L’Encyclopédie/1re édition/CRISE

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CRISE, s. f. (Medecine.) Galien nous apprend que ce mot crise est un terme du barreau que les Medecins ont adopté, & qu’il signifie, à proprement parler, un jugement.

Hippocrate qui a souvent employé cette expression, lui donne différentes significations. Toute sorte d’excrétion est, selon lui, une crise ; il n’en excepte pas même l’accouchement, ni la sortie d’un os d’une plaie. Il appelle crise tout changement qui arrive à une maladie. Il dit aussi qu’il y a crise dans une maladie, lorsqu’elle augmente ou diminue considérablement, lorsqu’elle dégénere en une autre maladie, ou bien qu’elle cesse entierement. Galien prétend, à-peu-près dans le même sens, que la crise est un changement subit de la maladie en mieux ou en pis ; c’est ce qui a fait que bien des auteurs ont regardé la crise comme une sorte de combat entre la nature & la maladie ; combat dans lequel la nature peut vaincre ou succomber : ils ont même avancé que la mort peut à certains égards être regardée comme la crise d’une maladie.

La doctrine des crises étoit une des parties les plus importantes de la Medecine des anciens : il y en avoit à la vérité quelques-uns qui la rejettoient, comme vaine & inutile ; mais la plûpart ont suivi Hippocrate & Galien, dont nous allons exposer le système, avant de parler du sentiment des medecins qui leur étoient opposés, & de rapporter les différentes opinions des modernes sur cette partie de la Medecine pratique.

La crise, dit Galien, & d’après lui toute son école, est précedée d’un dérangement singulier des fonctions ; la respiration devient difficile, les yeux deviennent étincelans ; le malade tombe dans le délire, il croit voir des objets lumineux ; il pleure, il se plaint de douleurs au-derriere du cou, & d’une impression fâcheuse à l’orifice de l’estomac ; sa levre inférieure tremble, tout son corps est vivement secoüé : les hypocondres rentrent quelquefois, & les malades se plaignent d’un feu qui les brûle dans l’intérieur du corps, ils sont altérés : il y en a qui dorment ou qui s’assoupissent ; & à la suite de tous ces changemens se montrent une sueur ou un saignement du nez, un vomissement, un devoiement, ou des tumeurs. Les efforts & les excrétions sont proprement la crise ; elle n’est, à proprement parler, qu’un redoublement ou un accès extraordinaire, qui termine la maladie d’une façon ou d’autre.

La crise se fait ou elle finit par un transport de matiere d’une partie à l’autre, ou par une excrétion ; ce qui établit deux différentes especes de crises. Les crises different encore en tant qu’elles sont bonnes ou mauvaises, parfaites ou imparfaites, sûres ou dangereuses.

Les bonnes crises sont celles qui font au moins espérer que le malade se rétablira ; & les mauvaises, celles qui augmentent le danger. Les crises parfaites sont celles qui enlevent, qui évacuent ou qui transportent toute la matiere morbifique (voyez Coction) ; & les imparfaites, celles qui ne l’enlevent qu’en partie. Enfin la crise sûre ou assûrée, est celle qui se fait sans danger ; & la dangereuse est celle dans laquelle le malade risque beaucoup de succomber dans l’effort de la crise même. On pourroit encore ajoûter à toutes ces especes de crises, l’insensible, appellée solution par quelques auteurs, & qui est celle dans laquelle la matiere morbifique se dissipe peu-à-peu.

Chaque espece de crise a des signes particuliers, & qui sont différens, suivant que la crise doit se faire par les voies de la sueur, par celles des urines, par les selles, par les crachats, ou par hémorrhagie ; c’est à la faveur de ces signes que le medecin peut juger du lieu que la nature a choisi pour la crise. On trouvera dans tous les articles qui regardent les différens organes secrétoires, & notamment aux mots Urine, Crachat, Sueur, Hémorrhagie, &c. les moyens de connoître l’événement de la maladie, relativement aux différentes excrétions critiques, ou la détermination de la crise.

Les anciens ne se sont pas contentés d’avancer & de soûtenir qu’il y a une crise dans la plûpart des maladies aiguës, & de donner des regles pour déterminer l’organe, ou la partie spéciale dans laquelle ou par laquelle la crise doit se faire ; ils ont crû encore pouvoir fixer le tems de la crise : c’est ce qui a donné lieu à leur doctrine sur les jours critiques, que nous allons exposer, en nous attachant seulement à ce qu’il y avoit de plus communément adopté parmi la plûpart des anciens eux-mêmes ; car il y en avoit qui osoient douter de la vertu des regles les plus reçûes. Ce sont ces regles qui furent autrefois les plus reçûes, que nous allons rapporter. Les voici :

Toutes les maladies aiguës se terminent en quarante jours, & souvent plûtôt ; il y en a beaucoup qui finissent vers le trentieme, & plus encore au vingt, au quatorze ou au sept. C’est donc dans l’espace de sept, de quatorze, de vingt ou de quarante jours au plus, qu’arrivent toutes les révolutions des maladies aiguës, qui sont celles qui ont une marche marquée par des crises & des jours critiques, ou du moins dans lesquelles ce caractere est plus sensible, plus observable.

Les jours d’une maladie dans lesquels les crises se font, sont appellés critiques, & tous les autres se nomment non-critiques. Ceux-ci peuvent pourtant devenir critiques quelquefois, comme Galien en convient lui-même ; mais cet évenement est contraire aux regles que la nature suit ordinairement. De ces jours critiques il y en a qui jugent parfaitement & favorablement, & qui sont nommés principaux ou radicaux par les Arabes, ou bien simplement critiques ; tels sont le septieme, le quatorzieme, le vingtieme. Il en est d’autres qui ont été regardés comme tenant le second rang parmi les jours heureux ; ce sont le neuvieme, le onzieme & le dix-septieme : le troisieme, le quatrieme & le cinquieme jugent moins parfaitement : le sixieme juge fort souvent, mais il juge mal & imparfaitement ; c’est pourquoi il a été regardé comme un tyran ; au lieu que le septieme, qui juge pleinement & favorablement, a été comparé à un bon roi. Le huitieme & le dixieme jugent mal aussi, mais ils jugent rarement. Enfin le douzieme, le seizieme & le dix-huitieme ne jugent presque jamais.

[Nota. Tout lecteur entendra parfaitement le sens de ce mot juger que nous venons d’employer, & qui est technique, s’il veut bien se rappeller la signification propre du mot crise, que nous avons expliquée au commencement de cet article.]

On voit par ce précis quels sont les bons & les mauvais jours dans une maladie aiguë ; les éminemment bons sont le septieme, le quatorzieme & le vingtieme. Galien dit avoir remarqué dans un seul été plus de quatre cents maladies parfaitement jugées au septieme ; & quoiqu’on trouve dans les épidémies d’Hippocrate des exemples de gens morts au septieme, ce n’est que par un accident rare, & dû à la force de leur tempérament, qui a fait que leur maladie s’est prolongée jusqu’à ce terme, qu’elle ne devoit pas atteindre dans le cours ordinaire. C’est toûjours Galien qui parle, & qui veut sauver son septieme jour, qu’il a comparé à un bon prince qui pardonne à ses sujets ou qui les retire du danger, comme nous l’avons déjà observé. Le quatorzieme est le second dans l’ordre des jours salutaires ; il est heureux, & juge très-souvent : il supplée au septieme, il a même mérité de lui être préféré par quelques anciens. Quant au vingtieme, il est aussi vraiment critique & salutaire ; mais il n’est pas en possession paisible de ses droits : Archigene, dont nous parlerons dans la suite de cet article, lui a préféré le vingt-unieme.

Tous les jours, excepté les trois dont nous venons de parler, sont plus ou moins dangereux & mauvais ; ils jugent quelquefois, comme nous venons de le dire, mais ils ne valent pas les premiers, en tant que critiques ; ils ne sont pas même précisement regardés comme tels : c’est pourquoi on leur a donné des dénominations particulieres, & on les a distinguées en indices, en intercalaires, & en vuides.

Les jours indices, ou indicateurs, qui forment le premier ordre après les trois critiques, & qu’on appelle aussi contemplatifs, sont ceux qui indiquent ou qui annoncent que la crise sera parfaite, & qu’elle se fera dans un des jours radicaux : de cet ordre sont le quatrieme, le onzieme & le dix-septieme. Le quatrieme qui est le premier des indices, comme le septieme est le premier des critiques, annonce ce septieme, qui n’est jamais aussi parfait qu’il doit l’être, s’il n’est indiqué ou annoncé. Ceux qui doivent être jugés au septieme, ont une hypostase blanche dans l’urine au quatrieme, dit Hippocrate dans ses Aphorismes. Ainsi le quatrieme est, par sa nature, indice du septieme, suivant Galien, pourvû qu’il n’arrive rien d’extraordinaire ; car il peut se faire non-seulement qu’il soit critique lui-même (comme nous l’avons remarqué ci-dessus, & comme il est rapporté dans les épidémies d’Hippocrate, de Périclès qui guérit par une sueur abondante au quatrieme), mais encore qu’il n’indique rien, soit par la nature de la maladie, lorsqu’elle est très-aiguë, soit par les mauvaises manœuvres du medecin, ou par quelqu’autre cause à laquelle il ne faut pas s’attendre ordinairement. Enfin le quatrieme indique quelquefois que la mort peut arriver avant le septieme ; & c’est ce qu’il faut craindre, lorsque les changemens qu’il excite passent les bornes ordinaires. Le onzieme est indice du quatorzieme ; il est moins régulier, moins exact que le quatrieme, &, comme lui, il devient quelquefois critique, & même plus souvent : car Galien a observé que tous ses malades furent jugés au onzieme dans un certain automne. Le dix-septieme est indice du vingtieme ; mais il perd apparemment cette prérogative pour la céder au dix-huitieme, si si le vingtieme cesse d’être critique, ainsi que nous avons dit qu’Archigene l’a prétendu.

Les jours qu’on nomme intercalaires ou provocateurs, sont le troisieme, le cinquieme, le neuvieme, le treizieme & le dix-neuvieme ; ils sont comme les lieutenans des critiques, mais ils ne les valent jamais : s’ils font la crise, on doit craindre une rechûte ; Hippocrate l’a dit nommément du cinquieme, qui fut mortel à quelques malades des épidémies. Le neuvieme se trouvant entre le septieme & le quatorzieme, peut être quelquefois heureux ; Galien le place entre les critiques du second ordre, & cela parce qu’il répare la crise du septieme, ou qu’il avance celle du quatorzieme. Le treizieme & le dix-neuvieme sont très-foibles, le dernier plus encore que le premier.

Les jours vuides, qu’on nomme ainsi parce qu’ils ne jugent pour l’ordinaire que malheureusement, parce qu’ils n’indiquent rien, & qu’ils ne sauroient suppléer aux critiques, sont le sixieme, le huitieme, le dixieme, le douzieme, le seizieme, le dix-huitieme, &c. Galien n’épargne pas sa rhétorique contre le sixieme ; il fait contre ce jour une déclamation véhémente : d’abord il le compare à un tyran, comme nous l’avons déja rapporté ; & après lui avoir dit cette injure, il descend de la sublimité du trope, pour l’accuser au propre de causer des hémorrhagies mortelles, des jaunisses funestes, des parotides malignes, ce en quoi Actuarius n’a pas manqué de le copier. Le huitieme est moins pernicieux que le sixieme, mais il n’en approche que trop, ainsi que le dixieme. Le douzieme est, si on peut s’exprimer ainsi, un jour inutile ; il n’est bon qu’à être compté, non plus que le seizieme & le dix-huitieme.

