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En écoutant Tolstoï
entretiens sur la guerre et quelques autres sujets
Charpentier et Fasquelle (p. 97-115).
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V


À six heures et demie, nous nous mettons à table pour le dîner. À partir de ce moment, et jusqu’à minuit, sauf pendant quelques brefs instants, je n’ai plus quitté Léon Nicolaiévitch. Il parla principalement de la guerre ; mais Tolstoï est un livre inépuisable de vie et de beauté, et, s’il consent qu’on l’interroge, il n’y a qu’à l’écouter sans fin. J’ai donc écouté le maître. Il causa de toutes choses et de toutes gens, en sage qui a embrassé l’univers, en apôtre chez qui la foi en l’idéal est le principe même de sa vie. Mais je ne suis point, hélas ! un phonographe : comment reconstituer, comment consigner ici tout ce que j’ai entendu ? J’y tâcherai du moins avec un grand zèle de sincérité et d’exactitude. J’ose croire que mon glorieux hôte reconnaîtra du moins dans ce récit, à défaut d’autres mérites, cet effort passionné de vérité.

Tolstoï, qui est dans son cabinet de travail, arrive un peu en retard. Mais on ne l’a pas attendu, et nous avons commencé de dîner. La comtesse occupe seule le bout de la table : à sa droite, son mari, puis moi ; à sa gauche, sa petite-fille, puis la comtesse André, puis Mlle Alexandrine. Le docteur, qui est allé dans la journée à Toula, n’est pas encore de retour.

Après sa collation de quatre heures, le comte est sorti. Il a fait seul, et à pied, une grande partie du chemin que nous avons parcouru en traîneau, six ou sept kilomètres environ. Il nous dit :

— Vous êtes allés ici et là ; j’ai suivi vos traces sur la neige.

Revenu à la maison, il s’est étendu et il a dormi. Il ne mange ni poissons ni viande, rien de ce qui fut vivant, mais on en sert à sa table. On prépare pour lui des légumes, des salades, des fruits. À la fin du repas, il prend une gorgée de vin blanc et une tasse de café. Ce sont les médecins qui l’y ont contraint depuis le terrible assaut d’il y a deux ans, et il ne s’est pas résigné sans résistance à une pratique contre laquelle il protesta jadis si vigoureusement : mais ce n’est pas un plaisir qu’il se donne, c’est un régime auquel il se soumet. J’ajouterai, pour parachever ces détails intimes, que s’il se nourrit de mets particuliers, il y fait du moins sérieusement honneur, car il mange avec un appétit magnifique.


Tout à l’heure, la comtesse m’a dit qu’il avait résolu de ne plus rien publier avant sa mort. Je l’interroge là-dessus :

— Oui, c’est vrai, je ne publierai plus rien, du moins en russe. Je continuerai à donner quelques petites choses à l’étranger, comme je fais maintenant en Angleterre, où je ferai paraître un petit ouvrage sur la guerre actuelle. Quant au reste, on ne le connaîtra qu’après ma mort. Il est toujours un peu puéril, je m’en rends compte, d’annoncer ces choses-là ; pourtant c’est une décision arrêtée en moi. À quoi bon se presser, du reste ? Tout arrive toujours assez tôt, et c’est un très vilain défaut que la vanité d’écrire.

Je proteste qu’un écrivain peut avoir des motifs plus nobles de publier sa pensée, que la juste ambition d’éclairer ses contemporains est un de ces motifs. La comtesse appuie dans mon sens. Mais lui :

— Sans doute, sans doute. La vanité, cependant, y est toujours pour quelque chose. L’écrivain qui s’est fait cet aveu se doit de vaincre sa faiblesse. Qu’un homme ait des choses importantes à dire aux autres hommes, qu’importe le moment ! En prenant son temps, il se donne l’occasion d’une réflexion plus ample, et la chance d’une démonstration plus éclatante. Mais nous avons cette invincible inclination de tout rapporter à nous-mêmes, à la petite part de durée et d’espace que nous occupons dans l’infini, comme si le monde et l’humanité étaient limités à l’accident de notre existence. Quelle outrecuidance ! L’éternité nous enveloppe. Et que sont dix ans, quinze ans, dans l’ascension humaine ?

