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En écoutant Tolstoï
entretiens sur la guerre et quelques autres sujets
Charpentier et Fasquelle (p. 157-183).


VII


La soirée s’avançait. À travers la vaste pièce, perdus dans le silence noir que nous sentions palpiter autour de nous, à l’infini, parmi l’innombrable campagne glacée, la vivante causerie du maître vénéré se prolongeait sans hâte et sans lassitude. Je voudrais pouvoir me rappeler toutes les choses profondes qu’il m’a dites, et la manière dont il les disait, et les gestes qu’il faisait, et les fulgurations de ses yeux, quand il les disait. J’évoque à cette heure la rude sérénité de son jugement, qui ignore l’angoisse de douter, d’hésiter, qui méprise la faiblesse de transiger ; la variété de ses propos, l’abondance de son information, la beauté morale dont se drapent naturellement ses pensées. Molle ou ardente, caressante ou âpre, sa voix montait gravement dans ce silence ou s’élargissait dans une sorte de bouillonnement intérieur ; parfois, de l’autre extrémité de la salle, la comtesse, le front penché sur une broderie, envoyait vers nous un mot rapide, toujours sage et souvent pittoresque ; et ces petites interruptions achevaient de fixer en moi l’image de Tolstoï, homme de famille et de foyer, le père et le patriarche, — père en cette maison de Iasnaïa Poliana, et patriarche de cette humanité dont chaque vibration décuplée retentit sur son cœur sonore.

Et je songeais à toute cette neige, à tout ce froid, à ces arbres nus, à ces plaines désertes, à l’immensité morne et glacée qui nous entourait, et qui développe sans fin dans la nuit sa misère blanche, à travers toute la Russie et la Sibérie pitoyable et l’homicide Mandchourie, jusqu’au bout de la terre, jusqu’à d’autres glaces qui sont les glaces de la mer et vont rejoindre le pôle… et, parmi cette immensité douloureuse, pareille ce soir, ainsi que je l’imaginais, à un blanc cimetière, à un cimetière qui serait toute la terre, voici, solitaire, une lampe qui veille, une lueur qui frissonne dans le néant de la vie : la lueur merveilleuse que font, dans la détresse des hommes, un cerveau en méditation et un cœur qui palpite. Et j’étais, à cette heure, l’indigne que baignaient les rayons de cette lampe auguste !

Sur quoi réfléchissait Léon Nicolaiévitch ? Il se taisait. Et moi, songeant à ces choses, je respectais le recueillement de son âme.

Un pas soudain gravit l’escalier de bois. Le docteur parut ; et il sembla qu’avec lui un peu de froid entrait dans la maison. Il venait de Toula. Il avait profité de son voyage pour rapporter le courrier : un gros paquet de livres, de revues, de journaux, de lettres. Léon Nicolaïévitch ouvre un télégramme : c’est un journal russe qui lui demande son opinion sur la guerre.

— Me voyez-vous, fait-il, écrivant dans un journal russe, sous le guet de la censure, ce que je pense de la guerre ?

Il inspecte les adresses. Il saisit une grande enveloppe dont il reconnaît aussitôt la provenance :

— Ah ! dit-il, voilà justement une lettre de Veregin, le chef des Doukhobors !

Il là lit, et, tout en lisant :

— C’est bien ce que je vous disais. Tout va très bien là-bas. Veregin, qui est un homme admirable, a remis toutes choses en ordre, et la paix est revenue entre les Doukhobors et les Canadiens.

Comme Tolstoï a posé la lettre de Veregin, je lui demande :

— Les Doukhobors vous paraissent-ils réaliser intégralement les principes de vie individuelle et de vie sociale qui sont les vôtres ? Je veux dire : Sont-ils, selon vous, parvenus au perfectionnement intégral ?