Tous les jours, excepté le redoutable sixieme, sont, comme on voit, de peu de conséquence, relativement à la figure qu’ils font dans la marche de la nature ; mais ils font par cela même très-précieux aux medecins, auxquels ils présentent le tems favorable pour placer leurs remedes : aussi ces jours-là ont-ils été appellés medicinaux ; ce sont pour ainsi dire les jours de l’Art, qui n’a presqu’aucun droit sur tous les autres, puisqu’il ne lui est jamais permis de déranger la nature, qui partage son travail entre les jours critiques & indicateurs, & qui se repose ou prend haleine les jours vuides.

Nous n’avons parlé jusqu’ici que des maladies qui ne passent pas le vingtieme jour ; mais il y en a qui vont jusqu’au quarantieme, & qui ont aussi dans la partie de leur cours qui s’étend au-delà du vingtieme, leurs crises & leurs jours critiques : de ce nombre sont le vingt-septieme, le trente-quatrieme, & le quarantieme lui-même. On compte ceux-ci de sept en sept, au lieu que depuis le premier jour jusqu’au vingtieme, on les compte non-seulement par sept ou par septenaires, mais encore par quatre ou par quartenaires. Le septieme, le quatorzieme, le vingtieme ou le vingt-unieme, sont les trois septenaires les plus importans ; le quatrieme, le huitieme, le douzieme, le seizieme & le vingtieme, sont les quartenaires les plus remarquables, & les seuls auxquels on fasse attention. Quelques anciens ont appellé ces derniers jours demi-septenaires ; ils ont aussi divisé les jours en général, en pairs & en impairs. Les uns & les autres avoient plus ou moins de vertu, suivant que les maladies étoient sanguines ou bilieuses, les bilieuses ayant leurs mouvemens aux jours impairs, & les sanguines aux jours pairs.

Il paroît que c’est à ce précis qu’on peut le plus raisonnablement réduire tout ce que les anciens nous ont laissé au sujet de la différence des jours ; il seroit fort inutile de relever les contradictions dans lesquelles ils sont tombés quelquefois, & de les suivre dans toutes les tournures qu’ils ont tâché de donner à leur système. Nous ne nous attacherons ici qu’à parler de quelques-uns de leurs principaux embarras, & ces considérations pourront devenir intéressantes pour l’histoire des maladies.

Les anciens ne sont pas d’accord sur la maniere dont on doit fixer le jour. Qu’est-ce qu’un jour en Medecine, ou dans une maladie ? Voilà ce que les anciens n’ont pas assez clairement défini. Ils se sont pourtant assez généralement réduits à faire un jour qu’ils appelloient medical ou medicinal, & qui étoit de vingt-quatre heures, comme le jour naturel. La premiere heure de ce jour medical étoit la premiere heure de la maladie, qui ne commençant pas toûjours au commencement d’un jour naturel, pouvoit n’être qu’à son second jour lorsqu’on comptoit le troisieme jour naturel depuis son commencement, &c.

Mais il ne fut pas aussi aisé de se fixer à l’égard de ce qu’il faut prendre pour le premier jour dans une maladie. En effet, s’il est des cas dans lesquels une maladie s’annonce subitement & évidemment par un frisson bien marqué, il est aussi des maladies où le malade traîne deux & trois jours, & quelquefois davantage, sans presque s’en appercevoir. On se bornoit dans ces cas à compter les jours de la maladie du moment auquel les fonctions étoient décisivement lésées ; mais ce moment-là même n’est pas toûjours aisé à découvrir. La complication des maladies est encore fort embarrassante pour le compte des jours. Par exemple, une femme grosse fait ses couches ayant actuellement la fievre ; une autre est saisie de la fievre trois ou quatre jours après ses couches : où faudra-t-il alors prendre le commencement de la maladie ? Hippocrate s’est contredit sur cette matiere, & Galien veut qu’on compte toûjours du moment de l’accouchement, ce en quoi il a été suivi par Rhazès, Amatus Lusitanus, &c. Il y en a eu qui prétendoient faire marcher les deux maladies à la fois, & les compter chacune à part. D’autres, tels qu’Avicenne, Zacutus Lusitanus, &c. ont distingué l’accouchement contre nature d’avec le naturel, & ils ont pris celui-ci pour un terme fixe, & pour leur point de partance dans le compte des jours, en regardant l’autre comme un symptome de la maladie. Mais tout cela n’éclaircit pas assez la question, parce que les explications particulieres ne sont souvent que des ressources que chacun se ménage pour éluder les difficultés. L’histoire des rechûtes, & celle des fievres aiguës entées sur des maladies habituelles ou chroniques, embrouillent encore davantage le compte des jours ; & ce qu’il y a de plus fâcheux pour ce système, c’est qu’une crise durant quelquefois trois & quatre jours, on ne fait à quel jour on doit la placer. Il faut l’avoüer, toutes ces remarques que les anciens les plus attachés à la doctrine des crises, avoient faites, & dont ils tâchoient d’éluder la force, rendent leur doctrine obscure, vague, & sujette à des mécomptes qui pourroient être de conséquence, & qui n’ont pas peu contribué à décrier les crises & les jours critiques. Il y a plus, c’est que Galien lui-même est forcé de convenir (ch. vj. des jours critiques) qu’on ne sauroit dissimuler, si on est de bonne foi, que la doctrine d’Hippocrate sur les jours critiques ne soit très-souvent sujette à erreur. Si cela est, si on risque de se tromper très-souvent, à quoi bon s’y exposer en admettant des dogmes incertains ? D’ailleurs on trouve des contradictions dans les livres d’Hippocrate, au sujet des jours critiques. (Ces contradictions ont été vivement relevées par Marsilius Cagnatus.) Ce qu’Hippocrate remarque dans ses épidémies, n’est pas toûjours conforme à ses prognostics & à ses aphorismes. Galien a senti de quelle conséquence étoient ces contradictions ; il tâche d’éluder l’argument qu’on peut en tirer contre son opinion favorite, en disant que les livres des épidémies étoient informes, & destinés seulement à l’usage particulier d’Hippocrate. Dulaurens va plus loin, & il veut faire croire qu’Hippocrate n’avoit pas encore acquis, lorsqu’il composoit ses livres des épidémies, une connoissance complette des jours critiques. Mais à quoi servent ces subterfuges ? Tout ce qu’on peut supposer de plus raisonnable en faveur d’Hippocrate, s’il est l’auteur de ces ouvrages dans lesquels on trouve des contradictions, c’est que ces contradictions sont dans la nature, & qu’il a dans toutes les occasions peint la nature telle qu’elle s’est présentée à lui ; mais il a toûjours eu tort de se presser d’établir des regles générales : ses épidémies doivent justifier ses aphorismes, sans quoi ceux-ci manquant de preuves, ils peuvent être regardés comme des assertions sur lesquelles il ne faut pas compter.

D’ailleurs, Dioclès & Archigene dont nous avons déjà parlé, ne comptoient point les jours comme Hippocrate & Galien ; ils prétendoient que le 21 devoit être mis à la place du 20, d’où il s’ensuivoit que le 18 devenoit jour indicatif, & que le 25, le 28, le 32, & les autres dans cet ordre, étoient critiques. Dioclès & Archigene avoient leurs partisans ; Celse, s’il faut compter son suffrage sur cette matiere, donne même la préférence au 21 sur le 20. On en appelloit de part & d’autre à l’expérience & à l’observation ; pourquoi nous déterminerions-nous pour un des partis plûtôt que pour l’autre, n’ayant d’autre motif que le témoignage ou l’autorité des parties intéressées elles-mêmes ?

Nous l’avons déjà dit, les anciens sentoient la force de ces difficultés, ils se les faisoient à eux-mêmes, & malgré cela la doctrine des jours critiques leur paroissoit si essentielle, qu’ils n’osoient se résoudre à l’abandonner : ceux qui se donnoient cette sorte de liberté, tels qu’un des Asclépiades, étoient regardés par tous leurs confreres comme très-peu medecins, ou comme téméraires. Cependant Celse loue Asclépiade de cette entreprise, & donne une très-bonne raison du zele des anciens pour les jours critiques : c’est, dit-il en parlant des premiers medecins qu’il nomme antiquissimi, qu’ils ont été trompés par les dogmes des Pythagoriciens.

Il y a apparence que les dogmes devinrent à la mode, qu’ils pénétrerent jusqu’au sanctuaire des sectes des medecins. Ceux-ci furent aussi surpris de découvrir quelques rapports entre les opinions des philosophes & leurs expériences, que charmés de se donner l’air savant : en un mot, ils payerent le tribut aux systèmes dominans de leur siecle ; ce qui est arrivé tant de fois depuis, & ce que nous conclurons sur-tout d’un passage d’Hippocrate que voici.

Il recommande à son fils Thessalus de s’attacher exactement à l’étude de la science des nombres ; parce que la connoissance des nombres suffit pour lui enseigner, & le circuit ou la marche des fievres, & leur transmutation, & les crises des maladies, & leur danger ou leur sûreté. C’est évidemment le Pythagoricien qui donne un pareil conseil, & non le medecin. Il n’en faut pas davantage pour prouver qu’avec de pareilles dispositions Hippocrate étoit très-porté à tâcher de plier l’observation à la théorie des nombres. L’esprit de système perce ici manifestement ; on ne peut le méconnoître dans ce passage, qui découvre admirablement les motifs d’Hippocrate dans toutes les peines qu’il s’est donné pour arranger méthodiquement les jours critiques. C’est ainsi que par des traits qui ont échappé à un fameux moderne, on découvre facilement sa maniere de philosopher en Medecine. Voici un de ces traits, qui paroîtra bien singulier sans doute à quiconque n’aura pas donné dans les illusions de la medecine rationnelle. Après avoir donné pour la cause des fievres intermittentes la viscosité des humeurs, l’auteur dont nous parlons avance, qu’il est plus difficile de distinguer la vraie cause des fievres, que d’en imaginer une au moyen de laquelle on puisse tout expliquer ; & tout de suite il procede à la création de cette cause, il raisonne, & il propose des vûes curatives d’après sa chimere, &c.

Quant à Galien, qui auroit dû être moins attaché qu’Hippocrate à la doctrine des nombres qui avoit déjà vieilli de son tems, on peut le regarder comme un commentateur & comme un copiste d’Hippocrate : d’ailleurs, son opinion sur l’action de la lune, dont nous parlerons plus bas, & plus que tout cela, son imagination vive, son génie incapable de supporter le doute, dubii impatiens, ont dû le faire échoüer contre le même écueil.

