Discours de M. de Laprade sur les prix de vertus de l’Académie française

DISCOURS


DE M. DE LAPRADE


DIRECTEUR DE L’ACADÉMIE FRANÇAISE


29 août 1861





Messieurs,


Quand M. de Montyon demandait à l’Académie française d’ajouter à ses travaux l’honorable tâche de découvrir et de récompenser les actions vertueuses, il s’inspirait d’un juste sentiment de la mission des lettres, et le modeste homme de bien complétait, en quelque sorte, l’œuvre du grand homme d’État qui fonda cette Compagnie. Le soin de veiller à la pureté du langage n’implique-t-il pas un égal souci de la sagesse et de la moralité des pensées ? Qui donc se chargerait décrire l’histoire des mots et le dictionnaire d’une nation, sans toucher à l’histoire des âmes et sans tenir compte des événements qui donnent aux mots leur véritable sens ? Dans toutes les grandes assemblées où l’éloquence fut en honneur, et depuis les luttes de l’Agora et du Forum jusqu’à nos paisibles réunions, l’art de bien dire n’a été si haut prisé que pour l’intime union qu’on lui suppose avec la volonté de bien faire.

Épris des nobles espérances de son siècle, M. de Montyon ne rêvait pas de bonheur pour l’homme en dehors de ce qui fait sa grandeur ; l’intelligence était à ses yeux un ressort nécessaire de la vertu ; ceux qui consacrent leur vie à la beauté littéraire lui semblaient les juges naturels de la beauté morale.

N’était-ce là qu’une illusion de sa philanthropie ? Et si sa double fondation n’a rien ajouté en France à la fécondité du bien, n’a-t-elle rien fait pour l’heureuse direction des lettres en associant aux mêmes honneurs les bonnes actions et les bons écrits ? Les humbles vertus sont d’un heureux voisinage pour les talents illustres. Le parfum de ces couronnes décernées à l’abnégation, au courage, à l’infatigable charité se communique aux récompenses qu’obtiennent ici les beaux livres, et leur apporte un gage de pureté, d’élévation et de noblesse.

Quel que soit le rang de l’Académie dans la société européenne, c’est peut-être par les prix qu’elle accorde à d’obscurs dévouements exercés sous l’œil de Dieu et dans l’ignorance absolue de la vaine gloire, que son action se fait sentir et se fait aimer le plus loin dans toutes les classes de la société française. Chaque année, dans quelque hameau perdu de nos montagnes, dans quelque sombre faubourg de nos villes, où les écrits les plus célèbres n’ont pas pénétré, une couronne, objet d’orgueil pour tout le pays, vient unir étroitement l’idée d’un prix de l’Académie française à celle d’une vertu. Dès lors, par une pente bien naturelle, dans tous les ouvrages que cette distinction lui signale, l’opinion publique incline à chercher une valeur et une autorité morales.

Est-ce là, Messieurs, une tendance qui puisse alarmer les esprits littéraires, et devons-nous songer à nous prémunir contre cette noble inquiétude de la sagesse et de la vérité pratiques ? Un moment séduits par le prestige du talent et de l’art, si nous étions tentés de nous départir de ces rigueurs de la conscience, le sentiment universel nous y rappellerait. L’habitude de couronner de bonnes actions nous rend justement sévères pour les livres qui ne renferment pas de bons conseils.

Le domaine de la littérature et l’horizon de l’Académie vont au-delà des simples questions d’art et d’agrément. On a dit, à la gloire des lettres, qu’elles ne sont pas seulement, comme les sciences, une application de l’esprit humain, mais l’esprit humain lui-même. Elles sont encore, et c’est là leur incontestable grandeur, elles sont le cœur humain, l’âme humaine tout entière. La poésie et l’éloquence émanent des profondeurs de la vie morale ; elles réveillent toutes les forces de l’âme pour le bien ou pour le mal. Les belles paroles ont pour fruits naturels les résolutions généreuses. Après avoir ainsi suscité l’abnégation, l’héroïsme, toutes les passions bienfaisantes, il appartient encore aux lettres de leur assurer la plus noble des récompenses : une place durable dans la mémoire des hommes.