Tolstoï me regarde droit dans les yeux, réfléchit un moment, puis, avec gravité, il prononce :

— Je le crois vraiment. Ils sont bons chrétiens. Ils ne tuent, ni ne volent, ni ne mentent, ni ne s’enivrent, Ils mènent une vie exempte de dérèglement. Ils sont simples. Ils ignorent l’envie, la colère, l’ambition. Ils proscrivent la jouissance et détestent la violence. Ils pratiquent le bien. Ils sont en permanent effort sur eux-mêmes pour paralyser la poussée des vices ataviques et réaliser la vertu. Que souhaiter davantage ? Oui, en vérité, je crois bien qu’ils sont l’image accomplie d’une humanité libérée.

— Permettez-moi, dis-je, de vous soumettre l’envers de la même question. Si les Doukhobors sont ce que vous pensez, quel serait, en revanche, selon vous, celui de tous les peuples organisés qui, au moment où nous sommes, paraît le plus éloigné de la perfection où ceux-là se sont élevés ?

Tolstoï cherche, hésite, puis :

— Je ne sais, fait-il. Non, je ne sais pas. Je n’ai pas réfléchi sur cette question.

— Ne pourrait-on pas dire que les Américains sont ce peuple-là ?

— Pourquoi ?

— Voilà un peuple terriblement réaliste, jouisseur, systématiquement hostile à l’idéal. L’ambition de son cœur, la passion de sa vie, c’est l’argent, ce sont les jouissances que donnent, je ne dis pas même l’emploi de l’argent, mais la conquête et la possession de l’argent. Ils ignorent les arts, ils méprisent la beauté désintéressée. Par surcroît, les voici impérialistes. Ils pouvaient, sans péril pour leur existence nationale, rester des pacifiques ; il leur a fallu une flotte, une armée ; ils se sont mis en quête de l’Espagne, pour la combattre, et ils commencent à défier l’Europe. N’est-ce pas, dans le monde, un grand objet de scandale, que la révélation des appétits conquérants d’un peuple tout neuf, que n’entraîne nul atavisme guerrier, et n’est-ce pas, pour vous, un grand sujet d’amertume ?

— Je sais bien ce que l’on reproche habituellement aux Américains, et je sais qu’ils méritent en partie ces reproches. Il est très vrai que l’Américain d’affaires n’agit qu’en vue de l’argent, qu’il vit autour de ses milliards. Mais le peuple entier est-il vraiment pareil à celui-là, et peut-on lui faire porter la responsabilité des passions avides de la classe possédante ? Pour ma part, je connais des Américains qui « pensent très bien », qui sont purs, sages, exempts de ces déplorables vices. J’ai lu aussi des ouvrages d’auteurs américains, comme celui de Garrisson, qui sont excellents. L’année dernière, nous avons reçu ici la visite de M. Bryan, l’ancien candidat à la Présidence. C’est encore un homme « qui pense très bien », qui a des idées larges, un esprit généralisateur, un cœur généreux, et que sa doctrine monétaire, malheureusement pour son pays, a fait échouer… Non, on ne peut pas, en conscience, se prononcer d’une façon aussi catégorique sur l’âme américaine, que l’on connaît encore très mal.


Le docteur, qui est d’allures réservées et parle peu, s’était mis à table, avait rapidement dîné d’un peu de viande froide, et il venait de rejoindre la comtesse, sous la lampe, autour de la table ronde.

Je dis à Tolstoï :

— Le monde entier, maître, écoute avec admiration votre parole ardente. L’idéal de paix que vous propagez est d’une généreuse beauté. Mais…

Je m’étais arrêté ; et Tolstoï, souriant, formula ma pensée :

— Mais vous redoutez qu’il ne soit irréalisable ?

— Oui. De grands apôtres l’ont prêché, Confucius, le Bouddha, Jésus, Mahomet, et les Prophètes, et les Pères de l’Église. Tous les penseurs, Platon, Socrate, Kant, Spinoza, Pascal, cent autres, tous les poètes se sont efforcés à préparer la fin de la violence et l’avènement de la justice… Pour quel résultat ? Je vois les peuples en permanent appétit de batailles, et le cœur humain, si j’en juge par le mien, toujours chargé d’ignominie !…

— Il ne faut pas nier le progrès humain. J’ai foi dans l’humanité. Elle ne cessera pas de se développer selon la vérité, et se réalisera dans le bien.

