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En écoutant Tolstoï
entretiens sur la guerre et quelques autres sujets
Charpentier et Fasquelle (p. 73-96).
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IV


La comtesse m’a proposé de faire dans la journée une promenade en traîneau. À quatre heures, elle arrive dans la salle à manger, en toque de fourrure et voilette blanche :

— Vous êtes prêt ? Allons !

Tolstoï vient d’entrer, et il est assis au bout de la grande table, les deux coudes sur la nappe, la tête inclinée, devant une tasse de café au lait.

— Peut-être veux-tu retenir M. Bourdon ?

— Je suis un peu las. J’ai beaucoup travaillé. Je préfère sortir seul. Nous causerons ce soir.

À la porte, deux jolis chevaux blancs, souples et nerveux, narines au vent, attelés en flèche, reniflent l’air glacé, et nous partons à travers la neige. Derrière nous, un second traîneau emmène, avec la jeune femme du comte André, Mlle Alexandrine, que j’ai entrevue au déjeuner, silencieuse et farouche. C’est Mlle Alexandrine qui conduit. À un détour du chemin, je regarde en arrière, et je l’aperçois, enserrée dans son manteau gris croisé sur la poitrine, avec un col droit d’astrakan gris et une toque pareille. Elle a les yeux ardents, le teint coloré par la bise, la bouche entr’ouverte, comme pour aspirer davantage l’air rude, et, débordant sa toque, les flammes fauves de ses cheveux, au vent de la course, fouettent follement ses joues et ses oreilles. Elle se tient droite, le buste large, les coudes au corps, les deux mains, hautes et solides, serrant fortement les rênes, emportée dans une ivresse d’espace. Sur la lisière sombre de la forêt, avec sa grise et souple silhouette au-dessus de la mer de neige, avec ses cheveux fous et son visage intrépide, frémissante de force avide et de beauté sauvage, messagère d’Odin chevauchant les nues, elle glisse dans un vol d’épopée, pareille à une figure de légende.

Je ne puis me tenir de dire à la comtesse :

— Retournez-vous, Madame. Voyez cette Walkyrie. Qui donc est-elle ?

La comtesse part d’un grand éclat de rire :

— Comment ! Vous ne savez pas ? Mais c’est Alexandrine, c’est Sacha, notre fille cadette ! Elle a dix-neuf ans. Elle est de l’année de la Sonate à Kreutzer. Vous la voyez, elle se plaît à tous les exercices physiques, à tous les jeux violents, elle aime le froid, la neige, les rudes hivers, dédaigneuse des recherches de toilette, des mille petites coquetteries des femmes. C’est un tempérament ardent, un cœur viril. Avec cela, une fierté et une noblesse d’âme indomptables. Ah ! elle est bien la fille de son père ! Il faisait autrefois, pour nos paysans, un cours où il leur enseignait les premiers rudiments de la connaissance. Depuis qu’il a dû y renoncer, c’est Sacha qui le remplace. Tous les matins, elle réunit en classe les enfants du village. Elle n’y met point d’ostentation ; à peine nous en parle-t-elle. Ce qu’elle considère comme son devoir, elle l’accomplit avec une science silencieuse et une passion discrète. Elle est la bonne fée de tous ces petits enfants. Oui, oui, c’est une jolie nature, notre Sacha. Du reste toutes nos filles sont charmantes ; pourquoi ces diables de fils ne leur ressemblent-ils pas ? Je dis toujours à mon mari : « Je t’ai fait des filles qui sont des perfections, et tu n’as seulement pas été capable de m’élever des fils pareils ! »

La comtesse lâchait toutes ces choses avec une grâce enjouée, et il était évident qu’elle pensait de ses fils beaucoup moins de mal qu’elle ne s’efforçait d’en dire.

Tout d’un coup, notre cheval de flèche prend peur, se cabre, recule, fait mille gambades et mille tours, entraîne son camarade, et le traîneau pirouette, et nous sommes menacés de choir dans les fossés du chemin. J’admire le sang-froid de Mme Tolstoï. Il lui suffirait d’écarter le tablier du traîneau bas, de poser le pied à terre, pour être à l’abri de tout événement désagréable. Elle n’essaye pas un mouvement, et, d’une voix tranquille et nette, en mots brefs elle indique posément au cocher ce qu’il doit faire. Enfin la bête maîtrisée se calme, nous repartons, et la conversation reprend comme si rien ne l’avait interrompue. Pendant ce temps, j’évoquais, en pareille occurrence, les petits cris apeurés de beaucoup de femmes que nous connaissons tous.