Cependant il faut convenir que Galien montre de la sagesse & de la retenue dans l’examen de la question des jours critiques ; car outre ce que nous avons déjà rapporté de la bonne-foi avec laquelle il avoüoit que cette doctrine pouvoit souvent induire en erreur, il paroît avoir des égards singuliers pour les lumieres & les connoissances d’Archigene & des autres medecins qui n’étoient pas de son avis. Galien fait d’ailleurs un aveu fort remarquable au sujet de ce qu’il a écrit sur la vertu ou l’efficacité des jours : Ce que j’ai dit sur cette matiere, je l’ai dit comme malgré moi, & pour me prêter aux vives instances de quelques-uns de mes amis : ô dieux ! vous savez ce qui en est ; je vous fais les témoins de ma sincérité. Vos, ô dii immortales, novistis ! vos in testimonium voco. On ne sauroit ce semble soupçonner que Galien ait voulu tromper ses lecteurs & ses dieux sur une pareille matiere ; & cette espece de serment indique qu’il n’étoit pas tout-à-fait content de ses idées : eût-il pensé qu’elles devoient passer pour des lois sacrées pendant plusieurs siecles, & qu’en se prêtant aux instances de ses amis intéressés à le voir briller, il deviendroit le tyran de la Medecine ?

C’est donc sur la prétendue efficacité intrinseque des jours & des nombres, qu’étoient fondés les dogmes des jours critiques : c’est de leur force naturelle que les Pythagoriciens tiroient leurs arcanes, & ces arcanes étoient sacrés pour tout ce qui s’appelloit philosophe. On ne peut voir sans étonnement toutes leurs prétentions à cet égard, & sur-tout l’amas singulier de conformités ou d’analogies qu’ils avoient recueillies pour prouver cette prétendue force : par exemple, celle du septieme jour ou du nombre septenaire, au sujet duquel, dit Dulaurens, les Egyptiens, les Chaldéens, les Grecs, & les Arabes, ont laissé beaucoup de choses par écrit. Le nombre septenaire, dit Renaudot, medêcin de la faculté de Paris, est tant estimé des Platoniciens, pour être composé du premier nombre impair, & du premier tout pair ou quarré, qui sont le 3 & le 4 qu’ils appellent mâle & femelle, & dont ils font un tel cas qu’ils en fabriquent l’ame du monde ; & c’est par leur moyen que tout subsiste : la conception de l’enfant se fait au septieme jour ; la naissance au septieme mois. Tant d’autres accidens arrivent aux septenaires : les dents poussent à sept mois ; l’enfant se soûtient à deux fois sept ; il délie sa langue à trois fois sept ; il marche fermement à quatre fois sept ; à sept ans les dents de lait sont chassées ; à deux fois sept il est pubere ; à trois fois sept il cesse de croître, mais il devient plus vigoureux jusqu’à sept fois..... le nombre sept est donc un nombre plein, appellé des Grecs d’un nom qui veut dire vénérable. Hoffman n’a pas manqué de répéter toutes ces belles remarques, dans sa dissertation de fato physico & medico.

Voilà la premiere cause de tous les calculs des medecins, voilà l’idole à laquelle ils sacrifioient leurs propres observations, qu’ils retournoient toûjours jusqu’à ce qu’elles fussent conformes à leur opinion maîtresse ou fondamentale ; trop semblables dans cette sorte de fanatisme à la plûpart des modernes, dont les uns ont tout rappellé à la matiere subtile, les autres à l’attraction, à l’action des esprits animaux, à l’inflammation, aux acrimonies, & à tant d’autres dogmes, qui n’ont peut-être d’autre avantage sur la doctrine des nombres, que celui d’être nés plûtard, & d’être par-là plus conformes à notre maniere de penser.

Cette doctrine des nombres vieillissoit du tems de Galien, nous l’avons déjà dit ; elle s’usoit d’elle-même peu-à-peu ; l’opinion des jours critiques s’affoiblissoit à proportion : la théorie hardie & sublime d’Asclépiade, fort opposée au génie calculateur ou numérique des anciens, si on peut ainsi parler, auroit infailliblement pris le dessus, si Galien lui-même n’avoit ménagé une ressource aux sectateurs des crises. C’est à l’influence de la lune, dont les anciens avoient aussi parlé avant lui, qu’il eut recours pour les expliquer : il porta les choses jusqu’à imaginer un mois medical ou medicinal, au moyen duquel les révolutions de la lune s’accordant avec celles des crises, celles-ci lui paroissoient dépendre des phases de la lune.

Les Arabes ne changerent presque rien à la doctrine des crises & des jours critiques ; ils la supposoient irrévocable & connue, & ils eurent occasion de l’appliquer à la petite-vérole, à laquelle elle ne va pas mal : ils étoient trop décidés en faveur de Galien, d’Ætius & d’Oribase, pour former quelque doute sur leur système. Hali-Abbas regardoit le 20 & le 21 comme des jours critiques ; il semble qu’il voulût concilier Galien & Archigene.

L’Astrologie étant devenue fort à la mode dans le tems du renouvellement des Sciences, elle se glissa bien-tôt dans la théorie medicinale : il y eut quelques medecins qui oserent traiter le mois medical de Galien de monstrueux & d’imaginaire. Mais le commun des praticiens ne renonça pas pour cela à l’influence de la lune sur les crises & les jours critiques ; on ne manquoit jamais de consulter les astres avant d’aller voir un malade. J’ai connu un medecin mathématicien qui ayant été mandé pour un malade qui avoit la salivation à la suite des frictions mercurielles, ne voulut partir qu’après avoir calculé si la chose étoit possible, vû la dose de minéral employée. Ce mathématicien eût été sûrement astrologue il y a deux siecles.

La lune, disoient les Astrologues, a autant d’influence sur les maladies, que sur la plûpart des changemens qui arrivent dans notre globe ; c’est d’elle que dépendent les variations des maladies, & la vertu ou l’action des jours critiques. Un calcul bien simple le prouve : si quelqu’un tombe malade le jour de la nouvelle lune, il se trouvera qu’au 7 la lune sera au premier quartier, qu’on aura pleine lune au 14, & qu’au troisieme septenaire elle sera dans son dernier quartier. D’où il paroît qu’il y a un rapport évident entre les jours critiques, le 7, le 14, & le 21, & les phases de la lune, sans compter ses rapports avec les jours indices. Aussi toutes les maladies qui se trouveront suivre exactement les changemens de la lune, & commencer avec la nouvelle lune, auront elles des crises completes & parfaites.

Mais comme il y a beaucoup de maladies qui ne commencent pas à la nouvelle lune, les révolutions de chaque quartier ne sauroient avoir lieu dans ces cas ; cependant il y aura toûjours dans les mouvemens de la lune des révolutions notables, qui répondront au 7, au 14 & au 21, & au 4, au 11 & au 17, ainsi que peut le découvrir tout lecteur assez patient & assez curieux de calculs.

Parmi les medecins qui ont déduit la marche des crises de cette cause, il y en avoit qui ne trouvant pas bien leur compte avec la lune seule, avoient recours à tous les astres, aux signes du zodiaque & aux planetes, qui présidoient chacune à des maladies particulieres.

Le dirai-je ? Cette action de la lune à laquelle Vanhelmont même n’a osé se dispenser de soûmettre son grand archée, & en général les influences des astres sur les corps sublunaires, pourroient peut-être être expliquées assez physiquement, ainsi que M. Richard Mead a commencé de le faire parmi les modernes, ou au moins être reçûes comme phénomenes existans dans la nature, quoique non compris. Ce n’est pas qu’il faille ajoûter foi aux ridicules & puériles calculs des anciens : mais on ne peut, lorsqu’on examine les choses de bien près, s’empêcher de se rendre à certains faits généraux, qui méritent au moins qu’on les examine & qu’on doute. On trouve tous les jours tant de gens de bon sens qui assûrent avoir des preuves de l’action de la lune sur les plantes, & sur des maladies mêmes, telles que la goute & les rhûmatismes, qu’on ne sauroit se déterminer, ce me semble, sans témérité à regarder ces sortes d’assertions comme destituées de tout fondement, quelques folles applications que le peuple en fasse. Car de quelle vérité n’abuse-t-on point en Physique ? Il en est comme des effets ou de l’influence de l’imagination des femmes grosses sur leurs enfans ; le peuple les admet ; les Philosophes, ceux sur-tout qui ont une antipathie marquée pour toutes les idées populaires, qui ne sont que les restes des opinions de l’antiquité, ces philosophes rejettent l’influence de l’imagination des femmes grosses sur leurs enfans ; mais il paroît malheureusement que c’est parce qu’ils n’en savent point la cause. N’est-ce pas pour la même raison à-peu-près qu’on rejette l’action ou l’influence de la lune & des autres astres sur nos corps ? Après tout, pourquoi prendre sans hésiter un ton si décisif contre des choses que les anciens les plus respectables ont admis, jusqu’à ce qu’on ait démontré par des faits constatés, qu’ils se sont trompés autant dans leurs observations, que dans les applications qu’ils en ont faites ? On a laissé présider la lune au flux & reflux de la mer ; comment peut-on assûrer après cela que la lune occasionnant des révolutions si singulieres sur la mer, & plus que probablement sur l’air, ne produise pas quelque effet sur nos humeurs ? Pourquoi notre frêle machine sera-t-elle à l’abri de l’action de cette planete ? n’est-elle ni compressible ni attirable en tout ou en partie ? la sensibilité animale n’est-elle pas même une propriété qui expose plus qu’aucune autre, cette machine dont nous parlons, à un agent qui cause tant de révolutions dans l’atmosphere ?

Quoi qu’il en soit, Fracastor qui vivoit au xv. siecle, fut un des plus redoutables ennemis du système dominant au sujet de l’action de la lune sur les jours critiques & les crises ; il étoit d’autant plus intéressé à la destruction de ce système, qu’il en substituoit un autre fort ingénieux ; le desir de faire recevoir ses propres idées, a fait faire à plus d’un philosophe des efforts efficaces contre les opinions reçûes avant lui. On aura peut-être besoin de l’hypothese de Fracastor, lorsqu’on viendra à discuter la question des crises & des jours critiques, comme elle mérite de l’être ; c’est ce qui nous engage à en donner ici un court extrait.

Fracastor part des principes reçûs chez tous les Galénistes au sujet des humeurs, la pituite, la bile, & la mélancholie, qui ont, disoient-ils, différens mouvemens, qui occasionnent chacune leurs maladies particulieres, leurs fievres, leurs tumeurs, &c. c’étoit débuter d’une maniere bien séduisante pour des gens qui croyoient à ces humeurs ; la mélancholie, ajoûte-t-il, qui se meut de quatre en quatre jours, fait que tous les quartenaires sont critiques. En effet, il est vraissemblable que toutes les humeurs pechent plus ou moins dans la plûpart des maladies ; ces humeurs peccantes sont celles dont la nature tâche de se défaire ; elle ne le peut si ces humeurs ne sont préparées, la coction devant toûjours précéder une bonne crise : or la coction de la mélancholie ayant besoin de quatre jours pour être parfaite, puisque la coction doit suivre les mouvemens des humeurs, il suit de-là que la crise se fera de quatre en quatre jours, c’est-à-dire dans le tems du mouvement de la mélancholie, qui étant la plus épaisse & la plus lourde des humeurs, doit pour ainsi dire entraîner toutes les autres lorsqu’elle se meut, & causer une secousse qui fait la crise.

