Esquisse d’une morale sans obligation ni sanction/II/02

Félix Alcan (p. 161-178).
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LIVRE DEUXIÈME




CHAPITRE II

Cinquième équivalent du devoir tiré du risque métaphysique :
l’hypothèse.


I

LE RISQUE MÉTAPHYSIQUE DANS LA SPÉCULATION



Nous avons constaté l’influence pratique considérable qu’avait le plaisir du danger ou du risque ; il nous reste à voir l’influence non moins grande de ce que Platon appelait le « ϰαλός ϰένδυνος », du grand risque métaphysique où la pensée aime à se jouer.

Pour que je puisse raisonner jusqu’au bout certains actes moraux dépassant la morale moyenne et scientifique, pour que je puisse les déduire rigoureusement de principes philosophiques ou religieux, il faut que ces principes soient eux-mêmes posés et déterminés. Mais il ne peuvent l’être que par hypothèse ; il faut donc que je crée moi même, en définitive, les raisons métaphysiques de mes actes. Étant donné l’inconnaissable, l’x du fond des choses, il faut que je me le représente d’une certaine façon, que je le conçoive sur l’image de l’acte que je veux accomplir. Si, par exemple, je veux accomplir un acte de charité pure et définitive, et que je veuille justifier rationnellement cet acte, il faut que j’imagine une éternelle charité présente au fond des choses et de moi-même, il faut que j’objective le sentiment qui me fait agir. L’agent moral joue ici le même rôle que l’artiste : il dort projeter au dehors les tendances qu’il sent en lui, et faire un poème métaphysiqueavec son amour L’x inconnaissable et neutre est le pendant du marbre que façonne le sculpteur, des mots inertes qui se rangent et prennent vie dans la strophe du poète. L’artiste ne façonne que la forme des choses ; l’être moral qui est toujours un métaphysicien spontané ou réfléchi, façonne le fond même des choses, arrange l’éternité sur le modèle de l’acte d’un jour qu’il conçoit, et il donne ainsi à cet acte, qui sans cela semblerait suspendu en l’air, une racine dans le monde de la pensée.

Le noumène, au sens moral et non purement négatif, c’est nous qui le faisons ; il n’acquiert de valeur morale qu’en vertu du type sur lequel nous nous le représentons : c’est une construction de notre esprit, de notre imagination métaphysique.

Dira-t-on qu’il y a quelque enfantillage dans cet effort pour assigner un type et une forme à ce qui est par essence sans forme et sans prise ? — Cela est possible, à un point de vue étroitement scientifique. Il y a toujours dans l’héroïsme quelque naïveté simple et grandiose. Dans toute action humaine il existe une part d’erreur, d’illusion ; peut-être cette part va-t-elle augmentant à mesure que l’action sort de la moyenne. Les cœurs les plus aimants sont ceux qui sont le plus trompés ; les génies les plus hauts sont ceux où l’on relève le plus d’incohérences ; les martyrs ont été le plus souvent des enfants sublimes. Que d’enfantillages dans les idées des alchimistes, qui ont pourtant fini par créer une science ! C’est en partie par suite d’une erreur que Christophe Colomb a découvert l’Amérique. On ne peut pas juger les théories métaphysiques sur leur vérité absolue qui est toujours invérifiable ; mais un des moyens de les juger, c’est d’apprécier leur fécondité. Ne leur demandez pas alors d’être vraies, indépendamment de nous et de nos actions, mais de le devenir. Une erreur féconde peut être plus vraie en ce sens, au point de vue de l’évolution universelle, qu’une vérité trop étroite et stérile. Il est triste, dit quelque part M. Renan, de songer que c’est M. Homais qui a raison, et qu’il a vu vrai comme cela, du premier coup, sans effort et sans mérite, en regardant à ses pieds. — Eh bien, non, M. Homais n’a pas raison, enfermé qu’il est dans son petit cercle de vérités positives. Il a pu fort bien « cultiver son jardin », mais il a pris son jardin pour le monde, et il s’est trompé. Il eût peut-être mieux valu pour lui tomber amoureux d’une étoile, enfin être hanté par quelque chimère bien chimérique, qui du moins lui eût fait réaliser quelque chose de grand. Vincent de Paul avait sans doute le cerveau rempli de plus de rêves faux que M. Homais ; mais il s’est trouvé que la petite portion de vérité contenue dans ses rêves a été plus féconde que la masse de vérités de sens commun saisies par M. Homais.

