Discours de Me Belleguier/Édition Garnier


Garnier (tome 29p. 7-18).
AVERTISSEMENT
DES ÉDITEURS DE L’ÉDITION DE KEHL.

L’Université de Paris est dans l’usage de proposer chaque année un prix pour un discours latin[1]. La langue française, qu’on y appelle poliment lingua vernacula (la langue des laquais[2], ne paraît point à nos maîtres d’éloquence valoir la peine d’être encouragée. Il est évident que nos colonels, nos magistrats, nos évêques, ne parlant jamais que français, on ne peut se dispenser d’employer les trois quarts du temps de leur éducation à leur apprendre à faire des phrases en latin ; sans cette précaution, ils ne parleraient cette langue de leur vie.

Le prix ne peut être disputé que par des maîtres ès arts : il fut fondé dans un temps où les jésuites existaient encore, et on sait quel scandale se serait élevé dans l’Université si, par mégarde, elle avait couronné le latin du collège de Clermont.

Cependant M. Cogé, professeur de rhétorique au collège Mazarin, s’avisa, vers 1768, de faire un livre contre le quinzième chapitre de Bélisaire, où il prouva doctement que, pour éviter d’être brûlé pendant toute l’éternité, il faut croire que Trajan, Marc-Aurèle, et Titus, sont dans l’enfer pour jamais, et de plus contribuer de toutes ses forces à faire brûler de leur vivant ceux qui pensent comme ces hommes abominables, soit en portant des fagots à leur bûcher comme le roi d’Espagne saint Ferdinand, soit en écrivant contre eux des libelles comme monsieur le professeur. Des philosophes prirent la peine de se moquer des libelles et de Cogé, qui, se trouvant, quelques années après, recteur de l’Université, imagina, pour se venger, de faire proposer pour sujet du prix la question suivante :

Non magis Deo quam regibus infensa est ista quœ vocalitr hodie philosophia.

Il voulait dire que la philosophie n’est pas moins ennemie des rois que de Dieu ; et il disait, au contraire, qu’elle n’est pas plus ennemie de Dieu que des rois[3].

C’était précisément la même aventure que celle qui arriva jadis au prophète Balaam, lorsqu’il dit la vérité malgré lui.

On rit beaucoup, même dans l’Université, du programme de Cogé. De tous les discours composés alors, celui de Me Belleguier[4] est le seul dont on n’ait jamais parlé, quoiqu’il fût écrit en français, et que l’auteur eût étudié chez les jésuites.

L’archevêque de Paris Beaumont, s’étant fait expliquer le latin de Cogé par son secrétaire, qui ne manqua pas de traduire magis par moins, promit au savant recteur la place de grand inquisiteur pour la foi, qu’il avait résolu de faire créer aussitôt que les prophéties qui annonçaient le rétablissement des jésuites seraient accomplies.



DISCOURS DE ME BELLEGUIER.


Aon magis Deo quam regibus infensa est ista quœ vocatur hodie philosophia.
Cette qu’on nomme aujourd’hui philosophie n’est pas plus ennemie de Dieu que des rois.


Je ne compose pas pour le prix de l’Université : je n’ai pas tant d’ambition ; mais ce sujet me paraît si beau et si bien énoncé que je ne puis résister à l’envie d’en faire mon thème.

Non, sans doute, la philosophie n’est et ne peut être l’ennemie de Dieu ni des rois, s’il est permis de mettre des hommes à côté de l’Être éternel et suprême. La philosophie est expressément l’amour de la sagesse, et ce serait le comble de la folie d’être l’ennemi de Dieu, qui nous donne l’existence, et des rois, qui nous sont donnés par lui pour rendre cette existence heureuse, ou du moins tolérable. Osons d’abord dire un petit mot de Dieu, nous parlerons ensuite des rois. Il y a l’infini entre ces deux objets.

DE DIEU.

Socrate fut le martyr de la Divinité, et Platon en fut l’apôtre. Zaleucus, Charondas, Pythagore, Solon, et Locke, tous philosophes et législateurs, ont recommandé dans leurs lois l’amour de Dieu et du gouvernement sous lequel il nous a fait naître. Les beaux vers du véritable Orphée[5], que nous trouvons épars dans Clément d’Alexandrie, parlent de la grandeur de Dieu avec sublimité. Zoroastre l’annonçait à la Perse, et Confutzée à la Chine. Quoi qu’en ait dit l’ignorance, appuyée de la malignité, la philosophie fut dans tous les temps la mère de la religion pure et des lois sages.