Mais l’humeur mélancholique ne se trouve pas toûjours en même quantité, & les autres sont plus ou moins abondantes qu’elle. Ces différences font qu’elle se meut plus ou moins évidemment ou plus ou moins vîte, & qu’elle paroît suivre quelquefois le mouvement des autres humeurs ; & c’est de-là que dépendent les différentes maladies, & leurs différentes coctions ou crises : par exemple, les maladies aiguës étant occasionnées par une matiere extrèmement chaude autre que la mélancholie, leur mouvement commence dès le premier jour ; au lieu que les humeurs étant lentes & tenaces dans les maladies longues, rien ne force la melancholie à se mouvoir avant le quatrieme jour ; & elle se meut au deuxieme dans les maladies médiocres, vû le degré d’activité de la matiere qui la détermine. Si donc la mélancholie se meut dès le premier jour, les crises seront au quatrieme jour, au septieme, au dixieme, au treizieme, suivant le plus ou le moins de division des humeurs ; si la mélancholie ne se meut qu’au deuxieme jour, alors les mouvemens critiques se manifesteront au cinquieme, au huitieme, au onzieme, au quatorzieme, au dix-septieme, au vingtieme ; & enfin si la mélancholie ne se meut qu’au troisieme jour, alors le sixieme, le neuvieme, le douzieme, le quinzieme, le dix-huitieme, le vingt-unieme, le vingt-quatrieme, le vingt septieme, & le trentieme, seront les jours critiques, qui sont de trois ordres ou de trois especes dans l’opinion de Fracastor.

On voit que ce système dérange les calculs des anciens ; c’est-là aussi ce qu’on lui a opposé de plus fort ; & la plûpart des medecins qui ont succédé à Fracastor, s’en sont tenus à admettre les jours critiques à la façon de Galien, en donnant cependant pour causes des crises & des jours critiques la diversité des humeurs à cuire, la différence des tempéramens, & même l’action de la lune à laquelle on attribuoit plus ou moins de vertu : ils ont établi une de ces opinions mixtes qui sont intermédiaires entre les systèmes, ou qui sont des especes de recueils ; ressource ordinaire des compilateurs. Prosper Alpin, qu’on doit mettre dans cette classe, mérite d’être consulté, tant par rapport à ses observations précieuses, que par rapport à ses mouvemens combinés de l’atrabile & de la bile, &c.

On trouvera tous les auteurs Galénistes qui ont travaillé depuis Fracastor, occupés des mêmes questions, & suivant à-peu-près le même plan, c’est-à-dire ce que leurs prédécesseurs leur avoient appris. Dulaurens chancelier de la faculté de Montpellier, & premier medecin d’Henri IV. a été un de ceux qui ont donné un traité des plus complets & des mieux faits sur les crises : il y a dans ce traité des idées particulieres à l’auteur, qui méritent beaucoup d’attention ; & son exactitude a fait que plusieurs medecins qui ont travaillé depuis lui, se sont contentés de le copier : tel est entr’autres, pour le dire ici en passant, le fameux Sennert : ceux qui ont dit de ce dernier que Riviere, un des plus grands medecins de son siecle, l’avoit copié & abregé, auroient pû ajoûter que le medecin françois n’a fait que reprendre au sujet des crises, ce que Sennert a pris dans Dulaurens, & que pour le reste Riviere & Sennert ont puisé dans les mêmes sources, & n’ont fait que suivre leurs prédécesseurs dans la plûpart des questions ; en cela fort ressemblans à bien des modernes qui se sont copiés les uns les autres, depuis Harvée, Vieussens, & Baglivi, jusqu’à nos jours.

Les Chimistes ayant foudroyé le Galénisme, & la plûpart des opinions répandues dans les écoles, qui avoient, à dire vrai, besoin d’une pareille secousse, la doctrine des crises se ressentit de la fougue des réformateurs. Ce fut en vain qu’Arnaud de Villeneuve qui se montre toûjours fort sage dans la pratique, se déclara pour les jours critiques, en avançant qu’on passoit les bornes de la Medecine, si on prétend aller plus loin qu’Hippocrate à cet égard. C’est en vain que Paracelse eut recours aux différens sels pour expliquer les crises : Il n’est rien, disoit Vanhelmont toûjours en colere, de plus impertinent que la comparaison qu’on a fait des crises avec un combat ; un vrai médecin doit nécessairement négliger les crises auxquelles il ne faut point avoir recours, lorsqu’on sait enlever la maladie à propos. A quoi servent tant de pénibles recherches sur les jours critiques ? Le vrai médecin est celui qui sait prévenir ou modérer la malignité des maladies mortelles, & abréger celles qui doivent être longues, en un mot empêcher les crises. J’ai, ajoûte-t-il, composé étant jeune cinq livres sur les jours critiques, & je les ai fait brûler depuis. Il y avoit déjà long-tems que la doctrine des crises avoit été combattue par des clameurs & des bons mots ; on avoit traité la medecine des anciens de méditation sur la mort. Ainsi Vanhelmont se servoit pour lors des mêmes traits lancés par des esprits non moins ardens que le sien ; & ces répétitions ne paroissent pas devoir faire regretter les livres qu’il a brûlés. Il faut pourtant convenir que les expressions ou la contenance de Vanhelmont ne peuvent que frapper tout lecteur impartial ; on est naturellement porté à approuver ou à desirer une medecine héroïque & vigoureuse qui sut résister efficacement aux maladies & les emporter d’emblée. La doctrine des crises & des jours critiques a un air de lenteur qui semble devoir ennuyer les moins impatiens, & donner singulierement à mordre aux Pyrrhoniens.

Les chimistes plus modernes, & moins ennemis des écoles que Vanhelmont, tels que Sylvius-Deleboë, & quelques autres, n’ont pas même daigné parler des crises & des jours critiques, & on les a totalement perdues de vûe, ou du moins on n’a fait qu’étendre les railleries de Vanhelmont ; il faut avoüer que la brillante théorie des chimistes, leurs spécifiques, & leurs altérans, ne pouvoient guere conduire qu’à cela : enfin les chimistes ont perdu peut-être trop tôt l’empire de la medecine qu’ils avoient arraché à force ouverte à ceux qui en étoient en possession, & qui avoient fait dans l’art une de ces grandes révolutions dont les avantages & les desavantages sont si confondus, qu’il est bien difficile de juger quels sont ceux qui l’emportent.

Baglivi parut, il consulta la nature ; il crut la trouver bien peinte dans Hippocrate : Il est inutile, s’écria-t-il, de se moquer des anciens, & de ce qu’ils ont dit des jours critiques ; laissons toutes les injures qu’on leur a dites, venons au fait. La fermentation à laquelle on convient que le mouvement du sang a du rapport, a ses lois, & son tems marqué pour se manifester ; pourquoi les dépurations du sang n’auroient-elles pas les leurs ? On observera les crises évidemment sur les paysans qui n’ont pas recours aux medecins ; & il ne faut pas s’étonner qu’elles ne se fassent point, lorsqu’on les dérange par la multitude des remedes ; il faut pourtant avoüer qu’il y a des maladies malignes dans lesquelles on ne doit pas s’attendre aux coctions & aux crises : d’ailleurs le tempérament du malade, le pays qu’il habite, la constitution de l’année, & la différence des saisons, sont cause que les crises ne se font point dans nos pays précisément, comme en Grece, en Asie ; ce que Houlier avoit déjà avancé avant lui.

La comparaison que Baglivi fait du mouvement des humeurs animales avec la fermentation des liqueurs spiritueuses, mérite une réflexion ; elle est sortie de l’école des chimistes, & il me semble qu’elle prouve qu’il falloit bien que Baglivi fût persuadé de la vérité des crises & des jours critiques. En effet l’attachement que Baglivi avoit pour le solidisme, ne permet pas de douter qu’il n’eût fait des efforts pour l’appliquer à la marche des crises. Il nous a fait part ailleurs de ses essais à cet égard ; mais ici il se sert du système des humoristes, soit qu’il voulût les persuader par leur propre système, soit qu’il préférât de bonne grace la vérité de l’observation à ses explications. Il seroit à souhaiter que tous les Medecins imitassent cette candeur ; les exemples de ceux qui ne mettent au jour que les observations qui quadrent bien avec leur système particulier, & qui oublient ou qui n’apperçoivent peut-être pas celles qui pourroient le déranger, ne sont que trop communs. Chacun a sa maniere de voir les objets, chacun en juge à sa façon ; c’est pourquoi la diversité même des systèmes peut avoir ses usages en Medecine.

Les Medecins plus modernes que Baglivi, ceux de l’école de Montpellier qui ont succédé à Riviere, tels que Barbeïrac qui est un des premiers législateurs parmi les modernes, & qu’un de ses compatriotes célebre professeur du dernier siecle, un des Châtelains, regarde (dans des manuscrits qui n’ont point vû le jour) comme le premier auteur de tout ce que Sidenham a publié de plus précieux, Barbeïrac, & ses autres confreres, qui ont pratiqué & enseigné la Medecine avec beaucoup plus de netteté, de simplicité & de précision que les Chimistes & les Galénistes, ont négligé les crises, & n’en ont presque point parlé ; ils ne les ont, ni adoptées comme les anciens, ni vilipendées comme les Chimistes, auxquels ils n’ont rien reproché à cet égard ; en un mot ces questions sont devenues pour eux comme inutiles, comme non avenues, & comme tenans aux hypothèses des vieilles écoles. La même chose est arrivée à-peu-près aux medecins de l’école de Paris (à moins qu’on ne doive en excepter Hecquet qui a tant varié). Ils ont été long-tems à se concilier sur les systèmes chimiques ; & il y en a eu beaucoup qui ont parû rester attaches à la méthode de Houlier, Duret, Baillou. Ces grands hommes auront assûré à l’école de Paris la prééminence sur toutes les autres de l’Europe, principalement si la doctrine des crises vient à reprendre le dessus, puisqu’ils ont été les restaurateurs des opinions anciennes sur cette matiere, & qu’ils ont fondé un système de pratique qui a duré malgré les Chimistes jusqu’aux tems des Chirac & des Silva.

Il y eut dans le dernier siecle, qui est celui dans lequel vivoient les médecins de Montpellier dont je viens de parler, bien de grands hommes dont Hofman cite quelques-uns dans sa dissertation sur les crises, qui crurent qu’il étoit inutile de s’attacher à la doctrine des crises dans nos climats, parce qu’elles ne pouvoient pas se faire comme dans les pays qu’habitoient les anciens médecins. Il ne les taxoient point de superstition ni d’ignorance, ainsi que les chimistes ; ils tâchoient de concilier tous les partis, en donnant quelque chose à chacun d’eux. Ces medecins ne doivent donc pas être regardés comme des ennemis des crises, & ils different aussi de ceux de Montpellier dont il a été question ci-dessus, & qui gardoient un profond silence au sujet des crises.