Mais ne croyez pas que j’attribue à l’influence des bons écrits toutes les bonnes actions que nous allons couronner. Ces âmes vertueuses ont trouvé leur mobile autre part que dans les livres ; elles attendent leur prix de plus haut. Cette année, comme les deux précédentes, la liste de nos lauréats s’ouvre sous les auspices de la religion. Un prêtre catholique y prend la première place, occupée dans le précédent concours par un pasteur protestant.

Jamais, peut-être, si nombreuses présentations n’avaient été faites. Est-ce la somme du bien qui augmente, ou le désir de le provoquer qui se répand avec les présages et l’effroi du mal ? Cent trente-huit Mémoires nous ont été adressée, appuyés des plus honorables témoignages. L’Académie a décerné deux prix et vingt-trois médailles : trois de première et vingt de seconde classe.

La plus considérable de ces récompenses a été accordée à M. l’abbé Soret, curé de Luzarches, qui, depuis dix-neuf ans, s’est condamné à vivre de la vie du pauvre pour consacrer son patrimoine et le fruit de son travail à secourir et surtout à prévenir tous les genres de misère. C’est d’abord aux nécessités de l’enfance, juste objet des soucis de la religion et de l’État, frêle et délicate matière à tant d’essais dangereux, que s’est appliqué l’infatigable dévouement de l’abbé Soret. Après avoir établi, à ses frais et en surmontant bien des obstacles, une salle d’asile qui manquait à sa paroisse, sa sollicitude pour les enfants pauvres les suivit jusque dans l’école communale et lui inspira la plus ingénieuse pensée pour préserver et pour rendre utiles les moments laissés libres par les leçons de l’instituteur. Faire des heures de récréation, qui se passent pour les fils de l’ouvrier loin de la surveillance des parents et deviennent parfois si funestes aux bonnes habitudes et si dangereuses pour la vie même, en faire des heures productives qui révèlent aux enfants le plaisir dans le travail ; qui, en les délassant de l’immobilité de l’école, accoutument dès le bas âge ces futurs artisans aux œuvres manuelles ; qui leur inspirent le goût de l’ordre et de l’économie, en leur apprenant ce qu’il faut de temps et de sueurs au père de famille pour gagner un salaire en rapport avec ses besoins, telle fut la pensée qui suscita chez l’intelligent homme de bien l’idée d’une création, nouvelle encore après tout ce qu’on a fait de nos jours pour l’enfance : un ouvroir pour le premier âge, complément de l’école communale. Sous la surveillance de deux veuves infirmes, pour qui cet emploi est aussi un bienfait, et sous la direction paternelle du curé, les petits ouvriers produisent en s’amusant de quoi s’assurer au bout de la quinzaine un léger bénéfice en rapport avec ce précoce travail. Ce témoignage de leur zèle et de leurs forces naissantes les comble de joie et d’orgueil en leur apprenant à compter déjà sur eux-mêmes. À l’âge de douze ans et la première communion faite, ils quittent cet innocent et gracieux atelier ; les garçons iront en apprentissage, et le bon curé les accompagnera chez leurs maîtres de sa paternelle sollicitude.

Pour les jeunes filles, elles passeront des récréations de cet ouvroir de l’enfance à un autre ouvroir plus sérieux et aussi bien surveillé. On leur enseigne là tous les ouvrages d’aiguille ; et telle est la bonne organisation de cette école des travaux féminins, que non-seulement tous les frais d’apprentissage sont épargnés aux parents, mais que ces ouvrières novices arrivent bien vite à gagner chaque jour une somme à peu près suffisante pour les nourrir.

Ces divers établissements, qui font autant d’honneur à l’intelligence de l’abbé Soret qu’à sa charité, créés tout entiers, dirigés et surveillés par lui dans leurs moindres détails, ont été fondés à ses frais et sont soutenus par ses ressources personnelles. On y pourrait trouver d’heureux modèles pour ces nombreux essais de vie collective appliqués à la première enfance, et qui ne resteront sans danger pour l’initiative individuelle et l’esprit de famille qu’à la condition de s’appuyer sur l’esprit chrétien et sur une direction aussi éclairée, aussi libre et aussi zélée que celle du vénérable curé de Luzarches.