S’il y eut tant d’athées chez les Grecs trop subtils, et chez les Romains, leurs imitateurs, n’imputons qu’à des menteurs publics, avares, cruels, et fourbes, aux prêtres de l’antiquité, l’excès monstrueux où ces athées tombèrent. Les uns nièrent la Divinité, parce que les sacrificateurs la rendaient odieuse, et que les oracles la rendaient ridicule. Les autres, comme les épicuriens, indignés du rôle qu’on faisait jouer aux dieux dans le gouvernement du monde, prétendaient qu’ils ne daignaient pas se mêler des misérables occupations des hommes. Le char de la fortune allait si mal qu’il parut impossible que des êtres bienfaisants en tinssent les rênes. Épicure et ses disciples, d’ailleurs aimables et honnêtes gens, étaient si mauvais physiciens qu’ils avouaient sans difficulté qu’il y a un dieu dans le soleil et dans chaque planète ; mais ils croyaient que ces dieux passaient tout leur temps à boire, à se réjouir, et à ne rien faire. Ils en faisaient des chanoines d’Allemagne.

Les véritables philosophes ne pensaient pas ainsi. Les Antonins, si grands sur le trône du monde alors connu, Épictète, dans les fers, reconnaissaient, adoraient un Dieu tout-puissant et juste : ils tâchaient d’être justes comme lui.

Ils n’auraient pas prétendu, comme l’auteur du Système de la Nature, que le jésuite Needham avait créé des anguilles, et que Dieu n’avait pas pu créer l’homme. Needham ne leur eût pas paru philosophe, et l’auteur du Système de la Nature n’eût été regardé que comme un discoureur par l’empereur Marc-Antonin.

L’astronome qui voit le cours des astres établi selon les lois de la plus profonde mathématique doit adorer l’éternel Géomètre. Le physicien qui observe un grain de blé ou le corps d’un animal doit reconnaître l’éternel Artisan. L’homme moral qui cherche un point d’appui à la vertu doit admettre un être aussi juste que suprême. Ainsi Dieu est nécessaire au monde en tout sens, et l’on peut dire, avec l’auteur de l’Épître au griffonneur du plat livre des Trois Imposteurs[6] ;

Si Dieu n’existait pas il faudrait l’inventer.

Je conclus de là que ista quæ vocatur hodie philosophia, cette qu’on nomme aujourd’hui philosophie est le plus digne soutien de la Divinité, si quelque chose peut en être digne sur la terre. Le ciel me préserve de faire des phrases pour énerver une vérité si importante !

DU GOUVERNEMENT.

Les philosophes qui ont reconnu un Dieu, et les sophistes qui l’ont nié, ont tous, sans aucune exception, avoué cette autre vérité, reconnue de tout le monde, qu’un citoyen doit être soumis aux lois de sa patrie ; qu’il faut être bon républicain à Venise et en Hollande, bon sujet à Paris et à Madrid, sans quoi ce monde serait un coupe-gorge, comme il l’a été trop souvent, grâces à ceux qui n’étaient pas philosophes.

Lorsque l’ancien parlement de Paris et l’Université de Paris vinrent reconnaître à genoux l’Anglais Henri V pour roi de France, qui fut fidèle à son roi légitime ?… Gerson, le philosophe Gerson, l’honneur éternel de l’Université, cet homme qui osait s’opposer d’une main aux fureurs de quatre antipapes également coupables, et présenter l’autre pour relever, s’il le pouvait, le trône renversé de son maître. Il mourut à Lyon, dans un exil qui le rendait encore plus vénérable aux sages, tandis que ses confrères les théologiens, arrachés à leur saint ministère par la rage des guerres civiles, faisaient leur cour aux Anglais, et n’en recevaient que des mépris, des outrages et des chaînes.

