Église, que le monde allait finir ; on se fondait sur un passage de saint Luc, qui met ces paroles dans la bouche de Jésus-Christ : « Il y aura des signes dans le soleil, dans la lune, et dans les étoiles ; les nations seront consternées ; la mer et les fleuves feront un grand bruit ; les hommes sécheront de frayeur dans l’attente de la révolution de l’univers ; les puissances des cieux seront ébranlées, et alors ils verront le Fils de l’homme venant dans une nuée avec une grande puissance et une grande majesté. Lorsque vous verrez arriver ces choses, sachez que le royaume de Dieu est proche. Je vous dis en vérité, en vérité, que cette génération ne finira point sans que ces choses soient accomplies. »

Plusieurs personnages pieux, ayant toujours pris à la lettre cette prédiction non accomplie, en attendaient l’accomplissement : ils pensaient que l’univers allait être détruit, et voyaient clairement le jugement dernier, où Jésus-Christ devait venir dans les nuées. On se fondait aussi sur l’épître de saint Paul à ceux de Thessalonique, qui dit : « Nous qui sommes vivants, nous serons emportés dans l’air au-devant de Jésus. » De là toutes ces suppositions de tant de prodiges aperçus dans les airs. Chaque génération croyait être celle qui devait voir la fin du monde, et cette opinion se fortifiant dans les siècles suivants, on donnait ses terres aux moines comme si elles eussent dû être préservées dans la conflagration générale. Beaucoup de chartes de donation commencent par ces mots : Adventante mundi vespero.

Des abbés bénédictins, longtemps avant Charlemagne, étaient assez puissants pour se révolter. Un abbé de Fontenelle avait osé se mettre à la tête d’un parti contre Charles Martel, et assembler des troupes. Le héros fit trancher la tête au religieux : exécution qui ne contribua pas peu à toutes ces révélations que tant de moines eurent depuis de la damnation de Charles Martel.

Avant ce temps on voit un abbé de Saint-Remi de Reims, et l’évêque de cette ville, susciter une guerre civile contre Childebert, au vie siècle : crime qui n’appartient qu’aux hommes puissants.

Les évêques et les abbés avaient beaucoup d’esclaves. On reproche à l’abbé Alcuin d’en avoir eu jusqu’à vingt mille. Ce nombre n’est pas incroyable ; Alcuin possédait plusieurs abbayes, dont les terres pouvaient être habitées par vingt mille hommes. Ces esclaves, connus sous le nom de serfs, ne pouvaient se marier ni changer de demeure sans la permission de l’abbé. Ils étaient obligés de marcher cinquante lieues avec leurs charrettes quand il l’ordonnait ; ils travaillaient pour lui trois jours de la semaine, et il partageait tous les fruits de la terre.

On ne pouvait, à la vérité, reprocher à ces bénédictins de violer, par leurs richesses, leur vœu de pauvreté ; car ils ne font point expressément ce vœu : ils ne s’engagent, quand ils sont reçus dans l’ordre, qu’à obéir à leur abbé. On leur donna même souvent des terres incultes qu’ils défrichèrent de leurs mains, et qu’ils firent ensuite cultiver par des serfs. Ils formeront des bourgades, des petites villes même autour de leurs monastères. Ils étudièrent ; ils furent les seuls qui conservèrent les livres en les copiant ; et enfin, dans ces temps barbares où les peuples étaient si misérables, c’était une grande consolation de trouver dans les cloîtres une retraite assurée contre la tyrannie.

En France et en Allemagne, plus d’un évêque allait au combat avec ses serfs. Charlemagne, dans une lettre à Frastade[7], une de ses femmes, lui parle d’un évêque qui a vaillamment combattu auprès de lui dans une bataille contre les Avares, peuples descendus des Scythes, qui habitaient vers le pays qu’on nomme à présent l’Autriche. Je vois de son temps quatorze monastères qui doivent fournir des soldats. Pour peu qu’un abbé fût guerrier, rien ne l’empêchait de les conduire lui-même. Il est vrai qu’en 803 un parlement se plaignit à Charlemagne du trop grand nombre de prêtres qu’on avait tués à la guerre. Il fut défendu alors, mais inutilement, aux ministres de l’autel d’aller aux combats.

Il n’était pas permis de se dire clerc sans l’être, de porter la tonsure sans appartenir à un évêque : de tels clercs s’appelaient acéphales. On les punissait comme vagabonds. On ignorait cet état, aujourd’hui si commun, qui n’est ni séculier, ni ecclésiastique. Le titre d’abbé, qui signifie père, n’appartenait qu’aux chefs des monastères.

Les abbés avaient dès lors le bâton pastoral que portaient les évêques, et qui avait été autrefois la marque de la dignité pontificale dans Rome païenne. Telle était la puissance de ces abbés sur les moines qu’ils les condamnaient quelquefois aux peines afflictives les plus cruelles. Ils prirent le barbare usage des empereurs grecs de faire brûler les yeux ; et il fallut qu’un concile leur défendît cet attentat, qu’ils commençaient à regarder comme un droit.



  1. Toute cette partie des lettres du pape ne fut pas même lue dans le concile, par ménagement pour Irène et pour Taraise. M. de Voltaire a fort adouci le scandale de la conduite plus politique que religieuse d’Adrien. Voyez Fleuri, et les pièces originales de ces temps barbares, qui ont été recueillies par les érudits des derniers siècles. (K.)
  2. Autrement dit : le culte de latrie. (G. A.)
  3. Il s’agissait de l’hérésie des adoptiens, soutenue par Félix et Élipaud. Ils disaient que Jésus-Christ n’est fils de Dieu que par adoption et par grâce, le distinguant ainsi du Verbe, fils de Dieu par nature. Voltaire explique mal cette affaire. (G. A.)
  4. Voyez, dans le Dictionnaire philosophique, l’article Fausses Décrétales.
  5. Chapitre ix.
  6. Marculfe, moine du viie siècle, a laissé un recueil précieux des formules de tous les actes publics et privés, donations, testaments, contrats de mariage, manumissions, ventes, etc. Ce recueil a été publié à Paris, en 1613, par Jérôme Bignon ; à Francfort, la même année, dans le Codex legum antiquarum, de Lindenbrok ; et à la suite des Capitularia regum francorum, en 1677. (E. B.)
  7. Ou plutôt Fastrade. (G. A.)