Mais c’est là où manque la famille que la charité religieuse et sociale doit se montrer plus active et peut s’attribuer sans inconvénient, sur l’enfance, une pleine paternité. En soulageant des misères de toute espèce, en se dévouant surtout au premier âge, l’abbé Soret avait été particulièrement frappé de la triste destinée des jeunes filles orphelines. Son œuvre la plus importante et qui reste encore son œuvre toute personnelle, c’est un orphelinat. Sur un terrain acheté par lui en 1851, une maison s’est élevée par ses soins, qui donne aujourd’hui asile à cinquante-six jeunes filles délaissées. La paroisse de Luzarches n’est pas seule appelée à profiter de cette heureuse création. Les orphelines de tout l’arrondissement de Pontoise y sont admises de huit à dix-huit ans ; elles y reçoivent l’instruction primaire et sont rendues capables de se suffire à elles-mêmes comme ouvrières ou comme servantes. Quand elles se trouvent sans place ou malades, on les accueille dans cette grande famille que leur a créée la bienfaisance du digne prêtre.

Le patrimoine tout entier de l’abbé Soret a passé dans ces pieuses fondations et n’a pas suffi. Aussi dévoué dans les privations qu’ingénieux dans l’économie, tout ce qu’il a pu épargner est allé grossir ce budget des pauvres ; il a même engagé son avenir. C’est ainsi qu’il est parvenu à verser, pour lui seul, plus de cinquante mille francs dans ces établissements divers. Sa charité est inventive comme toutes les grandes passions ; il fait argent pour les pauvres de tout ce qu’il possède, et le moindre cadeau se transforme en quelque chose d’utile pour ses orphelins. Un jour, des personnes aisées voulant reconnaître les soins qu’il avait donnés à l’instruction religieuse de leurs enfants, consultèrent la vieille gouvernante du pasteur pour savoir ce qui serait le plus agréable à son maître. « Ne lui offrez rien, dit-elle, qui puisse être vendu ; mais, tenez, il a une soutane, si mauvaise qu’elle va tomber en morceaux, mettons-en une neuve à la place ; il sera bien forcé de la prendre, et, au moins, cet hiver, il sera vêtu. » Si mince que soit la dépense de sa nourriture au presbytère, elle lui paraît encore un luxe excessif ; il la supprime et va vivre à l’orphelinat de la ration ordinaire de ses pauvres filles.

Se faire pauvre avec les pauvres, frère et père des orphelins, n’est-ce pas là dans sa plus touchante sublimité la charité de l’Évangile ? « Vendez votre bien, distribuez-en le prix aux indigents et suivez-moi. » L’abbé Soret a entendu cette parole du Christ, sa vie tout entière lui répond. La récompense de ce qui est fait pour Dieu n’est pas dans nos mains, Messieurs ; mais nous pouvons, du moins, témoigner, au nom des hommes, de l’éclatante estime que méritent de pareilles œuvres. L’Académie veut les honorer et sait en même temps qu’elle s’associe à ces heureuses fondations en décernant à M. l’abbé Soret un prix de trois mille francs.

Après cet héroïsme du pasteur qui distribue sa vie en détail et jour par jour à ceux qui souffrent, nous avons eu à couronner un héroïsme d’un autre genre, celui de l’homme intrépide qui se dévoue d’un seul coup pour autrui en face de la mort.

Dix-huit personnes sauvées en divers naufrages, avec un rare mélange d’intelligence et d’audace, ont valu à M. Pierre Espagne, ancien sous-officier de notre armée d’Afrique et brigadier des douanes à Bordeaux, plusieurs médailles du Gouvernement, la croix de la Légion d’honneur et l’Aigle rouge de Prusse. La persistance dans ces actes de dévouement, le zèle passionné qu’il témoigne pour la vie et le soulagement des malheureux naufragés ont fait chez M. Pierre Espagne de ces inspirations de la sympathie et du courage une constante pratique de l’humanité, une véritable vertu. C’est à ce titre, qu’après toutes les distinctions qu’il a reçues, vous lui accordez un prix de deux mille francs.

Placé en 1850 dans un poste de douanes, sur une côte de l’Océan où les tempêtes sont fréquentes, entre la pointe de Grave et le bassin d’Arcachon, l’ancien soldat s’était déjà fait connaître par des prodiges de courage et avait arraché à la mort plusieurs marins, quand l’éclatant sauvetage du navire prussien Teutonia vînt le signaler comme la providence des naufragés dans ces parages dangereux.