La métaphysique est, dans le domaine de la pensée, ce que sont le luxe et les dépenses en vue de l’art dans le domaine économique : c’est une chose d’autant plus utile qu’elle semble d’abord moins nécessaire ; on pourrait s’en passer, et on en souffrirait beaucoup ; on ne sait pas au juste où elle commence, on sait encore moins où elle finit, et cependant l’humanité s’y laissera toujours aller, par une pente invincible et douce. De plus, il est certains cas, — les économistes l’ont démontré, — où le luxe devient tout à coup le nécessaire, où l’on a besoin, pour faire face à la vie, de ce qu’on avait précédemment en trop. C’est ainsi qu’il est des circonstances où la pratique a tout à coup besoin de la métaphysique : on ne peut plus vivre, ni surtout mourir sans elle.

La raison nous fait entrevoir deux mondes distincts : le monde réel où nous vivons, un certain monde idéal où nous vivons aussi, où notre pensée se retrempe sans cesse et dont on ne peut pas ne pas tenir compte ; seulement quand il s’agit du monde idéal, personne n’est plus d’accord : chacun le conçoit à sa manière ; quelques-uns le nient tout à fait. C’est pourtant de la manière dont on conçoit le fond métaphysique des choses que dépend la manière dont on s’obligera soi-même à agir. En fait, une grande partie des plus nobles actions humaines ont été accomplies au nom de la morale religieuse ou métaphysique ; il est donc impossible de négliger cette très féconde source d’activité. Mais il n’est pas moins impossible d’imposer à l’activité une règle lixe tirée d’une seule doctrine ; au lieu de régler absolument l’application des idées métaphysiques, il importe seulement de la délimiter, de lui assigner sa sphère légitime sans la laisser empiéter sur la morale positive. Il faut compter sur la spéculation métaphysique en morale comme on compte sur la spéculation économique en politique et en sociologie. Seulement, en premier lieu, il faut bien se persuader que son domaine est celui du sacrifice pratiquement improductif pour l’individu, du dévouement absolu au point de vue terrestre ; le domaine de la spéculation économique est, au contraire, celui du sacrifice reproductif, du risque couru dans un but d’intérêt. En second lieu, il faut lui laisser son caractère hypothétique. En fait, je sais cela ; par hypothèse, et suivant un calcul personnel de probabilité, j’en induis ceci (par exemple que le désintéressement est le fond de mon être, et l’égoïsme la simple surface, ou réciproquement) ; par déduction, j’en tire une loi rationnelle de ma conduite. Cette loi est une simple conséquence de mon hypothèse, et je ne m’y sens rationnellement obligé qu’aussi longtemps que l’hypothèse me paraît la plus probable, la plus vraie pour moi. On obtient ainsi une sorte d’impératif rationnel et non catégorique, suspendu à une hypothèse.

En troisième lieu, il faut admettre que cette hypothèse peut varier suivant les individus, les tempéraments intellectuels : c’est l’absence de loi fixe, qu’on peut désigner sous le terme d’anomie, pour l’opposer à l’autonomie des Kantiens. Par la suppression de l’impératif catégorique, le désintéressement, le dévouement ne sont pas supprimés, mais leur objet variera ; l’un se dévouera pour une cause, l’autre pour une autre. Bentham a consacré sa vie entière à la notion d’intérêt ; c’est une manière de dévouement ; il a subordonné toutes tes facultés à la recherche de l’utile pour lui, et nécessairement aussi pour les autres : le résultat, c’est qu’il a été réellement très utile, autant et plus que tel apôtre du désintéressement, comme sainte Thérèse.

