Discours du comte de Montalembert sur les prix de vertus de l’Académie française

DISCOURS


DE M. LE COMTE DE MONTALEMBERT


DIRECTEUR DE L’ACADÉMIE FRANÇAISE


3 juillet 1862





Messieurs,


Quatre-vingts ans se sont écoulés depuis que M. de Montyon a confié à l’Académie française la mission de couronner, non-seulement des ouvrages utiles aux mœurs, mais des actes de vertu. C’était en 1782, au moment où la paix d’Amérique allait récompenser le glorieux concours que la France avait prêté à l’émancipation des États-Unis et à la naissance d’un grand peuple libre, dont la grandeur et la liberté ne périront pas, s’il plaît à Dieu, dans la crise formidable qu’il traverse aujourd’hui. Louis XVI se montrait encore animé de l’esprit qui avait appelé Malesherbes et Turgot dans ses conseils. La reine Marie-Antoinette venait de donner le jour à son premier-né. Madame Elisabeth de France avait dix-huit ans ; elle illuminait Versailles de ses grâces virginales et de son angélique piété ; cette Elisabeth, dont vous voyez devant vous le buste donné par M. de Montyon lui-même, avec cette inscription : À La vertu, dont elle lui semblait le type le plus accompli et le plus touchant. L’avenir était heureusement voilé pour tous, et nul ne frissonnait d’avance à la pensée du sort qui attendait ces têtes innocentes et charmantes. La liberté semblait donc se lever pure et féconde, en Europe comme en Amérique, et notre antique royauté se retremper dans une source nouvelle de jeunesse, de popularité et de vertu. Que de mécomptes, de ruines et de désastres, que de crimes surtout et d’humiliantes défaillances depuis ces jours de généreuse illusion, de légitime enthousiasme et d’aveugle confiance ! Que de cruelles leçons infligées aux plus nobles aspirations du cœur humain ! Que de motifs pour ne se livrer aux plus raisonnables espérances qu’avec une salutaire humilité ! sans qu’il faille pourtant abdiquer jamais les indestructibles droits de la liberté humaine, ni reléguer dans le pays des chimères la noble ambition de gouverner les hommes par l’honneur et la conscience.

Mais on le sait : en dehors de la religion, aucune institution, aucune loi, aucun pouvoir n’a survécu aux orages qui devaient si tôt éclater et ensevelir pour un temps la fondation de M. de Montyon dans une catastrophe universelle. De tout ce qui vivait alors, nous seuls avons pu revivre, et, avec nous, cette œuvre modeste et honnête qui nous avait été confiée. Osons dire qu’elle a grandi entre nos mains, et qu’elle s’est purifiée avec le temps, le temps qui est le grand ennemi dans cette France moderne où la durée est trop souvent une condition de faiblesse et d’impopularité.

L’Académie n’avait point ambitionné, encore moins sollicité le devoir qui lui était imposé. Après qu’elle l’eut accepté, quelques hésitations ont pu marquer ses premiers pas dans une carrière si nouvelle pour elle. Quelques doutes ont pu s’élever sur la nature, sur la convenance même de notre mission. Le temps est venu à notre secours. La force des choses a parlé. Un demi-siècle d’expérience nous a permis d’assurer notre marche. L’Académie a été instinctivement et naturellement conduite à définir, à préciser cette vertu un peu vague dont notre fondateur nous léguait la tutelle, mais dont il avait oublié de fixer les conditions, la règle et la sanction. Elle l’a cherchée, elle l’a reconnue dans la charité, c’est-à-dire dans la première, la plus difficile et la plus aimable des vertus chrétiennes.

Dans la charité, ce que nous admirons, ce que nous couronnons par-dessus tout, c’est le sacrifice. La charité faite par les riches nous échappe ; c’est la charité faite aux pauvres par d’autres pauvres qui nous attire et nous émeut. C’est elle que nous essayons, non pas de récompenser, mais de seconder et de signaler à la reconnaissance publique. M. de Montyon l’a ainsi voulu en nous prescrivant de ne recompenser que la vertu indigente. Mais nous ne contrevenons pas à ses volontés, en honorant, par exception, ceux à qui s’appliquent le texte sacré : Beati pauperes spiritu, dans le sens vrai et sublime du mot ; ceux qui, nés dans l’aisance, se font pauvres par l’esprit, pauvres par le cœur, afin de dévouer à la fois leur richesse et leur personne, leurs biens et leur vie, à leurs frères souffrants et abandonnés.

Sans doute la charité, comme toutes les vertus et plus que toutes, porte en elle-même sa récompense, et n’a pas besoin de nos encouragements pour vivre. Nous l’avons dit et redit sans cesse, sans attendre d’être avertis par des esprits chagrins et superficiels qui ont compris l’œuvre de M. de Montyon dans la vaste sphère de leurs anathèmes. Nous ne prétendons ni créer la vertu ni décourager le vice ; nous ne nous arrogeons pas cet empire sur la fragilité humaine. Nous ne faisons pas non plus la charité ; nous nous bornons à la reconnaître chez ceux qui la font, et c’est pourquoi il nous convient d’être très-modestes, comme des gens qui n’ont aucun mérite à remplir leur charge et qui comprennent fort bien qu’il est tout autrement facile de couronner la vertu que de la pratiquer.

Nous ne prétendons pas même honorer la vertu par la publicité de nos récits et de nos éloges : c’est la société où cette vertu se produit, que nous voulons servir et encourager, en lui révélant ce qui se passe d’obscurément héroïque dans son sein. Assez d’infirmités l’énervent, assez de taches la déparent, assez de périls et de mécomptes atteignent et avertissent son orgueil, pour qu’il soit bon et convenable de la relever parfois à ses propres yeux et devant ses détracteurs. Il nous appartient, non de régir les consciences individuelles, mais de satisfaire la conscience publique, en lui servant d’interprète pour glorifier le dévouement austère et la grandeur morale.

Ce que nous voulons, ce n’est pas honorer les pauvres, c’est honorer les riches, par un hommage public rendu à la pauvreté, en leur nom, au nom des classes élevées et éclairées dont nous espérons à la fois éveiller et exprimer la sympathie.

Ici même, dans l’enceinte consacrée à ces grandes solennités intellectuelles de notre pays, où se presse une affluence chaque fois plus grande et plus avide d’émotions, où la gloire littéraire vient décorer ses élus de sa plus séduisante parure, où s’exerce et se maintient ce qu’on appelait du temps de M. de Montyon la magistrature de la pensée et l’aristocratie de l’esprit, nous venons, moins nombreux mais non moins attentifs, proclamer la supériorité de la vertu sur le talent, et incliner toutes les conquêtes de l’intelligence devant les exploits ignorés des cœurs simples et bons.