Il n’est pas aisé d’exprimer les mille aspects de la causerie si vivante, variée, familière et pittoresque de la comtesse Tolstoï. Elle parle par petites phrases courtes, lance une boutade, rit, change de sujet, toujours sérieuse avec une allure légère, femme de tête et d’esprit tout ensemble. De qui parlerions-nous, sinon de son glorieux mari ?

— Oh ! vous savez, nous faisons très bon ménage tous les deux, mais il a ses idées. Par exemple, il ne veut pas de tapis ; il dit que les tapis sont des nids à poussière, et que condamne l’hygiène ; tout de même, je lui en avais acheté un à mettre sous ses pieds quand il travaille : il a fallu l’enlever. Et dans toute la maison nous avons des parquets cirés. Cela ne vous dit rien ? C’est toute une complication, un parquet ciré. En Russie, les domestiques ne cirent pas ; à la ville on fait venir des spécialistes frotteurs ; je ne puis pas cependant en avoir un à demeure à Iasnaïa Poliana ! mais j’ai fini par trouver un valet de chambre qui, par grâce, veut bien consentir à frotter.

« Il n’admet pas non plus que l’on change quoi que ce soit à l’arrangement de la maison. J’avais fait venir une table d’acajou, d’ailleurs très simple, pour remplacer celle de la salle à manger, qui est un peu antique. Il m’a dit : « À quoi bon ? Ta table est inutile ; la nôtre est encore très solide. » Et j’ai dû renvoyer la table d’acajou…

Il y a des femmes artificieuses qui trichent sur leur âge. La comtesse Tolstoï, qui pourrait là-dessus défier tous les docteurs en sagacité, n’a pas de ces ruses fragiles. Elle aime parler de son âge, de ce qu’elle appelle, sans conviction, sa « vieillesse », évoquer la longue chaîne des jours passés. Sur un mot d’elle, je fais en souriant :

— Comtesse, vous parlez trop souvent de votre âge pour qu’on y croie. Permettez que je vous le dise, c’est de la coquetterie.

Alors elle rit :

— Eh bien, oui, j’y mets de la coquetterie. Je suis très fière de ma santé. C’est mon orgueil et ma faiblesse. Vous savez que je monte souvent encore à cheval avec mon mari !

Elle me dit son grand bonheur que tous deux aient pu mener leur commune vie sans maladie sérieuse. Ils étaient des forts, et ce souci permanent d’une santé à soutenir leur fut épargné. Pourtant, il y a deux ans et demi, le comte fut atteint rudement. Le monde s’en souvient, car il en fut tout entier ému ; dans toutes les capitales, les peuples de toutes les langues attendaient les télégrammes de Crimée, où se débattait l’auguste malade, avec une anxiété quasi nationale. La comtesse se rappelle ces sombres jours. Que de nuits elle a passées au chevet de souffrance, que d’heures troubles et affreuses, que d’épouvantes elle a connues ! Il y avait des minutes où elle entendait, comme à coups de marteau, le furieux cœur de l’agonisant se précipiter contre les parois de sa poitrine et la soulever jusqu’à la rompre, et, d’autres fois, ce cœur douloureux était si faible, si faible, que son oreille terrifiée n’en percevait plus la fragile pulsation. Les médecins l’avaient avertie que la mort guettait et pouvait, à tous les instants du jour, sans symptôme préalable, le saisir. Dans ces secondés angoissées où elle se penchait sur une poitrine muette, savait-elle si la vie ne l’avait pas déjà désertée ?… Lui, dans les intervalles de la souffrance, demeurait silencieux. Sa grande âme stoïque était sans colère et sans faiblesse. Il était calme et grave. Sentait-il venue l’heure de son destin ? Souffrait-il ? Espérait-il encore ? Il se taisait. Et son œil aigu attestait la sérénité de sa pensée.

