En rade/Chapitre 5

Plon (p. 91-102).


V


C’était au delà de toutes limites, dans une fuite indéfinie de l’œil, un immense désert de plâtre sec, un Sahara de lait de chaux figé, dans le centre duquel se dressait un mont circulaire, gigantesque, aux flancs raboteux, troués comme des éponges, micacés de points étincelants comme des points de sucre, à la crête de neige dure, évidée en forme de coupe.

Séparé de ce mont par une vallée dont le sol ras paraissait pétri d’une boue racornie de céruse et de craie, une autre montagne élançait à des hauteurs prodigieuses une cime d’étain semblable à un entonnoir ; l’on eût dit de cette montagne, travaillée au repoussé, ballonnée d’énormes bosses, d’une colossale vague, écornée du bout, bouillie au feu d’innombrables fournaises et dont la globuleuse ébullition, soudain comprimée, était demeurée, en se congelant d’un coup, intacte.

— Il est certain, pensa Jacques, que nous sommes en plein Océan des Tempêtes et que ces deux monstrueux calices tendus vers le ciel sont les sommets cratériformes du Copernic et du Képler.

Non, je ne me suis pas trompé de route, se dit-il, contemplant le lait glacé de cette surface presque plane, devenue renflée, toruleuse seulement alors qu’on approchait du pied d’un pic.

Avec une sereine certitude, il s’orienta ; là-bas, vers le sud, ce qui apparaît vaguement tel qu’un grand golfe, c’est la Mer des Humeurs, et ces deux effroyables chancres qui en gardent l’entrée, ce sont à n’en point douter, le mont Gassendi et l’Agatarchites. — Et souriant, il songea que c’était tout de même un bien singulier pays que la Lune, où il n’y a ni vapeur, ni végétation, ni terre, ni eau, rien que des rocs et des coulées de lave, rien que des cirques stratifiés et des volcans morts ; et puis, pourquoi l’astronomie avait-elle conservé ces noms inexacts, ces qualifications surannées et bizarres dont les vieux astrologues ont baptisé des enfilades de plaines et de monts ?

Il se tourna vers sa femme assise et hypnotisée par cette blancheur, lui expliqua en quelques mots qu’il serait imprudent de s’aventurer dans le midi de cet astre, car c’est là que se trouve la zone volcanique, l’agglomération des cratères éteints, des sierras empiétant les unes sur les autres, des Cordillières se touchant presque et laissant à peine courir entre leurs pieds de rugueuses sentes qui semblent taillées dans des tranches de calcaire ou percées dans des pains de blanc de plomb.

Il l’aida enfin à se lever ; elle l’écoutait, scrutant ses lèvres, comprenant ses paroles, mais ne les entendant point puisqu’aucun milieu atmosphérique ne pouvait propager le son dans cette planète dénuée d’air ; et tournant le dos au paysage qu’ils contemplaient, ils remontèrent vers le nord, longèrent la chaîne des Karpathes, franchirent le défilé de l’Aristarche dont les pitons se profilaient, barbelés comme des queues d’écrevisses, dentelés comme des peignes ; ils avançaient facilement, glissant plutôt qu’ils ne marchaient sur une sorte de glace givrée au-dessous de laquelle apparaissaient de vagues fougères cristallisées dont les nervures et les côtes brillaient ainsi que des sillons de vif-argent. Ils s’imaginaient se promener sur des taillis plats, sur des arborisations laminées, étalées sous une eau diaphane et ferme.

Ils débouchèrent dans une nouvelle plaine, la Mer des Pluies, et là encore, en se postant sur une éminence, ils dominèrent un paysage fuyant à perte de vue, hérissé par des Alpes de plâtre, cabossé par des Etna de sel, gonflé de tubercules, boursouflé par des kystes, scorifié tel que du mâchefer.

