Diderot et la Société du baron d’Holbach/2/1

Livre II


LIVRE SECOND


CHAPITRE PREMIER


1768-1770


Travaux du baron d’Holbach. — Voltaire communie. — Naigeon. — Mort de Damilaville. — Brouilleries entre Diderot, Grimm et le baron. — Le Rêve de d’Alembert. — Dialogues sur le commerce des grains, par l’abbé Galiani. — Les Économistes. — Quesnay, le marquis de Mirabeau, de Gournay, Mercier de la Rivière. — Turgot. — Mercier de la Rivière à Saint-Pétersbourg. — Voyage de Diderot à Bourbonne-les-Bains. — Il passe à Langres. — Le Code Denis. — Le Système de la Nature. — Impression qu’il produit. — Réfutation de ce livre par Voltaire. — L’Histoire philosophique du commerce des Indes, par l’abbé Raynal


Depuis que l’Encyclopédie était achevée, le principal but de la société du baron d’Holbach était atteint, et les réunions philosophiques auxquelles il présidait, ne devaient plus avoir le même intérêt ; aussi tous ceux qui en faisaient partie et qu’une étroite amitié ne liait pas au baron, n’étaient-ils plus aussi assidus aux réunions de la rue Royale. Même parmi les intimes, il y avait, depuis que ce lien philosophique n’existait plus, des tiraillements et des brouilleries qui, jusqu’alors, ne s’étaient jamais produites. Soit entre les femmes, — c’est-à-dire entre les dames du Grand-Val et madame d’Épinay, ou entre celle-ci et madame Geoffrin, — soit parmi les hommes, il s’élevait de temps en temps des discussions qui jetaient du froid dans les relations. Grimm était toujours de plus en plus exigeant envers Diderot ; soit pour sa correspondance, soit pour ses Salons, il le harcelait sans cesse. D’autre part, le baron voulait l’avoir toujours au Grand-Val, pour revoir ses productions. Or, il était depuis quelque temps tout à fait en verve. De 1767 jusqu’en 1768, d’Holbach avait, en effet, livré aux libraires plus de vingt volumes. L’Esprit du clergé, les Prêtres démasqués, le Militaire philosophe, l’Imposture sacerdotale, les Doutes sur la religion, la Théologie portative étaient autant de produits de sa veine. En 1768, Diderot écrivait à son amie : « Il pleut des bombes dans la maison du Seigneur ; je tremble toujours que quelqu’un de ces téméraires artilleurs ne s’en trouve mal. Ce sont les Lettres philosophiques, traduites ou supposées traduites de l’anglais de Toland, ce sont les Lettres à Eugénie, c’est la Contagion sacrée, c’est l’Examen des prophètes, c’est la Vie de David ou de l’Homme selon le cœur de Dieu, ce sont mille diables déchaînés. »

Les appréhensions de Diderot n’étaient pas sans fondement, et l’anecdote suivante peut donner l’idée du danger auquel on s’exposait en propageant ces ouvrages. Diderot écrit, le 8 octobre 1768, à Sophie :

« Il vient d’arriver ici une aventure qui prouve que tous nos beaux sermons sur la tolérance n’ont pas encore porté de grands fruits. Un jeune homme bien né, les uns disent garçon apothicaire, les autres garçon épicier, avait dessein de faire un cours de chimie ; son maître y consentit, à condition qu’il payerait pension ; le garçon y souscrivit.

« Au bout du quartier, le maître demanda de l’argent, et l’apprenti paya. Peu de temps après, autre demande du maître, à qui l’apprenti représenta qu’il devait à peine un quartier. Le maître nia qu’il eût acquitté le précédent. L’affaire est portée aux juges consuls. On prend le maître à son serment : il jure. Il n’est pas plus tôt parjure, que l’apprenti produit sa quittance, et voilà le maître amendé, déshonoré : c’était un fripon qui le méritait ; mais l’apprenti fut au moins un étourdi, à qui il en a coûté plus cher que la vie. Il avait reçu, en payement ou autrement, d’un colporteur appelé Lécuyer, deux exemplaires du Christianisme dévoilé, et il avait vendu un de ces exemplaires à son patron. Celui-ci le défère au lieutenant de police. Le colporteur, sa femme et l’apprenti sont arrêtés tous les trois ; ils viennent d’être piloriés, fouettés et marqués, et l’apprenti condamné à neuf ans de galères, le colporteur à cinq ans, et la femme à l’hôpital pour toute sa vie. »

Voltaire lui-même, dans sa retraite, n’était pas à l’abri des coups dirigés contre les auteurs de livres anticatholiques. Son Dictionnaire philosophique, un article surtout, l’article tyran, avait irrité contre lui le gouvernement. Ministres et sous-ministres ne lui pardonnaient pas d’avoir dit : «… qu’il valait mieux avoir affaire à une seule bête féroce qu’on pouvait éviter, qu’à une bande de petits tigres subalternes qu’on trouvait sans cesse entre ses jambes, » et voilà pourquoi, dans l’opinion de Diderot, ce dictionnaire avait été brûlé lors de l’affaire la Barre. Aussi le Philosophe craignait-il qu’en dépit de toutes ses protections, de ses talents, de ses ouvrages « ces gens-là ne jouassent quelque mauvais tour au Patriarche. » Celui-ci, non plus, n’était pas tranquille ; et pour adoucir ses ennemis, il avait cru devoir recourir à une cérémonie qui ne témoigne pas en faveur de l’énergie de son caractère[1]. On sait d’ailleurs que, par nature, il était moins enclin à faire tête à l’orage qu’à tenter de désarmer des ennemis trop puissants par de feintes concessions. À propos de la communion qu’il s’était fait administrer l’année précédente, ce qui avait plongé ses ennemis dans le plus grand étonnement, il écrivait de Ferney, en 1769, à son ami d’Argental : « À l’égard du déjeuner, je vous répète qu’il était indispensable. Vous ne savez pas avec quelle fureur la calomnie sacerdotale m’a attaqué. Il me fallait un bouclier pour repousser les traits mortels qu’on me lançait. Voulez-vous toujours oublier que je suis dans un diocèse italien, et que j’ai dans mon portefeuille la copie d’un bref de Rezzonnico[2] contre moi ? Voulez-vous oublier que j’allais être excommunié comme le duc de Parme et vous ? Voulez-vous oublier enfin que lorsqu’on mit un bâillon à Lally, et qu’on lui eut coupé la tête pour avoir été malheureux et brutal, le roi demanda s’il s’était confessé ? Voulez-vous oublier que mon évêque savoyard, le plus fanatique et le plus fourbe des hommes, écrivit contre moi au roi, il y a un an, les plus absurdes impostures ; qu’il m’accusa d’avoir prêché dans l’église où son grand-père le maçon a travaillé ? Il est très-faux que le roi lui ait fait répondre, par M. de Saint-Florentin, qu’il ne voulait pas lui accorder la grâce qu’il demandait. Cette grâce était de me chasser du diocèse, de m’arracher aux terres que j’ai défrichées, à l’église que j’ai rebâtie, aux pauvres que je loge et que je nourris. Le roi lui fit écrire qu’il me ferait ordonner de me conformer à ses sages avis ; c’est ainsi que cette lettre fut conçue. L’évêque-maçon a eu l’indiscrétion inconcevable de faire imprimer la lettre de M. de Saint-Florentin. Ce polisson de Savoyard a été autrefois porte-Dieu à Paris, et repris de justice pour les billets de confession. Il s’est joint avec un misérable ex-jésuite, nommé Nonotte, excrément Franc-Comtois, pour obtenir ce bref dont je vous ai parlé. Ils m’ont imputé les livres les plus abominables.