Il ajoute, sans mélancolie, avec une grande sérénité d’accent :

— En ce qui me concerne, d’ailleurs, on n’attendra pas si longtemps.

Je fais à mon tour :

— Le temps n’est rien en effet. Cinquante jours ou cinquante ans, même chose. Mais il y a donc des hommes qui mourront sans avoir connu ce que vous considérez comme des vérités profitables. Vous les aurez ravies à leur connaissance. Si vous les jugez vraiment salutaires, avez-vous le droit de les leur dérober ?

— Cela n’est rien. Si ce n’est ceux-ci, d’autres les connaîtront. On ne travaille pas pour tels ou tels. Je me reproche de n’avoir pas pris plus tôt ce parti. Si tous ceux qui écrivent agissaient de la sorte, on verrait moins de livres inutiles. Dégagés du souci, même inconscient, de se faire valoir, ne produiraient plus que ceux qui le feraient véritablement par besoin de conscience et qui auraient quelque chose à dire.

J’invoque le secours de la comtesse :

— Oh ! fait-elle, cela nous est indifférent, à nous. Tout ce qu’il écrit, nous le lisons. Quant au profit matériel, vous savez bien qu’il a renoncé, sur toutes ses œuvres, à ses droits d’auteur.

— Non, non, croyez-moi, fait-il pour conclure, cela est mieux ainsi.

Il nous interroge sur notre promenade. La comtesse dit :

— J’ai montré à M. Bourdon une maison de paysans : je l’ai conduit chez Un tel.

Tolstoï s’informe de la santé de Un tel, de sa famille, de ses affaires. Encore troublé de ce que je viens de voir, j’exprime la misère de ces pauvres gens, l’infinie tristesse de leur vie sans espérance, et la dureté de leur existence pareille à celle des bêtes, la désolation de leurs âmes ignorantes et closes, la peine de leurs corps, jusqu’à l’horreur de la vermine dont ils se laissent ronger ; je termine :

— C’est affreux de se dire que des êtres humains, si vieux qu’ils vivent, ignoreront toujours la bonne douceur du repos dans un lit !

Il est probable que j’ai mis à mon couplet quelque véhémence, car tout le monde, d’un mouvement unanime, rit de ma pitié indignée. Tolstoï se renverse sur sa chaise, et, les mains au ventre, s’amuse énormément.

— Vous riez aussi, maître ?

— Mais oui, je ris. Quoi de si affreux dans le sort de ces braves gens ? Ils ont des joies, n’en doutez pas, et ils aiment la vie. La simplicité des mœurs est un bien très désirable. Regrettons au contraire que tous les hommes n’aient pas la vertu de s’y résoudre. Ceux-là vivent de peut ? C’est aussi qu’ils se contentent de peu. Je vous accorde la vermine. Mais ils n’ont pas de matelas ? Est-ce donc un indispensable confort, un matelas ? Moi je ne puis pas dormir dans un lit moelleux. Jadis, quand nous voyagions un peu, si j’étais invité chez des amis qui n’étaient pas au courant de mes goûts et avec qui je ne me sentais pas tout à fait libre, j’étais souvent très malheureux. On me donnait un « bon lit » ; mais après m’être tourné et retourné dans ce « bon lit » pendant une heure sans avoir pu fermer l’œil, je prenais un parti héroïque : je quittais le « bon lit », et, étendu par terre, sur le tapis, je dormais à poings fermés.

— Eux n’ont même pas de tapis : c’est la planche, et tous les jours, toute leur vie !

— Affaire d’habitude. On n’est pas mal du tout sur une planche.

— Oh ! j’en ai goûté : j’ai fait mon service militaire…

— Mais dites-vous bien que, s’ils y tenaient, ils auraient des lits. Les croyez-vous pauvres au point de ne pouvoir s’acheter ou se fabriquer des matelas ? S’ils s’en passent, c’est qu’ils le préfèrent.

— Certes, opine la comtesse, ils auraient tous des lits, s’ils le voulaient. Tenez, j’avais ici à mon service une très gentille femme de chambre, et qui me faisait de la couture. Elle était très propre, même élégante. Elle avait sa chambre, elle avait un lit. Elle s’est amourachée d’un gars de la campagne et l’a épousé. Eh ! bien, ils ont un lit, mais ils ne sont pas, pour cela, plus riches que d’autres.