En nous faisant l’écho des acclamations populaires qui ont quelquefois retenti, mais dans une sphère bien restreinte, autour de quelques âmes d’élite ; en attirant sur elles les regards des indifférents, nous jouissons, non pour eux, mais pour nous, de pouvoir élever sur le pavois de la publicité d’honnêtes gens obscurs, hier encore inconnus, demain oubliés, ce qu’on appelle de braves gens, selon cet admirable idiotisme de la langue française, qui qualifie de même ce qui nous éblouit et ce qui nous édifie, le courage et la vertu.

Ces braves gens nous sont signalés, dénoncés, amenés par des juges compétents et éclairés, impartiaux et désintéressés, par les administrateurs, les pasteurs, les magistrats, qui ont été les témoins, les voisins, quelquefois peut-être les auxiliaires de leurs bonnes œuvres. Un examen scrupuleux garantit, non pas certes l’infaillibilité, mais la consciencieuse sincérité de notre jugement.

Nous reconnaissons dans ces modestes concitoyens le doux et pur éclat de la vraie vertu. À cette vertu, ainsi évoquée et personnifiée devant nous, nous tendons une main amicale et respectueuse ; nous lui disons publiquement : Merci !

À ce remercîment, grâce aux libéralités dont M. de Montyon nous a faits les dépositaires, nous ajoutons un don, mais un don qui n’est ni une récompense ni un secours ; un don qui est destiné à continuer, à propager, à consolider les actes de charité qui ont mérité notre admiration ; un don qui, fait à la pauvreté, et, très-souvent, à la pauvreté volontaire, ira, en passant par ses mains délicates, consoler d’autres pauvres et de nouvelles misères ; un don qui nous associera, nous et surtout notre généreux donateur, à des œuvres de prévoyance, de miséricorde et de salut.

Et remarquez-le, Messieurs, dans ce siècle de sollicitation universelle, de cette lèpre qui survit à toutes nos révolutions et qui s’y rajeunit, nous n’avons devant nous que des solliciteurs désintéressés, des gens qui demandent, qui attendent, qui pressent pour d’autres que pour eux-mêmes. Aucun de nous ne connaît les personnes dont je vais parler ; moi-même je ne les verrai jamais. Elles n’ont rien demandé, rien espéré, rien désiré. Tout est spontané de notre part ; de la leur, tout est humble, modeste et résigné.

Cent vingt mémoires nous ont été envoyés depuis l’année dernière par les autorités et les notables, qui nous recommandent des personnes dignes de fixer les suffrages de la compagnie. Dans ce nombre, vingt-trois ont paru mériter, à des titres divers, les distinctions accordées par l’Académie, et qui consisteront cette année en trois prix, en quatre médailles de première classe et en seize de seconde.

La première place dans votre reconnaissante admiration appartient à Madeleine Augier, surnommée la Quêteuse. Il n’est personne qui, ayant parcouru, de 1821 à 1827, la route d’Avignon à Marseille, n’ait conservé le souvenir de cette jeune femme à robe noire, à coiffe blanche, qui, au moment où les voitures, les voyageurs, les simples passants traversaient la ville d’Orgon, se présentait à eux et leur tendait la main pour les pauvres malades de l’hôpital de cette ville. Née pauvre et vouée dès l’enfance aux travaux des champs, à l’âge de vingt ans, elle vit son frère dangereusement malade et guéri à la suite d’une neuvaine faite par elle, au sanctuaire vénéré de Notre-Dame-de-Lumières, dans la vallée d’Apt. Par reconnaissance de ce bienfait, elle fit vœu d’embrasser la vie religieuse ; mais, faute de dot et d’instruction suffisante, elle ne put être admise dans une communauté. Ce fut alors qu’elle se fit quêteuse pour les pauvres, et qu’elle commença cette vie de fatigues incessantes qu’elle a poursuivie jusqu’à ce jour pour l’amour de Dieu et du prochain. Pendant vingt-six années consécutives on l’a vue, hiver et été, braver tantôt la chaleur suffocante et la poussière provençale, tantôt le souffle violent du mistral, être à son poste à chaque heure du jour et de la nuit, attendre les passants sur la grande route, et n’en laisser échapper aucun à sa modeste importunité. Son unique abri, pendant ces vingt-six ans, a été une guérite en planches de cinq pieds carrés, qu’on a depuis achetée et conservée comme une relique. Bien que si jeune, et, disons-le avec le maire d’Orgon, sans quelle l’entende et sans qu’elle l’ait jamais su, bien que très-belle, cette vierge candide, qui passait ses jours et ses nuits au milieu des postillons et des charretiers, n’a jamais été insultée. L’admiration publique lui servait de sauvegarde inviolable. Si quelqu’un, nous dit le premier magistrat de sa ville natale, eût osé se permettre envers elle la moindre inconvenance, cent bras se seraient levés pour l’écraser. À ce pénible métier, elle ramassait annuellement dix-huit cents à deux mille francs, et elle a pu augmenter les trop faibles ressources des hôpitaux d’Orgon de plus de 50,000 francs accumulés ainsi sou à sou, par le plus généreux et le plus infatigable dévouement. L’âge de Madeleine, aujourd’hui sexagénaire, et surtout l’établissement des chemins de fer, l’ont obligée de donner à ce dévouement une autre forme, mais n’en ont point atténué les efforts, qui soutiennent toujours, avec l’existence de son frère, celle d’un grand nombre d’infortunés. L’Académie veut concourir à ses bonnes œuvres en lui offrant un prix de 3,000 francs.