» … Si par malheur j’étais persécuté (ce qui est assez le partage des gens de lettres qui ont bien mérité de leur patrie), plusieurs souverains, à commencer par le pôle et à finir par le quarante-deuxième degré, m’offrent des asiles… »

Heureusement que l’anonymat mettait dans la plupart des cas les auteurs à l’abri de toute poursuite ; et qu’on était forcé de s’en tenir à décréter contre les livres, faute de connaître les écrivains. Cependant nous avons vu que Diderot et Morellet avaient payé de la prison quelques-uns de leurs écrits. Il fallait donc à d’Holbach et à ses collaborateurs une bonne dose de courage pour s’exposer aux persécutions, ou d’adresse pour les éviter.

Au nombre des hommes convaincus qui prêtaient au baron le concours le plus efficace, dans sa guerre contre ce qu’il appelait les préjugés et la superstition ; il en est un, Naigeon, qui se distinguait par son talent et son ardeur. Il n’appartenait que depuis quelques années à l’école philosophique. Né à Paris en 1738, il était trop jeune pour faire partie des premiers rédacteurs de l’Encyclopédie[3] ; mais par ses études il devait être un de ses continuateurs et l’un des plus zélés propagateurs des doctrines philosophiques qu’elle renfermait. Dessinateur, peintre, sculpteur avant que d’être philosophe, il avait aidé quelquefois Diderot pour l’appréciation des tableaux exposés au Salon. Pas plus que les beaux-arts et la philosophie, les sciences ne lui étaient étrangères. Non content d’aider le baron dans la composition de ses ouvrages, il ne craignait pas de s’exposer à des dangers très-sérieux en les faisant passer en Hollande, où ils étaient imprimés. L’activité, le dévouement qu’il montrait, comblaient en partie le vide que la mort de Damilaville avait laissé dans les rangs des philosophes. Seulement, un côté par lequel la perte de Damilaville était irréparable, c’est que personne ne pouvait reprendre la tache qu’il a accomplie jusqu’à ses derniers moments de rattacher au centre d’action, Paris, le poète des Délices devenu le patriarche de Ferney. Damilaville, quand il mourut le 13 décembre 1768, était atteint depuis bien des années de la maladie qui l’emporta. Au mois de juillet 1765, il alla consulter Tronchin, à Genève, et c’est pendant son séjour en Suisse, qui dura près de trois mois, qu’il vit pour la première fois Voltaire, avec lequel il était en correspondance depuis cinq ans sans le connaître. Il revint à Paris un peu mieux qu’il n’était parti, mais non guéri ; d’ailleurs, Tronchin lui avait ordonné un régime auquel il ne pouvait s’astreindre. En septembre 1768, Diderot qui ne l’a pas abandonné pendant toute la dernière période de la maladie, écrivait à Sophie : « Damilaville est plus faible que jamais ; la fièvre est continue, les glandes plus enflées… Bordeu dit tant pis ; Tronchin dit tant mieux. J’ai bien peur que Bordeu ne soit un grand médecin. » Damilaville mourut deux mois après et sans faiblesse[4]. Sa mort devait avoir pour résultat de suspendre les rapports de Diderot et des philosophes avec Voltaire.

L’union philosophique n’était plus d’ailleurs aussi indispensable qu’elle avait dû l’être, quand il s’agissait de lutter contre les ennemis de l’Encyclopédie. Cependant, quoique moins préjudiciable que si elle se fût produite auparavant, cette détente des liens qui unissaient les libres penseurs ne laissait pas d’affecter les plus sensibles d’entre eux, Diderot et Voltaire. Diderot, surtout, qui était témoin des désaccords qui s’élevaient parfois entre ses amis, et qui avait aussi quelquefois maille à partir avec ses plus intimes, Grimm et d’Holbach, en souffrait cruellement.

Heureusement que la discorde ne régnait pas longtemps et que d’Holbach et Grimm ne pouvaient se passer du Philosophe. Soit pour sa Correspondance, soit pour ses Salons, ce dernier était obligé d’avoir recours à l’obligeance inépuisable de son ami ; et le baron ne manquait pas non plus de travail à lui donner. Un incident, cependant, faillit amener une rupture définitive. Un des principaux correspondants de Grimm, le prince de Saxe-Gotha, était venu à Paris à la fin de l’année 1768[5], et il avait témoigné le désir de voir le Philosophe. Grimm voyant là une manière de faire sa cour au prince, lui avait promis de lui amener son ami. Mais il comptait sans la résistance de Diderot, qui n’aimait pas ces sortes de corvées. « Ces ridicules parades-là lui étaient insupportables. » Il s’en expliqua fortement avec Grimm. De là, colère de celui-ci.

Toutes ces tracasseries indisposaient Diderot, et il écrivait à son amie : « Ces gens-là ne veulent pas que je sois moi. Je les planterai tous là et je vivrai dans un trou : il y a longtemps que ce projet me roule par la tête. » Mais cette retraite n’aurait pas fait le compte de Grimm. Sur le point de partir pour l’Allemagne, il allait laisser à Diderot le tablier de sa boutique, c’est-à-dire la Correspondance littéraire[6].