Le 18 octobre 1859, il était en congé chez des parents à trois lieues de la mer ; la détresse du Teutonia lui fut annoncée. Ainsi éloigné du lieu de l’événement, il n’était plus sous l’empire de cette excitation que ressentent parfois les plus timides à la vue du péril d’autrui. Entouré, au contraire, des supplications de sa famille qui veut le retenir, il n’écoute que ce dévouement devenu chez lui une habitude et un besoin. Je laisse parler les témoins mêmes de cet acte héroïque : « Il est sept heures du soir, lorsque Espagne apprend la nouvelle du naufrage. Il part aussitôt sans écouter les prières de toute sa famille qui le conjure de rester. Il arrive à neuf heures sur la plage au milieu d’une nuit épouvantable. L’intrépide capitaine des douanes Tripotat survient en même temps. Ces deux hommes décident qu’il faut tenter le sauvetage, car les naufragés périront immanquablement si l’on attend le jour. Ils se jettent tous deux à la mer, et, pendant près d’une demi-heure, ils luttent contre les flots sans pouvoir atteindre le câble que les naufragés s’efforcent de leur lancer. Espagne le saisit enfin, et les malheureux matelots peuvent ainsi gagner la terre guidés par le capitaine et le brigadier qui nagent autour du navire. Espagne tient un mousse et cherche à gagner avec lui le rivage, mais la lame les entraîne dans un tourbillon ; ils vont périr, lorsque le capitaine parvient à les ramener sur la grève. Cette scène, si terrible, mais en même temps si glorieuse pour le sieur Espagne et pour son intrépide chef, dure depuis neuf heures du soir jusqu’à minuit, les quatorze hommes formant l’équipage sont sauvés. »

Mais si c’est là, par le nombre des personnes arrachées à la mort, la plus heureuse et la plus éclatante des actions de Pierre Espagne, combien de fois avec moins de bonheur, mais avec une audace prodigieuse, n’a-t-il pas lutté contre la tempête pour lui disputer au moins une victime. Je ne le suivrai pas à travers tous les épisodes de cette vie dévouée, toujours semblables par les dangers courus dans la sublime et terrible monotonie des colères de l’Océan. Mais après ces luttes contre l’élément furieux, quand je retrouve l’intrépide soldat, doux et soigneux comme une mère, se faisant sœur de charité et médecin des moribonds qu’il abrite dans sa retraite, je comprends que ces actes de témérité héroïque ne sont pas seulement le fruit d’un courage de tempérament, d’un entraînement passager, mais de cette humanité raisonnée, de cette charité opiniâtre qui cherchent la récidive et qui ne se lassent jamais. Pour ces occasions où le sauveteur devient garde-malade, M. Espagne entretient à ses frais une petite pharmacie. Le voilà qui vient de déposer sur la plage un mousse arraché des débris d’un navire dispersés par une mer affreuse. La face livide du jeune homme ne donne plus aucun signe de vie ; tous ceux qui l’ont vu affirment que c’est un cadavre ; Espagne seul consente de l’espoir. Pendant quatre heures il s’acharne à prodiguer des soins à cette victime de la tempête ; enfin, le jeune mousse ouvre les yeux et peut remercier son sauveur.

C’est ainsi que, plus d’une fois, après ce mâle courage qu’on s’étonne moins de trouver chez l’ancien soldat, Pierre Espagne a déployé cette patiente et douce charité que nous avons d’ordinaire à couronner chez des femmes et pour des traits pareils à ceux qui ont motivé les deux premières médailles de mille francs.

Marie Grohan et Anne Lahousse, qui les ont obtenues, une servante et une ouvrière, sont des types du genre de vertu qui nous est le plus souvent signalé.

Après trente-quatre ans de services chez la même maîtresse, Marie Grohan reçoit d’elle en héritage un neveu infirme et dans la misère avec deux jeunes enfants. Elle soigne le pauvre malade jusqu’à sa mort, nourrit les deux enfants sur le produit de son travail et de ses rudes privations, et vend tout ce qu’elle possède pour procurer à l’un d’eux une éducation libérale.