Il nous est doux de pouvoir rapprocher de cette héroïne de la charité, sortie de la condition la plus humble, deux autres femmes qui, nées dans l’aisance, ont consacré leur fortune et leur vie au service des pauvres, en rivalisant avec la quêteuse d’Orgon par la constance et la fécondité de leur abnégation. Mlle Hortense de Gelinski, née il y a cinquante-sept ans d’une famille fixée en Anjou, amenée jeune encore, par des circonstances de famille, à Digne, y fut pénétrée de compassion à la vue du triste sort des pauvres orphelines dans cette partie de la France, qui, située entre les sites pittoresques du Dauphiné et les plages fertiles de la Provence, n’a reçu en partage aucun des avantages départis par le ciel à ces deux contrées. Une voix secrète et surnaturelle lui révèle sa vocation. Elle dit un éternel adieu à son beau pays d’Anjou, pour se fixer dans le rude climat des Basses-Alpes, et pour devenir la mère et la servante des orphelines. Pendant cinq ans, elle travaille à leur préparer un asile ; une fois fondé, pour le soutenir, elle vend sa bibliothèque, son argenterie, ses bijoux, renonce à tous les avantages que sa naissance et sa fortune lui promettaient dans le monde ; sacrifie toute la succession de sa mère, toute celle de sa tante, se refuse le nécessaire, et jusqu’à la consolation si légitime de la correspondance avec les siens, afin de ne pas dérober une obole de son avoir aux enfants qu’elle s’est donnés. Ces pauvres petites lui arrivent dans un état de saleté indicible ; c’est elle qui les nettoie, les panse, leur rend ces soins rebutants que l’amour maternel peut seul ennoblir et expliquer. Bientôt, pour donner plus de stabilité à son œuvre, elle ajoute une communauté religieuse à l’asile ; mais ce n’est point pour se décharger sur autrui de son fardeau volontaire : elle y est à la fois supérieure, surveillante, maîtresse de classe et de travail, infirmière. À côté des orphelines elle admet leurs frères ; les douze petites filles avec lesquelles elle a commencé son œuvre, il y a vingt-sept ans, sont aujourd’hui représentées par cent dix enfants des deux sexes ; leur mère adoptive les soigne tous avec une égale sollicitude, dote les filles qui se marient, dirige les garçons vers une carrière adaptée à leurs moyens. Après leur sortie, son cœur maternel les suit encore, et eux ne l’oublient pas. Elle a déjà formé des prêtres, des commis, des ouvriers, des marins, des soldats, qui, du champ de bataille où ils se sont distingués, lui envoient le tribut de leur filiale reconnaissance. Le conseil général des Basses-Alpes a officiellement apprécié l’utilité de cette œuvre en même temps que le mérite et les hautes vertus de la fondatrice ; mais, à part quelques secours temporaires, la maison des orphelins a subsisté jusqu’ici par les seules ressources de Mlle de Gelinski, et le prix de 2,000 francs que nous lui décernons sera, d’après ce que nous affirme le préfet des Basses-Alpes, « uniquement consacré à augmenter le nombre des orphelins qui reçoivent, dans cette maison, des soins si touchants et une excellente éducation. »

Mme Van der Meersch, née Behaghel, est veuve : elle habite le nord de la France, à Bailleul, sur les frontières de Belgique. Ce, sont là à peu près les seules différences qui la distinguent de Mlle Gelinski ; je me trompe, il en est une autre. Elle a dix ans de plus ; elle a donc pu consacrer, non pas trente, mais quarante ans de sa vie au soulagement de ses concitoyens. Dès sa jeunesse, et pendant les premières années de son mariage, secondée par un mari digne d’elle, elle emploie la plus grande partie de ses revenus à créer et à soutenir des établissements charitables dans sa ville natale. À peine est-elle initiée aux douceurs de la maternité, qu’elle se préoccupe surtout des privations morales et matérielles de l’enfance des pauvres : elle s’entoure aussitôt d’une seconde famille ; elle se fait la mère adoptive et l’institutrice gratuite de 80 petits garçons. Car il lui semble que, dans les familles indigentes, les garçons sont plus exposés à être privés du bienfait de l’éducation que les filles, plus facilement retenues et employées auprès du foyer domestique. Bientôt elle traite avec le bureau de bienfaisance, pour partager avec lui la lourde responsabilité du sort des orphelins de père et de mère. « Donnez un peu, » dit-elle, « pour les aînés, je me charge des plus petits ; » et cette charge dure depuis vingt-cinq ans. Devenue veuve, elle donne, non plus seulement sa fortune, mais son existence entière aux malheureux. Toutes les œuvres de la ville de Bailleul, si fidèle à ses antiques traditions de foi et de charité, trouvent en elle une coopératrice ou une directrice aussi active que zélée. Les frères des écoles chrétiennes et les dames de Saint-Maur pour L’éducation populaire, la maison de la Providence pour les pauvres malades, L’école Dominicale, où Mme Van der Meersch a élu domicile en quittant sa propre maison et toutes les habitudes, tous les agréments de sa position sociale, mais où six cents jeunes filles pauvres recueillent de ses mains le double trésor de l’instruction religieuse et de l’amour du travail ; voilà ce qu’une seule ville, une seule femme ont su créer en quelques années pour le service du peuple et de la religion ! Cette ville s’adresse à nous avec instance, par un Mémoire revêtu d’innombrables signatures, pour que nous imprimions le sceau d’un hommage public et solennel à la vertu de cette femme de bien. Mme Van der Meersch, nous dit-elle, « sent déjà le poids de l’âge s’ajouter au fardeau si lourd de ses grandes et nobles entreprises. La ville de Bailleul ne peut consentir à la voir disparaître sans jouir du bonheur de voir la patrie tout entière associée à sa reconnaissance. » Le conseil général du Nord, le conseil d’arrondissement de Hazebrouck, rendent, de leur côté, un témoignage officiel à celle que le préfet appelle la bienfaitrice de Bailleul. Sa fortune la met au-dessus du besoin d’un concours pécuniaire, mais l’Académie n’en veut pas moins lui décerner le prix Montyon, sous la forme de l’admiration qu’elle charge son directeur d’exprimer publiquement pour cette longue vie, remplie et dominée par une charité si courageuse, si féconde et si éclairée.

Quatre médailles de première classe, de 1,000 francs chacune, vont constater le mérite et l’honneur d’autres vies, moins connues peut-être, mais non moins touchantes et presque aussi généreusement dépensées au profit du prochain. La première est accordée à Justine Fabre, d’Aix en Provence, fille d’un postillon, et qui exerce encore aujourd’hui, à cinquante-sept ans, le modeste métier de repasseuse. Tous les instants de liberté que lui laisse son travail sont consacrés au soin des malades pauvres et à l’instruction des enfants de la campagne. En 1835, le choléra éclate dans sa ville natale ; la terreur met en fuite tout ce qui peut s’éloigner. Justine s’offre bravement au bureau de bienfaisance pour soigner les victimes du fléau. Sa jeune sœur l’imite ; mais, atteinte de l’épidémie, elle meurt au champ d’honneur de la charité. Loin de ralentir le zèle de Justine, cet exemple l’enflamme ; elle remplace auprès des agonisants leurs parents en fuite ; elle ensevelit les morts, elle refuse toute rémunération, et ne cesse de se prodiguer que lorsqu’il n’y a plus de malades à soigner. Vingt ans après, en 1854, le fléau reparaît : Justine est encore là ; elle recommence à lutter contre lui et à lui arracher sa proie. Depuis lors, elle n’a pas cessé d’édifier ses concitoyens en déployant le même zèle pour le soulagement des indigents et des malades. Aujourd’hui son âge avancé menace de rendre impuissants les élans de son cœur : il lui faudra bientôt réclamer pour elle-même les secours qu’elle a prodigués à ses voisins. Votre médaille ira lui apprendre que vous avez connu, apprécié et admiré son ardente et magnanime charité.

