Entretiens philosophiques et politiques/Conversation d’un Républicain constitutionnel et de Milord Slow


CONVERSATION


D’un Républicain constitutionnel et de
Milord Slow 1.




Le Républicain.

Je n’ai pas oublié, Milord, combien l’on s’est permis chez vous et de bonnes et de mauvaises plaisanteries sur notre feue 2 Démocratie royale.

Milord.

Mais aujourd’hui vous n’en gardez, j’espère, plus de rancune.

Le Républicain.

Pas autrement, puisque tout amers qu’étaient vos sarcasmes et toutes dangereuses que pouvaient devenir les conséquences de vos raisonnemens, nous avons fini par reconnaître nous-mêmes que l’alliance de ces deux systêmes, Démocratie et Royauté, n’était pas aussi facile que nous l’avions imaginé d’abord.

Milord.

Et Démocratie représentative n’a jamais effarouché votre oreille ?

Le Républicain.

Pourquoi donc ?

Milord.

C’est qu’au gré de la mienne au moins, Démocratie royale n’est guère plus discordant que Démocratie représentative. Un de ces adjectifs me semble tout aussi bien fait que l’autre pour anéantir le substantif qui le précède. Si la puissance est entre les mains des représentans, elle ne reste pas plus être les mains des représentés ou du peuple, que si cette puissance avait passé dans les mains du monarque.

Le Républicain.

Oui ; mais dans notre constitution purement républicaine, c’est toujours la puissance du peuple ; c’est du peuple qu’elle vient ; c’est le peuple qui la donne ; c’est pour le peuple qu’elle s’exerce.

Milord.

Sur ce point il me semble que nous étions depuis long-temps d’accord. Il n’est point de puissance qui ne vienne originairement du peuple, qui ne soit, qui ne doive être essentiellement populaire, et pour être juste et pour se maintenir. Il ne s’agit donc plus que du mode ou des conditions auxquelles cette puissance se trouve le plus sûrement déléguée, auxquelles cette puissance s’exerce avec le plus de sagesse et de bonheur, de force et de modération.

Le Républicain.

Je pense qu’il n’y a plus de doute là-dessus ; c’est évidemment le gouvernement représentatif.

Milord.

Anglais, comme j’ai l’honneur de l’être, ce n’est pas moi qui me permettrai de combattre une pareille assertion.

Le Républicain.

Oui ; mais ce que nous entendons par gouvernement représentatif, n’allez pas imaginer que ce soit une représentation héréditaire, aristocratique, corrompue comme la vôtre.

Milord.

Sans revenir sans cesse sur ces invectives trop usées, auxquelles mes compatriotes se sont déjà chargés de répondre avec assez de succès, dites-moi plutôt ce que vous entendez vous-même enfin par une représentation nationale bien organisée.

Le Républicain.

Il n’y a rien de plus clair ; c’est une représentation choisie librement dans le peuple, par le peuple, pour le peuple.

Milord.

Tout cela je, vous l’avoue humblement, ne me paraît pas encore assez clair. Aussi bien que vos Directeurs, vos Pentarques, vos Maires, vos Députes, les Rois peuvent avoir été choisis dans le peuple. Ce qui me paraît plus sûr encore c’est qu’ils ne règnent en effet que lorsqu’ils ne règnent que par le peuple et pour le peuple.

Le Républicain.

Les Rois, les Rois héréditaires du moins, n’ont sûrement été choisis ni par le peuple ni par ses représentans.

Milord.

Si ce n’est pas tel ou tel individu roi, c’est au moins telle ou telle dynastie, telle ou telle succession de prince dont la puissance fut consacrée à une époque quelconque par le vœu du peuple ou de ses représentans.

Le Républicain.

Et par quelle espèce de vœu ? par un vœu libre ou forcé ?

Milord.

Libre ou forcé, comme ils le sont à-peu-près sous tous les régimes. Quel est le monarque qui ne puisse se vanter d’avoir eu plus sûrement l’aveu de ses sujets que n’eut celui de la nation tel ou tel de vos Directeurs que je pourrais nommer, si j’avais moins d’aversion pour les noms propres ?

Le Républicain.

Si je vous laissais poursuivre, vous m’auriez bientôt prouva que le gouvernement le moins représentatif est précisément celui qui porte ce nom par excellence.

Milord.

Peut-être. Ramenez moi donc vous-même à des résultats plus positifs. Quelle est encore une fois la représentation que vous regardez comme la plus conforme aux principes, comme la plus favorable a la liberté ?

Le Républicain.

Apparemment la nôtre.

Milord.

Je l’avais bien présumé. Mais apprenez-moi de grâce comment et pourquoi.

Le Républicain.