Et de même que sur un plan stratégique, des hauteurs immenses, d’innombrables Chimborazo pouvaient balayer la plaine : l’Euler et le Pythéas, le Timocharis et l’Archimède, l’Autolyus et l’Aristille, et, au nord, presque aux confins de la Mer du Froid, près du Golfe des Iris dont les bords en rocailles s’incurvent sur le sol lisse, le Mont Plato crevait, formidable, la croûte disloquée des laves, à plusieurs lieues, dressait des perches de stuc et des mâts de marbre, descendait en rouleaux géants d’albâtre, dégringolait en masse de rocs blancs, percés de trous comme des madrépores, luisants comme des fonds de cribles.

L’on eût dit que tout cela s’éclairait seul ; la lumière paraissait s’irradier, en montant du sol, car là-haut, le firmament était noir, d’un noir absolu, intense, parsemé d’astres qui brûlaient pour eux seuls, sur place, sans épandre aucune lueur.

Au fond, l’Aristille ressemblait à une ville gothique avec ses pics, les dents en l’air, coupant de leur scie le basalte étoilé du ciel ; et, derrière et devant cette ville, deux autres cités se superposaient, mêlant au moyen âge d’une Heidelberg l’architecture moresque d’une Grenade, enchevêtrant, les uns dans les autres, dans un tohu-bohu de pays et de siècles, des minarets et des clochers, des aiguilles et des flèches, des meurtrières et des créneaux, des mâchicoulis et des dômes, trinité monstrueuse d’une métropole morte, autrefois taillée dans une montagne d’argent par les torrents en ignition d’un sol !

Et en bas, toutes ces villes se découpaient en ombres d’un noir cru, en ombres de deux lieues de long, et simulaient un amas d’instruments de chirurgie énormes, de scies colosses, de bistouris démesurés, de sondes hyperboliques, d’aiguilles monumentales, de clefs de trépan titanesques, de cloches à ventouses cyclopéennes, toute une trousse de chirurgie pour Atlas et Encelade, déchargée pêle-mêle sur une nappe blanche.

Jacques et sa femme restaient stupides, doutaient de la lucidité de leur vue. Ils se frottèrent les yeux, mais, dès qu’ils les rouvrirent, la même vision les confondit d’une ville gouachée en argent sur un fond de nuit et projetant avec les dessins hérissés des ombres les exactes formes d’instruments ténébreux épars, avant une opération, sur un drap blanc.

Louise prit le bras de son mari, redescendit dans la plaine et, tournant à leur droite, ils s’engagèrent dans le vallon qu’encaissent d’une part le Timocharis et l’Archimède et de l’autre les Apennins dont les pics l’Ératosthènes et le Huygens élèvent leurs ventres de bonbonnes qui s’émincent peu à peu et se terminent en des cols de bouteilles, aux goulots débouchés et cerclés de cire blanche.

— C’est tout de même étrange, dit Jacques, nous voici parvenus au Marais de la Putridité — et ce n’est pas un marais et il ne sent rien ! Il est vrai que l’Océan des Tempêtes est parfaitement sec et que la Mer des Humeurs qu’on devrait se figurer grasse tel qu’un lac de pus est tout bonnement une exorbitante assiette de faïence craquelée, lisérée de filets gris par les laves !

Louise ouvrait le nez, humait le manque d’air. Non, aucune odeur n’existait dans ce Marais de la Putridité. Nulle exhalaison de sulfure de calcium qui décelât le dissolution d’une charogne ; nul fumet de cadavre qui se saponifie ou de sang qui se décompose, aucun charnier, le vide, rien, le néant de l’arome et le néant du bruit, la suppression des sens de l’odorat et de l’ouïe. — Et Jacques détachait, en effet, du bout du pied, des blocs de pierre qui dévalaient, en roulant de même que des boules de papier, sans aucun son.