- Catherine Vernet, de Saint-Germain-l’Herm (Puy-de-Dôme), est, elle aussi, une simple ouvrière en dentelle. Après s’être dévouée à sa famille, elle se dévoue depuis trente ans à ceux qui n’en ont point. Ayant acheté, avec le produit de ses épargnes accumulées sou par sou, une petite maison, elle en a fait un hôpital, elle a commencé son installation avec huit caisses en bois qui devaient servir de lits. Ces lits, entourés par elle des soins les plus assidus, sont toujours occupés. Cet hôpital, situé au sein des montagnes les plus élevées et les moins fréquentées de l’Auvergne, sert encore d’asile à ceux qu’on appelle dans ce pays les perdus, c’est-à-dire aux voyageurs égarés au milieu des tourbillons de neige, et que la cloche des villages voisins a avertis en vain de leur danger. C’est ainsi qu’en plein dix-neuvième siècle, la naïve charité d’une humble, Auvergnate a renouvelé la merveille qu’on admire depuis bientôt mille ans au Grand-Saint-Bernard. Ce n’est pas tout : elle y enseigne encore le catéchisme aux orphelins abandonnés, aux enfants vagabonds, qu’elle recueille et qu’elle nourrit du fruit de ses travaux ; quand les incurables qu’elle a recueillis chez elle lui en laissent le loisir, elle va au dehors veiller chez eux les malades du voisinage. C’est l’emploi habituel de ses nuits. Une si héroïque charité ne semble pas étonner les religieux habitants de sa contrée, qui la traitent simplement de brave femme. Cependant les notables du village, appuyés et encouragés par notre confrère M. de Falloux, nous l’ont signalée. On nous apprend qu’elle n’a pour ressource que son carreau de dentellière, qui peut lui rapporter 35 à 40 centimes par jour, plus les secours de quelques âmes charitables qui la prennent pour intermédiaire de leurs aumônes. Vous y ajouterez celle que M. de Montyon vous permet de consacrer à de pareils dévouements, et qui n’aura jamais été mieux placée.

Un jeune prêtre, M. l’abbé Méquignon, curé d’Élancourt, près Chevreuse (Seine-et-Oise), s’honorera d’être placé au même rang que les humbles filles dont nous venons de vous entretenir. Le cœur ému par le spectacle des enfants trouvés, confiés à des nourrices qui trop souvent les laissent grandir dans l’ignorance et la grossièreté, sans appui, sans conseil et sans affection, il a commencé par louer, à quelque distance de son presbytère, une modeste maison. C’est là qu’il prodigue, jour et nuit, à ces innocentes victimes du vice, les soins d’une mère, couchant au milieu d’eux, les conduisant à l’école, et ne quittant sa nouvelle famille que pour se faire, lui aussi, mendiant comme la quêteuse d’Orgon. Il demande et reçoit le sou des pauvres comme le louis du riche, et, après avoir ainsi mendié pendant un an, il a pu bâtir une maison capable de contenir quarante-cinq enfants qu’il confié à quatre sœurs de Saint-Vincent-de-Paul, et le voilà qui recommence à tendre la main, avec l’ambition de communiquer le bienfait de cette éducation domestique aux deux cents enfants abandonnés qui restent dans le département. À onze ans, il les place chez des cultivateurs, d’où ils reviennent tous les dimanches à l’asile qui a protégé leurs premiers jours, et qu’ils appellent si justement la maison de famille. Ce dévouement, qu’aucune épreuve n’a ni lassé ni interrompu, a fini par obtenir depuis deux ans les encouragements du conseil général de Seine-et-Oise, et le préfet atteste, en nous les recommandant, le zèle et l’abnégation du prêtre que vous avez voulu comprendre parmi l’élite de vos lauréats.

La même distinction n’est que trop bien justifiée par l’honorable carrière de Mme Capelle, directrice de la crèche de Saint-Louis-d’Antin, à Paris. Un véritable philanthrope, M. Marbeau, qui a plus que personne contribué à doter notre pays de la belle institution des crèches, nous a dénoncé, dans un éloquent Mémoire, les services aussi modestes que prolongés d’une de ses émules les plus zélées. Veuve d’un pharmacien, sans fortune et sans enfants, elle a voulu devenir la mère des pauvres, et elle y a réussi en y dévouant depuis vingt ans toutes les ressources d’une ardente et ingénieuse sollicitude. La crèche qu elle a fondée contient soixante enfants ; ils s’y renouvellent et s’y entretiennent depuis vingt ans, grâce aux quêtes faites par Mme Capelle, et qui ont produit pour cette seule crèche la somme de 130,000 francs. Rien n’arrête son zèle, ni les épidémies, ni les troubles politiques, ni sa santé affaiblie : plus elle souffre, dit-elle, et plus elle a besoin de secourir. Auxiliaire de toutes les bonnes œuvres de son quartier, elle est l’âme de la crèche qu’elle a créée, et des enfants qu’elle y recueille. Son généreux dévouement s’étend jusqu’aux familles dont ils sortent. Chacune de ces familles est visitée par elle, et les mères récemment accouchées qu’elle entoure de ses soins, les ménages qu’elle arrache à la misère, confirment le suffrage des juges très-compétents qui nous ont dit d’elle qu’elle répand le bien comme une source qui ne tarit point.