Hélas ! était-il bien occupé des propriétés de la matière, de l’antiquité du monde, et des lois de la gravitation, celui qui justifia, qui canonisa publiquement le meurtre abominable du duc d’Orléans, frère de Charles VI le bien-aimé ? C’était un docteur en théologie ; c’était Jean Petit[7], très-dévot à la Vierge, pour laquelle il avait composé une prière dans le goût de l’oraison des trente jours. Étaient-ils platoniciens ou académiciens, ou stratoniciens, ceux qui, sous le même règne, firent rejaillir sur le dauphin le sang de deux maréchaux de France, et qui massacrèrent, dans les rues de Paris, trois mille cinq cents gentilshommes ? On les nommait les Maillotins, les Cabochiens. Ce n’est pas là une secte de philosophie.

Si, lorsqu’on brûla vive dans Rouen l’héroïne champêtre[8] qui sauva la France, il s’était trouvé dans la faculté de théologie un philosophe, il n’eût pas souffert que cette fille, à qui l’antiquité eût dressé des autels, fût brûlée vive dans un bûcher élevé sur une plate-forme de dix pieds de haut, afin que son corps, jeté nu dans les flammes, pût être contemplé du bas en haut par les dévots spectateurs. Cette exécrable barbarie fut ordonnée sur une requête de la sacrée faculté, par sentence de Cauchon, évêque de Beauvais, de frère Martin, vicaire général de l’Inquisition, de neuf docteurs de Sorbonne, de trente-cinq autres docteurs en théologie. Ces barbares n’auraient pas abusé du sacrement de la confession pour condamner la guerrière vengeresse du trône au plus affreux des supplices ; ils n’auraient pas caché deux prêtres derrière le confessionnal, pour entendre ses péchés et pour en former contre elle une accusation ; ils n’auraient pas, comme on l’a déjà dit[9], été sacrilèges pour être assassins.

Ce crime, si horrible et si lâche, ne fut point commis par les Anglais ; il le fut uniquement par des théologiens de France, payés par le duc de Bedford. Deux de ces docteurs, à la vérité, furent condamnés depuis à périr par le même supplice, quand Charles VII fut victorieux ; mais la plus belle expiation de la Sorbonne fut son repentir et sa fidélité pour nos rois, quand les conjonctures devinrent plus favorables.

Je passe à regret aux horreurs de la Ligue contre Henri III et le grand Henri IV. Ces temps, depuis François II, furent abominables ; mais il est doux de pouvoir dire que le philosophe Montaigne, le philosophe Charron, le philosophe chancelier de L’Hospital, le philosophe de Thou, le philosophe Ramus, ne trempèrent jamais dans les factions. Leur vertu demande grâce pour leur siècle.

La journée de la Saint-Barthélémy, dont la mémoire durera autant que le monde, ne leur sera jamais imputée.

J’avouerai encore, si l’on veut, aux jésuites, éternels et déplorables ennemis du parlement et de l’Université, que l’ancien parlement de Paris, qui n’était pas philosophe, commença un procès criminel contre Henri III son roi, et nomma, pour informer, les conseillers Courtin et Michon, qui n’étaient pas philosophes non plus.

Je ne dissimulerai point que le docteur Rose, le docteur Guincestre, le docteur Boucher, le docteur Aubry, le docteur Pelletier, condamnés depuis à la roue, furent les trompettes du meurtre et du carnage. On a souvent dit que le docteur Bourgoin fit descendre une statue de la sainte Vierge pour encourager frère Jacques Clément au parricide ; je l’accorde en gémissant. On me répète que soixante et dix docteurs de Sorbonne déclarèrent, au nom du Saint-Esprit, tous les sujets déliés de leur serment de fidélité ; j’en conviens avec horreur.

On me crie que, dans le temps où Henri IV préparait son abjuration, et lorsque les citoyens présentèrent requête pour faire quelque accommodement avec ce grand homme, ce bon roi, ce conquérant et ce père de la France, toute la faculté de théologie assemblée condamna la requête comme inepte, séditieuse, impie, absurde, inutile, attendu qu’on connaît l’obstination de Henri le relaps. La faculté déclare expressément tous ceux qui parlent d’engager le roi à professer la religion catholique parjures, séditieux, perturbateurs du royaume, hérétiques, fauteurs d’hérétiques, suspects d’hérésie, sentant l’hérésie ; et qu’ils doivent être chassés de la ville, de peur que ces bêtes pestiférées n’infectent tout le troupeau.

Ce décret du premier novembre 1592 est tout au long dans le Journal de Henri IV, tome Ier page 259. Le respectable de Thou rapporte des décrets encore plus horribles, et qui font dresser les cheveux.