On peut placer Sidenham au nombre de ces medecins, c’est-à-dire de ceux que j’appelle de Montpellier : tout le monde connoît la retenue & la modération de Sidenham, aussi-bien que le penchant qu’il avoit pour l’expectation, sur-tout dans les commencemens des épidémies. Je ne parlerai ici que d’une de ses prétentions, que je trouve dans son traitement de la pleurésie : cette prétention mérite quelque consideration ; elle est conçûe en ces termes : Mediante venæ sectione morbifica materia penes meum est arbitrium, & orificium a phlebotomo incisum tracheæ vices subire cogitur ; « je peus à mon gré tirer par la saignée toute la matiere morbifique qui auroit dû être emportée par les crachats ». Ce n’est point ici le lieu d’examiner si cette proposition est bien ou mal fondée ; il suffit de remarquer qu’elle paroît directement opposée à la méthode des anciens, ou à leur attention à ne pas troubler la nature. C’est une assertion hardie, qui appuie singulierement la vivacité & l’activité des Chimistes, & de tous les ennemis des crises, & des jours critiques : car enfin quelqu’un qui se flatte de maîtriser la nature comme Sidenham, & de lui dérober la matiere des excrétions, peut-il être regardé comme son ministre, dans le sens que les anciens donnoient à cette dénomination ? Joignez à cette réflexion les loüanges que Harris donne à Sidenham, pour avoir osé purger dans tous les tems de la fievre, sans compter la maniere dont celui-ci s’efforçoit de diminuer la force de la fievre par l’usage des rafraîchissans dans la petite vérole, & vous serez obligé de convenir que la pratique de Sidenham pourroit bien n’avoir pas été conforme au ton de douceur qu’il avoit sû prendre, ni à la définition qu’il donnoit lui-même de la maladie, qu’il regardoit comme un effort utile & nécessaire de la nature. C’est où j’en voulois venir, & je conclus de-là qu’il ne faut pas toûjours juger de la pratique journaliere d’un medecin par ce qu’il se vante lui-même de faire ; tel qui se donne pour un athlete prêt à combattre de front une maladie, est souvent très-timide dans le traitement : d’autre côté, il en est qui vantent leur prudence, leur attention à ne pas déranger la nature, & qui sont souvent ses ennemis les plus décidés. Seroit-ce que dans la Medecine comme ailleurs, les hommes ont de la peine à se guider par leurs propres principes ? J’insisterois moins sur cette matiere, si je n’avois connu des medecins qui se trompent, pour ainsi dire, eux-mêmes, & qui pourroient induire à erreur les gens qui voudroient les croire sur ce qu’ils disent de leur méthode. C’est en les voyant agir vis-à-vis des malades, qu’on apprend à les bien connoître : c’est alors que le masque tombe.

Stahl & toute son école ont eu un penchant très-décidé pour les crises & pour les jours critiques ; leur autocratie les conduisoit à imiter la lenteur & la méthode des anciens, plûtôt que la vivacité des Chimistes ; l’expectation devint un mot pour ainsi dire sacré dans cette secte, d’autant plus qu’il lui attira comme on sait, de piquantes railleries de la part d’un Harvée, fameux satyrique en Medecine. Nenter, Stahlien déclaré, a donné l’histoire & les divisions des jours critiques à la façon des anciens. En un mot il est à présumer, par tout ce qu’on trouve à ce sujet dans les ouvrages de Stahl & dans ceux de ses disciples, qu’ils auroient très-volontiers suivi & attendu les crises & les jours critiques, s’ils n’avoient été arrêtés par la difficulté qu’il y avoit de livrer l’ordre, la marche, & les changemens des redoublemens à l’ame, à laquelle ils n’avoient déjà donné que trop d’occupation. Comment oser dire en effet que l’ame choisit les septenaires pour redoubler ses forces contre la matiere morbifique, & qu’elle se détermine de propos délibéré à annoncer ces septenaires par des révolutions qu’elle excite aux quartenaires ? A dire vrai, ces prétentions auroient pû ne pas réussir ; il valut mieux biaiser un peu sur ces matieres, & rester dans une sorte d’indécision. Nichols a pourtant franchi le pas ; mais disons-le puisque l’occasion s’en présente : il seroit à souhaiter pour la mémoire de Stahl, qu’il se fût moins avancé au sujet de l’ame, ou qu’il eût trouvé des disciples moins dociles à cet égard ; c’est-là, il faut l’avoüer, une tache dont le Stahlianisme se lavera difficilement. On pourroit peut-être le prendre sur le pié d’une sorte de retranchement, que Stahl s’étoit ménagé pour fuir les hypotheses, les explications physiques, & les calculs : mais cette ressource sera toûjours regardée comme le rêve de Stahl ; rêve d’un des plus grands génies qu’ait eu la Medecine, il est vrai, mais d’autant plus à craindre, qu’il peut jetter les esprits médiocres dans un labyrinthe de recherches & d’idées purement métaphysiques.

L’école de Montpellier auroit été infailliblement entraînée dans cet écueil, sans la prudence des vrais medecins qui la composoient ; & sans la sagesse de celui-là même qui y soûtint le premier le Stahlianisme publiquement, & qui apprend aujourd’hui à ses disciples à s’arrêter au point qu’il faut.

Hoffman avance dans la dissertation dont j’ai parlé ci-dessus, & que M. James a traduite comme tant d’autres du même auteur, qu’il se fait des crises dans les maladies chroniques ; telles que l’épilepsie, les douleurs, & les fievres intermittentes, ainsi que dans les maladies aiguës. Il répete en un mot ce que bien des auteurs ont dit avant lui ; il a recours, pour ce qui concerne les révolutions septenaires, à la volonté du Créateur, ce que quelques-uns de ses prédécesseurs n’avoient pas manqué de faire : il ajoûte qu’il est impossible que les parties nerveuses ne soient irritées par la matiere morbifique, & par les stases des humeurs, & qu’il arrive par-là de certains mouvemens en de certains tems, certi motus, certis temporibus, & il appelle cela, pour le dire en passant, reddere rationem crisium, expliquer la maniere dont se font les crises. Il donne à son ordinaire un coup de dent à Stahl sur le principe interne, directeur de la vie ; il cite Baglivi ; il parle des crises dans la petite vérole & la rougeole. Il avoue qu’il y a des fievres malignes, dans lesquelles on ne sauroit remarquer l’ordre des jours. Il dit enfin qu’il ne faut pas déranger les crises, dans lesquelles il a observé à-peu-près la marche que les anciens leur ont fixée : en un mot Hoffman se décide formellement en faveur des crises ; cependant il semble laisser son lecteur dans une incertitude d’autant plus grande, que lorsqu’il parle du traitement des maladies, telles que l’angine, la fievre sinoche, &c. il n’observe pas les jours critiques, ou du moins il ne s’explique pas là-dessus. On ne sait donc pas bien clairement s’il faut mettre Hoffman au nombre des partisans des crises, c’est-à-dire de ceux qui les attendent dans les maladies, ou avec les praticiens qui les négligent, scientes & volentes, pour me servir d’une expression de Sidenham, & qui se dirigent dans le traitement des maladies, suivant l’exigeance des symptomes. La plûpart des anciens attendoient les crises, les Chimistes n’en vouloient point entendre parler non plus qu’Asclepiade qui assûroit que non certo aut legitimo tempore morbi solvuntur, ni d’autres qui ont traité les idées des anciens de pures niaiseries ; nugæ, comme disoit Sinapius. Voilà deux partis bien opposés. Il en est un troisieme qui tâche de les concilier. Hoffman est de ce dernier. Les Medecins qui ne parlent des crises, ni en bien, ni en mal, font un quatrieme parti peut-être plus sage que tous les autres.

Boerhaave, que nous plaçons ici à côté de Stahl & d’Hoffman, a dit dans ses instituts (§. 931.) qu’il arrive ordinairement dans les maladies aiguës humorales & en de certains tems, un changement subit de la maladie, suivi de la santé ou de la mort ; changement qu’on nomme crise. Il dit (§. 939.) que la crise salutaire, parfaite, évacuante, séparant le sain du malade, separatio morbosi à sano, est celle qui est entr’autres conditions, précédée de la coction ; il appelle coction (§. 927.) l’état de la maladie, dans lequel la matiere crue (c’est-à-dire celle qui est (§. 922.) disposée à causer ou à augmenter la maladie), est changée de façon qu’elle soit peu éloignée de l’état de santé, & par conséquent moins nuisible, & appellée alors cuite. Il appelle coction parfaite (§. 945.), celle par laquelle, coctio quâ, la matiere crue est parfaitement & très-vîte, perfectissimè & citissimè, rendue semblable à l’humeur naturelle ; matiere résolue (§. 930.), resoluta, celle qui est devenue très-semblable a la matiere saine, salubri ; & résolution, l’action par laquelle cela arrive, action qui sera la guérison parfaite, qui se fait sans aucune évacuation.

D’où il paroît 1°. que par les propres paroles de Boerhaave, la résolution & la coction parfaite sont la même chose, puisqu’elles ne sont l’une & l’autre que l’action par laquelle la matiere morbifique est rendue semblable à l’humeur naturelle ou saine, naturali, salubri ; ce qui est bien, à peu de chose près, l’idée de Sidenham, mais ce qui est fort éloigné de celle que les anciens ont eu de la coction : car ils ont dit que les humeurs étoient cuites, lorsqu’elles sont propres à l’excrétion ; ils prétendoient que toute coction se fait en épaississant ; Hippocrate a dit en termes exprès (Aph. xvj. sect. 2. prognost.), qu’il faut que tout excrément s’épaississe lorsque La maladie approche du jugement : or ni l’épaississement ni la disposition à l’excrétion ne conviennent à la matiere de la résolution lorsqu’elle est résolue, resoluta, surtout si, comme le veut Boerhaave, elle est alors devenue très-semblable à la matiere saine.

2°. Il suit de ce qu’avance Boerhaave, que la résolution guérissant parfaitement une maladie sans aucune évacuation, la coction parfaite qui lui est analogue, pourroit aussi n’être point suivie d’évacuation ; ce qui est encore fort éloigné des dogmes des anciens, & d’Hippocrate lui-même, qui prétend que pour qu’une coction soit parfaite, elle doit être continue & universelle ; continue, en ce qu’elle doit toujours charger les urines de sédiment blanc, uni, & égal ; & universelle, en ce qu’elle doit se montrer dans tous les excrémens : en un mot les anciens n’ont jamais jugé de la coction que par la nature des évacuations, & une coction de la matiere morbifique sans évacuation, ou sans metastase, auroit été pour eux un être imaginaire ; car leur solution supposoit des évacuations.

3°. Boerhaave même paroît être de cet avis, lorsqu’il avance que la crise parfaite, separatio morbosi à sano, crisis evacuans, doit toûjours être précédée de la coction ; preuve que ce qui est cuit n’est point simile salubri, crisis debet sequi coctionem ut bona esse possit (§. 941. Haller, comment.) ; mais cette coction qui doit précéder la crise, selon Boerhaave, ne doit pas être parfaite, car celle-ci ou la coction parfaite est, par la définition qu’il en donne lui-même, celle par laquelle la matiere crue est rendue parfaitement semblable à l’humeur naturelle ; de sorte que la crise parfaite n’est pas précédée d’une coction parfaite : ce qui est aussi fort éloigné des prétentions des anciens, & ce qui, à dire vrai, n’est pas bien clair.

4°. En supposant avec Boerhaave que la coction simple ou non parfaite, différente de la coction parfaite (car il faut en faire de deux especes pour sauver la contradiction) ; en supposant, dis-je, que cette coction est, comme il l’avance (§. 927.), l’état dans lequel la matiere crue est changée de façon qu’elle soit peu éloignée de l’état de santé, on ne voit guere comment cette coction peut être suivie de la crise ; en effet Boerhaave prétend (§. 932.) que la cause du mouvement critique est la vie restante, vita superstes, irritée par la matiere morbifique doüée de différentes qualités : mais comment la matiere cuite, si elle est peu éloignée de l’état de santé, peut-elle irriter la vie & causer une révolution subite ? comment est-elle doüée de différentes qualités, prædita variis conditionibus, si elle est peu éloignée de l’état de santé ?