L’hypothèse produit pratiquement le même effet que la foi, engendre même une foi subséquente, mais non affirmative et dogmatique comme l’autre ; la morale, naturaliste et positiviste à sa base, vient par son sommet se suspendre à une libre métaphysique. Il y a une morale invariable, celle des faits ; et, pour la compléter là où elle ne suffit plus, une morale variable et individuelle, celle des hypothèses. Ainsi se trouve ébranlée la vieille loi apodictique : l’homme, délié par le doute de toute obligation absolue, recouvre en partie sa liberté. Kant a commencé en morale une révolution quand il a voulu rendre la volonté « autonome », au lieu de la faire s’incliner devant une loi extérieure à elle ; mais il s’est arrêté à moitié chemin : il a cru que la liberté individuelle de l’agent moral pouvait se concilier avec l’universalité de la loi, que chacun devait se conformer à un même type immuable, que le « règne » idéal des libertés serait un gouvernement régulier et méthodique. Mais, dans le « règne des libertés », le bon ordre vient de ce que, précisément, il n’y a aucun ordre imposé d’avance, aucun arrangement préconçu ; de là, à partir du point où s’arrête la morale positive, la plus grande diversité possible dans les actions, la plus grande variété même dans les idéaux poursuivis. La vraie « autonomie » doit produire l’originalité individuelle et non l’universelle uniformité. Si chacun se fait sa loi à lui-même, pourquoi n’y aurait-il pas plusieurs lois possibles, par exemple celle de Bentham et celle de Kant [1] ?

Plus il y aura de doctrines diverses à se disputer d’abord le choix de l’humanité, mieux cela vaudra pour l’accord futur et final. L’évolution dans les esprits, comme l’évolution matérielle, est toujours un passage de l’homogène à l’hétérogène : faites l’unité complète dans l’intelligence, vous anéantissez l’intelligence même ; façonnez tous les esprits sur le même plan, donnez-leur les mêmes croyances, la même religion, la même métaphysique, tirez au cordeau la pensée humaine, vous irez juste contre la tendance essentielle du progrès. Rien de plus monotone et de plus insipide qu’une ville aux rues bien alignées et toutes semblables ; ceux qui se figurent la cité intellectuelle sur ce type font un contresens. On dit : « la vérité est une ; l’idéal de la pensée, c’est cette unité même, cette uniformité. » Votre vérité absolue est une abstraction, comme le triangle parfait ou le cercle parfait des mathématiciens ; dans la réalité tout est infiniment multiple. Aussi, plus il y a de gens à penser différemment, plus grande est la somme de vérité qu’ils finiront par embrasser et où ils se réconcilieront à la fin. Il ne faut donc pas craindre la diversité des opinions, il faut au contraire la provoquer : deux hommes sont d’un avis contraire, tant mieux peut-être ; ils sont beaucoup plus dans le vrai que s’ils pensaient tous les deux la même chose. Quand plusieurs personnes veulent voir tout un paysage, elles n’ont qu’un moyen, c’est de se tourner le dos les unes aux autres. Si on envoie des soldats en éclaireurs, et qu’ils aillent tous du même côté en n’observant qu’un seul point de l’horizon, ils reviendront très probablement sans avoir rien découvert. La vérité est comme la lumière, elle ne nous vient pas d’un seul point ; elle nous est renvoyée par tous les objets à la fois, elle nous frappe en tous sens et de mille manières : il faudrait avoir cent yeux pour en saisir tous les rayons. L’humanité dans son ensemble a des millions d’yeux et d’oreilles ; ne lui conseillez pas de les fermer ou de ne les tendre que d’un seul côté : elle doit les ouvrir tous à la fois, les tourner dans toutes les directions ; il faut que l’infinité de ses points de vue corresponde à l’infinité des choses. La variété des doctrines prouve la richesse et la puissance de la pensée : aussi cette variété, loin de diminuer avec le temps, doit augmenter les détails, alors même qu’elle aboutirait à des accords d’ensemble. La division dans la pensée et la diversité dans les travaux intellectuels est aussi nécessaire que la division et la diversité dans les labeurs manuels : cette division du travail est la condition de toute richesse. Autrefois la pensée était infiniment moins divisée qu’à notre époque : tous étaient imbus des mêmes superstitions, des mêmes dogmes, des mêmes faussetés ; quand on rencontrait un individu, on pouvait d’avance et sans le connaître dire : « voici ce qu’il croit » ; on pouvait compter les absurdités que sa tête renfermait, faire le bilan de son cerveau. De nos jours encore, bien des gens des classes inférieures ou supérieures en sont restés là : leur intelligence est moulée sur un type convenu. Heureusement le nombre de ces esprits inertes et sans ressort diminue chaque jour : le rôle de l’initiative augmente ; chacun tend à se faire sa loi et sa croyance. Puissions-nous en venir un jour à ce qu’il n y ait plus nulle part d’orthodoxie, je veux dire de foi générale englobant les esprits ; à ce que la croyance soit tout individuelle, à ce que l’hétérodoxie soit la vraie et universelle religion ! La société religieuse (et toute morale absolue semble la dernière forme de la religion), cette société entièrement unie par une communauté de superstitions, est une forme sociale des anciens âges, qui tend à disparaître et qu’il serait étrange de prendre pour idéal. Les rois s’en vont ; les prêtres s’en iront aussi. La théocratie aura beau s’efforcer défaire des compromis avec l’ordre nouveau, des concordais d’un autre genre : la théocratie constitutionnelle ne peut pas plus satisfaire définitivement la raison que la monarchie constitutionnelle. L’esprit français surtout ne s’accommode pas des accommodements, des demi-mesures, de tout ce qui n’est que partiellement juste et partiellement vrai ; en tous cas, ce n’est pas là qu’il placera son idéal. En matière de religion ou de métaphysique, l’idéal véritable, c’est l’indépendance absolue des esprits, et la libre diversité des doctrines.