Il est certaines âmes dévouées à qui ne suffisent point les privations et le labeur. On dirait qu’elles ne se trouvent pas quittes du devoir, si, à leur charité pour ceux qui souffrent, elles ne joignent une souffrance pour elles-mêmes et une victoire remportée sur les répugnances de la nature. C’est là le mobile de ces admirables sœurs que nos armées et nos ennemis eux-mêmes ont tant admirées au milieu des fléaux de la peste et de la guerre. Merveilleux dévouement de ces saintes filles, chrétien dans son essence et qui semble aussi particulièrement français, tant nos femmes et nos religieuses françaises ont surpassé en ce genre les autres femmes chrétiennes ! Telle est la vie que, sans appartenir à aucun ordre, mène encore, à soixante-deux ans, Anne Lahousse, pauvre ouvrière de Mézidon, dans le Calvados, qui s’est faite dans sa commune la mère des enfants abandonnés, la providence des malades sans secours ; qui, à diverses reprises, a donné sa propre chambre pour asile à des malheureuses atteintes des infirmités les plus repoussantes, que nul n’osait approcher et qu’elle soignait avec l’ingénieuse douceur d’une fille ou d’une mère.

Deux sœurs, jeunes encore, ont obtenu la troisième médaille de mille francs pour une œuvre de dévouement continuée déjà depuis douze années avec autant d’intelligence que d’infatigable travail. Leur généreuse initiative a créé dans une grande ville un établissement nécessaire et qui lui manquait encore malgré sa richesse et son éclatante charité. Mlles Louise et Hélène Frachon, d’une famille honorable et laborieuse de Lyon, commençaient à peine, en 1849, à suffire à leurs modestes besoins en donnant des leçons de musique. Elles avaient, alors, l’une quinze et l’autre dix-sept ans ; la Providence leur fit rencontrer, un pieux instinct leur fit recueillir une jeune aveugle abandonnée et sans l’ombre de culture intellectuelle et morale. Elles s’attachèrent à cette enfant à peine capable de communiquer par la parole avec ses bienfaitrices. À force de zèle et de patience, avec une divination toute maternelle, elles s’approprièrent, sans les avoir étudiés, les ingénieux procédés aujourd’hui en usage pour instruire ces êtres malheureux qui n’ont jamais reçu les douces révélations de la lumière. Ce premier succès encouragea Mlles Frachon ; une autre élève fut prise à leur charge et reçut d’elles à la fois le pain de chaque jour, l’éducation chrétienne et renseignement primaire. Leur famille adoptive s’accrut rapidement. Par un travail assidu elles gagnaient de quoi se donner le luxe de cette maternité volontaire. Elles voyaient grandir et s’améliorer leurs chères aveugles. La mère des deux jeunes institutrices se chargeait, pendant leurs absences forcées, de la surveillance de ces pauvres enfants. Le père contribuait aux lourdes charges de ce ménage croissant de mois en mois, à l’aide des ressources de son métier de mécanicien. Enfin, depuis 1849, cet asile béni a reçu et nourri, sans secours étrangers et par la seule activité de la famille Frachon, un nombre de jeunes filles aveugles de naissance assez considérable pour porter à treize, en moyenne chaque année, le nombre des enfants qui ont trouvé là le pain, le vêtement et le domicile, et qui ont été retirés du demi-abrutissement où leur infirmité les retenait chez des parents indigents et incultes.

Les résultats obtenus par ces demoiselles comme éducatrices d’enfants aveugles sont vraiment remarquables. On peut voir chez elles plusieurs jeunes filles de six à huit ans plus avancées en tout ce qui concerne renseignement primaire, y compris l’écriture, dans les conditions où elle est possible aux aveugles, que bien des enfants de dix ans dans nos écoles ordinaires. Mais ce qui touche et séduit par-dessus tout, ce sont les preuves de la parfaite éducation morale que reçoivent ces jeunes filles. On est étonné deja sagacité de leurs réponses et profondément ému de n’apercevoir en elles aucune trace de gêne et de souffrance, aucun indice de la tristesse qui semble inhérente à leur infirmité.

Voilà ce qu’a fait, Messieurs, une première inspiration de générosité, entretenue avec persistance par le travail et par la vertu chrétienne.