— À travers combien de tourmentes, et dans quel lointain avenir ?

— Que fait le temps ? L’évolution humaine est un glissement insaisissable, à peine perceptible à notre entendement, mais continu et incessamment progressif. Tandis que nous vivons au jour le jour, attentifs aux phénomènes passagers, mais inconscients de la profonde loi des faits, l’humanité poursuit sa route, lentement, pesamment, sans répit, vers la lumière de la vérité. Notre impatience fait notre erreur. Nous jugeons les choses d’après nous-mêmes, d’après l’infime portion de durée que tient notre vie. Réfléchissons davantage aux milliers d’années qui nous ont précédés, aux milliers d’années qui nous succéderont. Quand on regarde de si haut, l’espoir est permis. Comment nier le progrès humain ? À ne considérer même que le petit espace d’histoire qui est pour nous tout le passé, quel adoucissement des mœurs, quelles conquêtes déjà sur la bestialité initiale ! L’homme a supprimé la torture, supprimé l’esclavage : n’est-ce rien ? Il s’affranchit un peu plus chaque jour. Déjà il est d’accord sur l’odieux de la violence. Bientôt il conviendra de son inutilité. Il a sur la bouche, s’il n’a pas dans le cœur, les mots de justice, de fraternité, de pardon. De proche en proche, le temps viendra de son épanouissement définitif.

— Le progrès est bien lent, et la forêt de vices à défricher infiniment profonde. Alors, tant de centaines de siècles auront passé, que L’univers peut-être aura achevé un cycle, et que la vertu enfin triomphante, à l’heure de régénérer l’humanité, la verra s’abîmer dans l’évolution des mondes ?…

— Ah ! peut-être !… Mais ne regardons pas à cela. Que notre idéal soit chimérique, cela n’est pas, mais peu importe ! Est-il noble, est-il pur ? Peut-il en sortir du bien et du vrai ? Est-il selon la loi morale ? Voilà ce qu’il faut se demander, et, si l’on se répond oui, il faut le prêcher sans lassitude, sans impatience… »

Ainsi parlait le glorieux maître. Sur l’incendie des batailles mandchoues, dans le tumulte des hommes furieux, dans l’entrechoquement des barbaries renaissantes, la sérénité de son âme obstinée au bien laissait tomber ces intrépides paroles de foi pacifique, que la flamme des combats volatilise, comme se volatilise la pluie des nuages au-dessus du cratère des volcans. Qu’importe que l’aveugle humanité traite de visionnaires ceux de qui l’illusion est de croire à la beauté de son destin ! De même que le feu des volcans s’épuise tandis que s’égouttent sans fin sur leurs sommets les nuages incessamment renouvelés, le jour viendra où, de l’intarissable source des âmes bienfaisantes, les ondes pacifiques se répandront sur l’humanité fraternelle. Et les visionnaires d’aujourd’hui sont les prophètes de demain.


Tolstoï s’était levé sur ces mots d’espérance et, emportant son courrier, il s’était retiré dans son cabinet de travail pour le lire à l’aise.

La comtesse fait alors :

— Il vous a dit des choses intéressantes, n’est-ce pas ?

Puis, tout aussitôt :

— Elles ne sont pas nouvelles pour nous. Il y réfléchit sans cesse, et il nous en parle souvent. Ou plutôt il en parle devant nous. Car lui, que vous voyez si enclin à causer, si prompt à discuter, il s’enferme, quand nous sommes seuls, dans ses méditations, et il faut que nous ayons une visite pour qu’il rompe son silence !

J’exprime à la comtesse, en termes brefs, la grande vénération que toute la France pensante a pour le génie de son mari, et j’évoque la fête triomphale que Paris lui ferait, s’il consentait à le visiter.