Je risquerais trop d’abuser de votre attention si j’entrais dans les mêmes détails pour les quatorze médailles de seconde classe, chacune de 500 francs, que l’Académie décerne à ses autres lauréats. Je risquerais surtout d’affaiblir la sympathie que nous désirons leur attirer, par la monotonie de mes récits. Il nous faut réunir et résumer rapidement plusieurs de ces saintes et nobles vies. Signalons d’abord un ancien domestique et deux servantes restés fidèles à leurs maîtres quand la fortune les abandonnait ; le premier, Jean-Jacques Boudet, d’Andrieu (Calvados), est octogénaire ; il sert depuis soixante ans la même famille, entièrement ruinée depuis longtemps ; et non-seulement il la sert sans gages, mais il a vendu le seul petit champ qui lui restait pour en consacrer le produit à soulager la misère de ses vieux maîtres. Les deux autres, Angélique Hautefeuille, de Boulogne-sur-Mer, et Louise Portier, de Chambéry, toutes deux sexagénaires, sont restées l’une quarante ans, et l’autre quarante-huit, chez des maîtres tombés dans la misère : Angélique sacrifie aux siens d’abord toutes ses économies, puis un petit héritage de 11,000 francs qui constituait tout son avoir ; Louise apprend que sa maîtresse, dont un voyage l’avait séparée, est revenue veuve et complètement ruinée dans son pays ; elle quitte aussitôt la place nouvelle et bien rétribuée qu’elle avait trouvée, retourne auprès de son ancienne patronne, la sert gratis et subvient à tous ses besoins par un travail opiniâtre, que les infirmités lui rendent chaque jour plus pénible.

Tout le monde sent que les suites inévitables de l’égalité politique et sociale font de la domesticité un des problèmes les plus obscurs et les plus compliqués de la société moderne ; et tout le monde nous félicitera d’avoir, non pas à la résoudre, mais à saluer, dans l’accomplissement désintéressé de ces ingrats et laborieux devoirs, une des formes les plus touchantes du dévouement chrétien.

La dernière nommée de ces domestiques modèles appartient à la Savoie, qui nous a donné trois autres de ses enfants à couronner, Jeannette Nayroud[1], Joséphine et Péronne Fontaine[2]. Celle-là a fondé une communauté pour soulager les malades nécessiteux de son canton ; elle les soigne elle-même et y sert depuis vingt-quatre ans. Celles-ci ont consacré toute leur petite fortune, c’est-à-dire 30,000 francs, à la création d’un hospice déjà meublé de vingt-deux lits, et oii elles aussi servent comme sœurs de charité.

Quatre autres saintes filles de diverses parties de la France, ont mérité une distinction bien plus précieuse que nos médailles ; elles sont toutes qualifiées dans les rapports qui nous sont arrivés de sœurs de charité libres, Françoise Béchu, de Saint-Jean de Bournay (Isère)[3], manchote de naissance et d’abord domestique chez un pharmacien, y apprend assez de médecine pour pouvoir organiser un service médical gratuit au profit des malades pauvres ; elle persuade à trois de ses nièces, à vingt autres jeunes filles, de s’y dévouer comme elle s’y est dévouée elle-même pendant trente-quatre ans : elle achève sa carrière en recueillant chez elle deux idiotes infirmes, et le maire de sa commune nous demande, avec des instances réitérées, d’appeler la gratitude publique sur celle qu’il nomme « la providence des indigents et de plus la providence de l’administration municipale ».

Jeanne Boy, de Gramat (Lot)[4], doit également le surnom de mère des pauvres que lui ont décerné ces concitoyens, à vingt-cinq années de dévouement maternel ou de piété filiale pour les malades indigents et les enfants abandonnés. Amélie Besquet, du Puy en Velay[5], après s’être formée à l’Hôtel-Dieu de Paris, revient dans sa ville natale pour y être, dans les épidémies comme auprès des infirmes les plus repoussants, le modèle de la charité intelligente et infatigable. Euphrosine Luce, de Bretteville (Manche)[6], née dans l’aisance, se fait blanchisseuse pour soutenir, pendant vingt-cinq ans, l’existence de ses proches subitement ruinés.

L’Académie a placé sur la même ligne, dans son admiration et dans ses récompenses, un ancien instituteur[7], et trois institutrices primaires[8], qui, au sein des services et des fatigues de leur noble et difficile profession, ont trouvé moyen de dépenser leurs loisirs, leurs économies, leur chétif patrimoine, et quelquefois leur santé, pour soigner les malades indigents, pour recueillir et secourir les orphelins en même temps que les plus jeunes et les plus pauvres de leurs élèves.

Toute une vaste commune, appuyée par toutes les autorités du département des Vosges, a réclamé la même distinction pour Jean-Baptiste Ferry[9], prématurément vieilli par les fatigues et les privations qu’il s’est imposées pour subvenir aux besoins des aliénés, des blessés, des voyageurs égarés, des prisonniers pour dettes, qu’il a rencontrés sur son chemin. Une générosité plus rare encore a attiré notre attention sur Rose Barre, sage-femme à Arvert (Charente-Inférieure)[10], qui prodigue à la pauvreté souffrante tout ce qu’elle gagne auprès des riches, qu’on a vue se dépouiller de ses meilleurs vêtements pour en couvrir des mères, à moitié nues, et dont les soins ont deux fois sauvé la vie à une lépreuse, que sa cruelle infirmité avait fait abandonner de tous, même de sa propre mère.

C’est au contraire le sentiment des devoirs de la famille, poussé jusqu’à la plus exquise délicatesse, qui nous a paru mériter la dernière médaille dont nous ayons à vous parler. Jean Blanchot, simple artisan à Provins, déjà chargé de soutenir par son labeur journalier sa femme infirme, ses deux enfants et son beau-père malade, ne s’en est pas tenu là ; il s’est cru obligé de recueillir, de nourrir et d’élever la fille naturelle de sa belle-sœur, morte en donnant le jour à cette enfant que son père avait abandonnée. Blanchot prodigue à cette pauvre orpheline les soins paternels et maternels qui lui manquaient à la fois ; il la soustrait, par ses sacrifices quotidiens, à de cruelles maladies et à la plus cruelle de toutes les infirmités, car elle était menacée de devenir aveugle. Il finit par toucher le cœur du père de l’infortunée, et le décide à la reconnaître pour sa fille, au moment où l’enfant allait approcher pour la première fois de la sainte table. Il dit naïvement : « Pour cadeau de première communion je lui donne un père. » Et elle, la jeune fille de quinze ans, sauvée de tant de dangers, remercie et bénit son admirable protecteur de lui avoir rendu la vie, la vue, la santé et la famille.