Ce n’est plus le hasard d’une heureuse rencontre qui procure aujourd’hui aux jeunes aveugles l’assistance de Mlles Frachon ; on commence à venir de loin présenter aux deux sœurs de pauvres enfants privés de la vue. La bonne renommée de leur établissement s’est répandue avec le bruit de la bonne action. Déjà le département du Rhône y entretient à ses frais deux jeunes filles. D’autres départements vont suivre cet exemple, et peut-être, quelque jour, un des centres les plus importants de la France sera ainsi doté, grâce à Mlles Frachon, d’une institution régulière pour l’instruction des filles aveugles.

C’est ainsi que tout se ramène, dans les œuvres d’assistance publique, à l’initiative de la bienfaisance privée, aux vertus qui se pratiquent librement. Si éclairés, si riches, si bien réglés que soient une ville et un État, on les verra toujours devancés dans le bien, — dans la charité comme dans ia sagesse, — par l’essor de quelque âme privilégiée. Le respect de ces droits de l’âme, de ces libres mouvements de la vertu, les garanties qui leur sont données, les hommages qui les récompensent, voilà les plus grands moyens de civilisation, si ce n’est pas la civilisation tout entière. À ce titre glorifions encore la pensée de M. de Montyon ; il a destiné ses encouragements à tout ce qu’il y a de plus libre, de plus caché, de plus personnel dans la vertu. Les bonnes actions qui fuient la lumière, les inspirations d’un dévouement qui se renouvelle sans rien attendre de l’État, sont seules désignées à nos couronnes. La plupart de ceux, qui les obtiennent ne connaissent l’existence de nos prix qu’au moment de les recevoir.

C’est d’ordinaire dans les conditions obscures que nous trouvons ces belles âmes étonnées des louanges qu’on leur adresse, et qui persévèrent dans le bien sans autre encouragement que celui de la conscience.

Je voudrais pouvoir reproduire les témoignages d’après lesquels nous avons décerné vingt médailles de seconde classe ; mais je craindrais de gâter, par un récit trop rapide, l’intérêt de ces belles vies.

Les parties les plus lointaines et les plus nouvelles du territoire national fourniraient à ce tableau de touchants détails. Nous avons vu avec bonheur les notables et les autorités de ces contrées convaincus du grand exemple et de l’influence salutaire que nos prix de vertu peuvent exercer sur tout un pays.

Un pêcheur de la Martinique, Edouard Coste, qui depuis son enfance et jusqu’à l’âge de soixante et dix ans a sacrifié toutes ses chances d’avenir personnel et s’est condamné au plus rude dénûment pour faire vivre son père, sa mère, sa sœur et ses quatre neveux, a obtenu l’une de ces médailles, sollicitée comme un honneur pour toute la colonie.

Dans la haute Savoie, une pieuse fille, Mlle Virginie Vacherand, a consacré les épargnes de vingt ans de services comme domestique et le prix d’un petit patrimoine à nourrir, à instruire de jeunes filles abandonnées. Pour créer des ressources à cet asile, commencé d’abord dans sa propre chambre avec deux pauvres idiotes, elle n’a reculé devant aucune privation et aucune fatigue, affrontant la mendicité même et les outrages auxquels elle expose. Aujourd’hui vingt-quatre enfants reçoivent ses soins. Grâce à sa persévérance, elle est parvenue à intéresser à son œuvre d’autres personnes charitables, et la courageuse servante a doté l’excellente population de ces montagnes d’une maison de refuge pour les orphelins. Les récits qui nous transmettent les titres de cette sainte fille nous ont rappelé les légendes les plus touchantes du moyen âge.

Quand on parcourt avec une émotion recueillie ces naïves annales de la vertu qui nous sont ainsi transmises chaque année de tous les points de la France, on est porté à se demander quel est, parmi tant de diversités d’éducation et de caractère, le mobile commun à ces belles âmes qui ont toutes un même mérite : celui d’avoir fait le bien sans chercher le regard et la reconnaissance des hommes. Je crois, sans doute, dans la nature humaine, à des vertus comme à des vices originels, à de nobles instincts qui nous ont été donnés avec l’âme elle-même, et qui se développent sans que Dieu ait besoin de retoucher son œuvre par de nouvelles grâces. Mais je crois aussi, sur trop de preuves, hélas ! à l’insuffisance de la nature, et je sais tout ce que l’âme emprunte à d’incessantes communications avec un monde supérieur. Ces perpétuels secours, dont il a besoin pour aider sa liberté, c’est par la religion que l’homme les sollicite et qu’il les reçoit. Je cherchais tout à l’heure ce fonds commun où s’alimentent tant d’héroïques vertus qui n’ont pas même l’idée de la gloire terrestre, et vous, Messieurs, en face de ces merveilles du sacrifice et de la charité, vous l’avez nommé déjà : c’est le sentiment chrétien.