Nonobstant ce surcroît de travail, notre Philosophe avait terminé un petit ouvrage qui, quoique fortement empreint de métaphysique, est, par sa forme, un des plus piquants qu’il ait produits. Le 2 septembre 1769, il annonçait en ces termes cet opuscule à Sophie : « Je crois vous avoir dit que j’avais fait un dialogue entre d’Alembert et moi. En le relisant, il m’a pris fantaisie d’en faire un second, et il a été fait. Les interlocuteurs sont d’Alembert qui rêve, Bordeu, et l’amie de d’Alembert, mademoiselle de Lespinasse. Il est intitulé : Le rêve de d’Alembert. Il n’est pas possible d’être plus profond et plus fou. »

Dans l’Entretien avec d’Alembert, Diderot expose ses idées sur la vie, qu’il regarde comme une propriété générale de la matière. Il croit à la sensibilité de la molécule organique et à l’unité des phénomènes physiques, chimiques et physiologiques ; or, nous n’avons pas besoin de faire ressortir ce qu’a d’erroné une telle conception, laquelle est d’autant plus singulière que le Philosophe était lié avec Bordeu, qui avait, à cet égard, des idées bien autrement rapprochées de la vérité. Pour ce dernier, il ne saurait y avoir de sensibilité ou de vie, sans une ébauche d’organisation, et c’est cette vue qui a fourni à Bichat la doctrine des propriétés vitales, considérées comme immanentes aux tissus ; doctrine par laquelle il constituait la biologie. Dans l’Interprétation de la nature, Diderot, parlant d’un livre publié en 1751 sous le nom du docteur Baumann (quoiqu’il fût de Maupertuis), et où le point capital de la thèse était celui-ci : chaque molécule organique est douée « de quelque propriété semblable à ce que nous appelons en nous, désir, aversion, mémoire, » Diderot, disons-nous, écrivait : « Si le docteur Baumann eût renfermé son système dans de justes bornes, il ne se serait pas précipité dans l’espèce de matérialisme la plus séduisante, en attribuant aux molécules organiques le désir, l’aversion, le sentiment et la pensée. » Ce que Diderot entendait faire, en renfermant le système de Maupertuis dans de justes bornes, consistait simplement à remplacer ce qu’on appelle dans les êtres organisés, le désir, l’aversion, le sentiment et la pensée, par une « sensibilité mille fois moindre dans les molécules organiques, et en vertu de laquelle elles se cherchent, se rencontrent, s’adaptent, et finissent par former des combinaisons de plus en plus complexes. » Pour être juste, il convient de remarquer que Diderot n’accordait à cette théorie qu’une valeur hypothétique. Sa lettre à Sophie en fait foi. La seconde partie, le Rêve de d’Alembert, où Bordeu entre en scène avec d’Alembert et mademoiselle de Lespinasse, est bien plus scientifique. Elle est aussi fort intéressante, en ce qu’elle expose, d’une façon très-originale et très-spirituelle, les théories du précurseur de Bichat, — quoique Diderot, prenons-y garde, ne se fasse pas faute d’attribuer çà et là, au docteur béarnais, des vues qui lui sont propres[7].

À propos de la sensibilité et de l’appareil nerveux. Bordeu dit à mademoiselle, de Lespinasse :


Il y a autant d’espèces de toucher qu’il y a de diversités dans les organes et les parties du corps.

MADEMOISELLE DE LESPINASSE.

Et comment les appelle-t-on ? Je n’en ai jamais entendu parler.

BORDEU.

Ils n’ont pas de nom.

MADEMOISELLE DE LESPINASSE.

Et pourquoi ?

BORDEU.

C’est qu’il n’y a pas autant de différence entre les sensations excitées par leur moyen, qu’il y en a entre les sensations excitées par le moyen des autres organes.

MADEMOISELLE DE LESPINASSE.

Très-sérieusement, vous pensez que le pied, la main, les cuisses, le ventre, l’estomac, la poitrine, le poumon, le cœur, ont leurs sensations particulières ?

BORDEU.

Je le pense. Si j’osais, je vous demanderais si parmi ces sensations qu’on ne nomme pas…

MADEMOISELLE DE LESPINASSE.

Je vous entends. Non. Celle-là est toute seule de son espèce et c’est dommage. Mais quelle raison avez-vous de cette multiplicité de sensations plus douloureuses qu’agréables dont il vous plaît de nous gratifier ?

BORDEU.

La raison ? c’est que nous les discernons en grande partie. Si cette infinie diversité de toucher n’existait pas, on saurait qu’on éprouve du plaisir ou de la douleur, mais on ne saurait où les rapporter. Il faudrait le secours de la vue. Ce ne serait plus une affaire de sensation, ce serait une affaire d’expérience et d’observation.

MADEMOISELLE DE LESPINASSE.

Quand je dirais que j’ai mal au doigt, si l’on me demandait pourquoi j’assure que c’est au doigt que j’ai mal, il faudrait que je répondisse non pas que je le sens, mais que je sens du mal et que je vois que mon doigt est malade.

BORDEU.

C’est cela. Venez que je vous embrasse.

MADEMOISELLE DE LESPINASSE.

Très-volontiers.

D’ALEMBERT (se réveillant).

Docteur, vous embrassez mademoiselle, c’est fort bien fait à vous.


Plus loin, voulant expliquer la continuité du sentiment du moi, malgré le renouvellement continu des parties constitutives de l’organisme, Bordeu s’exprime ainsi s’adressant à d’Alembert :


Si vous aviez passé, en un clin d’œil, de la jeunesse à la décrépitude, vous auriez été jeté dans ce monde, comme au premier moment de votre naissance ; vous n’auriez plus été vous, ni pour les autres ni pour vous ; pour les autres qui n’auraient point été eux pour vous. Tous les rapports auraient été anéantis, toute l’histoire de votre vie pour moi, toute l’histoire de la mienne pour vous, brouillée. Comment auriez-vous pu savoir que cet homme, courbé sur un bâton, dont les yeux s’étaient éteints, qui se traînait avec peine, plus différent encore de lui-même au dedans qu’à l’extérieur, était le même qui, la veille, marchait si légèrement, remuait des fardeaux assez lourds, pouvait se livrer aux méditations les plus profondes, aux exercices les plus doux et les plus violents ? Vous n’eussiez pas entendu vos propres ouvrages, vous ne vous fussiez pas reconnu vous-même ; vous n’eussiez reconnu personne, personne ne vous eût reconnu ; toute la scène du monde aurait changé. Songez qu’il y eût moins de différence encore entre vous naissant et vous jeune, qu’il n’y en aurait entre vous jeune et vous devenant subitement décrépit. Songez que, quoique votre naissance ait été liée à votre jeunesse par une suite de sensations ininterrompues, les trois premières années de votre naissance n’ont jamais été l’histoire de votre vie. Qu’aurait donc été, pour vous, le temps de votre jeunesse, que rien n’eût lié au moment de votre décrépitude ? D’Alembert décrépit n’eût pas eu le moindre souvenir de d’Alembert jeune.