Vouloir gouverner les esprits est pire encore que de vouloir gouverner les corps ; il faut fuir toute espèce de « direction de conscience » ou de « direction de pensée » comme un véritable fléau. Les métaphysiques autoritaires et les religions sont des lisières bonnes pour les peuples enfants : il est temps que nous marchions seuls, que nous prenions en horreur les prétendus apôtres, les missionnaires, les prêcheurs de toute sorte, que nous soyons nos propres guides et que nous cherchions en nous-mêmes la « révélation ». Il n’y a plus de Christ : que chacun de nous soit son Christ à lui-même, se relie à Dieu comme il voudra et comme il pourra, ou même renie Dieu ; que chacun conçoive l’univers sur le type qui lui semblera le plus probable, monarchie, oligarchie, république ou chaos ; toutes ces hypothèses peuvent se soutenir, elles doivent donc être soutenues. Il n’est pas absolument impossible que l’une d’elles réunisse un jour de son côté les plus grandes probabilités et emporte avec elle la balance dans les esprits humains les plus cultivés ; il n’est pas impossible que cette doctrine privilégiée soit une doctrine de négation ; mais il ne faut point empiéter sur un avenir aussi problématique et croire qu’en ditruisantla religion révélée ou le devoir catégorique on jettera brusquement l’humanité dans l’athéisme et le scepticisme moral. Dans l’ordre intellectuel, il ne peut pas y avoir de révolution violente et subite, mais seulement une évolution s’accentuant avec les années : c’est même cette lenteur des esprits à parcourir d’un bout à l’autre la chaîne des raisonnements qui, dans l’ordre social, fait échouer les révolutions trop brusques. Aussi, — quand il s’agit de spéculation pure, — les hommes les moins à craindre et les plus utiles sont-ils les plus révolutionnaires, ceux dont la pensée est la plus audacieuse ; on doit les admirer sans les redouter : ils peuvent si peu ! La tempête qu’ils soulèvent dans un petit coin de l’Océan produira à peine sur la masse immense une imperceptible ondulation. D’autre part, — dans la pratique, — les révolutionnaires se trompent toujours, parce qu’ils croient toujours la vérité trop simple, ont trop confiance en eux-mêmes et s’imaginent qu’ils ont trouvé et déterminé le terme du progrès humain ; tandis que le propre du progrès, c’est de n’avoir pas de terme, de n’atteindre ceux qu’on lui propose qu’en les transformant, de ne résoudre les problèmes qu’en en changeant les données.

