Traduction par Pierre de Puliga.
Journal des débats (p. 64-71).



X


Bien que l’on fût déjà au milieu du mois de décembre, le mauvais temps n’avait pas encore interrompu les promenades des deux jeunes filles. Le lendemain Emma décida d’aller faire une visite à une famille pauvre qui demeurait un peu au delà de Highbury. Pour s’y rendre il fallait passer par Vicarage Lane où s’élevait le presbytère : c’était une vieille maison d’apparence modeste, située presqu’en bordure de route et à laquelle le propriétaire actuel s’efforçait de donner un cachet d’élégance et de confort. Arrivées à cet endroit les deux jeunes filles ralentirent le pas pour regarder la façade. Emma dit :

— C’est ici que vous êtes destinée à venir habiter un jour ou l’autre !

— Oh ! quelle jolie maison, dit Harriet, voici les rideaux jaunes que Mlle Nash admire tant !

— Je passe rarement par ici, dit Emma, mais à un moment donné j’y serai particulièrement attirée : toutes les haies, les grilles, les mares de cette partie d’Highbury me deviendront familières. » Harriet n’avait jamais franchi le seuil du presbytère et ne chercha pas à dissimuler sa curiosité.

— Je ne demanderais pas mieux que de réaliser votre désir, dit Emma, mais je ne puis imaginer aucun prétexte plausible pour entrer : pas d’enquête à faire sur un domestique ; j’aurais alors une raison pour interroger la femme de charge ; pas de message de mon père…

Après quelques instants de silence, Harriet reprit :

— Je me demande, Mademoiselle Woodhouse, comment il se fait que vous ne soyez pas mariée ou sur le point de l’être, séduisante comme vous l’êtes !

Emma se prit à rire et répliqua :

— Admettons que je le sois, en effet, Harriet : ce n’est pas une raison suffisante pour me pousser au mariage. Non seulement je ne suis pas à la veille de me marier, mais encore je n’ai guère l’intention de me marier jamais.

— Vous le dites, mais je ne puis le croire.

— Il faudrait pour me faire changer d’avis, que je rencontrasse quelqu’un de très supérieur à tous ceux que j’ai eu l’occasion de voir jusqu’ici (M. Elton, naturellement, est hors de cause) et à dire vrai je ne désire pas rencontrer ce phénix : je préfère ne pas être tentée. Je ne puis que perdre au change et si je me décidais à me marier, j’en aurais probablement du regret par la suite.

— Vraiment, je ne m’explique pas qu’une femme parle de la sorte !

— Je n’ai aucune des raisons habituelles qui incitent les femmes à se marier. Si je m’éprenais de quelqu’un, alors ce serait tout différent ; mais, jusqu’à présent je suis demeurée indemne et je crois vraiment qu’il n’est pas dans ma nature de m’enthousiasmer. Sans le mobile de l’amour, je serais bien sotte d’abandonner une situation comme la mienne : je n’ai besoin ni d’argent, ni d’occupations, ni d’importance sociale ; bien peu de femmes mariées sont aussi maîtresses dans leur intérieur que je le suis à Hartfield ; je ne puis espérer tenir ailleurs une place plus prépondérante ; suis-je sûre de trouver chez un autre homme une approbation aussi complète de tous mes actes que celle que je trouve chez mon père ?

— Sans doute. Mais, au bout du compte, vous finirez par être une vieille fille comme Mlle Bates !

— Voici une terrible évocation, Harriet, et si je croyais jamais ressembler à Mlle Bates, si je devais devenir si sotte, si satisfaite, si souriante, si bavarde, si peu distinguée, je prendrais un mari demain ! Mais je suis convaincue qu’il ne pourra jamais y avoir entre nous d’autre ressemblance que celle toute fortuite d’être restées célibataires.

— Et cependant vous serez une vieille fille, ce qui est épouvantable !

— Ne vous tourmentez pas, Harriet, je ne serai jamais une vieille fille pauvre ; et c’est la pauvreté seule qui rend méprisable aux yeux du public l’état de célibat ! Une femme seule avec un petit revenu est assez souvent ridicule ! Mais une femme seule nantie de bonnes rentes est toujours respectable et rien ne s’oppose à ce qu’elle soit aussi intelligente et aussi agréable que n’importe qui. Cette distinction n’est pas aussi injuste qu’elle paraît au premier abord, car un revenu mesquin contribue à rétrécir l’intelligence et à aigrir le caractère. Ce que je dis ne s’applique pas néanmoins à Mlle Bates, trop banale et trop sotte pour me plaire, mais dont le cœur est excellent : je crois vraiment que si elle ne possédait qu’un shilling elle en distribuerait la moitié.