Vous le comprenez, Messieurs ; le sentiment dont on demeure pénétré, quand on est chargé de raconter de telles vies, est celui de la confusion. On est confus du peu que nous donnons, plus confus encore du peu que nous sommes. N’est-ce pas le cas de dire avec Bossuet : Oh ! que nous ne sommes rien ! Et cependant, vous le voyez, il n’y a, dans tous ces récits, rien d’éclatant, rien de dramatique, rien de propre à saisir ou à maîtriser l’imagination. Nous ne couronnons que des vertus tranquilles, modestes, et presque inconnues ; nous ne célébrons que cet héroïsme humble et obscur, qui est le plus difficile et le plus généreux de tous les héroîsmes. Des devoirs pénibles humblement accomplis, voilà notre idéal. La persévérance dans le bien, voilà la marque à laquelle nous reconnaissons nos lauréats. Ce qu’il nous faut, ce ne sont pas plus des actes isolés ou soudains que des actes éclatants : ce sont des vies entières de sacrifice et d’abnégation. Ce n’est pas l’ardeur juvénile et la passion éphémère du bien ; c’est la vertu transformée en habitude et devenue la condition même de la vie, et comme le souffle qu’on respire.

Notez-le, d’ailleurs, Messieurs : rien n’est plus incomplet que le tableau qui vient de vous être présenté ; rien ne ressemble moins à un essai de statistique morale. Comme on l’a sans cesse répété à cette place, l’immense majorité des actes de charité, de courage et de dévouement qui chaque jour s’accomplissent en France, échappe à notre connaissance comme à notre juridiction. Nous ne sommes pas à l’affût des actes de vertu, pour les saisir au passage comme de rares et précieux échantillons de la nature humaine ; nous recueillons seulement ceux que nous signale le hasard ou un zèle tout particulier et très-désintéressé.

Réduite à ces modestes proportions, notre mission n’en est pas moins fertile en jouissances comme en leçons. Et tout d’abord, en nous faisant vivre pour un temps dans la bonne et sainte compagnie de tant d’âmes vraiment admirables, elle nous repose et nous console de tant de fausses et malsaines admirations prodiguées trop souvent aux triomphes du mensonge, aux exemples corrupteurs, aux œuvres perverses et pernicieuses qui s’arment chaque jour, contre les croyances et les respects du monde, de toutes les ressources d’une publicité trop souvent refusée aux inspirations du bon sens et du bon droit.

Il est un autre enseignement qui ressort de ce concours, avec non moins d’éclat que des concours précédents ; c’est l’évidente et éminente supériorité de l’autre sexe sur le nôtre dans tout ce qui touche au service des pauvres, au soulagement de toutes les infortunes. Ubi non est mulier, ingemiscit egenus ; « là où la femme est absente, le malheureux n’a plus qu’à gémir, » a dit, il y a trois mille ans, le Sage par excellence. Et, depuis quarante ans, tous vos rapporteurs se sont transmis de l’un à l’autre le soin de confirmer cet arrêt, en venant constater la proportion de plus en plus forte des couronnes décernées par les exécuteurs testamentaires de M. de Montyon aux dévouements féminins. Ils n’ont cédé à aucun entraînement romanesque : ils échappent à tout soupçon de fadeur sentimentale ; car ce n’est pas la femme ornée de sa jeunesse, de ses grâces naturelles, de la poésie de sa beauté, que nous offrons à l’admiration publique. Nos couronnes ne vont chercher le front d’aucune jeune rosière ; nous n’avons affaire qu’à de vieilles femmes, et le plus souvent à de vieilles filles. Mais elles nous apparaissent revêtues de l’éternelle jeunesse du bien, transfigurées par la beauté de la charité, et parées de ce courage plus que viril qui a fait de la femme française, consacrée au service de Dieu et des pauvres, ce que nos voisins disent de leur constitution politique : l’objet de l’envie et de l’admiration du monde.

Et qu’on ne nous parle pas des jouissances que leur amour-propre ou leur sensibilité naturelle peut trouver dans ce grand empire de la pitié dont elles sont les souveraines ; non, c’est dans la peine, dans l’épreuve, dans la lutte, entre mille difficultés patiemment endurées et lentement vaincues, qu’elles ont cherché et trouvé leur couronne. Ces pauvres et nobles filles, si fortes dans leur faiblesse et leur isolement, ces sœurs de charité libres, comme les qualifient toujours les populations qu’elles ont servies, ces veuves consolées par les bienfaits qu’elles répandent, ces mères de l’indigent et du malade, continuent la généreuse lignée de ces grands cœurs qui, depuis Anne de Melun, Mme Legras, Mme de Miramion et leurs contemporaines du XVIIe siècle, sont devenues la plus pure et la plus incontestée de nos gloires nationales. Elles ne font d’ailleurs, hâtons-nous de le dire, que reproduire, en les surpassant, les vertus et les sacrifices que nous retrouvons partout autour de nous, lorsque notre regard ému et reconnaissant se reporte, du spectacle des agitations et des mécomptes du dehors, sur nos mères, nos sœurs, nos femmes. Oui, c’est la femme qui garde surtout, parmi nous, l’inestimable trésor des vertus et des vérités chrétiennes. Ils ne le savent que trop, ceux qui prétendent l’arracher au sanctuaire de la famille et de la vie intime, de l’éducation domestique et religieuse, pour l’enrégimenter à la Spartiate dans un enseignement matérialiste et profane, pour l’immoler à je ne sais quelle utopie despotique qui veut démanteler la famille comme la société.