Bienheureux donc aujourd’hui ceux à qui un Christ pourrait dire : « Hommes de peu de foi !..., » si cela signifiait : « Hommes sincères qui ne voulez pas leurrer votre raison et ravaler votre dignité d’êtres intelligents, hommes d’un esprit, vraiment scientifique et philosophique qui vous défiez des apparences, qui vous défiez de vos yeux et de vos esprits, qui sans cesse recommencez à scruter vos sensations et à éprouver vos raisonnements ; hommes qui seuls pourrez posséder quelque part de la vérité éternelle, précisément parce que vous ne croirez jamais la tenir tout entière ; hommes qui avez assez de la véritable foi pour chercher toujours, au lieu de vous reposer en vous écriant : j ’ai trouvé ; hommes courageux qui marchez là où les autres s’arrêtent et s’endorment : vous avez pour vous l’avenir, c’est vous qui façonnerez l’humanité des âges futurs.

La morale, de nos jours, a elle-même compris son impuissance partielle à régler d’avance et absolument toute la vie humaine ; elle laisse une plus large sphère à la liberté individuelle ; elle ne menace que dans un nombre de cas assez restreint et où se trouvent engagées les conditions absolument nécessaires de toute vie sociale. Les philosophes n’en sont plus à la morale rigoriste de Kant, qui réglementait tout dans le for intérieur ; interdisait toute transgression, toute interprétation libre des commandements moraux. C’était encore une morale analogue aux religions ritualistes, pour qui telle et telle cérémonie manquée constitue un sacrilège, et qui oublient le fond pour la forme ; c’était une sorte de despotisme moral, s’insinuant partout, voulant tout gouverner. Maintenant, chez beaucoup d’esprits, la loi rigoriste du kantisme règne encore, mais ne gouverne plus dans le détail ; on la reconnaît en théorie et pratiquement on est bien obligé de s’en écarter. Ce n’est plus le Jupiter dont un froncement de sourcil suffisait à émouvoir le monde ; c’est un prince libéral à qui on désobéit sans grand risque. N’y a-t-il pas quelque chose de mieux que cette royauté débonnaire, et l’homme, lorsqu’il arrive sur les confins de la morale et de la métaphysique, ne doit-il pas rejeter toute souveraineté absolue, pour s’en rapporter franchement à la spéculation individuelle ?