— Mais que ferez-vous ? Comment emploierez-vous votre temps quand vous serez vieille ?

— Si je ne m’illusionne pas, Harriet, j’ai une nature active, indépendante et je dispose de nombreuses ressources ; je ne perçois pas pourquoi je ne serai pas en état d’occuper mes loisirs aussi bien à cinquante ans qu’à vingt et un. Les occupations de la femme, manuelles et intellectuelles, ne me feront pas plus défaut qu’aujourd’hui. Quant à des objets d’intérêt pour mon affection, je n’en manquerai pas ; je pourrai me consacrer aux enfants d’une sœur que je chéris. Il y en aura très probablement un assez grand nombre pour me fournir toutes les espèces de sensations dont se nourrit la vie à son déclin ; ils me donneront matière d’espérer et de craindre. Sans doute, je ne ressentirai pour aucun d’eux la tendresse qui est l’apanage des parents, mais mon humeur s’accommodera volontiers d’un sentiment plus calme et moins aveugle que l’amour maternel. Souvent une de mes nièces me tiendra compagnie !

— Connaissez-vous la nièce de Mlle Bates ou pour mieux dire êtes-vous en relation avec elle ?

— Oh ! oui, nous sommes obligés de la voir toutes les fois qu’elle vient à Hartfield. Je veux croire que l’exemple de Mlle Bates me préservera d’une admiration exagérée pour mes nièces. Puisse le ciel m’éviter au moins d’ennuyer les gens au sujet de tous les Knightley réunis seulement la moitié autant que le fait Mlle Bates, à propos de Jeanne Fairfax ; le son seul de ce nom est devenu pour moi une fatigue. Chacune de ses lettres est lue et relue au moins quarante fois, les compliments destinés à ses amis sont transmis indéfiniment ; si elle envoie à sa tante le modèle d’une ceinture ou qu’elle tricote une paire de jarretières pour sa grand’mère on n’entend plus parler d’autre chose pendant un mois. Je souhaite tout le bonheur possible à Jane Fairfax, mais elle m’ennuie à mourir.

Elles approchaient maintenant du but de leur promenade et leur entretien prit une autre tournure. Emma était très charitable ; les pauvres trouvaient toujours auprès d’elle non seulement l’assistance pécuniaire mais encore le réconfort de son attention, de ses conseils et de sa patience. Elle comprenait leur manière d’être, excusait leur ignorance, compatissait à leurs tentations et ne s’attendait pas à trouver chez eux des vertus extraordinaires. Elle prenait part à leur chagrin et leur venait toujours en aide avec intelligence et bonne volonté. Dans ce cas particulier, sa visite avait pour but non seulement de distribuer des secours à des indigents, mais encore de porter remède aux souffrances d’un malade. Elle quitta la maison, impressionnée à la vue de tant de misère. Une fois dehors, elle dit :

— Voilà des spectacles, Harriet, qui vous font du bien. Comme tout paraît insignifiant à côté ! Il me semble que je ne pourrai plus détacher mon esprit de ces pauvres créatures tout le reste de la journée.

— Vous dites vrai, répondit Harriet, pauvres créatures !

Emma referma la barrière placée à l’extrémité du sentier qui traversait le petit jardin.

Emma jeta un dernier coup d’œil sur l’aspect minable du lieu et évoqua la misère qu’il recelait. Elles se retrouvèrent sur la route qui, à cet endroit tournait brusquement et une fois la courbe franchie les deux jeunes filles aperçurent soudain M. Elton qui venait vers elles : il était si près qu’Emma eut à peine le temps de dire :

— Ah ! Harriet, voici qui va mettre à l’épreuve notre fidélité aux bonnes pensées. Quoi qu’il en soit, l’essentiel c’est que notre compassion ait procuré un peu de soulagement à ceux qui souffrent. Si nous avons pour les malheureux assez de pitié pour les aider selon nos moyens, nous faisons notre devoir ; au delà ce n’est qu’une vaine sympathie, inutile aux autres et nuisible à soi-même.

Elles furent alors rejointes par le promeneur.

M. Elton se disposait précisément à aller voir la malheureuse famille à laquelle Emma s’intéressait. Ils cherchèrent ensemble quels remèdes on pouvait apporter à une aussi triste situation et décidèrent les mesures à prendre. Puis remettant sa visite au lendemain, M. Elton demanda l’autorisation de les accompagner.

Cette rencontre, pensa Emma, à laquelle la charité préside est particulièrement heureuse. Rien ne pourrait être plus favorable au développement de l’amour ; je ne serais pas étonnée que la déclaration s’ensuive ; ma présence est le seul obstacle. Que ne suis-je ailleurs !