MADEMOISELLE DE LESPINASSE.

Dans la grappe d’abeilles, il n’y en aurait pas une qui eût le temps de prendre l’esprit du corps.

D’ALEMBERT.

Qu’est-ce que vous dites-là ?

MADEMOISELLE DE LESPINASSE.

Je dis que l’esprit monastique se conserve, parce que le monastère se refait peu à peu, et que, lorsqu’il entre un moine nouveau, il en trouve une centaine de vieux qui l’entraînent à penser et à sentir comme eux. Une abeille s’en va, il en succède dans la grappe une autre qui se met bientôt au courant.

D’ALEMBERT.

Allez, vous extravaguez avec vos moines, vos abeilles, votre grappe et votre couvent.

BORDEU.

Pas tant que vous croyez bien : s’il n’y a qu’une conscience dans l’animal, il y a une infinité de volontés ; chaque organe a la sienne.


En même temps qu’il rédigeait la Correspondance de Grimm, en 1769, Diderot s’occupait à corriger un ouvrage de Galiani, qui était appelé à faire grand bruit, non-seulement à cause de sa valeur réelle, mais encore parce qu’il allait être le signal de l’opposition entre les philosophes et les économistes, opposition qui s’aggrava encore sous l’influence du salon de M. et madame Necker. Mais avant de parler des Dialogues sur le commerce des blés, il convient de dire quelques mots des économistes.

L’école des économistes, qui avait à sa tête Quesnay[8], le marquis de Mirabeau (l’ami des hommes), Gournay, Mercier de la Rivière, était loin d’obéir à un principe unique ; on peut dire que chacun de ses membres avait, au contraire, son système particulier ; cependant, ils étaient tous, ou presque tous, partisans du laissez faire, et croyaient qu’il n’y avait pas lieu de chercher à corriger le jeu naturel de la production et de la consommation. Ils professaient, par conséquent, en économie publique, cette fausse doctrine du naturisme ou de la bonne Nature, transformation de la Providence, dont Rousseau avait été l’éloquent propagateur en philosophie, et qui avait alors des adeptes distingués dans les sciences et les arts. Si l’on voulait établir une division parmi les économistes, on pourrait les partager en deux catégories, ainsi que l’a fait Turgot : « Vers 1750, dit Turgot, messieurs Quesnay et de Gournay examinèrent s’il ne serait pas possible de trouver, dans la nature des choses, les principes de l’économie politique, et de les lier de manière à en faire une science. Ils arrivèrent, par deux routes différentes, aux mêmes résultats qui leur parurent positifs ; et, quoique chacun regardât la méthode de l’autre comme la démonstration de la même vérité, ils formèrent deux écoles. M. de Gournay, négociant, s’attacha au principe de la liberté et de la concurrence du commerce. M. Quesnay, cultivateur instruit, s’occupa plus particulièrement de l’agriculture et de ses produits, qu’il considérait comme les véritables sources de la richesse et de la prospérité des nations. Il fit cet adage : Pauvres paysans, pauvre royaume ; pauvre royaume, pauvre paysans, et parvint à le faire imprimer à Versailles de la main de Louis XV[9]. »

Dans l’énumération que nous avons faite des plus célèbres économistes, nous avons omis de mentionner Turgot. C’est que celui-ci était un homme de génie, incomparablement supérieur aux plus éminents d’entre eux, même à Quesnay, et que nous aurons à nous en occuper plus tard comme homme d’État, quand il sera devenu, en 1774, contrôleur-général des finances.

Nous allons maintenant donner une idée des Dialogues de Galiani, lesquels sont, au dire d’un homme des plus compétents[10] : « des chefs-d’œuvre d’esprit, d’art et souvent d’une admirable sagacité. »

Dès le début, l’auteur commence son attaque contre les économistes par la bouche du marquis de Roquemaure, l’un de ses interlocuteurs.

« J’ai lu, dit le marquis, tout ce qui a paru sur cette matière ; il m’a paru quelquefois qu’on me persuadait ; d’autres fois, je n’ai pas bien compris ce que les auteurs voulaient dire, et j’ai cru que c’était ma faute. Ce n’est pas que je ne me sois aperçu, de temps en temps, d’une espèce de charlatanerie qui m’a donné de l’ombrage ; entre autres, dans un certain ouvrage où l’on affectait un style populaire et bas. Pour prouver que l’on était profond dans la matière, on y parlait un jargon tout à fait boulanger. L’auteur se faisait un scrupule d’écrire autrement qu’en italique, non-seulement les mots sacramentaux, mais les termes les plus usités : pain blanc, pain bis, pain de ménage, prix chers, petit-peuple, bonne récolte, mouture, approvisionnements, achats, etc. Tout était en lettres italiques comme si ces mots venaient des Indes, et qu’on en fît pour la première fois l’importation en France. Cette bigarrure ridicule me déplut ; je n’achevai pas le livre ; je vis que l’auteur voulait m’en imposer par sa profonde érudition en boulangerie, tandis que je savais, moi, qu’il n’avait jamais acheté une livre de pain dans sa vie. »

Ensuite, le marquis faisait ressortir un autre travers des économistes : « En vérité, disait-il, tous ces auteurs modernes traitent nos ancêtres bien durement. À les en croire, on dirait qu’ils marchaient à quatre pattes. On répète à chaque ligne qu’ils ne connaissaient ni les vrais intérêts de la nation, ni la balance du commerce, ni les principes de la bonne administration ; qu’ils ne respectaient ni la probité, ni la liberté. En un mot, on les représente comme une troupe de tyrans aveugles, qui frappaient d’une barre de fer sur un troupeau d’esclaves stupides. Les plus doux et les plus réservés de ces écrivains se contentent de dire que nos bons ancêtres étaient un peu bêtes. Ces propos m’ont toujours fait de la peine par mille bonnes raisons, et surtout parce qu’il me paraît incontestable que nous descendons de nos ancêtres. »

Plus loin, dans un passage où Galiani, sous le nom du chevalier de Zanobi, relève l’exagération des économistes à s’en rapporter uniquement au laissez faire, en attendant que l’équilibre naturel se produise ; on voit par ce morceau qu’il a conscience de l’existence des lois, auxquelles obéissent tous les phénomènes naturels, ceux que présentent l’homme et les sociétés, aussi bien que ceux que manifeste la matière inorganique.