Plus un mécanisme est grossier, plus il a besoin pour être mis en branle d’un moteur violent et grossier lui-même ; avec un mécanisme plus délicat il suffit du bout du doigt pour produire des effets considérables ; ainsi en est-il dans l’humanité. Pour mettre en mouvement les peuples anciens, il a fallu d’abord que la religion leur fît des promesses énormes et dont on leur garantissait la véracité : on leur parlait de montagnes d’or, de ruisseaux de lait et de miel. Fernand Cortez aurait-il conquis le Mexique s’il n’avait cru voir briller dans le lointain les prétendus dômes d’or de Mexico ? On présentait aux yeux des hommes pour les exciter des images voyantes, des couleurs crues, comme on présente du rouge aux taureaux. Il fallait alors une foi robuste pour triompher de l’inertie naturelle. On voulait du certain ; on touchait du doigt son dieu, on le mangeait et on le buvait : alors on pouvait tranquillement mourir pour lui, avec lui. Plus tard, le devoir a semblé et semble encore à beaucoup une chose divine, une voix d’en haut qui se fait entendre en nous, qui nous tient des discours, nous donne des ordres. Les Écossais parlaient même de « sens » moral, de « tact » moral. Il fallait cette conception grossière pour triompher d’instincts encore trop grossiers. Aujourd’hui, une simple hypothèse, une simple possibilité suffit pour nous attirer, nous fasciner. Le martyr n’a plus besoin de savoir si « des palmes l’attendent là-haut » ou si une loi catégorique lui commande son dévouement. On meurt pour conquérir non pas la vérité tout entière, mais le plus petit de ses éléments ; un savant se dévoue pour un « chiffre. » L’ardeur à la recherche supplée à la certitude même de l’objet cherché ; l’enthousiasme remplace la foi religieuse et la loi morale. La hauteur de l’idéal à réaliser remplace l’énergie de la croyance en sa réalité immédiate. Quand on espère quelque chose de très grand, on puise dans la beauté du but le courage de braver les obstacles ; si les chances d’y atteindre diminuent, le désir s’accroît en proportion. Plus l’idéal est éloigné de la réalité, plus il est désirable, et comme le désir même est la force suprême, il a à son service le maximum de force. Les biens trop vulgaires de la vie sont si peu de chose, qu’en comparaison l’idéal conçu doit paraître immense ; toutes nos petites jouissances s’anéantissent devant celle de réaliser une pensée élevée. Cette pensée dût-elle n’être presque rien dans le domaine de la nature et même de la science, elle peut être réellement tout par rapport à nous : c’est l’obole du pauvre. Chercher la vérité, cette action n’offre plus rien de conditionnel, de douteux, de fragile. On tient quelque chose, non pas sans doute la vérité même (qui la tiendra jamais ?), mais du moins l’esprit qui la fait découvrir. Quand on s’arrête obstinément à quelque doctrine toujours trop étroite, c’est une chimère qui fuit dans vos mains ; mais aller toujours, chercher toujours, espérer toujours, cela seul n’est pas une chimère. La vérité est dans le mouvement, dans l’espérance, et ce n’est pas sans raison qu’on a proposé comme complément de la morale positive une « philosophie de l’espérance [2]. » Un enfant vit un papillon bleu posé sur un brin d’herbe ; le papillon était engourdi par le vent du nord. L’enfant cueillit le brin d’herbe, et la fleur vivante qui était au bout, toujours engourdie, ne s’en détacha pas. Il s’en revint, tenant à la main sa trouvaille. Un rayon de soleil vint à briller ; il frappa l’aile du papillon, et soudain, ranimée et légère, la fleur vivante s’envola dans la lumière. Nous tous, chercheurs et travailleurs, nous sommes comme le papillon : notre force n’est faite que d’un rayon de lumière ; — pas même : de l’espoir d’un rayon. Il faut donc savoir espérer : l’espoir est la force qui nous porte en haut et en avant. — Mais c’est une illusion ! — Qu’en savez-vous ? Faut-il ne pas faire un pas, dans la crainte qu’un jour la terre ne se dérobe sous nos pieds ? Ce n’est pas tout que de regarder bien loin dans l’avenir ou dans le passé, il faut regarder en soi-même, il faut y voir les forces vives qui demandent à se dépenser, et il faut agir.


II

LE RISQUE MÉTAPHYSIQUE DANS L’ACTION


« Au commencement était l’action, » dit Faust. Nous la retrouvons aussi à la fin. Si nos actions sont conformes à nos pensées, on peut dire aussi que nos censées correspondent exactement à l’expansion de notre activité. Les systèmes métaphysiques les plus abstraits ne sont euxmêmes que des formules de sentiments, et le sentiment correspond à la tension plus ou moins grande de l’activité intérieure. Il y a un milieu entre le doute et la foi, entre l’incertitude et l’affirmation catégorique, c’est l’action ; par elle seule, l’incertain peut se réaliser et devenir une réalité. Je ne vous demande pas de croire aveuglément à un idéal, je vous demande de travailler à le réaliser. — Sans y croire ? — Afin d’y croire. Yous le croirez quand vous aurez travaillé à le produire.

Toutes les vieilles religions ont voulu nous faire croire par les yeux et les oreilles. Elles nous ont montré Dieu en chair et en os, et les saint Thomas l’ont touché du doigt, et ils ont été convaincus. À présent, nous ne pouvons plus être convaincus de cette fayon. Nous verrions, et nous entendrions, et nous toucherions du doigt, que nous nierions encore obstinément. On n’est pas persuadé d’une chose impossible, parce qu’on croit la voir ou la toucher : notre raison est maintenant assez forte pour se moquer au besoin de nos yeux, et les miracles ne pourraient plus convaincre personne. Il faut donc un nouveau moyen de persuasion, que les religions mêmes avaient déjà employé à leur profit ; ce moyen, c’est l’action : vous croirez en proportion de ce que vous ferez. Seulement, l’action ne doit pas consister dans des pratiques extérieures et dans des rites grossiers ; elle doit être tout intérieure en sa source ; notre foi alors viendra vraiment du dedans, non du dehors : elle aura pour symbole non la routine d’un rite, mais la variété infinie de l’invention, de l’œuvre individuelle et spontanée.