— À merveille, comtesse. Votre exemple prouve que votre femme de chambre, parce qu’elle vous a approchés, a sans doute commencé de briser le cercle de servitude et qu’elle va connaître la douceur de vivre ; les autres continuent de vivre comme des bêtes : voilà tout ce que je voulais dire.

— Êtes-vous sûr, fait Tolstoï, que ceux-là soient meilleurs que ceux-ci ?

Maître, votre bonté est impassible et dure. Vous voulez le bien de nos âmes. Mais tout de même, est-ce que nos corps, cette triste machine manquée par un inventeur novice, qui nous donne tant de maux et à qui nous devons aussi quelques joies, ne compte pas un peu dans l’ordre du monde ?

Dans ce moment tragique de l’histoire de l’impérialisme russe, c’est le sujet de la guerre qui occupe nos pensées. Nous y revenons invinciblement. Ne demandez point à Tolstoï une critique des opérations miliaires, non plus que des pronostics de salle de rédaction sur le destin des armées en présence. Dans la lutte actuelle, il aperçoit seulement l’idée même du conflit, et il considère le sort des peuples. Il dit :

— Pourquoi veut-on que les Japonais soient un peuple inférieur ? Je les vois à peu près dans la condition où étaient les Russes sous Catherine II. Ils sortent de la barbarie et s’émancipent du servage. Ils suivent leur courbe et prennent conscience d’eux-mêmes. Quoi de plus légitime ? Et de quel droit l’Occident y mettrait-il obstacle ? Sous quel prétexte avouable en prendrait-il ombrage ?… Mais ce n’est pas là-dessus que l’on ose les incriminer ; on les attaque de biais, on relève leurs faiblesses ; ainsi on observe qu’ils se font ducs, marquis, barons, et à cause de cela nous plaisantons sur eux. La belle justice ! Est-ce qu’il y avait des nobles chez nous avant Pierre le Grand ? À qui la noblesse russe doit-elle l’existence, sinon à cet empereur ? Je suis comte, moi. Pourquoi suis-je comte ? Pourquoi le premier de ma lignée fut-il comte ? Et pourquoi M. Ito serait-il pas aussi bien marquis ?

— Soit. Le Japonais est perfectible, et son effort vers le progrès est respectable. Mais il est jaune. Peut-on nier que la race jaune retarde sur la blanche ? Dès lors, dans le conflit présent, la sympathie du blanc ne doit-elle pas aller au blanc d’abord ?

— Je ne suis pas sûr de cela du tout.

— Où sont les progrès de la race jaune ? Voyez la Chine : quels mouvements apparents de son évolution depuis des milliers d’années ?

— Nous connaissons mal le monde asiatique. Qui l’a étudié, l’a pénétré, en a scruté la conscience ? Je vois que les Chinois, les Indous ne sont pas des peuples guerriers, qu’ils méprisent la guerre et ceux qui la font, que leur Bouddha stipule comme règle essentielle l’interdiction de donner la mort, fût-ce à un insecte : c’est déjà quelque chose, une supériorité vraie sur nous. Je vois qu’ils ne tuent pas. Je vois, d’après les récits des voyageurs, qu’ils sont sûrs en affaires, qu’ils respectent leur parole, qu’ils ne mentent pas. Voilà encore qui n’est pas commun en Europe.

— Voyez pourtant leur diplomatie : cauteleuse, astucieuse, perfide.

— Oui, oui. Et puis aussi ils pratiquent les tortures. C’est bizarre. Comment expliquer cela ? Mais leurs philosophes ont formulé des pensées éternelles : songez à Confucius, au Bouddha. Connaissez-vous, dans l’histoire de l’humanité, des penseurs, des moralistes, des apôtres qui soient plus généreux, plus nobles que ceux-là ? C’étaient des jaunes.