D’ailleurs Boerhaave assûre (§. 941.) que l’évacuation critique qui arrive à un jour critique, est bonne ; que la doctrine d’Hippocrate (§. 942. Haller, comm.) sur les jours indices, le quatre indice du sept, le cinq du neuf, ne trompe pas lorsqu’on livre la nature à elle-même : hæc non fallunt quamdiu naturæ morbum committis, neque te immisces curationi ; il ajoûte (§. 941. Hall.) que la crise qui se fait en Norvege est différente de celle qui se fait en Grece, & que celle qui se fait dans une femme differe de celle qui se fait dans un homme. Il dit (§. 1178.), après avoir fait un détail des remedes, correctifs, des acrimonies, acide, alkaline, muriatique, huileuse, aromatique, bilieuse, exuste, putride, rance, acrimonia, aromatica, exusta, &c. que celui qui entend bien, recte intellexit, tout ce qu’il vient de dire, & qui a lû avec soin les ouvrages d’Hippocrate & les beaux commentaires de Galien, Galeni in illa eruditas curas, connoitra certainement, profecto, les remedes propres à faire digérer, gouverner la coction & la crise des maladies, ad excitandam, promovendam, gubernandam, absolvendam coctionem & crisim.

Il suit de ces passages & de ceux que nous avons rapporté ci-dessus, ainsi que de plusieurs autres que je passe sous silence, que Boerhaave ne rejettoit pas la doctrine des crises, mais qu’il n’étoit pas bien décidé sur ces matieres, ou du moins qu’il est difficile de pénétrer le plan qu’il s’étoit formé a cet égard. En effet s’il est vrai que l’évacuation critique, qui arrive à un jour critique, est bonne, il y a donc des jours critiques : mais quels sont-ils ? C’est ce que Boerhaave ne décide point assez précisément. S’il est vrai que la doctrine des jours indices ne trompe point, tandis qu’on livre la maladie à la nature, en quoi cette vérité est-elle utile à savoir ? & jusqu’à quel point faut-il livrer la nature à elle-même, & ne pas se mêler de la cure, se immiscere curationi ? Voilà un point d’autant plus embarrassant, que Boerhaave lui-même suppose que quelquefois (§. 940.) le medecin, non auscultat naturæ neque crisim expectat, ne se prete pas aux mouvemens de la nature, & n’attend pas la crise. Il est donc des cas où il est permis de s’opposer à la nature, & de ne pas attendre les crises, expectare crisim : mais quels sont-ils ? C’est ce que Boerhaave ne dit point, & ce qu’il falloit dire. Outre cela, si un medecin qui entend bien, recte intellexit, les préceptes que Boerhaave donne sur les acrimonies ; si un medecin, dis-je, qui sait manier comme il faut les médicamens opposés aux acrimonies dont Boerhaave fait autant de spécifiques, connoît certainement, profecto, la façon de faire, de diriger, & de gouverner la crise & la coction, à quoi bon les attendre de la nature ? comment cette action permutante des spécifiques s’accorde-t-elle avec les jours critiques ? pourquoi s’en tenir, comme Boerhaave le fait (§. 1210. Haller.), à la loi d’Hippocrate, qui vetat purgare in statu cruditatis, qui défend de purger pendant que les humeurs sont crues, & qui ordonne d’attendre la coction ? pourquoi ne pas la faire cette coction avec les spécifiques ? & s’ils réussissent, ou si on croit qu’ils peuvent réussir, quelle nécessité y a-t-il de s’en tenir à des lois anciennes ? pourquoi ne pas se décider contre-elles comme les Chimistes ? Enfin Boerhaave a bien dit, que la crise est différente en Grece & en Norvege ; mais on ne sait point si cette différence regarde la nature de la crise, ou l’organe par lequel elle se fait, ou bien les jours auxquels elle arrive : & cela n’est pas mieux décidé au §. 941, dans lequel Boerhaave prétend que la crise est différente dans les différens climats, crisis varia est ratione regionis ; de maniere qu’il paroît avoir à peine touché à l’opinion de ceux dont nous parlons ci-dessus, & qui prétendent que les crises ne se font point aux mêmes jours en Grece & dans ce pays-ci.

En un mot il me semble qu’il est assez difficile, quelque parti qu’on prenne, de s’appuyer du sentiment de Boerhaave. Il a écrit des généralités ; ses propositions ne paroissent pas assez circonscrites. Il n’a pas bien exactement fixé sa façon de penser ; tantôt il semble vouloir concilier les modernes & les anciens, le plus souvent il donne la préférence à ces derniers : mais, encore une fois, tout ce qu’il avance n’est ni assez clair, ni assez déterminé, surtout pour les commençans. Il est fâcheux que le savant M. Haller n’ait pas jugé qu’il fût convenable de toucher à toutes ces questions essentielles, & les seules peut-être qui soient vraiment intéressantes. Lorsque Boerhaave parle des crises, qu’il donne des lois à ce sujet, qu’il propose des choses, qu’il appelle (941. &c.) recepta, reçûes, axiomata, des axiomes ; M. Haller garde le silence sur ces lois, sur les sources où son maître les a puisées, sur leur vérité & leur authenticité ; il ne cite pas même les ouvrages d’Hippocrate & de Galien, dans lesquels Boerhaave a pris presque tout ce qu’il avance de positif. Chacun peut, il est vrai, s’orienter sur ces matieres par lui-même ; mais lorsqu’il s’agit de la maniere dont Boerhaave assûre que ce qu’il dit est reçu, & qu’il en fait des axiomes, chose fort importante pour l’histoire de la Médecine que M. Haller a tant à cœur, n’est-il pas surprenant qu’il ne nous apprenne point dans quel endroit ces axiomes étoient reçûs lorsque Boerbaave composoit son ouvrage (en 1709 & 1710), & de quel œil les partisans de Silvius Deleboé, qui étoient les dominans à Leyde, regardoient ces axiomes ? S’il s’agit d’un petit muscle, d’une figure anatomique, d’une discussion curieuse, M. Haller ne s’épargne point, il cite des auteurs avec une abondance qui fait honneur à son érudition, il fait mille pénibles recherches, il instruit son lecteur en le conduisant dans tous les coins de sa bibliotheque ; & lorsqu’il s’agit des matieres de Pathologie, il n’a rien à dire, rien à citer. Un medecin, par exemple Vanswieten, que les praticiens peuvent à bon droit appeller l’enfant légitime ou le fils aîné de Boerhaave, auroit fait précisément le contraire.

Si on consulte Boerhaave dans ses aphorismes, il veut que dans l’angine inflammatoire (ap. 809.) on ait recours « à de promptes saignées, & si abondantes, que la débilité, la pâleur, & l’affaissement des vaisseaux s’ensuivent », cita, magna, repetita missio sanguinis, quousque ut debilitas, palor, vasorum collapsus ; & tout de suite « à de forts purgatifs », valida alvi subductio, per purgantia ore hausta ; « sans oublier les suffumigations humides », vapore humido, molli, tepido, assiduè hausto. Boerhaave prétend que dans la péripneumonie inflammatoire & récente (ap. 854.), « il faut recourir à de promptes saignées », citam largam missionem sanguinis, ut diluentibus spatium concedatur, « pour faire place aux délayans ». Il donne les mêmes préceptes pour l’inflammation des intestins, pour la pleurésie, &c. mais s’il faut suivre ces regles, il n’est plus question de choisir des jours déterminés, il n’y a pas même lieu d’attendre la coction & la crise sans les déranger. Il est vrai que Boerhaave présente les mêmes maladies sous d’autres points de vûe ; mais on ne trouvera jamais une conformité parfaite entre le traitement qu’il prescrit, & la doctrine des jours critiques reçue chez les anciens ; & il demeure incontestable que, comme nous l’avons dit, le système de Boerhaave est indéterminé, & qu’au reste il a du rapport avec ce que Baglivi, Stahl, Hoffman, & bien d’autres pratiquoient avant lui. L’illustre Vanswieten est plus précis & plus décidé que son maître ; il s’explique au sujet des crises, à l’occasion d’un ouvrage de M. Nihell, dont je parlerai plus bas, & il le fait d’une maniere qui annonce le praticien expérimenté, l’homme qui a vû & vérifié ce qu’il a lû. Il est à souhaiter que ce medecin puisse communiquer un jour les observations nombreuses dont il parle, & dans lesquelles il s’est convaincu de la vérité du fond de la doctrine des anciens.

Il n’est pas douteux enfin, que les modernes, qui ont joint la pratique aux principes de l’école de Boerhaave, parmi lesquels il faut placer quelques Anglois de réputation, tels que M. Heuxam, ne fussent très portés à admettre la doctrine des crises ; le docteur Martine mérite d’être mis dans cette derniere classe.

Chirac, un des réformateurs ou des fondateurs de la medecine Françoise, qui se donne lui-même pour disciple de Barbeïrac & des autres medecins de Montpellier, quitta cette fameuse école où il avoit déjà formé bien des éleves, & où il avoit soutenu pendant dix-huit ou vingt ans (en s’en rapportant à un passage d’un de ses ouvrages que je citerai dans un moment), des opinions erronnées qui l’égaroient ; il vint prendre à Paris des connoissances qui y sont aujourd’hui les fondemens de la medecine ordinaire, de sorte qu’on ne sauroit bien décider si le système de Chirac est né à Montpellier ou à Paris, & s’il n’appartient pas par préférence à la medecine de la capitale, où Chirac trouva plus d’une occasion de s’instruire & de revenir de ses opinions erronnées de Montpellier ; d’ailleurs la célébrité de son système est dûe aux medecins de la faculté de Paris.

Quoi qu’il en soit, les idées simples & lumineuses que Chirac nous a transmises, sont devenues des lois sous lesquelles la plûpart des medecins François ont plié. On y a pris les maladies dans leurs causes évidentes ; on a combattu les idées des anciens & celles des Chimistes ; on a formé une medecine toute nouvelle, à laquelle la nature a pour ainsi dire obéi, & qu’on a bien fait de comparer au Cartésianisme dans la Physique.

La retenue & les préjugés des anciens, qui n’osoient rien remuer dans certains jours, ont été singulierement combattus par Chirac. Il a employé les purgatifs, les émétiques, & les saignées dans tous les tems de la maladie, où les symptomes ont paru l’exiger ; enfin il a bouleversé & détruit la medecine ancienne : il n’en reste aucune trace dans l’esprit de ses disciples, trop généralement connus & trop illustres pour qu’il soit nécessaire de s’arrêter à les nommer. Ils ont peut-être été eux-mêmes plus loin que leur maître, & ils ont rendu la medecine en apparence si claire, si à portée de tout le monde, que si par hasard on venoit à découvrir qu’elle n’a point acquis entre leurs mains autant de sûreté que de brillant & de simplicité, on ne sauroit s’empêcher de regretter des opinions qui semblent bien établies, & de faire des efforts pour détruire tout ce qu’on pourroit leur opposer.