L’humanité a attendu longtemps que Dieu lui apparaisse, et il lui est apparu, et ce n’était pas Dieu. Le moment de l’attente est passé ; maintenant, c’est celui du travail. Si l’idéal n’est pas tout fait comme une maison, il dépend de nous de travailler ensemble à le faire.

Les religions disent : — J’espère parce que je crois et que je crois à une révélation extérieure. — Il faut dire : — Je crois parce que j’espère, et j’espère parce que je sens en moi une énergie tout intérieure qui doit entrer en ligne de compte dans le problème. Pourquoi ne regarder qu’un côté de la question ? S’il y a le monde inconnu, il y a le moi connu. J’ignore ce que je puis au dehors, et je n’ai nulle révélation, je n’entends aucune « parole » résonnant dans le silence des choses, mais je sais ce qu’intérieurement je veux, et c’est ma volonté qui fera ma puissance. L’action seule donne la confiance en soi, dans les autres, dans le monde. La pure méditation, la pensée solitaire finit par vous ôter des forces vives. Quand on se tient trop longtemps sur les hauts sommets, une sorte de fièvre vous prend, de lassitude infinie ; on voudrait ne plus redescendre, s’arrêter, se reposer ; les yeux se ferment ; mais, si l’on cède au sommeil, on ne se relève plus : le froid pénétrant des hauteurs vous glace jusqu’à la moelle des os ; l’extase indolente et douloureuse dont vous vous sentiez envahir était le commencement de la mort.

L’action est le vrai remède du pessimisme, qui d’ailleurs peut avoir sa part de vérité et d’utilité quand il est pris dans son sens le plus haut. Le pessimisme, en effet, consiste à se plaindre non de ce qui est dans la vie, mais de ce qui n’y est pas. Ce qui est dans la vie ne constitue guère le principal objet des tristesses humaines, et la vie en elle-même n’est pas un mal. Quant à la mort, c’est simplement la négation de la vie. On voudrait ne pas mourir, soi et les siens, mais c’est par aspiration à une existence supérieure, comme on voudrait connaître la vérité, voir Dieu, etc. L’enfant qui veut atteindre la lune pleure un quart d’heure, et se console ; l’homme qui voudrait posséder l’éternité pleure, lui aussi, au moins intérieurement ; il fait un gros livre s’il est philosophe, une pièce de vers s’il est poète, rien du tout s’il est incapable ; puis il se console et recommence la vie indifférente de tout le monde ; — indifférente, non, car il y tient : elle est au fond agréable. Le vrai pessimisme se ramène dans le fond au désir de l’infini, le haut désespoir se ramène à l’espoir infini ; c’est précisément parce qu’il est infini et inextinguible qu’il se change en désespoir. La conscience de la souffrance, à quoi se réduit-elle elle-même en grande partie ? À la pensée qu’il serait possible d’y échapper, à la conception d’un état meilleur, c’est-à-dire d’une sorte d’idéal. Le mal est le sentiment d’une impuissance ; il prouverait l’impuissance de Dieu si on supposait un Dieu, mais, quand il s’agit de l’homme, il prouve au contraire sa puissance relative. Souffrir devient la marque d’une supériorité. Le seul être qui parle et pense est aussi le seul capable de pleurer. Un poète a dit : « L’idéal germe chez les souffrants ; » ne serait-ce pas l’idéal même qui fait germer la souffrance morale, qui donne à l’homme la pleine conscience de ses douleurs ?