Ils avançaient avec un pénible entrain ; ce marais cristallisé tel qu’un lac de sel, ondulait, grêlé comme par une variole géante, criblé de marques rondes, aussi larges que ces bassins construits à Versailles sous le règne du Grand Roi ; par places, de fictifs ruisseaux zigzaguaient, striés par la réfraction d’on ne savait quoi, de fils du gris violacé des iodes ; par d’autres, d’inauthentiques canaux rejoignaient de faux étangs qui se teignaient du rouge malsain des bromes ; par d’autres encore, d’inguérissables plaies soulevaient de roses vésicules sur cette chair de minerai pâle.

Jacques consultait une carte qu’il conservait pliée dans la poche d’un vêtement de fabrication anglaise qu’il ne se rappelait pas avoir jusqu’ici porté. Cette carte, publiée à Gotha, par les soins de Justus Perthes, lui semblait d’une indiscutable clarté, avec ses masses pointillées, ses détails en relief, ses dénominations latines : « Lacus Mortis, Palus Putredinis, Oceanus Procellarum » empruntées à la vieille Mappa Selenographica de Beer et de Maedler, dont elle n’était, au demeurant, qu’une copie réduite.

— Voyons, se dit-il, nous avons le choix entre deux chemins. Ou descendre le détroit formé par les bords de la Mer de la Sérénité et le col du Mont Hæmus, ou remonter par le défilé du Caucase jusqu’à la lisière du Lac des Songes et redescendre, en suivant les montagnes du Taurus jusqu’au Jansen.

Ce dernier chemin paraissait être le plus facile et le plus large, mais il allongeait de milliers de lieues l’itinéraire qu’il s’était tracé. Il résolut de se faufiler par les sentiers de l’Hæmus, mais il butait avec Louise à chaque pas, entre deux murailles d’éponges lapidifiées et de koke blanc, sur un sol verruqueux, renflé par des bouillons durcis de chlore. Puis ils se trouvèrent en face d’une sorte de tunnel et ils durent se quitter le bras et marcher, l’un après l’autre, dans ce boyau pareil à un tube de cristal dont les tailles allumées ainsi que des pointes de diamants éclairaient la route. Subitement, la voûte s’exhaussa, s’engouffrant dans une cheminée de haut fourneau, bouchée à son sommet, à des distances incalculables, au-dessus d’eux, d’un rond de ciel noir.

— Nous arrivons, murmura Jacques, car cette ouverture c’est le pic creux du Menelaus. Et, en effet, le tunnel prit fin, ils débouchèrent près du Cap Arechusia, non loin du Mont de Pline, dans la Mer de la Tranquillité dont les contours simulent la blanche image d’un ventre sigillé d’un nombril par le Jansen, sexué comme une fille par le grand V d’un golfe, fourché de deux jambes écartées de pied-bot par les mers de la Fécondité et du Nectar.

Ils s’avancèrent rapidement vers le Mont Jansen laissant à leur gauche le Marais du Sommeil, teinté de jaune comme une mare coagulée de bile et la Mer des Crises, un plateau concréfié de boue, du verdâtre laiteux des jades.

Ils escaladèrent des talus escarpés et s’assirent.

Alors un extraordinaire spectacle se déroula devant eux.

À perte de vue, une mer furieuse roulait des vagues hautes comme des cathédrales et muettes. Partout des cataractes de bave caillée, des avalanches pétrifiées de flots, des torrents de clameurs aphones, toute une exaspération de tempête tassée, anesthésiée d’un geste.

Cela s’étendait si loin que l’œil dérouté perdait les mesures, accumulait des lieues sur des lieues, sans à peu près possible de distance et de temps.

Ici, de sédentaires maelstroms se creusaient en d’immobiles spirales qui descendaient en d’incomblables gouffres en léthargie ; là, des nappes indéterminées d’écume, de convulsifs Niagaras, d’exterminatrices colonnes d’eau surplombaient des abîmes, aux mugissements endormis, aux bonds paralysés, aux vortex perclus et sourds.