Voici quelques propositions tirées du Chiracisme, qui feront mieux juger que je ne pourrois le faire du genre de cette medecine : Hippocrate & Galien, dit Chirac (trait, des fiévres malig. & int.), ne doivent pas avoir plus de privilége qu’Aristote ; ils n’étoient que des empyriques, qui dans une profonde obscurité ne cherchoient qu’à tatons ; ils ne peuvent être regardés par des esprits éclairés, que comme des maréchaux ferrans qui ont reçu les uns des autres quelques traditions incertaines… Quand même ils n’auroient jamais existé, & que tous leurs successeurs n’auroient jamais écrit, nous pourrions déduire des principes que j’ose me flatter qu’on trouvera dans mon ouvrage, tout ce qui a été observé par les anciens & par les modernes… Les Chimistes pleins de présomption n’ont fait qu’imaginer… leur audace n’a produit qu’un exemple contagieux pour plusieurs medecins ; ils m’ont égaré moi-même pendant plus de dix-huit ou vingt ans, par des opinions erronées que j’ai eu bien de la peine à effacer de mon esprit. C’est en suivant les mêmes principes, que M. Fizes s’explique ainsi dans son traité des fiévres (tractat. de febrib.) : « la fiévre est une maladie directement opposée au principe vital » : principio vitali directe oppositus…… Sic, ajoute-t-il, naturam errantem dirigimus, & collabentem sustinemus, non otiosi crisium spectatores : « c’est ainsi que nous dirigeons la nature qui s’égare, & que nous la relevons dans ses chûtes, sans attendre négligemment les crises ».

Je choisis ces propositions, comme les plus éloignées de l’expecta des Stahlliens, & du quo natura vergit des anciens : on pourroit peut-être les trouver trop fortes ; mais ce n’est ni par des injures, ni par des épigrammes qu’il faut les combattre. Le fait est de savoir si elles sont vraies, si en effet le medecin peut retourner, modifier, & diriger les mouvemens du corps vivant ; si on peut s’opposer à des dépôts d’humeurs, emporter des arrêts, replier des courans d’oscillations ; & purger, saigner, & faire suer, ainsi que Chirac le prétend, dans tous les tems, sans craindre les dérangemens qui faisoient tant de peur aux anciens ; après tout ce sont-là des choses de fait. Le Chiracisme n’est fondé que sur un nombre infini d’expériences, qui se renouvellent chaque jour dans tout le royaume : est-on en droit de présumer que cette méthode, si elle étoit pernicieuse, fût suivie journellement par tant de grands praticiens, & suivie de propos déliberé, avec connoissance de cause, par des gens qu’on ne sauroit soupçonner de ne pas savoir tout ce que les anciens ont dit, tout ce que leur sagesse, leur timidité ou leur inexpérience leur avoient si vivement persuadé. Nous purgeons, saltem alternis, au moins de deux en deux jours, dit souvent M. Fizes ; notre méthode n’effarouche que ceux qui ne voyent que des livres & non des malades, qui agrotos non vident : nous saignons toutes les fois que la vivacité & la roideur du pous l’exigent à la fin des maladies comme au commencement ; comment se persuaderoit-on que des gens qui parlent ainsi se trompent, ou qu’ils veulent tromper les autres ? c’est ce qui s’appelle être décidé, & avoir un système positif, fixe, déterminé.

Ce n’est pas à dire qu’il ne reste bien des ressources aux défenseurs du système des anciens ; Chirac lui-même, qui le croiroit ? a fait des observations qui paroissent favorables à ce système : Quelques malades (c’est Chirac qui parle), n’échappoient que par des sueurs critiques qui arrivoient le septieme jour, le onzieme, & le quatorzieme… Ceux en qui les bubons ou les parotides parurent le quatrieme, le cinquieme ou le sixieme, perirent tous ; il n’échappa que ceux en qui les bubons parurent le septième ou le neuvieme… Il y-en avoit qui mouroient avant le quatrieme & au septieme, au neuvieme, au onzieme… Les purgatifs n’agissent jamais pour vuider absolument qu’après sept, quatorze, ou vingt-un jours, quoiqu’il soit dangereux de ne pas purger les malades avant ce tems-là… La résolution & la séparation des humeurs n’arrivent qu’après le septieme, le quatorzieme, & le vingt-unieme, mais on peut toûjours purger en attendant… Les fievres inflammatoires ne se terminent heureusement qu’à certains jours fixes, comme le septieme, le quatorzieme, & vingt-unieme… On reviendra, au sept, aux délayans ; c’est un jour respectable & qui demande une suspension des grands remedes : le tems de la digestion des humeurs, ou celui de la résolution est de cinq jours, de sept, de onze, & de quatorze, ou bien de dix-huit & de vingt-un, & cela plus communément qu’au six, au neuf, au douze, au quinze… Le premier terme critique des inflammations est le septieme ; & lorsqu’elles ne peuvent y arriver, elles s’arrêtent au deuxieme & au troisieme. Habemus confitentem reum, diront les sectateurs de l’antiquité ; en faut-il davantage pour faire sentir la certitude, l’invariabilité, & la nécessité de la doctrine des anciens ? Le septieme, le quatorzieme, le vingt-unieme, sont ordinairement heureux, de l’aveu de Chirac ; le sixieme l’est moins que le septieme ; le onzieme & le quatorzieme le suivent de près : n’est-ce pas-là précisément ce que Galien & Hippocrate ont enseigné ?

A quoi se réduisent donc les efforts & les projets des medecins actifs qui prétendent diriger la Nature, puisqu’ils sont obligés de recourir au compte des jours ? la ressource qu’ils veulent se ménager par la liberté où ils disent qu’ils sont de manier & d’appliquer la saignée & les purgatifs, ne vaut pas à beaucoup près ce qu’ils imaginent. En effet, la multitude des saignées auxquelles bien des medecins semblent borner tous les secours de l’art, n’est pas bien parlante en faveur de la medecine active : on réitere souvent ce secours ou cet adminicule, il est vrai, mais les anciens tiroient plus de sang dans une seule saignée qu’on n’en tire aujourd’hui en six : on les traite de timides, ils étoient plus entreprenans que les modernes ; car quel peut être l’effet de quelques onces de sang qu’on fait tirer par jour ? la plupart de ces évacuations sont souvent comme non avenues, & heureusement elles ne sont qu’inutiles ; elles n’empêchent pas le cours des maladies. Les medecins qui saignent fréquemment & peu à la fois, attendent des crises sans le savoir ; & voilà à quoi tous leurs efforts se bornent : heureux encore de ne rien déranger, ce qui arrive dans quelques maladies, comme on veut bien l’accorder : mais il est aussi des maladies dans lesquelles le nombre des saignées n’est point indifférent ; & on nie hautement à leurs partisans, qu’ils viennent à bout de ces maladies aussi aisément qu’on pourroit le penser, en s’en rapportant à ce qu’ils avancent ; il suffit pour s’en convaincre d’opposer les modernes à eux-mêmes, ils sont partagés. Ceux qui se laissant emporter à la théorie des prétendues inflammations, ne veulent jamais qu’évacuer le sang, & qui sont sectateurs de Chirac, dont ils mêlent la pratique à la théorie legere & spécieuse de Hecquet ; ces medecins, dis-je, sont directement opposés à d’autres sectateurs du même Chirac, qui sont plus attachés à la purgation qu’à la saignée. C’est-là aujourd’hui un des grands sujets de dispute entre les praticiens ; les uns ont recours à la saignée plus souvent que Chirac même, & les autres prétendent que les purgations fréquentes sont très-préférables aux saignées : il y a même des gens qui croyent que c’est ici une dispute entre les medecins de Paris & ceux de Montpellier ; les premiers, dit-on, saignent souvent & purgent peu, & ceux de Montpellier purgent beaucoup & ne saignent presque pas. Quoi qu’il en soit, dira le partisan des anciens ou le pyrrhonien, voilà les medecins actifs divisés entr’eux sur la maniere d’agir, avant d’avoir bien démontré qu’on doit agir en effet.

D’ailleurs, ajoûteront-ils, prenez-garde que la plûpart des medecins purgeurs, qui prétendent guérir & emporter leurs maladies avec les catartiques, profitent comme les medecins saigneurs, de quelques mouvemens legers auxquels la Nature veut bien se prêter, quoiqu’occupée au fond à conduire la maladie principale à sa fin ; ils attendent les crises sans s’en douter, comme les medecins qui font des saignées peu copieuses & réitérées : ils purgent ordinairement avec de la casse & des tamarins ; ils ont recours à des lavemens pour avoir deux ou trois selles, qui ne sont souvent que le produit de la quantité de la medecine elle-même. Quels purgatifs ! Quelle activité que celle de ces drogues ! En un mot, il est très-rare qu’elles fassent un effet de purgation bien marqué : on peut les prendre sur le pié de très-legers laxatifs ou de lavages ; & c’est à ce titre qu’heureusement ils ne dérangent pas toûjours le cours de la maladie : ainsi, que ceux qui y ont recours avec beaucoup de confiance, cessent de nous vanter leur efficacité.

Il est vrai qu’il y a quelques medecins qui semblent regarder comme des remedes de peu de conséquence, les lavages, les apozemes, les sirops, & toutes les sortes de tisannes légerement aiguisées, qu’on employe communément, sous prétexte qu’il faut toûjours tâcher d’avoir quelqu’evacution sans trop irriter. Les medecins vraiment purgeurs, & en cela fideles sectateurs des anciens, employent comme eux les remedes à forte dose ; mais ils ménagent leurs coups, ils attendent le moment favorable pour placer leurs purgatifs, c’est-à-dire qu’ils purgent au commencement d’une maladie, ou lorsque la coction est faite, à-peu-près comme les anciens eux-mêmes ; & ceux qui les verront pratiquer auront lieu d’observer que s’ils manquent l’occasion favorable, & surtout s’ils purgent violemment lorsque la Nature a affecté quelqu’organe particulier pour évacuer la matiere morbifique cuite, ils font de très-grands ravages ; c’est ce qui fait qu’ils deviennent d’eux-mêmes très-réservés, & que peu s’en faut qu’ils ne comptent les jours ainsi que les anciens.

Les mêmes sectateurs des anciens diront encore, que quelques prétentions que puissent avoir les medecins modernes non expectateurs, quoiqu’ils avancent que leurs principes sont non-seulement appuyés de l’expérience, mais encore évidens par eux-mêmes, il seroit aisé de leur faire voir qu’il en est peu qui puissent être regardés autrement que comme des hypotheses ingénieuses, ou plutôt hardies, qui, en réduisant toute la medecine à quelques possibilités & à des raisonnemens vagues, n’en ont fait que des systèmes purement rationnels très-variables, ouvrant ainsi dans un art sacré, dont l’expérience seule apprend les détours, une carriere qu’on parcourt très facilement lorsqu’on se livre au desordre de l’imagination.

Prenons pour exemple quelques-uns des principes des disciples de Chirac ; principes déjà adoptés par Freind dans ses commentaires sur les épidémies, & qui ont, à dire vrai, quelque chose de spécieux & de séduisant. Veulent-ils prouver qu’il faut saigner dans les maladies aiguës ? voici comment ils raisonnent : La nature, disent-ils, livrée à elle-même, procure des hémorrhagies du nez & des autres parties : il suit de-là qu’il est essentiel de faire des saignées artificielles pour suppléer aux saignées naturelles ; mais on ne prend pas garde que la nature suit des lois particulieres dans ses évacuations ; qu’elle choisit des tems marqués pour agir ; qu’elle affecte de faire ces évacuations par des organes, ou des parties déterminées. Comment s’est-on convaincu que l’art peut à son gré changer le lieu, le tems & l’ordre d’une évacuation ? En raisonnant sur ce principe, il n’y auroit qu’à saigner une femme qui est au point d’avoir ses regles, pour suppléer à cette évacuation ; il n’y auroit qu’à saigner une femme qui doit avoir ses vuidanges, dans la même vûe : enfin il n’y auroit qu’à saigner un homme qui a des hémorrhoïdes. Mais l’expérience & les épreuves trop réitérées que la liberté ou plûtôt la licence de raisonner & d’agir ainsi, font naître, prouvent assez combien ces sortes d’assertions sont peu fondées, & combien M. Bouillet, qui est fort attaché aux principes de Chirac, a eu tort de se persuader qu’elles avoient les qualités nécessaires à des axiomes ou à des postulatum de Mathématique.

