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En écoutant Tolstoï
entretiens sur la guerre et quelques autres sujets
Charpentier et Fasquelle (p. 51-72).
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III


Je regardai la « chambre » où nous étions. Les Russes nomment indistinctement chambre toutes les pièces d’un appartement. Celle-ci n’est pas seulement la salle à manger. Elle est la salle familiale, où l’on se réunit et se retrouve à toutes les heures de la journée. C’est une grande et longue pièce, qui occupe toute la largeur de la maison. Elle est située à l’une de ses extrémités, et ses fenêtres opposées s’ouvrent, à l’est et à l’ouest, sur les chevelures glacées des arbres gris et sur les champs de neige. Elle est vaste et haute, avec des murs peints à la chaux, où pendent, rangés symétriquement sur la même ligne, en ordre hiératique, comme la frise d’un temple, dix portraits d’ancêtres, dont le temps a satiné les couleurs, et qu’enferment dix cadres pareils, brunis par les années. Dans un coin, une grande table ronde, que recouvre un tapis de laine, et un canapé où quatre personnes tiendraient à l’aise ; le long des murs, des chaises ; tirée vers une extrémité, la table rectangulaire des repas, que ne quitte point sa nappe, avec le samovar important ; contre une paroi, un piano à queue habillé de moleskine ; à côté, une petite table où s’empilent des journaux, des livres de toutes langues, des morceaux de musique. À droite du piano, une porte conduit dans un petit salon, puis au cabinet de travail du maître ; une autre, à gauche, à un vestibule où débouche l’escalier, et qui mène à un second salon et à l’appartement de la comtesse. Nul bruit jamais ne trouble le silence de cette demeure. On y respecte la méditation du patriarche.

Par l’escalier de bois, dont les marches gémissent sous les pas, je redescends au rez-de-chaussée. C’est partout la même simplicité. Des mains qui ne dispersent pas leur activité en inutiles ornements ont meublé cette austère maison. Dans le vestibule, il y a une console, un porte-manteaux, une armoire de livres. Du vestibule, on pénètre directement dans la bibliothèque. Ce sont deux salles, ou plutôt c’est une pièce unique, que partagent des armoires de pitchpin, vitrées et chargées de livres. Dans chacun des deux compartiments, il y a un lit de fer, une table, une cuvette, un pot à eau, du papier, des plumes. Contre un mur, à droite, en entrant, apparaît, dans une niche, un buste de jeune homme qui ressemble à Léon Tolstoï, mais qui est celui de son frère ; et, tout autour, comme les bourgeons d’un arbre généalogique, s’échelonnent des portraits de famille, dont l’un montre le comte Tolstoï déjà dans sa maturité.

Je m’approche de ces armoires, qui éclatent sous l’abondance des livres. Ils sont de toutes langues : russes, allemands, anglais, italiens, français. La plupart ne sont pas reliés, et l’état de leurs dos indique qu’ils furent souvent feuilletés. Parmi les titres français, je note au hasard : l’Avenir de la Science, de Renan ; la Philosophie de l’Art, de Taine ; la Chasse aux Juifs, de Michel Delines ; le Journal de Marie Bashkiriseff ; les Essais de Montaigne ; les œuvres de Spinoza, de Xavier de Maistre, de Diderot ; et Gœthe, Buffon, Saint-Simon ; l’Enquête sur l’évolution littéraire, de Jules Huret, brisée, éculée, bourrée de feuilles de papier marquant des pages ; quelques ouvrages de Jean-Jacques ; les Lettres de femmes, de Marcel Prévost ; les Mémoires de Mirabeau ; des romans de Zola, etc… Sur une table, les Affirmations de la conscience moderne, de Gabriel Séailles.

Tous ces livres sont placés sans ordre, ni d’auteurs ni de matières ni de nationalités ; mais des boîtes de fiches, ouvertes sur un petit meuble, indiquent les références.

Il n’y a point de luxe ici, et le confort y est sommaire. Et bien que la grande paix du logis soit enchantée par la présence d’une noble femme éprise d’élégance et de l’esprit le plus délié, on y sent en toutes choses le resplendissement dominateur de la grande âme qui s’y recueille.

J’étais là depuis quelques instants, lorsqu’un jeune homme blond, que je n’avais pas encore vu, et qui est le docteur attaché au comte Tolstoï depuis sa terrible maladie de 1901 vint me dire :

— M. le comte me charge de vous demander si vous voulez bien venir le rejoindre.