« Et si les Japonais sont cruels, ne le sommes-nous pas aussi ? A-t-on fait le compte des atrocités inscrites au passif du monde prétendu civilisé ? Une dame de nos amies nous a raconté le fait que voici. Il s’est passé en Mandchourie. C’était pendant la construction du transsibérien. Un jour on découvre je ne sais quel attentat contre les travaux de la ligne. Les coupables sont inconnus. Ils n’ont pas laissé de traces. On fait une enquête qui n’aboutit pas. Mais comme il n’est pas tolérable qu’un forfait soit impuni, et qu’il faut bien châtier quelqu’un, on prend au petit bonheur quarante Chinois des environs. On leur donne des pelles, des pioches. On les oblige à creuser une grande fosse. Quand la fosse est achevée, on les met en ligne le long de ses bords. Puis, à un signal, une troupe de Cosaques, se précipitant sur eux à coups de pieds, de poing, de crosse, de sabre ou de fouet, les y font choir, et, morts ou blessés, on les recouvre de terre, on comble la fosse, on nivelle le sol. Là, peut-être, poussent maintenant des carottes dont se nourrissent nos armées. Voilà notre civilisation ! »

J’ai fait un geste d’horreur.

— La chose est authentique, affirme la comtesse. Notre amie la tenait directement d’un ingénieur, M. X…, qui était employé à la construction de la ligne, et qui est un homme véridique. Il en a été témoin.

— Alors, continue Tolstoï, comment voulez-vous que je décide a priori si la civilisation gagnera davantage au triomphe de la Russie ou du Japon ? Où est-elle la civilisation ? Chez les jaunes, chez les blancs ? Où sont ses actes, où sont ses résultats en Europe ? Est-ce que le monde avance, est-ce qu’il recule ? N’y a-t-il pas des heures où l’on peut se poser cette angoissante question ? L’Angleterre, quand elle ravage le Transvaal, ne peut-on pas dire qu’elle est en état de régression ?

— Qu’a-t-elle fait de pire que les peuples en appétit de colonisation ?

— Rien de pire, sans doute. La France, l’Allemagne, la Russie, l’Italie, toutes, je vous l’accorde, toutes les nations agissant de même. Mais où trouvez-vous, dans l’œuvre colonisatrice de l’Europe, une pensée de vraie civilisation ? C’est là pourtant qu’il faudrait la chercher. Les inventions modernes ne prouvent rien pour le développement de la moralité humaine. Je ne suis pas du tout sensible aux chemins de fer, au télégraphe, au téléphone, à toutes ces conquêtes par lesquelles l’homme pense démontrer le progrès, et qui n’attestent chez lui qu’une jouissance plus raffinée. Nous nous émerveillons des Pyramides, et nous nous demandons : « Pour quel but ces prodigieux amoncellements de pierres ? » Toutes ces inventions de la civilisation sont nos Pyramides ; peut-être, dans des milliers d’années, un peuple viendra qui, retrouvant leurs vestiges, dira : « Quels étaient donc ces gens singuliers qui s’imaginaient que d’aller rapidement d’un point à un autre est une fonction essentielle de la vie ? » Ce peuple aura raison. Je n’ai jamais compris l’utilité des voyages ; les voyages ne servent qu’à faire perdre aux hommes leur temps ; ils sont une entrave au travail. Ne trouvez-vous pas ?[1]

Je fis en souriant :

— Maître, je viens de Paris. Ce n’est pas à moi qu’il faut demander d’être de voire avis aujourd’hui.

Tolstoï sourit à son tour :

— Soit. Mais le voyage que vous avez entrepris est pour vous la condition d’études nouvelles. Il est donc une forme de travail. Mais ce qu’on appelle les voyages d’agrément[2] ?

Voyageur passionné, j’entrepris la défense des voyages. J’avançai que le chemin de fer est peut-être le plus sûr véhicule des sympathies entre les hommes, et qu’en échangeant des sympathies ils propagent des idées ; qu’il permet aux peuples de se pénétrer mutuellement, de se comparer, de se juger, qu’il contribue ainsi à élargir leur conception de l’humanité, et qu’en multipliant les échanges économiques, il débarbouille leurs cervelles de l’excessif particularisme des concepts purement nationaux. La pensée universelle n’a-t-elle pas tout à gagner à la diffusion rapide de l’idée ? Le penseur, à son insu, n’est-il pas tout autant l’inconscient continuateur de ceux qui l’ont précédé, que la fleur rare du champ d’idées dont il se nourrit ?