J’ai devant moi, tandis que j’écris, une photographie lugubre, qui montre le malade, dans ces affreux jours, étendu sur son lit, ses puissantes mains jointes sur le drap. Je ne puis la contempler sans un saisissement. On n’y aperçoit d’abord que l’énorme front dénudé et bossue, et des yeux brillants, profonds, terribles, où la vie, à l’heure de sa fin, semble s’être concentrée dans une résistance désespérée, et qui sont comme projetés hors de l’image. Les joues sont creuses, le visage est ravagé, toute la face douloureuse est crispée par le mal, et couchée dans la majesté d’une auguste résignation. À quoi songeait ce grand vaincu, alors qu’un ami bouleversé dirigeait vers lui l’objectif de son appareil ? Ne lui disait-il pas, au-dedans de lui, dans le silence de la soumission qu’il faisait au destin : « Ami, recueille soigneusement les traits de ton ami. Recueille-les pour sa femme, pour les siens, pour tous ceux qui l’ont un peu aimé et qu’il a tant aimés. Mais hâte-toi. Profite de cet instant où quelque chose de ma pensée s’inscrit encore dans mes yeux que des voiles obscurciront bientôt. Car ton ami va mourir. »

Il vécut, pour le bonheur des siens, pour le soulagement de l’univers. Il se rétablit lentement, mais ses forces, reconquises fibre à fibre, le furent du moins tout entières. Il reprit ses chères habitudes, c’est-à-dire qu’il reprit celle du travail.

— Il n’y a rien de changé dans notre vie, fait la comtesse, hormis un point. Autrefois, nous ne passions ici que l’été, dans les fleurs et la verdure, et nous habitions l’hiver à Moscou, où nous avons une maison. Maintenant, sur l’ordre des médecins, qui craignent pour mon mari l’air vicié des villes, nous vivons toute l’année à Iasnaïa Poliana.

— La vie doit vous y paraître assez monotone ?

— Mais non. D’abord, nous avons toujours avec nous quelqu’un de nos enfants. Pensez un peu à ce que notre famille représente de têtes : treize enfants, la plupart mariés, et des petits-enfants, c’est tout un bataillon. L’année dernière, pour les soixante-quinze ans de mon mari, j’avais projeté de les réunir tous ici, les fils, les filles, les enfants, toute la tribu. Ce n’était pas commode, car ils sont très dispersés. Enfin, j’y étais arrivée. Savez-vous combien nous étions à table ?… Vingt-sept !… Et puis, je me crée des occupations : je ne supporte pas de rester inactive. Ainsi, j’ai traduit un livre de mon mari, que vous connaissez sans doute, la Vie. Je m’amuse aussi à écrire un peu. Des romans, de petites poésies. Mon mari me pousse à publier quelque chose. Ah ! non, par exemple ! Je lui dis : « Quand on est ta femme, on ne se donne pas le ridicule d’éditer des livres. » Il y a pourtant un journal russe qui va publier des vers que j’ai faits. Cela m’amuse. Seulement, personne n’en saura rien ; ils resteront anonymes, et je ne vous dirai même pas le nom du journal.

« Pour l’instant, j’ai une nouvelle fantaisie. Je me suis mise à la peinture. C’est une irrésistible vocation qui m’est venue la semaine dernière. De ma vie, je n’avais touché un pinceau. J’ai fait venir une palette, des brosses, des couleurs, tout l’attirail nécessaire, et je me suis attaquée intrépidement à la copie d’un magnifique portrait de mon mari. Cela me plaît énormément. Je l’ai commencé il y a quatre jours. Je m’y passionne. Croiriez-vous que j’y ai travaillé cette nuit jusqu’à quatre heures du matin ?

— Alors vous teniez votre pinceau d’une main, et une bougie de l’autre ?

— Vous ne croyez pas si bien dire… Je vous montrerai mon chef-d’œuvre… Vous voyez que le temps passe tout de même assez agréablement à Iasnaïa Poliana ?