« Que la nature en liberté, dit-il, tende à l’équilibre, c’est une vérité lumineuse… Mais on ne tient pas compte de la durée des époques de retour, on balance les inégalités par des compensations, et on prend des termes moyens qui n’existent jamais ailleurs que dans la méditation. Mais, ce que vous dites est très-faux sous la main d’un praticien, parce que l’homme, lorsqu’il agit, devient aussi petit, aussi faible qu’un animal de cinq pieds doit être, parce qu’il sent alors le frêle de sa structure, le court espace de sa vie, l’instantanéité de ses besoins, le raboteux des plus petites inégalités, et qu’il ne peut rien compenser, rien rabattre sans souffrir ou sans mourir. Je veux appliquer ces principes à la théorie des blés ; rien n’est si vrai que les prix des blés, laissés en liberté, se mettent en équilibre. Rien n’est si vrai que le commerce, rendu libre, répandra du blé partout où il y aura de l’argent et des consommateurs ; rien n’est si vrai en théorie, parce que tous les hommes courent après le gain, ce qui était à démontrer. Mais en pratique, il faut un espace de temps pour que le blé arrive ; et si cet espace de temps est de quinze jours, et que vous n’ayez des provisions que pour une semaine ; la ville reste huit jours sans pain, et cet insecte appelé homme n’en a que trop de huit jours de jeûne pour mourir, ce qui n’était pas à faire. Ainsi, le théorème va bien, le problème va fort mal. Concluons donc de ne pas laisser à la nature le soin de nos petites guenilles : elle est trop grande dame pour cela. »

Sur le fond même de la question, c’est-à-dire quant à l’édit de 1764 qui permettait la libre circulation des blés, Galiani, sans partager l’enthousiasme des économistes, l’appelle l’aurore d’un beau jour ; mais l’édit de 1763, celui qui accordait la liberté intérieure du commerce d’une ville à l’autre, en France, avait à ses yeux une bien plus grande portée. Quittant alors le ton plaisant qui lui était naturel il s’est élevé, en parlant de cette amélioration fondamentale, jusqu’à l’éloquence.

« Oublions, dit-il à propos de cette loi, oublions pour l’honneur de la France, qu’il ait existé un temps où les enfants d’une même patrie, bien loin de s’entr’aider dans la détresse, s’arrachaient l’un à l’autre le pain de la bouche en vertu d’édits donnés de par le même roi. Effaçons du souvenir des hommes qu’autrefois un intendant pouvait dire à l’intendant, son voisin : « Les peuples de ton intendance mourront de faim et les miens regorgeront de blé, » et cela dans la même année où l’on voyait les recrues, levées dans les deux intendances, marcher sous le même drapeau contre le même ennemi. Si nous gardons sur cela un peu de silence, l’honneur de la France sera sauvé, car la postérité n’en croira rien. »

Le livre de Galiani, avons-nous dit, causa au sein de l’école des économistes une profonde émotion ; mais, lors de sa publication, l’abbé était absent, il avait été rappelé à Naples pour y remplir la place de conseiller du commerce. Il n’apprit que par madame d’Épinay, avec qui il entretenait une correspondance suivie, la vive impression que son livre avait produite ; et, malgré le goût qu’il avait pour la France et pour la société parisienne, il se félicitait, dans ses réponses, d’être à l’abri des traits que ses adversaires ne devaient pas manquer de diriger contre lui.

Madame Necker, dès que les Dialogues parurent, s’empressa d’en envoyer un exemplaire au patriarche de Ferney qui, sans prendre parti pour ou contre dans la question du commerce des grains, lui répondit, en la remerciant, qu’on n’avait jamais parlé famine d’une manière aussi plaisante que l’avait fait l’abbé.

Quant à Diderot, il croyait que, sur la question traitée, les Dialogues étaient décisifs. Le philosophe ne paraît pas avoir jamais fait grand cas des économistes, sauf de Mercier de la Rivière. En 1767, en effet, annonçant à Falconet l’arrivée prochaine en Russie de Mercier de la Rivière qui avait été appelé par la Czarine pour présider à la rédaction d’un nouveau Code, Diderot s’exprimait ainsi :

« Dans six semaines, au plus tard, vous aurez cette lettre, et vous jetterez vos bras autour du col de celui qui vous la remettra. Je ne vous le nomme point ; c’est un homme qui a reçu de la nature une belle âme, un excellent esprit, à qui l’expérience des grandes affaires et la réflexion sur les objets les plus dignes d’occuper un homme, ont donné tout ce qui fait les hommes rares. Il sera précédé d’un ouvrage intitulé : De l’ordre naturel et essentiel des sociétés politiques. Jetez-vous bien vite sur ce livre, dévorez-en toutes les lignes, comme j’ai fait, et puis après allez rendre à l’auteur tout ce que vous croirez lui devoir de respect, d’amitié et de reconnaissance. Nous envoyons à l’Impératrice un habile homme ; nous vous envoyons à vous un ami, un galant homme, un honnête homme..... Lorsque l’Impératrice aura cet homme-là, de quoi lui serviraient les Quesnay, les Mirabeau ? À rien mon ami, à rien. C’est celui-là qui a le secret, le véritable, le secret éternel et immuable du bonheur des empires. »

On voit, par cet extrait, que le Philosophe ne marchandait pas les éloges à l’éminent économiste.

Malgré cette lettre d’introduction, Falconet n’accueillit pas, comme il le devait, celui qui la lui portait. Il faut dire que Mercier de la Rivière avait fâché Catherine II. Au lieu d’arriver en Russie dans le délai convenu, il s’était attardé en route ; et, lorsqu’il se présenta devant l’Impératrice, elle le reçut avec froideur. Falconet, favori de Catherine, se garda bien d’employer son crédit pour le faire rentrer en grâce, et l’économiste dut prendre congé. Plus tard, en 1773, quand Diderot sera en Russie, nous verrons que le sculpteur ne recevra pas mieux son ami. Évidemment, cet homme pouvait être un habile artiste, mais il n’avait pas une nature élevée.