Bénissons les philosophes qui ont appris aux hommes qu’il faut prodiguer ses biens et sa vie pour son roi, fût-il de la religion de Mahomet, de Confucius, de Brama, ou de Zoroastre.

Mais je répondrai toujours que la Sorbonne s’est repentie de ces écarts, et qu’on ne doit les imputer qu’au malheur des temps. Une compagnie peut s’égarer : elle est composée d’hommes ; mais aussi ces hommes réparent leurs fautes. La raison, la saine doctrine, la modestie, la défiance de soi-même, reviennent se mettre à la place de l’ignorance, de l’orgueil, de la démence et de la fureur. On n’ose plus condamner personne après avoir été si condamnable. On devient meilleur pour avoir été méchant. On est l’édification d’une patrie dont on fut l’horreur et le scandale.

Les jésuites ont fatigué la France du récit de tant de crimes ; mais l’Université, de son côté, a reproché aux frères jésuites d’avoir mis le couteau à la main de Jean Châtel, d’avoir forcé le grand Henri IV à dire au duc de Sully qu’il aimait mieux les rappeler et s’en faire des amis que de craindre continuellement le poignard et le poison. Elle les a peints, dans tous ses procès contre eux, comme des soldats en robe, d’une puissance dangereuse, comme des espions de toutes les cours, des ennemis de tous les rois, des traîtres à toutes les patries.

Combien de fois le docteur Arnauld, le docteur Boileau, le docteur Petit-Pied, et tant d’autres docteurs, n’ont-ils pas reproché à ces ci-devant jésuites la banqueroutte de Séville, qui précéda d’un siècle la banqueroute de frère La Valette ; leurs calomnies contre le bienheureux don Juan de Palafox ; et, après huit volumes entiers de pareils reproches, ne leur ont-ils pas remis sous les yeux la conspiration des poudres, et trois jésuites[10] écartelés pour ce crime inconcevable ? Les jésuites en ont-ils été moins fiers ? Non ; tout écrasés qu’ils sont, il leur reste trois doigts dont ils se servent pour imprimer dans Avignon que les docteurs de Sorbonne sont des ignorants insolents, et pour répéter en plagiaires ce que M. Deslandes, de l’Académie des sciences, a mis en note dans son troisième tome, page 299[11], que la Sorbonne est aujourd’hui le corps le plus méprisable du royaume.

Ces outrages, ces injures réciproques, n’ont rien de philosophique ; je dirai plus, elles n’ont rien de chrétien.

J’observerai, avec la satisfaction d’un bon sujet, que dans les troubles de la Fronde, non moins affreux peut-être que la conspiration des poudres, mais infiniment plus ridicules, ce ne fut ni Descartes, ni Gassendi, ni Pascal, ni Fermat, ni Roberval, ni Méziriac, ni Rohault, ni Chapelle, ni Bernier, ni Saint-Évremond, ni aucun autre philosophe, qui mit à prix la tête du cardinal premier ministre. Nul d’eux ne vola l’argent du roi pour payer cette tête ; nul ne força Louis XIV et sa mère de s’enfuir du Louvre, et d’aller coucher sur la paille à Saint-Germain ; nul ne fit la guerre à son roi, et ne leva contre lui le régiment des Portes-cochères, et le régiment de Corinthe[12] etc., etc.

Je conviendrai avec le jésuite auteur du petit livre Tout se dira que « ces petites fautes commises à bonne intention l’étaient par maître Quatre hommes, maître Quatre sous, maître Bitaud, maître Pitaut, maîtres Boisseau, Gratau, Martinau, Boux, Crépin, Cullet, etc., etc… » tous tuteurs des rois, et qui avaient acheté la tutelle : ils n’étaient pas philosophes. Ce n’est pas moi qui parle, c’est le jésuite auteur de Tout se dira, et de l’Appel à la raison[13]. Je ne sais s’il est plus philosophe que MM. Cullet et Crépin. Ce que je sais certainement avec l’Europe, c’est que tant que Gondi-Retz fut archevêque de Paris, il fut vain, insolent, débauché, factieux, criminel de lèse-majesté. Quand il devint philosophe, il fut bon sujet, bon citoyen ; il fut juste.