Désireuse de se tenir à l’écart le plus possible, Emma prit un étroit sentier qui dominait la route principale où les deux autres marchaient ensemble. Mais elle n’était pas là depuis deux minutes quand elle s’aperçut qu’Harriet, habituée à la suivre et à l’imiter, s’empressait de l’y joindre ; cela ne faisait pas son affaire : elle s’arrêta immédiatement sous le prétexte de rattacher les lacets de ses souliers et se courbant de façon à obstruer complètement le passage, elle les pria de bien vouloir continuer d’avancer en attendant qu’elle les rejoignît ; ils firent ce qu’elle demandait. Au moment où elle jugeait raisonnable d’avoir terminé son occupation, elle eut la chance de trouver une nouvelle raison pour s’attarder : elle fut, en effet, saluée par un des enfants de la famille qu’elle venait de visiter et qui conformément aux instructions reçues, se dirigeait vers Hartfield en emportant un récipient pour rapporter du bouillon. Rien de plus naturel que de marcher à côté de la petite fille et de la questionner ; pourtant Emma gagnait involontairement du terrain sur ses deux compagnons qui ne se pressaient pas ; elle le regretta d’autant plus qu’ils paraissait absorbés dans une conversation intéressante.

M. Elton parlait avec animation, Harriet écoutait avec une attention enjouée. Emma, ayant expédié l’enfant en avant, se demandait comment elle pourrait faire pour se changer en statue de sel quand, au même instant, ils se retournèrent tous deux et elle fut obligée de se rapprocher. M. Elton continua sa phrase et Emma fut désappointée d’entendre qu’il faisait à sa blonde compagne un récit de la fête chez M. Cole ; elle arrivait elle-même pour le fromage de stilton, le beurre, la betterave et le dessert !

« Ce début aurait évidemment pu amener à une conclusion satisfaisante, se dit-elle en guise de consolation ; tous les sujets sont bons pour les amoureux et toute espèce de conversation peut servir de prétexte aux confidences sentimentales. Si seulement j’avais pu rester un peu plus longtemps absente. »

Ils marchèrent ensemble jusqu’à ce qu’ils fussent en vue de l’enceinte du presbytère : à ce moment Emma eut une inspiration subite et elle découvrit le moyen de faire pénétrer Harriet dans la maison : elle s’aperçut d’un nouveau défaut dans l’arrangement de sa chaussure et s’arrêta une fois encore ; elle arracha alors le lacet et le jeta à la dérobée dans le fossé. Ceci fait, elle pria ses compagnons de s’arrêter et leur avoua son embarras :

— La plus grande partie de mon lacet n’existe plus, dit-elle, et je ne sais pas trop comment je vais faire. En vérité, je suis pour vous deux une compagnie bien encombrante, mais j’espère que vous voudrez bien admettre que je suis rarement si mal équipée. Monsieur Elton, il faut que je vous demande de m’autoriser à m’arrêter chez vous et à avoir recours à votre femme de charge qui me trouvera un bout de ruban ou de ficelle pour maintenir mon soulier.

Cette proposition parut causer à M. Elton un véritable ravissement ; il fit de la meilleure grâce du monde les honneurs de sa maison. La pièce où il les conduisit était celle qu’il occupait habituellement ; ils causèrent quelques instants, puis Emma suivie de la femme de charge, qui s’était mise entièrement à sa disposition, pénétra dans une chambre attenante ; la porte de communication se trouvait ouverte et elle fut forcée de la laisser entrebâillée : elle s’attendait à ce que M. Elton la fermât ; s’apercevant qu’il n’intervenait pas, Emma engagea aussitôt avec la femme de charge une conversation animée, afin de donner à M. Elton la possibilité d’aborder avec Harriet le sujet qu’il lui plairait. Au bout de dix minutes elle dut mettre un terme à l’entretien et à ses arrangements. Elle trouva les amoureux debout devant une des fenêtres ; les apparences étaient favorables et pendant une demi-minute elle goûta la gloire du triomphe. Elle apprit bientôt pourtant qu’aucun pas décisif n’avait été fait. M. Elton s’était montré particulièrement aimable et charmant ; il avait confié à Harriet qu’il les avait vues passer et que ce n’était pas sans intention qu’il avait pris le même chemin ; il avait fait quelques allusions galantes, mais rien de sérieux. « Il est d’une extrême prudence, pensa Emma, il avance pas à pas et ne veut rien risquer jusqu’à ce qu’il sente sûr d’être agréé. »

Bien que le succès qu’elle escomptait n’eût pas couronné son ingénieux stratagème, Emma fut satisfaite, néanmoins, d’avoir procuré aux deux amoureux un tête-à-tête agréable qui hâterait probablement l’heureux dénouement.