Au mois de juillet de 1770, Diderot, dont la santé était altérée, passa par sa ville natale avec Grimm pour se rendre à Bourbonne-les-Bains. « Mon dessein, dit-il[11], en passant à Langres, était de ne voir personne ; malgré que j’en eusse, il a fallu voir tout le monde. J’ai passé les premiers jours dans ma famille et celle de mon gendre futur. Je disais, en arrivant, à Grimm : « Je crois que ma sœur sera bien caduque, » jugez de ma surprise, lorsqu’elle s’est élancée vers notre voiture, avec une légèreté de biche, et qu’elle m’a présenté à baiser un visage de Bernardin. Toute la ville était en attente sur l’entrevue des deux frères[12], qui ne se sont pas encore aperçus ; ce n’a pas été faute d’allées, de venues, de pourparlers, de négociations mâles et femelles. La fin de tout cela, c’est que les deux frères ne se sont point raccommodés, et que la sœur et le frère, qui étaient bien ensemble, seront brouillés. Cela me peine beaucoup ; je n’ai trouvé qu’un moyen de m’étourdir là-dessus, c’est de travailler du matin au soir : c’est ce que je fais et continuerai de faire. »

Diderot ne resta que peu de temps chez sa sœur, et fit route pour Bourbonne, où il retrouva Grimm, qui ne s’était arrêté qu’un jour à Langres. Pendant son séjour à Bourbonne, le Philosophe, toujours guidé par des vues d’intérêt public, rechercha tout ce qui lui parut de nature à augmenter l’efficacité des bains. Il fit porter surtout ses investigations sur la nature des eaux thermales, la cause qui les produit, leurs effets sur l’organisme. Ses réflexions sur la cause productrice des eaux thermales, en général, le conduisirent à une hypothèse sur le système du monde, par laquelle il semble prévoir celle que Laplace a développée plus tard : « Combien de vicissitudes, dit-il[13], dans l’espace immense qui s’étend au-dessus de nos têtes. Combien d’autres dans les entrailles profondes de la terre… Un jour, il y aura des déserts où la race humaine fourmille. Les volcans semblent communiquer de l’un à l’autre pôle. Lorsque l’un mugit en Islande, un autre parle dans les Cordillères… Ce que nous appelons notre globe tend sans cesse à ne former qu’un mince et vaste plan. Peut-être qu’avant d’avoir pris cette forme, il ira se précipiter dans l’océan de feux qui l’éclaire, à la suite de Mercure, de Mars et de Vénus. Qui sait si Mercure sera la première proie qu’il aura dévorée ? Que diront nos neveux, lorsqu’ils verront la planète Mercure se perdre dans ce gouffre enflammé ? Pourront-ils s’empêcher d’y prévoir leur sort à venir ? Si, au milieu de leur terreur, ils ont le courage d’agrandir leurs idées, ils prononceront que toutes les parties du grand tout s’efforceront à s’approcher, et qu’il est un instant où il n’y aura qu’une masse générale et commune… »

En revenant à Paris, Diderot passa par Isles, où se trouvaient les dames Voland. Il n’y fit qu’un très-court séjour et rentra dans sa famille vers le commencement d’octobre 1770. « Ma femme, écrit-il à Sophie, était en bonne santé ; ma fille avait été malade, mais très-malade : elle l’était encore ; elle va mieux… J’ai été à la Briche, où Grimm et madame d’Épinay se sont réfugiés contre les maçons qui démolissent le pignon sur la rue de la maison qu’habite ou qu’habitait madame d’Épinay, rue Sainte-Anne. » Quelques jours après, il allait au Grand-Val, ou il emportait « une besogne immense, » et où il en trouvait autant. Installé au Grand-Val, il écrivait à Sophie, le 2 novembre : « Nous recevons de temps en temps des transfuges de Paris : l’abbé Morellet nous est venu. Oh ! le plaisant corps ! Comme je vous en amuserais, si j’en avais le temps. Il m’a laissé le seul exemplaire de son ouvrage, qui a été supprimé, contre les Dialogues de l’abbé Galiani. Je ne l’ai pas encore ouvert ; le baron, qui l’a parcouru, m’a dit qu’il était plein d’amertume. »

Au commencement de cette année 1770, un petit incident s’était passé qui, bien que n’ayant eu alors aucune portée, n’a pas laissé depuis de faire beaucoup de bruit. À propos de la fête des Rois, le Philosophe fit la chanson intitulée : Le Code Denis, dans laquelle se trouvent les deux fameux vers :


Et mes mains ourdiraient les entrailles du prêtre,
À défaut d’un cordon, pour étrangler les rois[14].

Si ceux qui ont reproché à Diderot les vers qui précèdent, en trouvent la forme défectueuse, ils n’ont qu’à se reporter à la page 109, et ils verront que leur critique s’adresse également à Voltaire. C’est en termes encore plus énergiques, que le poète donne le moyen de mettre fin à la querelle des Jansénistes et des Jésuites. S’ils attaquent la pensée elle-même, ils prouvent qu’ils aiment les prêtres et les rois, et sans doute qu’ils ont leur motifs pour cela ; de même que Diderot avait ses raisons pour les haïr. Il faut convenir, en tous cas, que l’ignoble règne de Louis XV n’était pas fait pour modifier ses sentiments.

Un livre auquel le baron travaillait depuis longtemps, et pour la composition duquel il avait fait souvent appel à l’obligeance et au profond savoir du Philosophe, venait de paraître.

Depuis longtemps aucune publication n’avait produit un soulèvement aussi général. L’élévation du sujet traité, la valeur scientifique de l’auteur, l’influence que ce livre a eue dans la suite, et les critiques ardentes auxquelles il a donné lieu depuis, exigent que nous nous y arrêtions d’une manière spéciale.

La préface du Système de la Nature indique tout d’abord les vues de l’auteur, son point de départ, et son but : « L’homme, dit d’Holbach, n’est malheureux que parce qu’il méconnaît la Nature. Son esprit est tellement infecté de préjugés, qu’on le croirait pour toujours condamné à l’erreur..... C’est à l’erreur que sont dues les chaînes accablantes que les tyrans et les prêtres forgent partout aux nations. C’est à l’erreur qu’est dû l’esclavage où, presque en tout pays, sont tombés les peuples que la nature destinait à travailler librement à leur bonheur. C’est à l’erreur que sont dues ces terreurs religieuses qui font partout sécher les hommes dans la crainte, ou s’égorger pour des chimères. C’est à l’erreur que sont dues ces haines invétérées, ces persécutions barbares, ces massacres continuels, ces tragédies révoltantes, dont, sous prétexte des intérêts du ciel, la terre est devenue tant de fois le théâtre. Enfin, c’est aux erreurs consacrées par la religion, que sont dues l’ignorance et l’incertitude où l’homme est de ses devoirs les plus évidents, de ses droits les plus clairs, des vérités les mieux démontrées : il n’est presque en tout climat qu’un captif dégradé, dépourvu de grandeur d’âme, de raison, de vertu, à qui des geôliers inhumains ne permettent jamais de voir le jour.

