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En écoutant Tolstoï
entretiens sur la guerre et quelques autres sujets
Charpentier et Fasquelle (p. 135-156).
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VI


Durant la tourmente de l’affaire Dreyfus, le silence d’une bouche étonna le monde : ce fut le silence de Tolstoï.

Pressenti, interrogé verbalement ou par lettres, Tolstoï se taisait. Ce fut, pour les défenseurs de la vérité, un grand sujet d’amertume. Sans doute ils se flattaient que Tolstoï fût des leurs ; il est des voix qui n’ont point besoin de s’exprimer pour se faire entendre, et ce n’est pas en son automne que toute une vie de vérité s’abat dans le mensonge. Cependant il gardait le silence avec opiniâtreté. Cette crise bouleversait et renouvelait notre patrie en glissement vers les décrépitudes ; et ayant soulevé la France, elle passionnait l’univers à son tour : quel verbe plus grave pouvait retentir alors au-dessus des clameurs forcenées des partis que le verbe de l’apôtre de Iasnaïa Poliana ? Le grand révolutionnaire et le grand anarchiste, le grand négateur et le grand constructeur, le prophète de la vérité et de la justice resterait-il muet dans le combat de la vérité et de la justice ? Ayant dévoué au Bien toutes les forces de son être, se tairait-il à l’heure de jeter une parole qui serait un acte de bien ? Vers quel flambeau se tourneraient les hommes, sinon vers la pensée de celui d’entre eux qui, dans le temps présent, est la lumière de l’humanité pensante ? Il se taisait.

Mon dessein était de demander à Tolstoï les raisons de son silence. Il combla mon désir en le devançant. Le premier, il me parla de l’affaire Dreyfus. Ce fut à l’occasion de Shakspeare et à la suite d’un enchaînement de propos que je rapporterai fidèlement.

Je lui demandais s’il travaillait beaucoup, s’il écrivait, ce qu’il écrivait.

— Oui, je travaille beaucoup, fit-il. Peut-être avez-vous idée » que j’ai déjà composé une façon de semainier où, pour chaque jour de la semaine, je note une lecture, morale. Mon idée s’est développée, et je me suis mis en tête maintenant de faire tout un calendrier, où je proposerais une lecture pour chacun des jours de l’année.

— Mais c’est un travail gigantesque !

— Oui, et vous pensez bien qu’il ne me reste plus assez de temps pour le mener à sa terminaison. Mais ce travail m’amuse. Il me force à relire tous les bons auteurs ; et c’est un peu à cause de cela que je l’ai entrepris. Ainsi je suis pour l’instant en commerce avec un de vos vieux écrivains du XVIe siècle, La Boëtie. « Avez-vous idée » de ce qu’est La Boëtie ? Est-il très connu en France ?… Il est l’auteur d’un certain Discours sur la servitude volontaire. C’est un écrivain profond et riche ; on gagne beaucoup à le pratiquer. J’adore aussi votre Montaigne, qui était son ami, et qui avait un esprit si original, si vivant, si humain, exprimé dans une langue si pure, si intelligente, si joliment nuancée… Et Pascal ! Ah ! Pascal, voilà un écrivain, et un cerveau, et un homme ! Quel malheur qu’il ait déraillé dans la seconde partie de ses Pensées et qu’il n’ait pas eu l’énergie de tenir bon jusqu’au bout !… Mais voilà, il a eu peur, il s’est effrayé lui-même, la discipline de l’Église l’a ressaisi, et il est mort sans s’être libéré. Oui, c’est un grand dommage pour le progrès de l’esprit humain…

Le maître se tait un instant, comme s’il méditait ; puis il reprend :

— Outre ce « Calendrier », j’envoie des articles à une revue anglaise. Même je prépare quelque chose sur la guerre actuelle.

— Ne projetez-vous pas une étude sur Shakspeare ?

— Elle est terminée.

— Et l’on m’a dit que votre jugement ne ménage guère le vieux Will ?

— Je dis ce qui est, voilà tout. Je dis ce que tout le monde penserait, si tout le monde consentait à réfléchir et à se faire une opinion sérieuse. Y a-t-il rien de plus extraordinaire, de plus paradoxal, que ce bruit fait autour de Shakspeare, autour du « génie » de Shakspeare ! Le « génie » de Shakspeare, c’est une de ces opinions toutes faites, que personne ne s’avise de vérifier, que les générations recueillent sans contrôle, et que chacun propage au petit bonheur. Mettez vos lunettes, regardez les choses de près, vous vous trouvez en présence d’une conjuration de sottise. La vérité est qu’il n’y a rien dans Shakspeare, rien…

— Oh ! maître !