Dans la salle à manger, je trouve le maître debout, qui m’attendait, avec une jeune femme brune, qui est la femme de son fils André, et sa blonde petite-fille ; il me présente rapidement et retourne, de son grand pas lent, à son cabinet de travail.

Nous nous mettons à table, la comtesse André, le docteur, la petite-fille, puis une grande jeune fille blonde, « Mlle Alexandrine », qui arrive, me fait un petit salut et s’assied, et mange sans mot dire. Elle a le front large, l’œil énergique et une expression d’intrépidité farouche.

Au tiers du repas, la comtesse Tolstoï entre en coup de vent, robe violette, élégante et simple, jeune visage, cheveux châtains, sans un fil blanc, regard aigu, gestes vifs, parole prompte. Dès le seuil, elle parle, vient à moi, me tend la main, me souhaite la bienvenue, s’informe de mon voyage, ne me laisse pas le temps de répondre, s’assied à table, se sert, cause, passe d’un sujet à l’autre, toujours pressée, toujours pittoresque, dans l’incessante action d’une impétueuse vitalité. La comtesse Tolstoï, épouse d’un homme de soixante-quinze ans, a atteint l’automne de sa vie. Qui le penserait, à la voir si agile, se mouvant perpétuellement parmi les idées et attentive aux milles soucis de l’existence quotidienne ? Le printemps est en elle avec sa sève jaillissante, ses fleurs qui embaument, les caresses de ses tièdes midis, avec tout ce qu’il exprime de vie dans l’épanouissement de ses bourgeons et la chanson frémissante de ses feuilles. D’esprit, de cœur, de propos, d’allures, d’habitudes, elle a gardé une jeunesse que la succession des ans a seulement enveloppée d’un charme pur et d’une grâce indulgente. Et je reconnaîtrais mal la bienveillante hospitalité que j’ai reçue à Iasnaïa Poliana si je ne témoignais en même temps, avec tout le respect qui est dû à cette noble et charmante femme, de l’infinie séduction de sa personne. Tous ceux qui l’approchèrent ont goûté l’attrait primesautier de son esprit, la sagesse de sa raison, les façons qu’elle a de juger choses et gens en négligeant les apparences et les papotages, en considérant les faits dans ce qu’ils comportent de sens général, et c’est là la marque de rares intelligences. Et si son abondance étonne et séduit d’abord, on s’aperçoit bientôt qu’elle n’est que le vêtement léger d’une réflexion exercée.

Après le déjeûner, nous étions demeurés seuls. Elle me contait mille choses de sa vie et de celle de son mari, et, tandis qu’elle parlait, je voyais se projeter à travers ses souvenirs, comme sur un écran, la beauté d’une longue existence de tendresse et de joie. Léon Tolstoï était un grand ami de sa mère, qui avait seulement deux ans de plus que lui. Il avait vu naître, il avait vu grandir la petite fille. Du plus lointain de sa petite enfance, elle apercevait, au foyer familial, l’ami tout jeune encore, presque le frère cadet de la maman, charmant et bon, et qui se mêlait à ses jeux, mais grave déjà, et sa parole mesurée retentissait à ses oreilles d’enfant comme eût fait le verbe de la sagesse éternelle. La petite fille avait une sérieuse déférence pour le grand jeune homme. Peut-être l’aimait-elle obscurément. Mais sait-on jamais ce qui s’agite dans le cœur et l’âme des petites filles ? Et peuvent-elles le discerner elles-mêmes ? Ce dont elle se souvient très bien, c’est qu’elle le vénérait. Elle le regardait comme « le bon Dieu », comme un jeune bon Dieu excessivement séduisant, mais bon Dieu tout de même par ce qu’elle pressentait de la majesté de son esprit.

Et n’était-il pas, pour elle, le bon Dieu ? Qu’est-ce que le bon Dieu pour une petite fille ? Il la distrayait, il l’aimait, il lui parlait ; elle n’entendait de sa bouche que des propos véridiques et élevés ; elle devinait, par un instinct plus sûr que les laborieuses études des grandes personnes, et sans savoir au juste en quoi consistait la pureté, que sa vie était pure, car elle ne le voyait point mentir ni se dépenser en occupations frivoles ; elle distinguait la considération particulière que ses parents lui témoignaient ; et il lui apparaissait comme le modèle de toute perfection.