» Tâchons donc d’écarter les nuages qui empêchent l’homme de marcher d’un pas sûr dans le sentier de la vie, inspirons-lui du courage et du respect pour sa raison ; qu’il apprenne à connaître son essence et ses droits légitimes ; qu’il consulte l’expérience, et non une imagination égarée par l’autorité ; qu’il renonce aux préjugés de son enfance ; qu’il fonde la morale sur sa nature, sur ses besoins, sur les avantages réels que la société lui procure ; qu’il ose s’aimer lui-même ; qu’il travaille à son propre bonheur, en faisant celui des autres ; en un mot, qu’il soit raisonnable et vertueux, pour être heureux ici-bas, et qu’il ne s’occupe plus de rêveries, ou dangereuses, ou inutiles ; qu’il se persuade, enfin, qu’il est très-important aux habitants de ce monde d’être justes, bienfaisants, pacifiques, et que rien n’est plus indifférent que leur façon de penser sur des objets inaccessibles à la raison. »

Ainsi, le principal objet de cet ouvrage est de ramener l’homme à la Nature… On le voit, le Système de d’Holbach est encore fondé sur les mêmes idées que nous avons vues formulées dans la plupart des écrits du temps : c’est toujours la glorification de la Nature. On trouve encore, dans le livre de d’Holbach, la même erreur que nous avons constatée dans le Rêve de d’Alembert, quant à la manière d’envisager les phénomènes physiques, chimiques et physiologiques. Aux yeux du baron et de Diderot la matière et le mouvement expliquent tout ; il n’y a, pour eux, aucune autre différence entre la vie et la mort que l’absence de mouvement. C’est bien là le matérialisme dans toute sa simplicité. Mais ces deux genres d’erreurs écartés, on remarque dans le livre du baron une tentative vraiment sérieuse, quoique prématurée : celle de fonder la morale sur la connaissance de la nature humaine, et d’éliminer les croyances théologiques comme ne pouvant plus lui servir de base.

« Une éducation raisonnable et fondée sur la vérité, fait-il remarquer, des lois sages, des principes honnêtes inspirés dans la jeunesse, des exemples vertueux, l’estime et les récompenses accordées au mérite et aux belles actions, la honte, le mépris, les châtiments rigoureusement attachés au vice et au crime, sont des causes qui agiraient nécessairement sur les volontés des hommes, et qui détermineraient le plus grand nombre d’entre eux à montrer des vertus. Mais si la religion, la politique, l’exemple, l’opinion publique travaillent à rendre les hommes méchants et vicieux ; s’ils étouffent et rendent inutiles les bons principes que leur éducation leur a donnés, si cette éducation elle-même, ne sert qu’à les remplir de vices, de préjugés, d’opinions fausses et dangereuses ; si elle n’allume en eux que des passions incommodes pour eux-mêmes et pour les autres, il faudra, de toute nécessité, que les volontés du plus grand nombre se déterminent au mal. Voilà, sans doute, d’où vient réellement la corruption universelle dont les moralistes se plaignent avec raison, sans en jamais montrer les causes aussi vraies que nécessaires. Ils s’en prennent à la nature humaine, ils la disent corrompue, ils blâment l’homme de s’aimer lui-même et de chercher son bonheur, ils prétendent qu’il lui faut des secours surnaturels pour faire le bien, et, malgré cette liberté qu’ils lui attribuent, ils assurent qu’il ne faut pas moins que l’auteur de la nature lui-même pour détruire les mauvais penchants de son cœur. Mais, hélas ! cet agent si puissant ne peut lui-même rien contre les penchants malheureux que, dans la fatale constitution des choses, les mobiles les plus forts donnent aux volontés des hommes, et contre les directions fâcheuses que l’on fait prendre à leurs passions naturelles. »

La doctrine de la non-liberté de l’homme, à laquelle il est fait allusion dans ce dernier paragraphe, est démontrée plus loin jusqu’à l’évidence : « Pour se détromper du système de la liberté de l’homme, il s’agit simplement de remonter au motif qui détermine sa volonté, et nous trouverons toujours que ce motif est hors de son pouvoir..... Si l’on insiste, et qu’on dise que, dans les choses indifférentes, il est le maître de choisir, ce qui prouve qu’il est libre ; je réponds que l’homme, pour quelque action qu’il se détermine, ne prouvera point sa liberté ; le désir de montrer sa liberté, excité par la dispute, deviendra, dès lors, un motif nécessaire qui le décidera à prendre l’un ou l’autre parti ; ce qui lui fait prendre le change, ou ce qui lui persuade qu’il est libre dans cet instant, c’est qu’il ne démêle point le vrai motif qui le fait agir : le désir de me convaincre. »

Malheureusement, la nature humaine n’est pas mieux représentée par l’auteur du Système de la Nature que dans le livre de l’Esprit. Pour d’Holbach comme pour Helvétius, la base de la morale consiste dans l’amour de soi-même. Étrange aberration, qui fait de l’égoïsme le stimulant des sentiments impersonnels !

Malgré ces défauts et d’autres encore, il règne dans cet ouvrage un ton de conviction et d’honnêteté qui attire, une chaleur où l’on sent l’amour de l’humanité, le désir ardent de travailler au bonheur de l’homme, et de réveiller en lui le sentiment de sa dignité. Quoiqu’il en soit, son apparition causa, ainsi que nous l’avons dit, une vive sensation. Le patriarche de Ferney, ayant lu les attaques dirigées contre les rois — qui n’y étaient pas plus ménagés que les prêtres — prit peur, et crut prudent d’en faire une réfutation, au moins pour montrer qu’il n’y avait eu aucune part, et qu’il n’approuvait pas les opinions de l’auteur. Pour qu’elle n’échappe pas aux yeux du gouvernement, il envoya cette réfutation à madame du Deffand et à madame de Choiseul ; puis, comme il était au fond un peu honteux de ces démarches, lesquelles, d’ailleurs, ne pouvaient manquer de venir à la connaissance des amis du baron, il écrivait à Grimm, le 1er novembre : « L’auteur du Système de la Nature aurait dû sentir qu’il perdait ses amis, et qu’il les rendait exécrables aux yeux du roi et de toute la cour. Il a fallu faire ce que j’ai fait ; et si l’on pesait bien mes paroles, on verrait qu’elles ne doivent déplaire à personne. »