Ainsi la comtesse Tolstoï jetait au vent de la course des propos sans fin. Nous parlions intarissablement. Elle me citait les noms de quelques-un des visiteurs de Iasnaïa Poliana : l’américain Bryan, arrivé au milieu de la nuit, à 4 heures du matin ; Paul Déroulède, «  qui est si amusant et qui les a tant fait rire  ». Elle me contait cette jolie anecdote du tsar Paul, écrivant à peu près ceci au général en chef de l’armée de Crimée, alors que le jeune Léon Tolstoï, à Sébastopol, était enfermé dans le fameux et terrible 4e Bastion, d’héroïque mémoire : « Rappelez à vous ce jeune officier. Il ne faut pas permettre qu’il puisse arriver malheur à un homme qui a fait tant d’honneur à la Russie. »

Son âme agile et sérieuse se répandait avec une abondance charmante. Elle ne paraissait pas sentir le froid. Nous allions avec rapidité, d’un glissement doux, à travers la neige sans bornes. Suivions-nous des chemins tracés ? Je n’en sais rien. La mer blanche se développait devant nous, sans un vallonnement, sans une ride, sans un vestige de vie. Depuis combien de jours un pas humain avait-il foulé ces lieux désertés ? Et que resterait-il de nous après notre passage ? Deux sillons parallèles et la foulée des chevaux, que la petite neige de la nuit prochaine recouvrirait doucement. Tout autour de nous, le silence pesant, la paix immense de la nature glacée, les paysages immobiles de la mort. Le sabot nerveux de nos bêtes, en crevant la neige, faisait lever autour de nous un éclaboussement de jolies fleurs blanches, et qui nous fouettaient au visage comme des lanières tranchantes. L’air sans brise était léger et aigu, mais j’avais l’impression qu’il se fermait sur moi et m’enserrait, comme les subtiles murailles d’une invisible prison. Les vibrations de nos voix dépassaient à peine la barrière de nos lèvres, et il fallait les forcer pour nous faire réciproquement entendre. Du traîneau qui nous suivait à quelques mètres, nul bruit ne parvenait à nos oreilles, et parfois nous nous retournions pour vérifier s’il ne nous avait point perdus.

Tantôt nous nous élancions à travers la neige nue, tantôt nous glissions le long de la forêt, qui est innombrable et morcelée, et se développe dans la plaine en taches sombres. L’érable et le platane enchevêtraient dans l’espace, comme des bras désespérés, leurs branches défeuillées. Le sapin, abaissant vers la terre ses débonnaires aiguilles, semblait le morne témoin de la nature engloutie. Une si vaste désolation emplissait mon cœur d’une mélancolie âcre et forte, et, sous les lames de froid, je me sentais gonflé d’une merveilleuse jouissance.

Me montrant tous ces morceaux de forêt, qui fournissent leur maigre chère aux tristes vivants de ces lieux, Madame Tolstoï contait les féroces convoitises qui s’acharnent autour de ces rameaux porteurs de vie, les mille querelles de propriété qui surgissent entre les possesseurs, l’âpreté sournoise que chacun met à empiéter sur le voisin, les multiples procès où s’étale la cupidité paysanne. Et je songeai à nos paysans de France. L’âme terrienne est la même partout ; elle est indifférente aux retentissantes et vaines disputes des peuples, car elle ne distingue point entre les costumes et les langages, et elle est avide et insatiable. Terre auguste et barbare, terre qui nourris et qui flétris, tu portes en toi toute la vie et toute la mort. À qui se penche vers toi pour t’étreindre, tu ouvres généreusement ton rude flanc et tu te laisses féconder sans mesure, mais non sans ressentiment. Et tu sais prendre tes revanches ; pour prix de la vie que tu distribues, tu fais jaillir de tes entrailles, pêle-mêle, dans un emportement sauvage, les vertus et les crimes, toutes les beautés, toutes les purulences, toutes les abjections, toutes les puissances de haine qui s’entre-choquent dans la pauvre âme débile des tristes hommes ! Et les voici qui, à peine saoulés de ta moisson, se précipitent les uns contre les autres, avec des fureurs de forcénés et des raffinements d’astuce. Laboureur beauceron, morne moujik en peau de mouton, tu n’es qu’un homme, et, si ton langage est divers, ton âme est une et tes pensées sont pareilles ! Je me souviens de ce procès — jugé naguère en France, et rapporté par Émile Zola — d’un paysan condamné, à plusieurs reprises, pour avoir reculé dans le champ voisin la borne de son champ, et qui, obstiné dans sa rapacité, fut surpris, une nuit, tandis qu’avec une pelle il répandait sur son propre terrain quelques décimètres cubes de la terre arrachée à la propriété voisine. Comtesse Tolstoï, qui me parliez de vos moujiks, est-ce que ce paysan de France, cet âpre voleur de la terre, n’est pas aussi un peu de chez vous ?