— Oh ! je m’en doute, fait-elle vivement. Et partout, du reste, je crois que l’accueil serait très beau. Mais il ne peut pas être question de cela. D’abord mon mari n’a jamais aimé se déplacer beaucoup, et il n’a que peu de goût à se mettre en évidence. Mais quand même il songerait maintenant à voyager, je ne le laisserais pas faire. Pensez aux fatigues, et surtout aux émotions que lui vaudrait un voyage à Paris ! La réception que je prévois serait périlleuse pour sa santé. Il se porte bien, mais à la condition de se ménager. Depuis sa maladie de Crimée, où l’état de son cœur nous a donné tant de tourments il est obligé de prendre quelques précautions. Convenez qu’une tournée du genre de celle-là ne serait pas son affaire.

— Mais vous, Madame ?

— Oh ! moi, je voudrais bien. Je n’ose pas. Si un malheur arrivait en mon absence, j’aurais le sentiment d’une responsabilité affreuse, et je ne me remettrais pas de ma peine. J’ai beau me dire que sa santé est restaurée, que rien de pareil n’est maintenant à craindre… que voulez-vous ? je suis femme… On ne raisonne pas avec ces impressions-là !…


Lorsque rentre le comte Tolstoï, il tient à la main deux ou trois revues et un roman d’un jeune écrivain français. Il tend à sa bru l’une des revues, en lui signalant un article qui l’intéressera, et, me montrant le livre français, il me nomme son auteur :

— J’ai reçu ce livre ce soir. « Avez-vous idée » de M. X… ?

— Certes, je le connais et je connais ses ouvrages.

— Il me les envoie, dit Tolstoï. J’en ai lu un ou deux. Il n’a pas grand talent, n’est-ce pas ? C’est soigné, consciencieux, laborieux, et c’est tout. Il n’a pas cette petite flamme, qui fait que l’on s’attache au livre et que l’on s’intéresse à un esprit.

Tout aussitôt, il ajoute :

— Où s’arrêtera-t-on dans la furie d’écrire ? On se plaint que les livres ne se vendent plus ; mais ce n’est pas exact ; seulement leur nombre augmente tous les jours, et le nombre des lecteurs reste à peu près le même ; d’où ce que l’on a appelé injustement la crise du livre. La quantité de ceux que je reçois est inimaginable ; on m’en envoie tous les jours de tous les pays ; comment songer dès lors à se tenir au courant de ce qui paraît ? J’y passerais toute ma vie et elle n’y suffirait pas ! Alors qu’arrive-t-il ? Il arrive qu’on ne lit plus. On ouvre un livre, on le feuillette, on en parcourt deux ou trois pages au hasard, on le referme, et c’est tout : on n’a plus vraiment le goût de lire les livres.

« Avez-vous éprouvé quelquefois cette sorte d’hypnotisme particulier qui se dégage du livre imprimé ? Un ouvrage vous parvient, vous l’ouvrez, et vous jetez les yeux sur la page offerte par le hasard. Vous lisez la phrase qui se présente à vous, puis une seconde. Ces phrases, distraites de l’ensemble, n’ont pour vous aucun sens. Elles sont totalement dépourvues de signification, elles ne témoignent ni pour ni contre l’auteur. Et cependant il s’en exhale aussitôt une impression qui est de la sympathie ou de l’antipathie. C’est comme si ce livre avait une âme, et que son âme fût soudain apparente pour vous. Alors ou bien, sans pousser plus outre, vous fermez le livre, et vous le fermez pour jamais ; ou bien vous éprouvez l’inconsciente curiosité de vous approcher de l’auteur davantage, et vous poursuivez votre lecture. Mais ce n’est pas en avant que vous la poursuivez, c’est en arrière. Ce qui vous intéresse d’abord, ce n’est pas ce qui suit les deux phrases que le hasard vous a livrées, c’est ce qui les précède. Vous vous attachez moins aux conséquences qu’aux origines. Et ainsi, de page en page, si l’intérêt se continue, vous remontez jusqu’au début ; puis, arrivé à la première ligne, vous reprenez ensuite votre lecture, faisant en sens inverse le chemin que vous venez de parcourir, et vous allez cette fois jusqu’à la fin. C’est une manière de faire bien irraisonnée, et que l’on justifierait difficilement ; mais j’ai observé souvent sur moi-même que je m’y laisse entraîner…