Multipliez les récompenses et les honneurs, prodiguez les encouragements, ouvrez aux belles actions toute carrière vers la renommée, et fermez, un moment, à l’âme humaine ces perspectives ouvertes sur le ciel ; savez-vous ce qu’il restera de ces bonnes œuvres, de ces simples et constantes vertus qui s’exercent dans l’obscurité de la famille inconnues de vous, du monde et d’elles-mêmes ? C’est là pourtant le sel de la terre ; c’est dans l’abondance de cet héroïsme sans faste, et mêlé à toutes les habitudes de la vie, que réside la vraie civilisation. Otez à ces pauvres servantes illettrées, à ces laboureurs, à ces artisans de nos villes, à ces âmes bienfaisantes de toutes les classes qui se dévouent, pour autrui, au travail, à toutes les souffrances, ôtez-leur l’aliment de la foi et le luxe de la prière, et demandez-leur encore de renoncer au plaisir et à tant de besoins réels, dans une société qui sacrifie tout aux besoins factices ! Cette force de renoncement, cette domination de soi-même, sans laquelle il n’existe ni grandes ni petites vertus, je sais que la fierté native, une haute culture, peuvent les donner à quelques esprits ; mais la religion les inspire seule à toutes les âmes. Qu’on s’ingénie à découvrir des mobiles humains capables de remplacer ce divin mobile ! C’est lui seul, en attendant, que je rencontre à l’origine des plus simples mérites et des plus grands actes de la société moderne. À l’avant-garde de toutes nos conquêtes, même dans l’ordre physique, un sentiment chrétien m’apparaît comme éclaireur et comme guide. Avant la folie de l’or, c’est la folie de la croix qui poussa nos aïeux vers des mondes inconnus.

Dans cet extrême Orient où flotte aujourd’hui le drapeau de la France, nos missionnaires et nos martyrs ont précédé nos soldats de plusieurs siècles. Des prêtres héroïques ont préparé la voie à notre héroïque armée, et la vertu religieuse a donné l’exemple à la vertu militaire. Que de courage et d’amour du devoir se dépensent obscurément dans ces guerres et dans ces prédications lointaines ! Et pour quelles récompenses ? À mesure que les périls et les misères de toutes sortes s’accroissent avec la distance, il semble que l’on voie diminuer les encouragements et la renommée. L’attention de la foule se fatigue à suivre ces milices dévouées qui vont si loin confesser le Christ ou glorifier la patrie. Mais tous ceux dont les admirations se règlent sur la grandeur des efforts et des sacrifices s’attachent avec un intérêt passionné à ces apôtres, à ces soldats intrépides séparés de nous de toute l’épaisseur du globe, et qui reçoivent si tardivement ou nos secours ou nos éloges. N’oublions pas, aujourd’hui, ces nobles actions si glorieuses pour la France et si modestement accomplies par tant de héros qui ne s’indignent point de rester obscurs. Avec les traits de dévouement que nous révèle la reconnaissance privée, inscrivons sur nos tables d’honneur les grands faits signalés par l’admiration publique. Que nos soldats et nos missionnaires de la Chine et de l’Inde reçoivent une mention éclatante dans cette fête de la vertu. Leur abnégation et leur courage, qui s’exercent pour un si vaste but, ont pris naissance de ces vertus de famille qui se pratiquent dans l’ombre et sans avoir conscience de tout ce qu’elles engendrent pour l’État de force et de solide grandeur. Les mœurs publiques et les mœurs privées s’abaissent ou s’élèvent du même coup.

Soyons reconnaissants pour le fondateur de ces prix qui nous convie ainsi, chaque année, à étudier notre époque par ses aspects les plus nobles et les plus consolants. Nous sommes aujourd’hui réunis pour ne voir en toute chose que le bien, et pour nous exciter à l’espérance.