Parce que suivant notre constitution, c’est le peuple qui choisit lui-même d’abord ses électeurs, et puis par ses électeurs ses représentans, et qu’il peut renouveller ses choix à des époques et suivant des conditions sagement déterminées.

Milord.

À la bonne heure. Je vois bien là toutes les apparences d’une représentation formelle, puisque c’est effectivement le peuple souverain qui choisit, ou du moins a l’air de choisir ses représentans avec une entière liberté. Ce que je ne vois pas aussi bien, c’est la certitude d’une représentation réelle.

Le Républicain.

Et que pourrait-il manquer à la réalité de cette représentation ?

Milord.

Mais pour croire qu’une nation se trouve représentée en réalité, il est plus d’une garantie indispensable.

Le Républicain.

La liberté du choix, le juste rapport des représentans, des représentés et des électeurs, calculé sur l’étendue du territoire et de la population 3.

Milord.

C’est quelque chose, mais ce n’est pas tout à beaucoup près. Une nation serait-elle dûment représentée, si elle ne l’était pas sous ses rapports les plus intéressans, relativement aux premiers intérêts de sa puissance et de son bonheur ?

Le Républicain.

Dans quelles subtilités vous allez encore nous engager !

Milord.

Rien de plus simple au contraire. Daignez me répondre. Une nation éclairée, par exemple, serait-elle dûment représentée par des ignorans ; une nation verbeuse par des hommes vicieux ; une nation religieuse par des athées ; une nation douée et sensible, par des hommes durs et féroces ; une nation libre, par des esclaves ; une nation riche et puissante, par des hommes sans propriété, sans aucun intérêt réel à la chose publique ?

Le Républicain.

Mais cela est impossible. Quand le peuple choisit librement, il choisit toujours bien.

Milord.

Vous avez fait plus d’une fois l’expérience du contraire ; et il vous en a coûté même assez cher, ce me semble, pour ne pas l’oublier.

Le Républicain.

Vous voulez m’embarrasser. Le mal cependant dont vous cherchez à m’effrayer ne peut durer long-temps ; grace à l’influence de la constitution même, si nous ne sommes pas encore tous égaux, nous ne tarderons pas à l’être.

Milord.

Dires plus vrai ; on croit l’être déjà ; on affecte au moins de le croire : et voilà justement le mal. Il n’est point de folie qu’on inspire plus facilement aux hommes que la folie de s’estimer tous égaux, mais de préférence pourtant les égaux de leurs supérieurs, afin de s’assurer ainsi le plaisir de dominer sur tout le monde.

Le Républicain.

Oh ! les ambitieux ; mais les bons patriotes....

Milord.

Eh ! ne voyez-vous pas que dans les assemblées du peuple, il n’y a guère que les patriotes de cette trempe qui s’agitent et qui parviennent.

Le Républicain.

Je pourrais vous citer de grandes exceptions.

Milord.

Et moi je me garderais de les contester ; mais il ne s’agit pas d’exceptions.

Le Républicain.

Il n’est pas impossible qu’à l’aurore d’une grande régénération politique, les choix du peuple se ressentent du trouble et des factions qui l’ont préparée. Mais dès que la nation sera parvenue au degré de lumière et de vertu que lui promet le nouvel ordre de choses, soyez sûr que tous ses choix seront excellens.

Milord.

Peut-être même alors s’en passerait-elle à merveille ; les représentés seront tous si vertueux qu’ils n’auront plus besoin ni de représentans, ni de législateurs, ni même de lois positives. Mais en attendant cette époque bienheureuse, comment un peuple parviendra-t-il à ce degré de lumière et de perfection morale en courant toujours le risque de n’être représenté que par les hommes les plus ignorans et les plus vicieux ?

Le Républicain.

Et pourquoi n’admettre que les hypothèses les plus sinistres ?

Milord.

Sinistres ou favorables, ce sont celles qui présentent le plus de vraisemblance que je prends pour base de mes calculs ; et je crois en conclure avec assez de justesse, qu’une nation composée d’un grand nombre d’hommes spirituels, inquiets, ambitieux, et d’un nombre incomparablement plus grand d’hommes légers, insoucians, aussi dépourvus de talens et de connaissances que de sagesse et de vertus, chargée de choisir elle-même, sans aucun guide, sans aucun régulateur sûr et facile à suivre, les représentans ou les dépositaires de ses volontés et de ses intérêts, ne peut manquer de les choisir fort mal, et si mal, que ce ne soient précisément que ses vices au lieu de ses venus, ses qualités négatives au lieu de ses qualités réelles, qui composent la grande, la très-grande majorité de sa représentation nationale.

Le Républicain.

Nos assemblées primaires ne sont-elles pas soumises à des réglemens constitutionnels ? N’avons-nous pas établi des conditions d’éligibilité suffisantes ?