« Et voilà comment on lit aujourd’hui ; on se laisse conduire non par le libre choix de l’intelligence, mais par des influences occultes, qui s’exercent au petit bonheur, selon l’heure, selon la disposition du moment, selon le loisir dont on dispose. La faute en est à l’invraisemblable abus dont tout le monde pâtit, à cette manie d’écrire qui est la gangrène de la littérature : est-il possible en vérité que tous ceux qui écrivent croient en conscience avoir quelque chose à dire ?…


Le comte Tolstoï, qui, tout en parlant, marchait à travers la pièce, s’assoit à la table ronde, que la comtesse et sa bru viennent de quitter pour un instant ; et de nouveau nous sommes seuls.

Il se passe la main sur le front et sur yeux, et fait un mouvement de lassitude. Je lui demande s’il est souffrant :

— Non, dit-il, je vais bien. Mais je me sens fatigué depuis quelques jours. Le soir, j’éprouve parfois, après une journée de travail, de petits étourdissements passagers.

Puis, avec un grand geste accablé :

— Ah ! comme c’est ennuyeux ! Il va falloir « se remettre à s’affaiblir, à se préparer à la mort ! » … Je la sentais si proche, j’y étais si bien consentant, il y a deux ans ! Je croyais bien que tout était dit, que c’était fini, que la cloche avait sonné… Ce n’était pas vrai… Je me faisais l’effet d’un vieil équipage, tombé au fond de l’ornière, embourbé ; encore un petit glissement, encore une petite inclinaison, il chavirait de l’autre côté, et c’était fini, et j’étais parti ; j’avais accepté cela, et je ne me sentais nul regret… Mais non, il a fallu que l’on vienne à la rescousse de ce vieil équipage délabré, et qu’on le tire violemment en arrière, et qu’on lui fasse repasser l’ornière pour le ramener de ce côté-ci ! Et me voilà… Et toute cette descente, toute cette chute, il faudra la recommencer un jour, bientôt, et ce seront de nouvelles souffrances, de nouvelles résistances, de nouveaux chagrins… Comme c’est ennuyeux ! »

Le vieux maître dit ces choses en souriant, en riant presque. Tout le tragique de ces propos, je sens que je suis seul, à cette minute, à le ressentir. Il parle de sa mort comme il parlerait vraiment d’une course en traîneau dans un chemin défoncé par le dégel. Qu’il sourie donc à la mort : la mort est timide devant qui lui prépare des fêtes. À l’heure marquée, on l’accueillera ici sans surprise ; elle y trouvera un visage d’allégresse et un cœur intrépide, et, comme un fruit mûr, une vie qui se détachera sans déchirement au-dessus de son voile tendu. Sérénité du philosophe qui a médité sur les fins et les causes. Contentement du sage au crépuscule de sa destinée…

Mais je réfléchis aussi que Tolstoï est bien de sa race. L’accoutumance à l’idée de la mort est au fond de l’âme russe. Le paysan parle de la mort avec une paix confiante. Jadis il avait, dans un coin de son isba, son propre cercueil, et, quand il avait expiré, ses proches l’enveloppaient dans un linceul que ses mains vivantes avaient préparé.


… La soirée passait. Onze heures avaient sonné. Je demandai quelle était l’heure exacte du train qui devait me ramener à Toula :

— Mais non, fait le comte Tolstoï, demeurez donc avec nous le reste de cette soirée. Il neige, il fait froid et triste la nuit. Vous auriez un départ lugubre. Je ne veux pas que vous quittiez notre maison sur une impression maussade. Vous coucherez ici, où un lit vous attend, et demain matin, s’il vous convient, le traîneau vous conduira à Zasseika.