À onze ans, on lui donna à lire un de ses premiers livres ; la petite fille, qui devenait une jeune fille, s’enthousiasma, et elle sentit grandir en elle l’espèce de pieux respect qu’elle lui rendait dans le fond de son cœur. Et tout à coup, voilà que six ans après, à dix-sept ans, Léon Nicolaiévitch demande sa main ! Il en avait alors trente-trois. Elle a gardé vivace en elle la mémoire de la stupeur émerveillée dont elle fut alors confondue. Le bonheur et l’effroi l’accablèrent dans la même minute, et il en résulta pour elle un grand trouble de cœur et de pensée. Elle ne savait pas si elle aimait son ami, ou plutôt elle ne savait pas qu’elle l’aimait. Elle l’adorait et le vénérait, elle lisait ses livres avec transport, elle avait connu des heures d’inexprimable angoisse, quand jadis il était à la guerre, et souvent aussi elle avait rêvé de lui… mais était-ce cela qu’on appelle l’amour ? Et puis, elle, la petite fille, devenir la femme, la compagne, l’amie du grand homme — car il était déjà, pour elle, le grand homme ! — et entrer dans sa vie, confondre sa vie avec la sienne ?… Elle en demeura épouvantée et ravie. Mais dans un grand élan elle dit oui : et quelle autre réponse eût-elle pu faire, que son cœur eût ratifiée ?

Sans qu’elle s’en fût doutée, Tolstoï l’aimait. Il avait été, jour par jour, conquis par tout ce que la jeune âme de sa petite amie lui avait successivement révélé de délicatesse, de charme, de bonté intelligente. Dans une lettre qu’il écrivait alors à un confident, il épanchait toute la tendresse anxieuse de son cœur, et il ajoutait que, plutôt que de renoncer à celle de qui il espérait le bonheur de sa vie, il aimerait mieux se loger une balle dans la tête. Propos de jeune homme qui porte encore, avec l’uniforme militaire les préjugés et les tares des barbaries guerrières, mais qui atteste la vigueur du sentiment qui le poussait à celle union.

Ce bonheur, que l’un et l’autre se promettaient avec une ferveur si passionnée, ils en ont longuement goûté la joie sans ombre. Après quarante années de vie commune, ils poursuivent dans la quiétude, sous le fardeau léger des jours heureux, leurs destinées pareilles. La compagne attentive, l’amie tendrement dévouée que la jeune fille promit jadis, en une heure d’enthousiasme, à son glorieux époux, la comtesse Tolstoï le fut, depuis plus de quarante années, avec une orgueilleuse allégresse incessamment renouvelée. Tout ce qu’elle donna d’attachement à son mari, celui-ci le lui rendit en confiance. Elle fut la compagne de son âme en même temps que de sa vie. Pas de projet qu’il ne discute avec elle, point de livre qu’il ne lui soumette d’abord. Elle raconte qu’il lui lut un jour une nouvelle qu’il venait d’achever ; il la consultait ; timidement elle lui dit, avec des précautions :

— Mon ami, je n’ai pas l’habitude de te faire d’observations ; mais nous pratiquons depuis trop longtemps la franchise pour que je puisse te dissimuler ce que je pense. Eh bien, je dois le dire que tel passage ne me paraît pas très heureux.

Alors Tolstoï a ri :

— Je suis de ton avis, et je ne t’avais pas avertie afin de ne pas l’influencer ; mais, dans ma pensée, j’avais déjà supprimé le passage.

Et de cela elle a été contente, contente.

— Et voilà comment nous avons vécu, fait-elle avec la grâce enjouée qu’elle met en tous ses propos, lui faisant ses livres et conduisant les bataillons de ses pensées, moi le regardant faire, en témoin qui surveille et devient quelquefois acteur. Si je considère mon existence, je n’y aperçois que des sujets de contentement. Je reste avec orgueil l’obligée de mon mari, car je sens, avec la même vivacité que jadis, tout ce que je lui dois de gratitude pour avoir élevé jusqu’à lui la petite fille que j’étais et l’avoir associée aux œuvres de son génie. Et cette gratitude ne finira qu’avec ma vie. Je la lui ai témoignée de mon mieux. Je crois lui avoir rendu, en toute circonstance, les devoirs qui étaient miens. Je pense avoir agi toujours, dans la mesure où je le pouvais, ainsi que je le devais. J’ai tâché d’être une bonne épouse et une bonne mère. À notre âge, nous ignorons encore comment deux époux se querellent. Enfin, nous avions tous les deux l’esprit et l’amour de la famille. Je lui ai donné treize enfants, que j’ai élevés avec toute mon âme.