— Non, non, rien. Ses drames sont de la mauvaise histoire. Ils sont vulgaires, sans idées générales ; ses caractères sont imprécis ; et de toute son œuvre il se dégage un mortel ennui. Mais voilà, on ne songe pas à cela, et ceux qui pourraient le dire ne l’osent pas. Et d’abord qui connaît vraiment Shakspeare aujourd’hui ? Qui s’est donné la peine de l’étudier sérieusement ? Qui même le lit encore ?…

J’essaie une protestation ; mais Tolstoï a un absolu en littérature comme en morale ; ici non plus, il ne juge pas, il constate ; il constate « l’évidence » de la sottise de Shakspeare, « l’évidence » qu’on ne le lit plus, « l’évidence » que personne ne connaît son œuvre ; et il s’étonne que chacun ne convienne pas de cette évidence.

Il poursuit d’une voix autoritaire :

— Mais non, personne ne le lit plus, et l’on parle de lui comme d’une chose établie, indiscutable, éternelle, comme on parle de la rotation de la terre ! Je vous dis que le génie et la gloire de Shakspeare sont un exemple inouï de suggestion universelle. Cet exemple, d’ailleurs, n’est pas unique ; ils abondent ; ils forment la masse résistante des préjugés humains ; mais je n’en sais pas de plus typique.

« Comment s’élaborent ces singuliers phénomènes ? Les causes en sont multiples et difficiles à démêler. L’une des principales est certainement l’action de la presse. La presse, qui, du reste, est capable de tant de bien, est bonne aussi pour le mal, et il est très curieux d’observer à quel degré d’invraisemblance elle est habile à suggestionner l’opinion publique. Elle commence par elle-même — automatiquement en quelque sorte — comme ces gens qui, à force de répéter une chose à laquelle ils ne croient qu’à moitié, finissent par y croire tout à fait et se forgent une sincérité de bronze. De proche en proche, revenant à tout propos sur le même sujet, elle finit par gagner l’attention du public et par le persuader à son tour, et ainsi elle crée des courants d’opinion qu’il devient impossible ensuite de remonter. Et qui le tente passe alors, lui, l’homme véridique et l’homme sage, pour le menteur et l’amateur de paradoxes. C’est ainsi que, sous le masque de la vérité, on identifie des idées fausses, et, je redis le mot, cela n’est pas autre chose qu’un phénomène colossal de suggestion…

Arrivé là, Léon Tolstoï ajouta tout de suite, sans transition :

— Voyez encore l’affaire Dreyfus. Qui jamais pourra m’expliquer pourquoi le monde entier s’est intéressé à la question de savoir si un officier juif avait ou non trahi son pays ? C’était un problème déjà peu important pour la France, mais tout à fait négligeable pour le reste du monde !

— C’était là, en effet, la donnée du problème, mais non tout le problème. Ce qui a fait l’universalité de l’affaire Dreyfus, c’est l’ensemble des principes qu’elle a brusquement posés devant la conscience française, en premier lieu celui-ci : un citoyen libre a-t-il droit, quoi qu’il arrive, fût-ce contre la société coalisée, à la justice ? Dès lors, c’étaient tous les principes de la Déclaration des droits de l’homme, c’était tout le droit des gens, toute l’idée de justice, qui étaient d’un coup évoqués, et le cas individuel devenait représentatif du concept social.

— J’entends bien ; mais ce problème est éternel. Il n’est pas de moment dans la vie de l’humanité où il ne puisse surgir avec la même force et la même évidence. Ne voyez-vous pas, tous les jours, en France, en Russie, chez tous les peuples, devant tous les tribunaux, que la justice la plus élémentaire est refusée à des êtres libres, que des innocents sont les victimes déplorables de l’erreur ou de la passion des hommes ! Contre tant d’iniquités entendez-vous que l’on proteste ? Les connaît-on seulement ?… Non, le monde les ignore, et, de sa marche lourde, écrase rudement les misérables… Pour toutes les questions soulevées par l’affaire Dreyfus, ne peut-on faire les mêmes constatations ? Me parlerez-vous de l’antisémitisme ? Ce n’est pas non plus une dispute nouvelle. L’iniquité antisémitique n’est pas spéciale à la France. Elle s’étale sur le monde méchant. Et pourquoi voulez-vous que ce petit officier juif, condamné à tort, je le veux bien, et innocent certes…

La comtesse Tolstoï, qui écoutait sans mot dire, intervint à ce moment, et fit :

— Vraiment, est-il innocent ?