La comtesse, qui vient de rentrer, veut bien me faire la grâce d’insister à son tour, et il est convenu que je passerai la nuit à Iasnaïa Poliana.

La conversation, après quelques courbes, revient au point où elle était restée un peu plus tôt, et je dis au maître :

— N’est-ce pas votre opinion que l’avènement de la paix en Europe pourra être hâté par la nécessité économique ?

— Comment cela ?

— Ainsi, des statisticiens prétendent que, dans un temps qu’ils fixent approximativement, l’Amérique sera en mesure non seulement de se suffire totalement à elle-même, mais encore d’amener ses produits sur le marché européen à meilleur compte que nous ne pouvons vendre les nôtres. Si les statisticiens ne se trompent pas, c’est, à une échéance certaine, la faillite de l’Europe. Alors l’Europe, contrainte à la défense, sera amenée…

— … à s’unir pour faire la guerre à l’Amérique ?

— Pour lui faire la guerre, non, mais pour lutter contre elle à coups de tarifs protecteurs. Cette union commerciale ne serait guère compatible avec la persistance de rivalités armées et de convoitises territoriales, et c’en sera fait dès lors des grandes et misérables querelles qui nous divisent. En outre, comment l’Europe ne comprendrait-t-elle pas que les milliards jetés chaque année au gouffre de ses budgets militaires appauvrissent d’autant sa vie économique, et, n’ayant plus l’emploi d’armées et de flottes coûteuses, ne sera-t-elle pas conduite alors à réduire ses armements d’un commun accord ? Que pensez-vous de cette hypothèse ?

— Ce n’est pas de tels événements que nous pouvons attendre la fin des guerres. Qu’ils se réalisent, la guerre ne sera pas abolie pour cela. Elle prendra une autre forme, voilà tout. Et que vaudrait une paix qui n’aurait pas été consentie par la volonté réfléchie de consciences chrétiennes, mais imposée par des nécessités matérielles d’ailleurs peu estimables ? Elle apparaîtrait aussi fragile, aussi précaire que ce qu’on appelle aujourd’hui, d’un mot absurde, la paix armée. D’ailleurs, je ne pense pas que votre hypothèse se vérifie.

— Cependant, si l’Europe se voit affamée, si elle a à choisir entre vivre et mourir ?

— Eh bien, si elle se sent acculée à une nécessité sérieuse, elle restreindra ses besoins, elle vivra de ses propres ressources, de manière à se passer de la fourniture américaine. Ce n’est pas une chimère. Kropotkine a démontré, par des calculs irréfutables, que l’Angleterre, par exemple, qui passe pour tributaire du monde, que le territoire de l’Angleterre peut, le jour où elle le voudra, satisfaire à tous les besoins de ses habitants. Mais l’industrie gaspille ses forces à produire une foule de choses tout à fait inutiles. Peut-on soutenir qu’il soit indispensable à la richesse d’un pays de fabriquer ce que l’on appelle des articles de Paris et autres vaines bagatelles ?

— Craignons, fis-je, que l’Europe préfère tout, fût-ce la guerre, fût-ce même la paix, à la nécessité de restreindre les besoins que les hommes se sont créés.

— Ce n’est pas sûr. Mais comment discuter là-dessus ? Si ces événements que vous dites doivent se produire, nous ne sommes maîtres ni de les hâter, ni de les retarder, et à coup sûr le monde ne les verra que dans un avenir encore lointain. Eu tout cas, ne décourageons pas l’Amérique. C’est une nation jeune, hardie, entreprenante, et qui s’entend aux affaires. Si elle produit à meilleur compte que l’Europe, tant mieux pour elle, et surtout tant mieux pour l’Europe. Je ne suis pas sensible aux opérations des industriels ; mais je sais qu’il est excellent, pour tous ceux qui achètent, c’est-à-dire pour tout le monde, de payer le moins cher possible… »