Puis elle ajoute en riant :

— Et, vous voyez, je me porte bien tout de même !

Je lui dis :

— Tout à l’heure, votre belle-fille m’a appris que son mari, votre fils André, est sur le point de prendre du service en Mandchourie. Comment le comte a-t-il accepté cette détermination ? N’en êtes-vous pas, vous-même, surprise et affligée ?

— André veut partir à la guerre. C’est son droit. Mon mari et moi, nous avons toujours respecté scrupuleusement l’indépendance de nos enfants. Il partira donc, et nous n’avons rien fait pour l’en détourner. Il a d’ailleurs pour cela des raisons particulières qui ne sont pas négligeables. Mais que ce soit triste pour nous, c’est une chose évidente. Il laissera derrière lui cette charmante petite fille qui est ici, et sa femme, qui a déjeuné avec nous. Vous l’avez vue : jolie, intelligente, fine, toutes les qualités. Elle se désole, et nous la consolons comme nous pouvons. Mais quoi ! Il reviendra de Mandchourie, et c’est un mauvais rêve que nous aurons fait, voilà tout.

Par elle, j’apprends aussi les habitudes du comte Tolstoï. Il travaille le matin, tous les matins de l’année, sans répit et sans lassitude, fait à trois heures, seul, une légère collation, sort pour sa promenade quotidienne, rentre pour travailler, dîne à six heures à la table de famille, passe la soirée avec les siens et se couche tard. Cette promenade, il la fait chaque jour, par la pluie, le vent ou la neige. Outre qu’elle lui est ordonnée, c’est chez lui un très ancien besoin, et il n’y renoncera que le jour où ses forces l’abandonneront tout à fait. Dieu merci, ce temps ne semble pas prochain. Il a gardé, avec toute la vigueur de son âge mûr, l’amour du cheval, et, tous les deux jours, c’est à cheval qu’il accomplit sa promenade habituelle. Il suit avec un intérêt passionné les choses de la guerre japonaise, ne laissant point passer un seul jour sans lire et commenter les nouvelles, et c’est au point que, récemment, il est allé à cheval jusqu’à Toula pour connaître plus tôt un télégramme de Kharbine, faisant ainsi, dans le froid et la neige, vingt-huit verstes, près de trente kilomètres !

— Et vous n’êtes pas inquiète, quand vous le voyez partir ainsi, seul, pour un si long trajet ?

— Mais croyez-vous qu’il me prévienne ? Il s’en va sans rien dire, et c’est le soir, au retour, qu’il nous conte négligemment ces belles prouesses !

La comtesse daignait me marquer une si familière bienveillance que je hasardai, avec une intrépide indiscrétion, la question que voici. Il est notoire que, si Tolstoï a dégagé son esprit de toute servitude religieuse, la comtesse a gardé intacte sa foi, et qu’elle pratique avec autant de zèle que jadis, les devoirs de la religion orthodoxe. Un peu plus tard dans la journée, elle m’annonça son dessein d’assister, bien que nous fussions en semaine, à l’office qui devait avoir lieu ce jour-là à l’occasion de la période du carême, donc je lui dis :

— Cette harmonie si parfaite de vos deux existences, comment ne s’est-elle point prolongée dans les idées essentielles ? Et comment avez-vous pu vivre durant quarante années dans le rayonnement d’un tel génie sans en être totalement pénétrée ?

— Nous sommes d’accord à peu près sur toutes choses. Mais je comprends, vous pensez à la question religieuse ? Nous n’en parlons pas, nous gardons chacun notre croyance. Comment en serait-il autrement ? Songez à ceci. Jadis il croyait comme moi. Nous allions ensemble à l’église. Nous priions ensemble, et nous priions pour les mêmes choses. Un beau jour, il me dit : « Tout cela n’est que mensonge. Je n’irai plus à l’église. » J’ai accepté, j’ai admis, j’ai respecté ce revirement de sa pensée. Mais par quel miracle y aurais-je adhéré d’emblée ? Il avait longuement, sans doute, médité sur les choses religieuses ; l’évolution laborieuse de son esprit aboutissait ce jour-là à son terme ; il suivait silencieusement sa ligne. Mais moi, je suivais aussi la mienne de mon côté. Et quelle fatalité eût pu les faire parallèles ? Comment deviner, comment ratifier tout ce qui s’élaborait lentement au fond de lui ? Comment le suivre à travers toutes les étapes de sa raison ? S’il avait suffi d’un mot de lui pour ruiner toutes les croyances de ma vie, qu’est-ce que je serais ? Une… comment appelez-vous cela ?… une chose qui tourne sur les maisons… une girouette. C’est cela, je serais une girouette !