— Pas du tout, fait vivement Tolstoï. Le penseur est la plante qui pousse sur les rochers sauvages. Il se nourrit de soi-même, et il est le produit de sa propre substance. Épictète, Socrate, Platon n’allaient pas en chemin de fer. Spinoza vivait dans son trou, Descartes dans son poêle. Kant était un solitaire. La pensée est le chef-d’œuvre du travail. Et le travail n’est possible et fécond que dans le silence et la retraite.

Le travail, toujours Léon Tolstoï a sur les lèvres ce mot de travail. Le travail est la joie de sa vie et la hantise de ses heures. Il a dit un jour à quelqu’un ce mot prodigieux qui est à la fois un cri d’orgueil et un aveu d’humilité : « J’ai du travail pour trois cents ans ! » Il en aurait pour l’éternité, puisqu’il a entrepris l’œuvre de perfection humaine, et que les hommes ne veulent point être parfaits.

Le domestique venait de poser devant Léon Nicolaiévich un mets singulier, qui ressemblait à un hachis de légumes jaunes. Je posai cette question :

— Est-il vrai que vous ayez offert, pour les blessés et les malades de la guerre, mille caisses de vos livres ? Des officiers du ministère me l’ont affirmé à Pétersbourg.

Tout le monde se mit à rire. Tolsloï est gai ; il aime rire, et il rit largement. Pourquoi ne rirait-il pas ? Sa vie est comblée. Il a connu le bonheur domestique. La fonction de son génie était de penser, de produire, de faire le bien. Il a pensé, il a produit, et il fait le bien tous les jours. Son âme s’épanouit dans la sérénité et la quiétude. Si jamais destinée fut remplie avec largesse, c’est la sienne. Il a dévoué tout l’effort de son être à des œuvres belles, et ces œuvres sont accomplies. S’il n’a point vu fleurir sur la terre la paix et la fraternité, sans doute il ne l’espérait pas. Il sait que les hommes sont pétris de vices et de méchanceté, et qu’il faut plus de temps pour arracher de son champ les racines pernicieuses que pour couvrir la terre de chiendents et d’orties. Il voit, après des milliers d’années, l’aboutissement précaire de la prédication d’un Confucius ou d’un Jésus. Mais il sait aussi que, si le Bien est lent à triompher, son triomphe du moins est assuré dans les temps à venir, et, dans le fond de sa juste conscience, il peut convenir sans orgueil que sa parole fut bienfaisante et retentissante. Dès lors pourquoi ne serait-il point gai ? L’homme triste est celui qui n’agit pas.

Et, quoi que l’on veuille, son puissant génie est-il autre chose que le génie d’un homme ? Tolstoï est un homme. « On ne s’imagine d’ordinaire Platon et Aristote qu’avec de grandes robes, disait Pascal, et comme des personnages toujours graves et sérieux. C’étaient d’honnêtes gens, qui riaient comme les autres avec leurs amis : et quand ils ont fait leurs lois et leurs traités de politique, ç’a été en se jouant et pour se divertir. » Ce n’est pas pour se divertir que Tolstoï est un philosophe, un moraliste, un apôtre. C’est pour une tâche merveilleuse et dans une passion de générosité si splendide que son cœur douloureux gémit de toute la souffrance humaine, comme s’il l’enfermait toute en lui seul. Mais une fois accompli le devoir du jour, Tolstoï redevient un homme débonnaire et d’humeur volontiers joyeuse.

Cette fois, à cette question qui sans doute lui parut extrêmement saugrenue, il riait franchement, sa belle tête renversée en

  1. J’ai souvent dit que le malheur des hommes vient de ne savoir pas se tenir en repos dans une chambre. (Pascal, Pensées, 1re partie, art. vii.)
  2. « La curiosité n’est que vanité. Le plus souvent, on ne veut savoir que pour en parler. On ne voyagerait pas sur la mer, pour ne jamais en rien dire, et pour le seul plaisir de voir, sans espérance de s’en entretenir jamais avec personne. » (Pascal, Pensées, 1re partie art. v.)