Minuit. C’est l’heure quotidienne où Tolstoï se retire, ayant rempli sa journée. Il se lève, me tend sa large main, et souriant d’un sourire qui illumine son puissant et généreux visage :

— Peut-être ne vous reverrai-je pas demain, si vous partez, car je ne suis pas extrêmement matinal. Au revoir donc. Vous avez, je crois, un proverbe qui dit que les montagnes ne se rencontrent pas, Nous ne sommes pas des montagnes : je souhaite que nous ne fassions pas comme elles, et j’espère que je vous recevrai encore chez nous. Vous y serez toujours le bienvenu. »

Ma main dans la sienne, j’éprouve un frémissement de toute mon âme. Cette journée enchantée a passé comme le rêve d’un instant. Elle s’achève, et je voudrais l’étreindre, la retenir avant qu’elle soit devenue du passé.

Je regarde le maître sans parler, âprement, puérilement obstiné à m’envelopper de la flamme de ses yeux, du rayonnement de son bon génie. Comprend-il, à cette minute, tout ce qui s’agite en moi de ferveur passionnée, d’exaltation tendre, et aussi d’impuissance désespérée de ne pouvoir saisir de lui tout ce que j’en voudrais garder et déposer au fond de mon cœur ?

Il se tient immobile, ses yeux sur les miens, et, debout dans sa blouse grise, un pouce suspendu à sa ceinture de cuir, inclinant son vaste front serein, il m’apparaît infiniment noble, infiniment généreux, infiniment grand.

J’ai connu la beauté hospitalière de cette maison, et toute la grâce qu’y disperse une femme incomparable, et toute la beauté morale qu’on y aspire… Y reviendrai-je jamais ? Reverrai-je l’hôte auguste ?… J’éprouve à la fois toute la puissante allégresse des heures que j’ai vécues ici, et la peine que ces heures aient été si courtes, et l’anxiété de ne plus jamais en revivre de semblables ; et c’est tout cela que voudrait exprimer mon silence…

Tolstoï fait un dernier signe d’adieu, et, de son pas mesuré et grave, il gagne son appartement.

Le lendemain matin, j’ai quitté Iasnaïa Poliana.

Départ sans joie. Un traîneau m’attend au seuil de la maison. Il est huit heures, le jour est levé depuis assez longtemps déjà, mais la nuit ne se laisse refouler qu’à regret. Le ciel est de plomb, opaque et lourd, et l’on dirait qu’au lieu de distribuer la lumière, c’est lui qui la reçoit, grisâtre et morne, du sol drapé de neige.

Il fait doux et triste. L’horizon est tout proche de nous ; c’est une barrière sombre où il semble que mon cheval, à toute minute, va heurter son naseau qui projette des vapeurs.

Le paysage qui nous entoure est une petite chose étroite et rabougrie, où le traîneau s’enfonce doucement, comme dans de la matière élastique, et qui semble impénétrable, mais qui se renouvelle sans cesse et sans cesse est pareille.

La neige dans la nuit a recouvert nos traces d’hier. Le suaire blanc s’étend sans pli et sans déchirure. La campagne est un tombeau sans fin, que gardent, veilleurs affligés, les spectres graves des arbres.

De toute la forêt, de l’immensité vierge de la plaine, s’exhale une lourde mélancolie. Les choses ont leur âme et leur parfum. Celui qu’on respire ici est le parfum glacé des fleurs de mort dont parle Lucrèce, et l’âme errante des mondes détruits habite ces lieux.

Je sens tomber sur mon front des brumes pesantes. Une poussière de neige, que le vent soulève, nous enveloppe de son tourbillon cinglant, et le lent traîneau, incertain du chemin que nul indice ne décèle, glisse avec prudence, à travers cette désolation, vers la petite gare puante de Zasseika — fantôme noir portant des fantômes parmi les champs blancs de la mort…

Depuis longtemps, la petite maison du sage a disparu dans la brume. Mais, à travers la brume, une lumière y resplendit, la lumière de l’esprit plus fort que les ténèbres…


Juillet 1904.