Je dis :

— On doit empiéter sur votre domaine aussi bien que sur les autres ?

— Je crois bien ! On ne fait même que çà. Mais nous fermons les yeux et nous n’engageons jamais de procès.

De retour à Pétersbourg, un témoin sûr me conta, quelques jours après ma visite à Iasnaïa Poliana, un trait de la vie de Tolstoï. Je le rapporte ici, dans sa généreuse simplicité.

Il y a plusieurs années, la comtesse, excédée par une succession de méfaits commis dans ses bois, envoya, dans un moment d’humeur, une plainte formelle au zemskinatchalnik, ou commandant de la commune, en le priant d’ouvrir une enquête. Elle avait qualité pour formuler cette plainte, puisque, ainsi qu’on l’a fréquemment publié, Tolstoï, se dépouillant totalement, lui a fait remise de tous ses biens ; et elle négligea de l’en avertir pour ne point le distraire de ses travaux.

Le magistrat prescrivit l’enquête. Elle fut rapide et décisive. Peu de jours après, il découvrait et arrêtait les trois ou quatre coupables. Interrogés, ils commencèrent à sangloter.

— Oui, oui, dirent-ils enfin, c’est nous qui avons fait le mal. Oui, nous avons scié et emporté pour les vendre des arbres de la propriété de Léon Nicolaïévitch. Cela, c’est vrai. Mais nous en avions le droit.

— Comment ! fit le magistrat, vous aviez le droit de voler les arbres du comte Tolstoï ?

— Sans doute. Car, pendant que nous cassions les branches, Léon Nicolaïévitch est venu à passer. Nous avons cherché à nous sauver, mais il nous a rappelés : « Que faites-vous là ? » nous a-t-il dit. Nous nous sommes jetés à ses genoux : « Seigneur, pardonne-nous. Nous sommes des misérables qui volons le bien du meilleur homme de toute la terre. Mais nous sommes très malheureux. Il fait froid chez nous, et on y a faim. » Alors, il nous a relevés, et il a dit : « C’est bien, pauvres gens, faites comme si je ne vous avais pas vus. » Il est parti, et nous avons chargé les branches sur nos traîneaux.

En considération du comte Tolstoï, le zemskinatchalnik vint en personne à Iasnaïa Poliana et lui conta cette histoire. Léon Nicolaïévitch entra dans une grande tristesse et dit :

— Cela est vrai, Monsieur, toute cette histoire est réelle, et je vous supplie de ne point donner de suite à la plainte de ma femme que j’ai ignorée. Mettez en liberté ce malheureux, et qu’ils vivent du mieux qu’ils pourront. »

Et quand on me raconta cette aventure, je crus entendre un chapitre de l’évangile des apôtres.


Comme nous approchons du logis, la comtesse me propose de visiter une maison de paysans. Nous entrons dans une pauvre masure de bois, couverte de chaume, qu’emplit l’odeur chaude des graisses et des peaux. Elle a au plus quatre mètres carrés. Elle est tout entière occupée par le vaste poêle de faïence blanche, où flambent des bûches, par un métier à tisser, par la table des repas et deux bancs parallèles. Entre les bancs, la table, le poêle et le métier, on se faufile du mieux que l’on peut. Ils sont quatre à vivre dans cette isba : le père, la mère, le fils, la bru. Le fils est absent. Le père est un maigriot, avec une barbe rousse, un œil bleu, une houppelande de peau de mouton dont la laine est intérieure, et ses jambes sont serrées dans des lanières. La mère est une petite femme empressée et bavarde. La bru tisse, non pour un marchand, mais pour les besoins de la famille. C’est une grande et grosse fille brune, qui a de beaux yeux expressifs, le nez busqué, des traits forts, mais purs, et un casque lourd de cheveux noirs.

Tout ce monde s’empresse autour de la comtesse. Les vieux, tous les deux à la fois, parlent intarissablement. La jeune femme se tait. Elle est enceinte. Alors je regarde autour de moi. Où couche-t-on ici ? Il n’y a point de lit, ni de paillasse, ni rien où l’on puisse s’étendre. Je lève la tête. On couche contre le plafond. Suspendue à cinquante centimètres à peine des solives, j’aperçois un bâtis de bois, assez analogue à la planche à pain de nos casernes, mais plus vaste, et que j’avais pris d’abord, en effet, pour une resserre à pain. C’est là-haut que la famille, le soir, va dormir, sur la planche nue. Pour y parvenir, il faut se hisser sur une échelle, se courber en deux, s’allonger laborieusement. Ou bien, par les nuits de grand froid, on s’étend à même au faîte du poêle cimenté. Je dis à la comtesse :

— Mais où cette femme est-elle allée faire son enfant ?