Alors Tolstoï, levant les yeux sur elle, articula lentement, d’une voix soudain grave :

Oui, oui, il est innocent. Cela est prouvé. J’ai lu les pièces du procès. Il est innocent, on ne peut plus maintenant le contester.

Je dis :

— J’enregistre, maître, cette déclaration, mais je l’enregistre sans surprise. Je ne doutais pas de l’entendre de votre bouche. Et comment Tolstoï eût-il failli à parler dans le sens de la vérité ? Mais si Dreyfus est innocent, fallait-il donc le laisser an bagne ?

— Non, certes. Ce n’est pas ce que je veux dire. Mais je cherche les raisons pour lesquelles l’innocence d’un homme a partagé la France et remué le monde.

— Parce qu’on a vu se ruer contre elle, dans un délire abject, une bande effroyablement sauvage.

— Justement, pourquoi est-ce contre celui-là, contre celui-là seul, que ces gens se sont acharnés avec tant de fureur ?

— Vous faites leur procès, maître, et je ne suis pas leur avocat. Mais c’est toute l’affaire que vous venez d’évoquer d’un mot. Les hommes de vérité n’ont été si intrépides que parce que les hommes de mensonge ont été si furieux. S’il ne s’était pas rencontré un Méline et un Billot pour s’appareiller aux scélérats, pour tromper un Scheurer-Keslner, mentir à leur pays, se parjurer à la tribune des Assemblées et faire acquitter frauduleusement un homme qu’ils savaient être un coupable, un innocent aurait été réhabilité sans agitation, et il n’y aurait pas eu d’affaire Dreyfus.

— Soit, fait Tolstoï. Mais encore cet acharnement explique-t-il que l’on ait fait sortir du procès tant de choses étrangères au procès même ?

J’essaye d’exposer par quel enchaînement logique et nécessaire la cause d’un homme est devenue la cause nationale. Je montre, derrière une petite phalange démasquée, tout le corps d’officiers qui se range en ligne ; une caste militaire qui se révèle au sein d’une république démocratique ; à l’abri de cette caste, toute la troupe cléricale ; derrière la troupe cléricale, toutes les forces réactionnaires ; le sentiment patriotique, vivace en France, exploité au profit d’un nationalisme de bassesse ; la République menacée de confiscation par les anciens partis, vaincus de front, et qui tentent de reprendre la place par un mouvement tournant ; les libéraux contraints alors de former bloc contre le bloc conservateur ; l’initiale question de justice individuelle élargie en question de conscience nationale, le problème moral changé en problème politique ; la lutte ouverte entre les libertés républicaines et les tyrannies conservatrices, entre la Révolution et la contre-révolution, autour d’un mamelon central, qui est le procès d’un petit officier ; un arrêt de tribunal qui devient le gage de victoire de l’un ou de l’autre parti ; toute la justice, toute la vérité défendues par les hommes de vérité et de justice, tous les républicains en bataille autour de la République, tout le passé et tout l’avenir qui s’entrechoquent ; et le monde intéressé dès lors à connaître quelle parole suprême sortirait de la conscience de la France.

Tolstoï s’appliquait à m’écouter. Lorsque j’eus fini, la même interrogation obstinée remonta à ses lèvres :

— Encore une fois, pourquoi Dreyfus ? Je comprends toute ces choses. Mais rien de cela n’était nouveau. Qu’il y eût en France des réactionnaires et des libéraux, un cléricalisme accapareur et sournois, on le savait ; une armée constitué en caste, on pouvait le deviner. Ce qui m’échappe, c’est qu’il ait suffi qu’un conseil de guerre eût condamné à tort un officier juif pour que s’ensuivissent toutes ces découvertes qui n’en devaient pas être.