Il reste enfin une dernière conclusion à établir, la plus générale et la plus consolante de toutes, c’est le prix infini et l’inépuisable fécondité, parmi nous, de l’effort individuel, de l’activité spontanée, de la charité indépendante. Le type immortel de cette charité a été donné au monde et à l’Église par la France en la personne de saint Vincent de Paul. Sa glorieuse postérité subsiste et se propage chaque jour dans les saintes filles dont il a créé la règle et l’institut, dans cette foule de généreux laïques de tout âge et de toute condition qui s’honorent de porter son nom, enfin dans ces servantes des pauvres, isolées et ignorées, dont nous signalons les mérites aujourd’hui comme depuis tant d’années, et comme nous espérons les signaler encore demain. « La science de la misère, » a dit M. de Sismondi, « sera toujours courte par quelque endroit. C’est pour cela, » ajoute-t-il, « que je ne voudrais exclure aucune forme de charité. Je voudrais pouvoir donner aux hospices, aux dispensaires, aux écoles, aider libéralement les grandes infortunes, pour remettre à flot, par un don, par un prêt fait à temps, l’homme qui chancelle entre l’industrie et la ruine. Mais je voudrais, en même temps, distribuer sou par sou, aux mendiants que je rencontre, un secours qui, peut-être, dans ce moment, les sauve d’une atroce souffrance. Je ne dirai point que je ne donne jamais aux enfants, jamais aux valides, jamais à ceux dont je connais le vice, car, peut-être, dans le moment où je refuse avec ma règle, la faim, qui n’a point de règle, est sur eux. » Ces touchantes paroles d’un économiste, peu suspect d’exagération religieuse, eussent été dignes du grand saint que je viens de nommer : elles expliquent et justifient, au besoin, le grand précepte de l’aumône. Cette charité privée, qui n’est pas seulement le grand devoir et la grande joie des chrétiens, qui est encore le boulevard et la meilleure garantie de l’ordre social, n’exclut, elle non plus, aucune lumière, aucun concours, aucune émulation prévoyante et libérale : suivant le précepte de l’Apôtre, elle ne se défie de personne, elle est patiente et bénigne ; elle ne connaît ni l’ambition ni la vanité, ni la jalousie[11]. Mais elle ne veut être ni confisquée, ni réglementée, ni même protégée. Elle n’a besoin que d’elle-même pour agir, pour produire, pour sauver : elle est bien loin toutefois de craindre le regard ou la main de l’autorité publique, au nom de laquelle certaines gens la dénoncent et la poursuivent. J’aime, d’ailleurs, à constater, après une étude attentive des dossiers qui nous arrivent de tous les coins de la France, l’adhésion, l’admiration, la sympathie expressive que les magistrats, les notables, les administrateurs locaux témoignent partout à ces créations, à ces actes éclatants de la charité individuelle. Rien n’y porte l’empreinte de ces doctrines homicides qui représentent l’aumône comme une humiliation. Rien n’y annonce l’influence de ces calomnies, de ces délations qui ont provoqué la proscription des institutions et des œuvres de la charité laïque et libre, et qui, si elles pouvaient définitivement être exaucées, imprimeraient à une nation chrétienne le sceau de la plus humiliante des servitudes.

Déjà l’an dernier, à cette même place, une voix généreuse[12] a rendu le même hommage à l’initiative de la bienfaisance privée, aux libres inspirations d’un dévouement qui n’attend rien de l’État. Il est plus que jamais opportun et nécessaire de le renouveler, avec cette liberté d’appréciation qui est redevenue le privilège de l’Académie, après avoir été, pendant un temps, le patrimoine de tous.

L’Académie française n’affecte pas d’être indifférente aux luttes qui divisent le pays et la société moderne. Elle s’honore de ne pas leur demeurer étrangère ; elle s’honore encore des critiques que lui attire cette noble préoccupation. Mais elle se félicite non moins de pouvoir se placer quelquefois, comme aujourd’hui, sur un terrain où tout dissentiment est impossible, et où une commune admiration impose silence à tout contradicteur.

Au milieu de l’instabilité des idées et des lois d’un pays qui s’était donné pour le modèle de tous les progrès, on aime à se réfugier dans ce domaine où rien ne change, où tout se ressemble et se reproduit sans relâche. On a besoin de ce doux et consolant spectacle pour envisager d’un regard plus serein nos mœurs et notre époque, pour se défendre d’une tentation trop fréquente dans les siècles agités et même dans tous les siècles, celle de s’irriter contre son temps et d’en devenir le détracteur découragé. À cette tentation ont succombé parfois les plus purs comme les plus éloquents des hommes, les saints comme les philosophes.

Plus d un symptôme pourrait la justifier aujourd’hui et venir à l’appui des juges sévères qui voient parmi nous les signes avant-coureurs d’une décadence analogue à celle qui naquit de l’immense ennui et de l’immense corruption dont l’ère des Césars satura Rome asservie et dégénérée. Mais ni le regret inspiré par cet engourdissement intellectuel que tout le monde signale, ni la fidélité obstinée à des principes ou à des idées désertées par la multitude, ni les fières susceptibilités de la conscience et de l’honneur en présence des caprices et des fascinations de la fortune, rien ne doit nous faire méconnaître ou dédaigner dans la société française ce qui la rassure, la console et la relève. Notre devoir est de prendre cette société telle qu’elle est, pour la servir en l’avertissant, sans rêver des perfections chimériques ou d’impossibles retours au passé.

Comme l’écrivait l’éloquent confrère que nous venons de perdre après l’avoir à peine possédé, « il y a dans tout siècle le bien et le mal. Celui qui ne voit que le mal, et qui méprise le genre humain de son temps, celui-là ne sera jamais rien : le mépris est essentiellement stérile[13]. » Certes le mal est grand dans notre pays ; mais, si l’on promène un regard attentif sur toutes ses faces, que le bien y apparaît souvent ! et qu’il est merveilleux dans ses efforts pour faire l’équilibre aux forces du mal ! Si l’on fouille les fondations mystérieuses et les recoins oubliés de notre édifice social, quels prodiges de puissance et de grandeur morale s’entrouvrent devant nous ! Dans ces nombreuses armées du travail, comme dans celles qui, toujours précédées de nos missionnaires et de nos martyrs, portent sur des plages lointaines le drapeau dela France ; dans toutes les professions diversement laborieuses, depuis le pauvre étudiant qui prélude par tant de vaillants efforts et de si dures privations à des triomphes futurs, jusqu’à l’ouvrière restée pure et honnête malgré les tentations de la misère ; quels miracles de renoncement et de patience, de sang-froid et d’humanité, de sympathie et de dignité ! que de longs et rudes apprentissages d’une vie meilleure ! que de cœurs droits et fermes dont les généreux battements défient tous les orages et toutes les langueurs d’ici-bas ! Sans doute l’observateur rencontre, dans notre France, comme partout en ce monde, plus de souffrances que de joies ; mais aussi, tout bien considéré, il y découvre plus de vertus que de vices. Et c’est par telle racine inconnue et dédaignée, sous les profondeurs des dernières couches humaines, que monte vers le sommet de notre société découronnée par les orages, la sève de la vertu et de l’honneur. Nous avons mis à nu aujourd’hui même tel filon inaperçu qui révèle l’inépuisable richesse de la mine. Chez les nations démocratiques, la petite propriété rassure contre les grandes catastrophes. Chez les nations chrétiennes, les petites vertus préservent des grandes décadences.