Un autre ouvrage qui, sans faire autant de bruit que le Système de la Nature, eut cependant une influence peut-être plus étendue, fut publié presque en même temps : l’Histoire philosophique du commerce des Indes, par l’abbé Raynal, parut, en effet, la même année 1770. Nulle part, mieux que dans ce livre, la solidarité commerciale des divers pays producteurs de notre planète n’avait été exposée d’une façon si lumineuse ; jamais les devoirs des peuples forts envers les faibles n’avaient été tracés d’une main aussi ferme ; jamais, enfin, la liberté n’avait trouvé un défenseur aussi éloquent. Dans bien des pages, on reconnaît le style de Diderot. L’effet de cet ouvrage, aujourd’hui si peu lu, fut considérable. Il eut des admirateurs dans toutes les parties du monde, mais plus que partout ailleurs en Amérique, où il venait bien à propos : quelques années encore, et la guerre de l’indépendance américaine allait éclater.



  1. « Voltaire, dit Michelet (Louis XV et Louis XVI), eut une de ces peurs extrêmes, qui rendaient cet homme nerveux quelquefois ridicule. »
  2. Le pape Clément XIII.
  3. Pour l’Encyclopédie il avait fait, cependant, l’article Unitaire dont la hardiesse avait frappé Voltaire. (Voy. Lettre à Damilaville, du 12 mars 1766.)
  4. Les articles Vingtième et Population de l’Encyclopédie, sont de Damilaville. Il avait aussi composé un ouvrage : l’Honnêteté théologique, commençant par ces mots : « Depuis que la théologie fait le bonheur du monde… » où Grimm crut reconnaître la main de Voltaire.
  5. Il se trouva à Paris en même temps que le roi de Danemark, Christian VII. « Ce despote du Nord, écrivait Diderot à son amie, est de la plus grande affabilité. Il est honnête, il est généreux. Il a été aux Gobelins. On lui a montré les tapisseries ; et le duc de Duras, qui l’accompagnait, lui ayant demandé quelle était celle qu’il avait trouvée la plus belle, il l’a désignée : et aussitôt le duc lui a dit qu’il avait ordre du roi son maître de la lui offrir. Il y avait là Soufflot, Cochin, Michel Vanloo et d’autres. Il a commandé son portrait à Vanloo. »
  6. Grimm, qui voyait de loin, allait à la cour d’Autriche, au moment où le mariage de la fille de Marie-Thérèse avec le Dauphin, plus tard Louis XVI, était décidé. À ce propos, Voltaire écrivait à madame d’Épinay : « Je trouve que notre cher prophète est bien sage et bien habile d’avoir fait le voyage de Vienne. Il sera connu et protégé par madame la Dauphine longtemps avant qu’elle parte pour Paris. » Grimm revint au commencement du mois d’octobre 1769, après avoir séjourné à la cour de Prusse. Informant Sophie de l’arrivée de Grimm à Paris, Diderot disait : « Frédéric l’a arrêté trois jours de suite à Potsdam, et il a eu l’honneur de causer avec lui deux heures et demie chaque jour. Il en est enchanté ; mais le moyen de ne pas l’être d’un grand prince, quand il s’avise d’être affable ? Au sortir du dernier entretien, on lui présenta, de la part du roi, une belle boîte d’or. Cela est fort bien ; le prince de Saxe-Gotha a fait encore mieux : il lui a donné un titre, je ne sais quel, et il a attaché à ce titre une pension de douze cents livres. Ajoutez à cela un ventre très-rondelet et une face lunaire qu’il a rapportés de son voyage, et vous trouverez qu’il n’a pas tout à fait perdu son temps sur les grands chemins. »
  7. Théophile Bordeu est né à Iseste, dans les Pyrénées, le 22 février 1722. Il a rédigé, dans l’Encyclopédie, l’article Crise.
  8. Le Dr Quesnay, premier médecin ordinaire du Roi. Il a fait, pour l’Encyclopédie, les articles Grains, Fermier, etc.
  9. Voy. Œuvres de Turgot.
  10. M. Pierre Laffitte : voy. dans la Politique positive, le chapitre intitulé : De la stabilité de l’équilibre économique.
  11. Lettre à mademoiselle Voland, du 15 juillet 1770.
  12. Diderot et son frère le chanoine.
  13. Voy. le Voyage à Bourbonne et à Langres.
  14. Voici cette chanson, telle qu’on la trouve dans la Correspondance de Grimm. On remarquera que les deux vers cités ci-dessus ne s’y trouvent pas. À la simple réflexion, il n’est pas difficile de comprendre que Grimm ne pouvait envoyer aux souverains, à qui la Correspondance était destinée, des choses qui pouvaient les irriter. Aussi le reproche que fait Naigeon à Grimm d’avoir changé les articles de Diderot avant de les adresser à ses correspondants est-il injuste, bien que fondé : sous peine de cesser de correspondre, il ne pouvait faire autrement.

    LE CODE DENIS


    Dans ses états, à tout ce qui respire
    Un souverain prétend donner la loi ;
    C’est le contraire en mon empire,
    Le sujet règne sur son roi.

    Divise pour régner, la maxime est ancienne ;
    Elle fut d’un tyran : ce n’est donc pas la mienne.
    Vous unir est mon vœu : j’aime la liberté ;
    Et si j’ai quelque volonté
    C’est que chacun fasse la sienne.

    Amis qui composez ma cour,
    Au Dieu du vin rendez hommage ;

    Rendez hommage au Dieu d’amour
    Aimez et buvez tour à tour.
    Buvez pour aimer davantage.
    Que j’entende, au gré du désir,
    Et les éclats de l’allégresse
    Et l’accent doux de la tendresse,
    Le choc du verre et le bruit du soupir.
    Au frontispice de mon Code
    Il est écrit : sois heureux à ta mode ;
    Car tel est notre bon plaisir.

    Fait l’an septante et mil sept cent.
    Au petit Carrousel, en la cour de Marsan ;
    Assis près d’une femme aimable,
    Le cœur nu sur la main, les coudes sur la table,
    Signé Denis, sans terre, ni château
    Roi par la grâce du gâteau.