La comtesse fait un grand geste muet, qui évoque des combinaisons vagues…

Elle cause avec eux familièrement. Nous nous sommes assis sur un des bancs de bois. Ils racontent leurs petites affaires. La maman baise les mains de la comtesse, mais gentiment, sans servilité. C’est une coutume russe. On embrasse beaucoup en Russie. Du moins on embrasse les mains. Dans un salon, ou à table, vous voyez soudain un jeune homme se jeter, avec une avidité goulue et en levant au plafond des prunelles blanches, sur le poignet d’une femme qui en même temps le baise au front. N’en concluez rien. C’est une façon de dire : « Comment allez-vous ? » ou : « Vous vous coiffez très bien. » Donc l’affectueuse maman tenait dans sa main la main de la comtesse Tolstoï et la baisait. Et cela signifiait non pas qu’elle lui faisait hommage de servilité, mais qu’elle était heureuse de la voir. Au moment où nous partons, elle la regarde bien en face et lui jette avec un bon sourire tendre une phrase qui fait éclater la comtesse. Toujours riant, elle me dit :

— Savez-vous ce qu’elle vient de me dire ? Ceci : « Tu n’es pas encore trop mal, mais tu as tout de même vieilli depuis l’année dernière. » Et c’est un compliment qu’elle a voulu me faire !


Nous rentrons.

— Voulez-vous voir ma peinture ?

Je suis la comtesse dans sa chambre, et je me trouve, avec une surprise enchantée, devant la copie presque achevée d’un grand et très beau portrait du comte. Cette copie est étonnante d’exactitude, de solidité, de vigueur ; la vie y circule, les yeux de Tolstoï y brillent comme des soleils. Comment est-il possible que le peintre de cette toile n’ait jamais pris de leçons, n’ait jamais, avant ceci, peint autre chose qu’un petit essai qu’elle me fait voir ? La comtesse André sourit de mes exclamations admiratives, d’un air qui veut dire : « On voit bien que vous ne connaissez pas ma belle-mère ! »

Mme Tolstoï me montre ensuite des photographies. Près de la cheminée, un magnifique portrait de Léon Nicolaiévitch, beau comme la vie, expressif et profond, et qui n’est pas dans le commerce. Puis, au-dessus d’une petite table de travail, celui d’un enfant qui est l’image saisissante du maître : le même gabarit de tête, dirait quelque anthropomètre, son même front, son même nez, et ses lèvres épaisses, et surtout ses yeux, la lumière flamboyante de ses yeux extraordinaires. C’est le portrait du dernier né de la famille, qu’ils ont perdu à onze ans, il y a sept années. Il est partout : là, au-dessus de la table où s’assied sa mère, puis sur cette table même, puis sur la cheminée.

— Quel enfant c’était ! me dit la maman soudain douloureuse. Tout son père, les traits mêmes de son père quand il était jeune, tels qu’ils revivent dans mes souvenirs de petite fille. Lui-même disait : « Je n’ai pas d’enfant en qui je me ressemble davantage. » De son père, il n’avait pas seulement l’apparence physique, mais aussi quelque chose de sa pensée profonde. Si jeune, il nous disait parfois des choses dont nous restions stupides, et qui nous inquiétaient. Serait-ce donc vrai que la vie n’est point faite pour les enfants pareils à lui, et que leur crâne éclate sous la fermentation du cerveau trop plein ? Nous l’adorions. Quand il est mort, j’ai pensé que j’allais le suivre à mon tour ; j’ai été prise d’une terrible fièvre cérébrale et j’ai failli devenir folle. Enfin je me suis rétablie. Et la vie passe. La vie est plus forte que nos désespoirs, plus égoïste que ne sont nos douleurs. Mais il n’y a pas de jour que je ne prenne entre mes mains son portrait et que je n’interroge son image. Je revis en pensée les jours heureux qu’il nous a donnés. Pauvre chéri !…