Et qu’on ne croie pas que nous prétendions, suivant une tactique trop fréquente aujourd’hui, borner aux classes ouvrières ou indigentes l’hommage impartial que l’équité nous prescrit. Non, non, les classes éclairées et aisées, prises à part de certaines exceptions douloureuses, ont droit à la même justice, à la même impartialité, à la même affectueuse et chrétienne sympathie ; jamais peut-être elles n’ont mieux mérité ces avantages qu’on leur conteste, car on peut hardiment affirmer que, si elles manifestent des vertus moins énergiques et moins éclatantes qu’autrefois, jamais elles n’ont produit moins de vices et moins de scandales.

Par un secret jugement qui est peut-être l’expiation de leurs fautes passées, c’est à mesure que leur prépondérance politique a cessé, qu’elles sont devenues d’autant plus dignes moralement d’exercer le pouvoir dont elles demeurent éloignées ou exclues. Au sein même de leur inaction forcée ou volontaire, elles rendent à notre société démocratique un service incomparable; elle gardent intact le culte de l’honneur. Ah ! c’est par milliers aujourd’hui que se compteraient ceux qui auraient le droit de répéter cette fière et belle parole du grand Vauban à Louvois, si heureusement mise en lumière dans un des livres que M. Villemain vient d’envoyer à la postérité :

« J’ose bien dire que, sur le fait d’une probité très-exacte et d’une fidélité sincère, je ne crains ni le roi, ni vous, ni tout le genre humain ensemble : la fortune m’a fait naître le plus pauvre gentilhomme de France, mais, en récompense, elle m’a honoré d’un cœur intègre et si exempt de toute sorte de friponnerie, qu’il n’en peut même souffrir l’imagination sans horreur[14]. »

Disons-le donc bien haut : s’il n’est que trop vrai, selon la forte parole de M. Royer-Collard, qu’il y a une grande école d’immoralité publique ouverte par les événements qui se sont accomplis presque sans relâche sous nos yeux, nous n’en sommes pas moins tenus de proclamer le progrès des mœurs domestiques et privées, et de glorifier la résistance des âmes honnêtes à la contagion du mal. Je ne suis pas de ceux que les vertus privées consolent du sommeil des vertus publiques, pas plus que je n’accepte la liberté civile comme une rançon suffisante de la liberté politique. Mais on ne saurait assez respecter et bénir tout ce qui purifie l’âme en la retrempant, et honorer tout ce qui réprime les vils et violents instincts de l’égoisme hmnain. Quand la liberté, restituée à la France, évoquera de nouveau les vertus publiques, c’est là, c’est dans les vertus domestiques et privées, que devront plonger les racines de la vie civique, pour y puiser l’esprit de sacrifice et l’esprit de respect, c’est-à-dire les seules conditions certaines de la force et de la durée.

La France, qui souvent s’admire et se vante trop, souvent aussi s’ignore elle-même. Combien plus n’en doit-il pas être ainsi des étrangers, même de ceux qui l’imitent à tort et à travers, et à plus forte raison de ceux qui la visitent pour la première fois, de ces foules qui accourent chaque jour plus nombreuses de toutes les contrées de l’Europe, de ces ambassadeurs qui viennent de l’extrême Orient ou des déserts de l’Afrique centrale, saluer et honorer chez les Français des vainqueurs généreux et des alliés intègres ! On aimerait à lire dans les âmes de ces lointains visiteurs encore plus qu’à observer leur aspect original et bizarre. Ils s’émerveillent sans doute de tout ce qu’ils voient, de ces travaux publics prodigués avec une si inépuisable magnificence ; de ces villes renouvelées de fond en comble, sans souci du passé, mais pour la joie du présent et le profit de l’avenir.

Éblouis par ces transformations gigantesques, qui rappellent les œuvres des Pharaons, par cet étalage, peut-être imprudent, d’un luxe excessif, par tous ces progrès matériels et toutes ces inventions extraordinaires où le fer et le feu deviennent sous toutes les formes les ministres dociles et terribles de la volonté des maîtres du monde ; par toutes les pompes et toutes les menaces d’une société également bien organisée pour les travaux de la paix et de la guerre, ils nous admirent certainement autant qu’ils nous redoutent. Et cependant ils ne voient que les dehors. Que serait-ce s’ils avaient pu descendre au fond des choses ; et, en sortant de nos palais et de nos musées, de nos théâtres et de nos casernes, visiter nos ateliers et nos maisons de charité, nos ouvroirs, nos crèches, nos asiles, nos orphelinats, nos hospices ; je dis mieux, nos champs, nos foyers et nos cœurs ! Que serait-ce s’ils pouvaient sonder les abîmes d’abnégation, de dévouement, de vertu humble et cachée où nous venons de plonger un regard, découvrir et contempler ces trésors de noblesse et de beauté morale que recèle encore notre pays, et qui confèrent aux nations comme aux individus une bien autre grandeur que celle de la matière subjuguée et du lucre satisfait ! Reposons-nous, Messieurs, sur cette pensée, et plaçons toujours au premier rang de nos gloires comme de nos forces, ces sacrifices glorieux qui se consomment dans l’ombre, ces luttes généreuses livrées et gagnées sur des champs de bataille ignorés, et ces milliers de vies qui, a pour n’avoir rien à raconter aux hommes, n’en sont pas moins dignes, à chaque moment, d’être racontées à Dieu[15] ! »





  1. De Chamoux (Savoie), âgée de soixante-quinze ans.
  2. De Rumilly (Haute-Savoie), âgée de cinquante ans.
  3. Dite sœur Françon, âgée de soixante-treize ans.
  4. Âgée de cinquante-cinq ans.
  5. Âgée de cinquante ans.
  6. Âgée de quarante-quatre ans.
  7. Claude Goussin, à la Bastide (Gironde), âgé de quarante et un ans.
  8. Marie Bohet, à Chanonat (Puy-de-Dôme), âgée de quarante-neuf ans, à adopté successivement onze nièces et neveux orphelins ; Cœlina Brieussel, à Rieux-Minervois (Aude), âgée de cinquante-cinq ans ; Jeanne Amand, dite Jeanneton, la mère des orphelins, à Saint-Georges de Rentembault (Ille-et-Vilaine), âgée de soixante-sept ans.
  9. À la Forge (Vosges), âgé de soixante et un ans.
  10. Âgée de cinquante et un ans.
  11. Charitas patiens est, benigna est… non æmulatur, non agit perperam, non inflatur, non est ambitiosa, non quærit quæ sua sunt, non irritatur, non cogitat malum... (I Cor. 3.)
  12. M. de Laprade.
  13. Le Père Lacordaire, Lettre du 21 décembre 1839.
  14. Lettre citée par M. Rousset dans son Histoire de Louvois.
  15. Madame Swetchine, Lettres.