Je répondrai surtout aux détracteurs de l’ancien parlement de Paris, comme à ceux de l’Université ; je dirai : Il se repentit, il fut fidèle à Louis XIV.

On a prétendu que Malagrida, et l’assassin du roi de Pologne, et ceux de deux autres grands princes[14], avaient une teinture de philosophie ; mais à l’examen cette accusation a été reconnue fausse.

Enfin, si nous remontons du temps présent aux temps antérieurs, dans les autres pays de l’Europe, nous trouverons que la philosophie ne fut soupçonnée par personne de l’assassinat de Farnèse, duc de Parme, batard du pape Paul III ; de l’assassinat de Galeas Sforze dans une église ; de l’assassinat des Médicis dans une autre église pendant l’élévation de l’eucharistie, afin que le peuple prosterné ne vît pas le crime, et que Dieu seul en fût témoin.

La philosophie ne fut point complice des assassinats et des empoisonnements nombreux commis par le pape Alexandre VI et par son batard César Borgia. Allez jusqu’au pape Sergius III : je vous défie de trouver aucun philosophe coupable du moindre trouble pendant tant de siècles où l’Italie fut troublée sans cesse.

On a vendu dans les États d’Italie, appartenants au roi d’Espagne, cette fameuse bulle de la cruzade, qui, moyennant deux réaux de plate, sauve une âme du feu éternel de l’enfer, et permet à son corps de manger de la viande le samedi. On trafiquait de cette autre bulle de la componende[15], qui permet aux voleurs de garder une partie de ce qu’ils ont volé, pourvu qu’ils en mettent une partie en œuvres pies ; mais cette bulle vaut dix ducats. On achetait des dispenses de tout, à tout prix. Les phrynés et les gitons triomphaient depuis Milan jusqu’à Tarente. Les bénéfices, institués pour nourrir les pauvres, se vendaient publiquement pour nourrir le luxe ; et les bénéficiers employaient le stylet et la cantarella contre les bénéficiers qui leur dérobaient leurs gitons et leurs phrynés. Rien n’égalait les débauches, les perfidies, les sacrilèges de certains moines. Cependant Galilée, le restaurateur de la raison, démontrait tranquillement le mouvement de la terre et des autres planètes dans leurs orbites elliptiques, autour du soleil immobile dans sa place au centre du monde et tournant sur lui-même.

Ô l’homme dangereux ! ô l’ennemi de tous les rois et du grand-duc de Toscane et de la sainte Église ! s’écrièrent les universités : le monstre ! il ose prouver que c’est la terre qui tourne, tandis que le savant Josué assure formellement que le soleil s’arrêta sur Gabaon[16], et la lune sur Aïalon en plein midi !

Galilée ne fut pas brûlé, le grand-duc[17] le protégeait. Le saint-office se contenta de le déclarer absurde et hérétique, sentant l’hérésie : il ne fut condamné qu’à garder la prison, à jeûner au pain et à l’eau, et à réciter le rosaire. Il récita sans doute son rosaire, ce grand Galilée ! Iste qui vocabatur philosophus.

Tournez les yeux vers cette île fameuse, longtemps plus sauvage que nous-mêmes, habitée comme notre malheureux pays par l’ignorance et le fanatisme, couverte comme la France du sang de ses citoyens ; demandez-lui quel prodige l’a changée, pourquoi elle n’a plus de Fairfax, de Cromwell, et d’Ireton ? Comment à ses guerres aussi abominables que religieuses, qui firent tomber la tête d’un roi sur un échafaud[18], a succédé une paix intérieure qui n’est troublée que par des querelles au sujet de l’élection de milord maire[19], ou du bilan de la compagnie des Indes, ou du numéro 45 ? L’Angleterre vous répondra : Grâces en soient rendues à Locke, à Newton, à Shaftesbury, à Collins, à Trenchard, à Gordon, à une foule de sages, qui ont changé l’esprit de la nation, et qui l’ont détourné des disputes absurdes et fatales de l’école, pour le diriger vers les sciences solides.

Cromwell, à la tête de son régiment des frères rouges, portait la Bible à l’arçon de sa selle, et leur montrait les passages où il est dit : « Heureux ceux qui éventreront les femmes grosses, et qui écraseront les enfants sur la pierre[20] ! » Locke et ses pareils ne voulaient point qu’on traitât ainsi les femmes et les enfants. Ils ont adouci les mœurs des peuples sans énerver leur courage.