Il réfléchissait, se demandant à la suite de quels cataclysmes ces ouragans s’étaient congelés, ces cratères s’étaient éteints ? à la suite de quelle formidable compression d’ovaires avait été enrayé le mal sacré, l’épilepsie de ce monde, l’hystérie de cette planète, crachant du feu, soufflant des trombes, se cabrant, bouleversée sur son lit de laves ? à la suite de quelle irrécusable adjuration, la froide Séléné était tombée en catalepsie dans cet indissoluble silence qui plane depuis l’éternité sous l’immuable ténèbre d’un incompréhensible ciel ?

De quels effrayants germes étaient donc issus ces monts désolés, ces Himalayas aux corps calcinés et creux ? quels cyclones avaient tari ces Pacifiques et scalpé les végétations inconnues de leurs bords ? quels déluges supposés de flammes, quels éclats disparus de foudre avaient scarifié l’écorce de cet astre, tracé des rainures plus profondes que des lits de fleuves, creusé des fossés dans lesquels auraient pu couler à l’aise dix Brahmapoutre ?

Et plus loin, encore plus loin, émergeaient du cercle des horizons devinés d’autres chaînes de montagnes dont les interminables pics effleuraient le couvercle de nuit du ciel, un couvercle seulement posé sur les pointes de clous des cimes, en attendant qu’un surnaturel marteau l’enfonçât d’un coup pour clore hermétiquement l’indestructible boîte !

Joujou d’une Titane immense, d’une géante enfantine et énorme, emphatique boîte contenant des simulacres en sucre de tempêtes et de plaines, des rocs en carton et des volcans creux dans le trou desquels l’enfant d’un Polyphème pouvait enfoncer son petit doigt, et soulever ainsi, dans le vide, la colossale ossature de ce jouet inouï, la Lune épouvantait la raison, terrifiait la faiblesse humaine.

Et maintenant Jacques ressentait cette lourdeur du bas-ventre, cette contraction de la vessie qu’entraîne l’angoisse prolongée du vide.

Il regarda sa femme ; elle était calme et, de son binocle qui ne bougeait point, elle consultait, ainsi qu’une Anglaise étudie son guide, la carte qu’elle tenait, dépliée sur ses genoux.

Cette quiétude et cette évidence d’avoir près de soi, de pouvoir toucher, s’il le voulait, un être manifeste et vivant, apaisèrent ses transes. Ce vertige qui lui tirait les yeux hors des paupières et les amenait lentement vers le fond d’un gouffre, s’évanouissait maintenant que sa vue se reposait, à deux pas, sur une créature connue, dont l’existence était sensée et sûre.

Puis, il se sentait sous ses habits vide comme ces monts tubuleux, sans entrailles de métalloïdes, sans cœur de rocs, sans veines de granit, sans poumons de métaux. Il se sentait léger, presque fluide, prêt à s’envoler si les vents inconnus de cet astre venaient à naître. Le froid exaspéré des pôles et les consternantes canicules des Équateurs se succédaient, sans transition, autour de lui, sans même qu’il s’en aperçût, car il éprouvait l’impression qu’il était enfin débarrassé de l’écorce temporaire d’un corps ; mais l’horreur se révélait soudain aussi de ce morne désert, de ce silence de tombe, de ce glas muet. L’agonie tourmentée de la Lune couchée sous la pierre funéraire d’un ciel l’affola. Il leva les yeux pour fuir.

— Regarde donc, dit ingénument sa femme, voici qu’on allume !

En effet, le soleil, à ce moment, rasa les cimes dont les crêtes déchirées s’irradièrent comme un métal en fusion de flammes blanches. Des lueurs rampaient tout le long des pics au centre desquels le cône du Tycho fourmilla, terrible, ouvrant une gueule de feux roses, faisant grincer ses dents de braises, aboyant sans bruit dans l’impermutable silence d’un firmament sourd.

— C’est plus beau, comme vue, que la terrasse de Saint-Germain, reprit Louise, d’un ton convaincu.

— Sans doute, fit-il, surpris lui-même, de la sottise de sa femme qui lui était jusqu’alors apparue moins abondante et moins ferme.