À ce moment survient le comte.

— Tu sais, Monsieur Bourdon est en train de faire mon examen de conscience. Il me demande pourquoi je n’ai pas, en religion, les mêmes idées que toi…

Tolstoï sourit largement, les deux mains au ventre, dans sa ceinture de cuir.


Soudain, avant que j’aie eu le temps de m’en apercevoir, la comtesse a disparu dans ses appartements, et de nouveau me voici seul avec le maître. Nous marchons doucement à travers la pièce.

— Alors, fait-il, vous me disiez tout à l’heure qu’on se passionne en France pour la guerre ?

— Oui, autant que j’en puis juger par nos journaux et par les lettres que je reçois. Mais j’ai quitté la France avant la rupture diplomatique, et je ne puis vous donner d’impression directe.

— Cependant l’extrême-gauche, les socialistes, parlent contre la guerre, et ne sont pas tendres pour la Russie ?

— Vous connaissez leurs raisons. D’abord, ils attribuent à la Russie la responsabilité initiale du conflit ; ensuite ils redoutent qu’une guerre heureuse n’y affermisse le régime autoritaire ; enfin ils lui en veulent d’avoir donné un démenti si brutal à la propagande de paix universelle qu’ils poursuivent. Vous avez lu sans doute le discours de Jaurès à Saint-Étienne ?

— Oui, je l’ai lu. Mais je ne suis pas convaincu ; car les socialistes, au fond, ne répudient pas la guerre. Au congrès de Zurich, je crois, un Hollandais se leva et proposa une motion en faveur de la grève des soldats. Alors Bebel s’y opposa violemment, par des arguments purement bourgeois, arguant notamment que les Français en profiteraient aussitôt pour fondre sur l’Alsace et la Lorraine. Exemple décisif. Non, les socialistes ne se sont pas vraiment libérés du vieil instinct guerrier ; ils font de beaux discours : que le prétexte patriotique entre en jeu, les voilà pareils aux bourgeois.

J’oppose à Tolstoï la sincérité et la vigueur de la propagande socialiste en France. Je rappelle les discours de Jaurès sur la Triple-Alliance, sur l’Alsace-Lorraine, qu’il me dit avoir ignorés, le courage dont le grand orateur a témoigné alors, les injures dont la presse nationaliste l’a accablé ; je rappelle ceux de Pressensé…. Mais Tolstoï hoche la tête :

— Des discours, rien que des discours. Mais, je vous le répète, qu’une question dite patriotique se pose demain devant le Parlement français, que l’opinion s’enfièvre pour la guerre, vous verrez Jaurès céder et voter avec ceux qui le vilipendent aujourd’hui.

— Ce n’est pas sûr. Il est impossible, en tout cas, de décider sur une hypothèse. Ce que je sais, c’est que Jaurès est une conscience admirable, d’une pureté et d’une loyauté certaines. Mais il n’est pas un spéculatif. Il est homme politique, c’est-à-dire réaliste.

— Je ne distingue pas entre l’homme de pensée et l’homme politique. Leur responsabilité est égale.

— Soit. Mais la force de l’homme politique est dans l’action qu’il exerce. Il subit en revanche des réactions. Et l’on peut se demander si, résistant à celles-ci au risque de ruiner celle-là, il ne ferait pas œuvre téméraire en compromettant, par une impuissante intransigeance, l’influence réelle et bienfaisante qu’il possède légitimement. Il est possible, en effet, que tel cas se présente où Jaurès votera la guerre, et encore j’en doute fort ; mais ce qui est certain, c’est qu’il aura auparavant donné de tout son effort pour la conjurer, et qu’il se sera d’abord, et de toutes les forces de son cœur et de son âme, mis en travers de l’œuvre mauvaise. Est-il donc légitime de prétendre que le socialisme ne soit pas foncièrement, honnêtement, virilement pacifique ?

— Oui, oui, je vous comprends, tout homme politique est, par là même, un opportuniste. Et voilà justement le grand malheur !

Et Tolstoï regarde le ciel et lève la main avec découragement.