La philosophie est simple, elle est tranquille, sans envie, sans ambition ; elle médite en paix loin du luxe, du tumulte, et des intrigues du monde ; elle est indulgente ; elle est compatissante. Sa main pure porte le flambeau qui doit éclairer les hommes ; elle ne s’en est jamais servie pour allumer l’incendie en aucun lieu de la terre. Sa voix est faible, mais elle se fait entendre ; elle dit, elle répète : Adorez Dieu, servez les rois, aimez les hommes. Les hommes la calomnient ; elle se console en disant : Ils me rendront justice un jour. Elle se console même souvent sans espérance de justice.

Ainsi la partie de l’Université de Paris consacrée aux beaux-arts, à l’éloquence, et à la vérité, ne pouvait choisir un sujet plus digne d’elle que ces belles paroles : Non magis Deo quam regibus infensa est ista quæ vocatur hodie philosophia.

Ô toi, qui seras toujours compté parmi les rois les plus illustres ; toi qui vis naître le long siècle des héros et des beaux-arts, et qui les conduisis tous dans les divers sentiers de la gloire ; toi que la nature avait fait pour régner, Louis XIV, petit-fils de Henri IV, plût au ciel que ta belle âme eût été assez éclairée par la philosophie pour ne point détruire l’ouvrage de ton grand-père[21] ! Tu n’aurais point vu la huitième partie de ton peuple abandonner ton royaume, porter chez tes ennemis les manufactures, les arts, et l’industrie de la France ; tu n’aurais point vu des Français combattre sous les étendards de Guillaume III contre des Français, et leur disputer longtemps la victoire ; tu n’aurais point vu un prince catholique armer contre toi deux régiments de Français protestants ; tu aurais sagement prévenu le fanatisme barbare des Cévennes, et le châtiment, non moins barbare que le crime. Tu le pouvais : tout t’était soumis ; les deux religions t’aimaient, te révéraient également ; tu avais devant les yeux l’exemple de tant de nations chez qui les cultes différents n’altèrent point la paix qui doit régner parmi les hommes, unis par la nature. Rien ne t’était plus aisé que de soutenir et de contenir tous tes sujets. Jaloux du nom de Grand, tu ne connus pas ta grandeur. Il eût mieux valu avoir six régiments de plus de Français protestants que de ménager encore Odescalchi, Innocent XI, qui prit si hautement contre toi le parti du prince d’Orange, huguenot. Il eût mieux valu te priver des jésuites, qui ne travaillaient qu’à établir la grâce suffisante, le congruisme et les lettres de cachet, que te priver de plus de quinze cent mille bras qui enrichissaient ton beau royaume, et qui combattaient pour sa défense.

Ah ! Louis XIV, Louis XIV, que n’étais-tu philosophe ! Ton siècle a été grand ; mais tous les siècles te reprocheront tant de citoyens expatriés, et Arnauld sans sépulture.

Et toi[22] que nous voyons avec une tendresse respectueuse assis sur le trône de Henri IV et de louis XIV, dont le sang coule dans tes veines, vainqueur à Fontenoy, à Raucoux, à Fribourg, et pacificateur dans Versailles, écoute toujours la voix de la philosophie, c’est-à-dire de la sagesse.

C’est par elle que tu as assoupi pour jamais ces disputes du jansénisme et du molinisme, qui nous rendaient à la fois malheureux et ridicules. C’est elle qui t’inspira quand tu donnas la paix aux vivants et aux mourants, en nous délivrant de l’impertinence des billets pour l’autre monde, et du scandale des sacrements conférés la baïonnette au bout du fusil. Tu es un vrai philosophe lorsque tu fermes l’oreille à la calomnie, aux bruits mensongers, qui éclatent avec tant d’impudence, ou qui se glissent avec tant d’artifice. L’empereur Marc-Aurèle dit que les hommes ne seront heureux que quand les rois seront philosophes[23]. Pense, agis toujours comme Marc-Aurèle, et que ta vie soit plus longue que celle de ce monarque, le modèle des hommes !


FIN DU DISCOURS DE ME BELLEGUIER.