De fait, certaines douleurs sont une marque de supériorité : tout le monde ne peut pas souffrir ainsi. Les grandes âmes au cœur déchiré ressemblent à l’oiseau frappé d’une flèche au plus haut de son vol : il pousse un cri qui emplit le ciel, il va mourir, et pourtant il plane encore. Leopardi, Heine ou Lenau n’eussent probablement pas échangé contre des jouissances très vives ces moments d’angoisse dans lesquels ils ont composé leurs plus beaux chants. Dante souffrait autant qu’on peut souffrir de la pitié quand il écrivit ses vers sur Françoise de Rimini : qui de nous ne voudrait éprouver une souffrance pareille ? Il est des serrements de cœur infiniment doux. Il est aussi des points où la douleur et le plaisir aigu semblent se confondre : les spasmes de l’agonie et ceux de l’amour ne sont pas sans quelque analogie; le cœur se fond dans la joie comme dans la douleur. Les souffrances fécondes sont accompagnées d’une jouissance ineffable ; elles ressemblent à ces sanglots qui, rendus par la musique d’un maître, deviennent harmonie. Souffrir et produire, c’est sentir en soi une puissance nouvelle éveillée par la douleur ; on est comme l’Aurore sculptée par Michel-Ange, qui, ouvrant ses yeux en pleurs, ne semble voir la lumière qu’à travers ses larmes : oui, mais cette lumière des tristes jours est encore la lumière, elle vaut la peine d’être regardée.

L’action, en sa fécondité, est aussi un rsmède au scepticisme : elle se fait à elle-même, nous l’avons vu, sa certitude intérieure. Que sais-je si je vivrai demain, si je vivrai dans une heure, si ma main pourra terminer cette ligne que je commence ? La vie, de toutes parts, est enveloppée d’inconnu. Pourtant j’agis, je travaille, j’entreprends ; et dans tous mes actes, dans toutes mes pensées, je présuppose cet avenir sur lequel rien ne m’autorise à compter. Mon activité dépasse à chaque minute l’instant présent, déborde sur l’avenir. Je dépense mon énergie sans craindre que cette dépense soit une perte sèche, je m’impose des privations en comptant que l’avenir les rachètera, je vais mon chemin. Cette incertitude qui, me pressant de toutes parts également, équivaut pour moi à une certitude et rend possible ma liberté, c’est l’un des fondements de la morale spéculative avec tous ses risques. Ma pensée va devant elle, comme mon activité ; elle arrange le monde, dispose de l’avenir. Il me semble que je suis maître de l’infini, parce que mon pouvoir n’est équivalent à aucune quantité déterminée ; plus je fais, et plus j’espère.

Pour avoir les avantages que nous venons de lui attribuer, l’action doit se prendre à quelque œuvre précise et, jusqu’à un certain point, prochaine. Vouloir faire du bien, non pas au monde entier ni à l’humanité entière, mais à des hommes déterminés ; soulager une misère actuelle, alléger quelqu’un d’un fardeau, d’une souffrance, voilà ce qui ne peut pas tromper : on sait ce qu’on fait ; on sait que le but méritera vos efforts, non pas en ce sens que le résultat obtenu aura une importance considérable dans la masse des choses, mais en ce sens qu’il y aura à coup sûr un résultat, et un résultat bon ; que votre action ne se perdra pas dans l’infini, comme une petite vapeur dans le bleu morne de l’éther. Faire disparaître une souffrance, c’est déjà une fin satisfaisante pour un être humain. On change par là d’un inlinitième la somme totale de la douleur dans l’univers. La pitié reste, — inhérente au cœur de l’homme et vibrant dans ses plus profonds instincts, — alors même que la justice purement rationnelle et la charité universalisée semblent parfois perdre leurs fondements. Même dans le doute on peut aimer ; même dans la nuit intellectuelle qui nous empêche de poursuivre aucun but lointain, on peut tendre la main à celui qui pleure à vos pieds.

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  1. Bien entendu, nous n’avons, jamais songé à considérer comme nous l’ont reproché MM. Boirac, Lauret et d’autres critiques, toutes les hypothèses métaphysiques comme égales pour la pensée humaine. Il y a une logique abstraite des hypothèses au point de vue de laquelle on peut les classer, les ranger, selon l’échelle des probabilités. Toutefois leur force pratique ne sera pas d’ici à longtemps exactement correspondante à leur valeur théorique. (Voir dans notre volume sur l’Irréligion de l’avenir, le chapitre sur le Progrès des hypothèses métaphysiques.)
  2. Voir M. Fouillée, la Science sociale contemporaine, liv. V.