Je tente un nouvel effort :

— Est-ce que la logique gouverne le monde ? Les croyants disent que les voies du Seigneur sont impénétrables ; bien plus impénétrables, les lois qui dirigent les mouvements des hommes. À quoi bon discuter, contester, récriminer ? Il y a un fait, et contre ce fait personne ne peut rien ; par l’obscure vertu d’un jugement — inique, certes, mais pareil en effet à une multitude d’autres sentences rendues par la justice des hommes — un problème de conscience, un problème de droit, de moralité, de liberté, et, pour tout dire, tout le problème social s’est trouvé posé devant un peuple. Était-ce désirable ? Était-il important que ce peuple l’examinât, s’y passionnât, le résolût selon la vérité et selon son intérêt essentiel ? Est-il négligeable pour le progrès humain qu’un grand peuple ait poussé sa marche un peu plus outre sur la voie de la liberté ?… Cela étant, qu’importe le point de départ ? C’est au point d’aboutissement qu’il faut regarder. Toute l’affaire est là, non ailleurs. À ces questions, maître, est-ce que vous répondrez non ?

— Je conteste précisément que ce soit là la question. La question, c’est le prodige de ce grossissement démesuré d’une affaire judiciaire, où j’ai refusé de trouver des éléments d’intérêt essentiel pour le monde entier. Je ne puis y voir autre chose qu’un extraordinaire phénomène de suggestion universelle analogue à celui dont je vous parlais tout à l’heure. L’affaire Dreyfus et l’affaire Shakspeare, exemples différents d’une maladie unique. Ici et là, c’est la presse qui est la grande organisatrice. Mais ni ceci ni cela ne correspond à la vérité et ne se recommande de la sagesse. Voilà pourquoi je me suis systématiquement récusé dans l’affaire Dreyfus. J’ai été, de toutes les manières, sollicité de me prononcer. J’ai reçu, de tous les pays, des montagnes de lettres ; certaines étaient impératives et ressemblaient à des mises en demeure. À aucune de ces lettres, à aucune sollicitation verbale je n’ai répondu ; dans ce tourbillon de folie, j’entendais garder mon sang-froid et mon libre arbitre, et, il faut bien que je vous le dise, vos raisons ne m’ont point ébranlé.

Tolstoï continua :

— Ces phénomènes de suggestion, si étranges qu’ils paraissent, sont constants dans l’histoire du monde. En voici un autre. Comment expliquez-vous que, dans un pays qui a eu, dans le même temps, Alfred de Vigny, par exemple, et d’autres encore, on porte un Baudelaire au pinacle, et que l’on prétende faire de lui un grand poète ? N’est-ce pas une plaisanterie un peu forte ?… Baudelaire… Baudelaire… ce n’est pas sérieux, voyons !… Mais je ne veux pas vous chagriner, et j’ajoute tout de suite que nous avons chez nous l’équivalent.

Le maître nomme alors quelques écrivains russes, célèbre le glorieux Anton Tchekhov, qui, après un labeur illustre, meurt tuberculeux, à quarante ans, le jour même où j’écris ces lignes ; mais les autres étant vivants, je ne répéterai point les jugements de mon hôte sévère.


Tolstoï me parla aussi de quelques écrivains français. Parmi les vivants, l’un de ceux pour qui sa sympathie littéraire s’affirme avec le plus d’ardeur est M. Octave Mirbeau.

Je lui demandai :

— Avez-vous lu sa dernière pièce, les Affaires sont les affaires ?

— Oui, oui, je crois bien, fit-il aussitôt. Voilà une œuvre belle et riche ! Du reste Mirbeau a tant de talent !… J’aimais moins cependant son autre pièce… comment l’appelez-vous ?… les Mauvais Bergers, dont l’idée ne me semblait pas très claire. Mais celle-ci me ravit : elle est nette, lumineuse, hardie, solide ; des caractères bien posés, vivants et forts ; une action rapide et saisissante… Oh ! c’est très bien, très bien… Mais j’ai vu que l’on avait un peu disputé Mirbeau sur son dénouement : la mort brutale du fils, l’intervention des ingénieurs dans le désespoir du père, la discussion d’un contrat à l’instant même où l’on ramène le cadavre. Je ne comprends pas cette querelle, car cette péripétie est très belle, à mon sens, et j’y vois justement le point culminant de la pièce. Est-ce que Mirbeau pouvait conclure sans aller jusqu’au bout de son personnage et de son idée ? Et l’homme d’argent serait-il complet, si l’auteur ne nous le montrait irrémédiablement ravagé par la passion des affaires qui est toute son âme et toute sa vie, et qui, peu à peu, l’a empli, saoulé, lui a façonné, dans une monstrueuse déformation, son visage tragique, refoulant, délogeant de son cœur tout sentiment, toute pensée qui n’est pas celle des affaires, et définitivement nettoyé de tout ce qu’il restait d’humain au fond de lui ? Voilà ce qui est la beauté, ce qui est la force de ce dénouement, et ceux qui l’ont condamné n’ont évidemment rien compris à la pièce.