  1. Il s’agissait d’un prix fondé par le libraire Coignard en 1747, et décerné chaque année, le jour même de la distribution des prix du concours général des collèges.
  2. C’est une interprétation des éditeurs de l’édition de Kehl, qui, dans cet avertissement, ont voulu avoir trop d’esprit.
  3. M. A. Pierron, dans le volume intitulé Voltaire et ses Maîtres, a démontre, par des exemples tirés des auteurs de la meilleure latinité, que la phrase de Cogé était parfaitement correcte, et signifiait bien ce qu’il voulait dire.

    Conficior enim mœrore, mea Terentia, nec me meæa miseriæ magis excruciant quam tuæ vestræque. (Cicéron.)

    Viam, non ad gloriam magis quam ad salutem, ferentem demonstrat. (Tite-Live.)

    Nec magis expressi vultus per ahenea signa
    Quam per vatis opus mores animique virorum
    Clarorum apparent.
    (Horace.)

    On peut dire cependant que la proposition, toute correcte qu’elle était, prêtait à une équivoque dont les philosophes, attaqués, étaient en droit de profiter. En France, l’esprit aura toujours raison, même contre ceux qui savent le latin.

  4. Voltaire parle du Discours de Me Belleguier dans sa lettre à Condorcet, du 4 janvier 1773. L’édition que je crois l’originale est in-8°, de 19 pages, et doit avoir précédé l’impression qui fait partie du volume intitulé les Lois de Minos, etc. (voyez tome VII, page 166), et qui fut envoyé à La Harpe le 29 mars. Je pense même que c’est la même composition qui a servi pour le volume et pour le tirage à part de l’opuscule. Dans l’édition in-4° des Questions sur l’Encyclopédie, en 1774, le Discours de Me Belleguier faisait, ainsi que je l’ai dit dit (tome XX, page 209), la 4e section de l’article PHILOSOPHIE. (B.)

    — Ce fut d’Alembert (lettre du 26 décembre 1772) qui s’aperçut un des premiers de la bévue du recteur, et qui s’empressa de la signaler à Voltaire en le priant de répondre à cette belle question, non en latin, mais en bon français, pour être lu de tout le monde. Voltaire s’affubla de la robe d’un prétendu Belleguier, avocat, et fit imprimer à Montpellier (c’est-à-dire Genève), puis expédier à Paris, le discours suivant où il prouve, selon la lettre du programme, que ce sont les théologiens, et non les philosophes, qui furent les assassins des rois. (G. A.)

  5. Voltaire cite un passage de l’hymne d’Orphée dans une de ses notes d’Olympie : voyez tome VI, pages 98-99.
  6. Voyez tome X.
  7. Voyez tome XII, page 38.
  8. Jeanne d’Arc.
  9. Voyez tome XXIV, page 502.
  10. Voltaire n’en nomme que deux, les Pères Garnet et Oldcorn, tome XIII, page 53 ; il nomme le troisième Creton, dans la XXIIe des Honnêtetés littéraires ; voyez tome XXVI, page 143.
  11. Histoire critique de la philosophie, édition de 1737.
  12. Voyez tome XVI, page 46.
  13. Jean Novi de Caveyrac, né à Nimes en 1713, mort en 1782, apologiste de la révocation de l’édit de Nantes. Son Appel à la raison, des écrits publiés contre les jésuites de France, parut en 1702. — Voyez la note, tome XXVI, page 126.
  14. Louis XV est un de ces grands princes.
  15. Voyez tome XVIII, page 46.
  16. Josué, X, 13.
  17. Ferdinand II, de la famille des Médicis.
  18. Charles 1er, roi d’Angleterre ; voyez tome XIII, page 74.
  19. Jean Wilkes, né en 1727, mort en 1797 ; violent écrivain de l’opposition en 1762. Le n° 45 de son North Briton, journal contre le ministère du comte de Bute, fit beaucoup de bruit, et fut le sujet de grandes persécutions contre l’auteur, qui fut emprisonné.
  20. Osée, XIV, 1.
  21. L’édit de Nantes donné par Henri IV, et dont la révocation fut faite par Louis XIV ; voyez tome XV, page 27.
  22. Tous les morceaux envoyés au concours de l’Université se terminaient par une péroraison en l’honneur du roi. Voltaire-Belleguier se conforme à la règle.
  23. Platon dit cela dans le cinquième livre de sa République et dans sa lettre septième.