Milord.

Très–suffisantes pour favoriser l’intrigue, l’esprit de parti, la fureur de révolutionner, la mobilité de tous les principes, l’instabilité des intérêts les plus essentiels4.

Le Républicain.

C’est toujours l’aristocratie de vos priviléges que vous regrettez.

Milord.

Non pas l’aristocratie des titres et des abus, mais cette espèce d’aristocratie sans laquelle rien ne nous garantit le bonheur, le repos de la veille ; l’aristocratie des maximes, des habitudes, celle des talens, des vertus, des intérêts majeurs de la nation ; l’intérêt de sa sécurité, celui de sa puissance, celui de sa richesse, celui de la liberté, d’une liberté qui ne consiste pas en phrases pompeuses, mais en jouissances simples et réelles.

Le Républicain.

Je crois vous deviner. Vous prétendez limiter les pouvoirs du peuple souverain, le forcer de choisir dans certaines classes pour ne pas vous servir du mot trop odieux de castes.

Milord.

Castes, classes, rangs, conditions, les mots ne font rien, pourvu que l’idée soit raisonnable. Je ne puis voir de représentation réelle que dans un système d’éligibilité qui me garantisse que tous les titres importans de la nation, tous ses avantages, tous ses intérêts réels sont loyalement représentés ; sa moralité, par des hommes vertueux ; ses lumières, par des hommes éclairés ; sa richesse, par des propriétaires ; sa considération politique, par des hommes généralement considérés : sans cette garantie, je verrai moins de représentation nationale dans la République la plus démocratique, qu’il n’y en a dans la Monarchie la plus absolue ; à la Chine, par exemple, où l’Empereur nomme bien à son gré les principaux fonctionnaires publics, comme chez vous la nation, mais ne peut les nommer que dans la classe des mandarins, c’est-à-dire, des hommes censés par leur état et par leur éducation, les plus instruits et les plus vertueux.

Le Républicain.

Vous oubliez toujours que notre constitution suppose les hommes égaux, parce que son résultat le plus sublime doit être de les rendre tels. C’est un monde nouveau que nous allons créer.

Milord.

Oui, je vois que vous prétendez refaire tout à neuf, afin de perfectionner tout à votre fantaisie. Mais la raison ne veut perfectionner que ce qui est ; c’est démence de vouloir perfectionner ce qui n’est pas encore. Des créations absolument nouvelles sont hors de la portée du génie de l’homme, quelque énorme puissance qu’il semble avoir reçue de la nature pour bouleverser et pour détruire. Le fanatisme royaliste était de croire les peuples faits pour les Rois, et non pas les Rois pour les peuples. Le fanatisme de vos philosophes républicains est de croire les peuples faits pour les constitutions, et non pas les constitutions pour les peuples5.




NOTES.


(1) L’idée principale de ce dialogue est empruntée d’un ouvrage manuscrit de M. le professeur Ith de Berne, sur l’Éducation nationale.

(2) C’est le nom que donna à la Constitution de 1791 Félix de Wimpfen, membre de l’Assemblée constituante.

(3) Peut-être n’est-il aucune base de représentation plus illusoire que celle qu’on prétend avoir calculée avec tant de justice et d’égalité, sur le nombre plus ou moins considérable des représentés. Un million d’intérêts individuels qui ne peuvent tous avoir que le même but, sont aussi bien représentés par une seule volonté que par dix, vingt, cinquante. Un seul zéro suffit pour représenter des millions comme des centaines de zéros. Mais il n’est aucun genre de nombre positif qu’on puisse négliger dans l’expression de la somme totale sans s’exposer à de grandes erreurs. Ce n’est donc pas le nombre des individus qu’il importe toujours de représenter dans la proportion la plus régulière ; ce sont tous les intérêts réels de chaque classe qui, dans ses différens rapports, contribuent le plus essentiellement au bonheur, au repos, à la richesse, à la puissance de la nation, afin que l’esprit public qui doit en résulter, conserve tout son caractère, toute sa confiance, toute son énergie.

(4) C’est une expérience remarquable, que le rapport singulier des principes d’éligibilité consacrés dans la constitution française avec les effets qu’on leur a vu produire. Les seuls attributs de la nation vraiment représentés dans ce systême, c’est le nombre imposant des individus qui la composent, sans aucune distinction réelle ou convenue de droits, d’état ou de condition ; c’est l’ingénieuse et l’effrayante mobilité de leurs idées et de leurs volontés. Qu’en est-il résulté ici de plus incontestable ? Une énorme puissance, une force d’action prodigieuse, une excessive mobilité de factions ou de partis.

(5) C’est un mot de M. Stapfer, ministre des sciences et des arts de la République helvétique.

B… Juillet 1799.