— M’autorisez-vous à rapporter cela à Mirbeau ?

— Oui certes, portez-lui cela de ma part, et en même temps mes amitiés, bien que je ne le connaisse pas. J’aime beaucoup son talent. Je trouve en lui à la fois de l’Alexandre Dumas fils et du Maupassant. Je lis tous ses ouvrages. Son Journal d’une femme de chambre m’a extrêmement plu : c’est aussi un livre très fort, et d’une humanité aiguë. Ne manquez pas de lui faire mes amitiés et de le féliciter de sa pièce. »

Je note la belle tenue classique de les Affaires sont les affaires, la simple et harmonieuse ordonnance qui donnent à l’œuvre son aspect de tragédie moderne…

— Oui, cela est très juste, interrompt Tolstoï. Par le développement, par le style, c’est une œuvre qui se rattache à la grande tradition française, et qui est l’une des plus pures de votre littérature contemporaine.


Un peu plus tard, nous parlions de Napoléon. Je dis :

— Octave Mirbeau a annoncé son intention d’écrire une pièce sur Napoléon. Et, selon son propre mot, c’est un Napoléon « imbécile » qu’il se propose d’y dessiner.

Tolstoï sourit avec un air de satisfaction.

— Savez-vous que ce n’est pas un paradoxe ? Napoléon avait évidemment de rares qualités d’énergie, de ténacité, d’activité ; mais c’était un capitaine assez pauvre d’idées. Ce n’est pas dans sa vie qu’il faut l’observer pour le comprendre, car sa vie fut un mirage perpétuel, et nous la voyons si bien confondue dans les événements, qu’il est difficile de faire à l’homme sa part exacte : c’est dans le Mémorial de Sainte-Hélène, où il a prétendu verser tout le suc de sa pensée. « Avez-vous idée » du Mémorial ? J’ai lu cela : c’est d’une misère déconcertante, un amas de lieux communs, de sottises, d’erreurs grossières, qui en disent plus sur le vrai Napoléon que toute l’histoire probablement frelatée de ses batailles…

« Ah ! Mirbeau pense à écrire un Napoléon ? Je suis enchanté que nous nous accordions là-dessus encore… C’est une excellente idée qu’il a. Qu’il y persévère. Mais dites-lui de ma part qu’il ne craigne pas de heurter les idées reçues, qu’il sache échapper à toute influence, qu’il dégage nettement sa pensée et l’expose dans sa vérité nue, qu’il pousse hardiment son personnage, et qu’il aille sans fléchir jusqu’au bout de son sujet. Pour une telle œuvre, il faudra beaucoup de courage et beaucoup de talent. Il a l’un et l’autre à un degré rare. Il est capable de la réussir, et il faut donc qu’il l’accomplisse. Ses qualités principales, qui sont la vérité, la force et le style, l’y aideront puissamment. Ce sont là des dons bien propres à votre race, où je ne me lasse point de les admirer. J’aime l’art français pour sa simplicité noble, pour sa clarté, pour sa probité. S’il ne possède ces qualités, n’importe celui qui écrira dans votre langue ne pourra se flatter d être un écrivain de votre sang. Elles resplendissent chez tous les vôtres. L’un de ceux que je préfère est votre incomparable Flaubert. Voilà véritablement un bel écrivain, vigoureux, précis, harmonieux, complet, parfait. Son style est de la beauté pure. De combien d’auteurs pourrait-on sans excès faire un éloge semblable ?

Nous parlons un instant de Flaubert, et je révèle à Tolstoï les particularités de ses manuscrits, récemment divulgués, et qu’il ignorait.

Il continue :

— En regard d’un homme comme celui-là, voyez par contre votre Daudet, par exemple, à qui les Français ont essayé de faire une réputation extraordinaire. Réputation usurpée, voyons ! Est-ce que Daudet peut raisonnablement prendre rang parmi les têtes d’une grande littérature comme la vôtre ? Daudet n’est qu’un médiocre, et son œuvre est d’inspiration anglaise bien plus que française : lisez Dickens, et nous parlerons ensuite de Daudet, pour voir… Et encore X…, du talent, certes, mais quelle langue il écrit, mon Dieu, quelle langue, — lâchée et prétentieuse à la fois, impropre, torrentueuse ! Ce n’est pas du style, cela… »

X… est un contemporain, à qui je ne ferai pas le chagrin de le nommer.