Il seroit aisé de faire les mêmes remarques sur la plûpart des propositions qui en ont imposé à beaucoup de modernes ; mais il suffit de dire en un mot, qu’une hémorrhagie ou toute autre évacuation critique ou même symptomatique, ménagée par la nature, a des effets bien différens de ceux qu’elle produit lorsqu’elle est dûe à l’art. Quelques gouttes de sang qui se vuideront par les narines, par l’une des deux par préférence ; quelques crachats, trois ou quatre croûtes sur les levres, très-peu de sédiment dans les urines ; ces évacuations, qui semblent de peu de conséquence, feront beaucoup d’effet, & auront un succès fort heureux lorsque la nature les aura préparées, comme elle sait le faire : & des livres de sang répandues, des séaux de tisanne rendus par les urines, des évacuations réitérées par les selles, que l’art s’efforcera de procurer, ne changeront pas la marche d’une maladie ; ou si elles font quelque changement, ce sera de la masquer ou de l’empirer.

Ne nous égarons pas nous-mêmes dans le labyrinthe des raisonnemens. Je ne fais, comme on voit ; qu’ébaucher très-légerement cette matiere, que l’observation seule peut éclaircir & décider, & qu’il est dangereux de prétendre examiner autrement que par la comparaison des faits bien constatés. Je ne puis oublier ce qu’a dit sur une matiere à-peu-près semblable un auteur moderne ; c’est M. de Bordeu pere, docteur de Montpellier, & célebre medecin de Pau en Béarn. Il est fort partisan des remedes actifs, même dans les maladies chroniques du poumon ; & il paroît avoir abandonné le système de Chirac, quant à la façon d’appliquer la théorie & le raisonnement physique à la Medecine. Un théoricien (dit-il dans son excellente dissertation sur les eaux minérales du Béarn), un théoricien ne prouveroit-il pas, ne démontreroit-il pas au besoin que des émétiques & des purgatifs doivent nécessairement augmenter les embarras du poumon dans toutes les péripneumonies ; effaroucher l’inflammation & procurer la gangrene ? Qui pourroit résister aux raisonnemens puisés dans la théorie sur cette matiere ? Mais il est sûr que quelque spécieux qu’ils paroissent, ils sont démentis par la pratique. En un mot il faut convenir qu’on s’égare presque nécessairement, lorsqu’on se livre sans réserve au raisonnement en Medecine. La dispute entre les anciens & les modernes, dont je viens de dire quelque chose, ne peut & ne doit être vuidée que par l’observation.

Or si, comme je l’ai remarqué ci-dessus, le Chiracisme ou la Medecine active est le système généralement reçû aujourd’hui, sur-tout en France, il y a aussi des praticiens respectables des pays étrangers, tels que M. Tronchin medecin célebre à Amsterdam, qui sont expectateurs, & qui ménagent les crises dans les maladies aiguës ; ainsi la doctrine des anciens est pour ainsi dire prête à reparoître en Europe. Attachons-nous uniquement à ce qui regarde la France. Nous devons à l’attention & au goût de M. Lavirotte medecin de Montpellier & de Paris, très-connu dans la république des Lettres, la connoissance d’une découverte fort remarquable, publiée en Anglois par M. Nihell, au sujet des observations sur les crises, faites principalement par le docteur Don Solano medecin espagnol. Je ne parlerai pas ici de ces observations, qui mettront, si elles sont bien constatées, Solano à côté des plus grands medecins : elles regardent l’hémorrhagie du nez, le cours de ventre & la sueur ; évacuations critiques que Solano se flate de pouvoir prédire par le pouls. Voyez Pouls.

Je parlerai seulement ici d’une dissertation que M. Nihell a faite sur la nature des crises, sur l’attention des anciens & la négligence des modernes au sujet des crises ; c’est le quatrieme chapitre de son ouvrage, qui a paru en françois sous le titre d’observations nouvelles & extraordinaires sur la prédiction des crises par le pouls, année 1748.

M. Nihell avance d’abord qu’on n’a jamais démontré publiquement la fausseté des observations des anciens sur les crises, ni justifié le peu de cas qu’on en fait aujourd’hui, & cela est vrai ; mais il est aisé de répondre à M. Nihell, qu’il s’agit de démontrer la vérité, & sur-tout l’utilité des observations des anciens, & non point de dire qu’on n’en a pas prouvé la fausseté. Il a lui-même senti la difficulté qu’il y avoit de le faire ; car il commence par prévenir son lecteur qu’il est éloigné de ses livres : mais ce ne sont pas les livres qui nous manquent à cet égard, ce sont les faits évidens & bien discutés.

Il se réduit ensuite à avancer, 1°. que les jours septenaires & demi-septenaires sont particulierement consacrés aux révolutions critiques, sans exclusion des autres jours : 2°. que les crises peuvent être prédites par les signes que les anciens ont donnés pour cela. La premiere proposition de M. Nihell est contenue en termes au moins équivalens dans ce que nous avons rapporté de Chirac, & dans plusieurs autres ; ainsi elle apprend seulement que M. Nihell est de cet avis, & on peut la regarder comme la principale question. Quant à ce que M. Nihell ajoûte, que les crises peuvent être prédites par les signes que les an iens ont donnés pour cela, il l’avance, mais il ne le prouve pas. D’ailleurs il ne suffit pas que les crises puissent être prédites ; il faudroit, pour poursuivre les anti-critiques dans leurs derniers retranchemens, prouver que les crises doivent être attendues.

Il est évident, dit M. Nihell, que les objections tirées des différentes façons de compter les jours des fievres aiguës, sont nulles & de nulle valeur, puisque les différences ne sont pas positivement prouvées dans les faits particuliers rapportés en faveur des anciennes observations sur les crises. M. Nihell ne s’est pas rappellé qu’Hippocrate se contredit, comme je l’ai dit ci-dessus, & qu’on l’a vivement attaqué en faisant voir le peu de rapport qu’avoient ses propres observations dans les épidémies, avec son système des jours critiques, & celui de Galien.

M. Nihell observe ensuite que de quarante-huit histoires de maladies dont Forestus fait mention, les trois quarts furent accompagnées de crises ; cinq arriverent au quatrieme jour, & des cinq malades trois moururent : vingt-deux, dont trois malades moururent, furent terminées au septieme, & toutes les autres se terminerent heureusement ; sept au quatorzieme, deux au onzieme, une au dix-septieme, & une au vingt-unieme ; ce qui est en effet très-favorable au système des anciens, auquel Forestus étoit attaché.

M. Nihell, après avoir fait quelques remarques qui ne sont pas tout-à-fait concluantes contre la méthode des modernes, rappelle un fait arrivé à Galien, qui s’opposa à une saignée ordonnée par ses confreres, prévoyant une hémorrhagie critique du nez, qui arriva en effet. M. Nihell a peine à croire qu’il y eût aucun medecin moderne qui n’eût voulu être à la place de Galien ; mais on pourroit lui demander s’il auroit lui-même voulu être à la place du malade ; & s’il voudroit encore dans ce moment-ci risquer pareille avanture, sachant la vérité du prognostic de Galien, & de ceux de Solano même. Pitcarne n’auroit pas manqué de faire cette demande, lui qui avançoit sans façon qu’il y auroit peu de medecins qui voulussent risquer leur bien en faveur de leurs opinions particulieres.

M. Nihell continue ses remarques contre les modernes ; elles peuvent se réduire la plûpart à des reproches ou à des raisonnemens, tels que ceux que j’ai observé ci-dessus devoir être évités sur cette matiere. Il s’appuie de ce qu’Albertinus a fait insérer dans les mémoires de l’académie de Boulogne, au sujet de l’action du quinquina, qu’il dit ne pas empêcher qu’il n’arrive des évacuations critiques dans les fievres d’accès ; ce qui ne paroît pas directement opposé au système des modernes sur les crises, (voyez Quinquina). Car enfin, si les remedes n’empêchent pas les crises, il est inutile de s’élever contre leur usage, sur-tout s’ils sont utiles ou nécessaires d’ailleurs, ne fût-ce que comme le quinquina qu’il faut donner dans de certaines fievres, pour arrêter ou modérer les accès, à moins qu’on ne veuille exposer les malades à un danger évident, disent bien des praticiens.

Enfin M. Nihell finit en remarquant fort judicieusement, que toutes les disputes entre les anciens & les modernes, se réduisent à des faits de part & d’autre. Il avance que l’observation des crises n’est aucunement opposée à une vigoureuse méthode de pratiquer ; ce qui ne paroît pas bien conséquent à tout ce qu’il a voulu établir contre l’activité de la Medecine des modernes. Il fait encore quelques autres remarques dans lesquelles je ne le suivrai point. Il seroit à souhaiter que ce medecin eût continué ses recherches, qui ne pouvoient manquer d’être utiles, étant faites avec la précaution qu’il a prise dans l’examen des observations de Solano. Voyez Pouls. Je dois ajoûter, par rapport à ce dernier medecin, qu’il est très-décidé en faveur des crises & des jours critiques, & qu’il a même fait des remarques importantes à cet égard : mais l’intérêt qu’il auroit à faire valoir ses signes particuliers, pourroit bien affoiblir son témoignage ; & dans ce cas-là M. Nihell qui a fait un voyage en Espagne pour consulter Solano, doit être regardé comme son disciple, & non point comme un juge dans toutes ces disputes. Je parlerai plus bas des caracteres nécessaires à un juge de ces matieres ; ils me paroissent bien différens de ceux d’un simple témoin.

Il y a encore des auteurs plus modernes que M. Nihell, qui semblent annoncer quelque chose de nouveau sur toutes ces importantes questions, & qui font présumer que la Medecine françoise pourroit bien changer de face, ou du moins n’être pas aussi uniforme qu’elle l’est, sur le peu de cas qu’on paroît faire de la doctrine des crises.

L’un de ces auteurs est celui du specimen novi Medicinæ conspectus, 1751. C’est ainsi qu’il s’explique : Omnis motus febrilis, quia tendit ad superandum morbosum obicem, criticus censendus est, vel tendens ad crises : « Tout mouvement fébrile doit être regardé comme critique, ou tendant à procurer des crises, parce qu’il tend à la destruction de l’arrêt qui cause ou qui fait la maladie. » Crisium typus, ajoûte le même auteur, dierumque criticorum, quorum ab Hippocrate traditus ordo, non tam facile quàm plerique clamant clinici, venæ sectionibus & medicamentis patitur immutari seu accelerari : « Il n’est pas aussi aisé que la plûpart des medecins le pensent, de changer ou d’accélerer l’ordre des jours critiques établi par Hippocrate. » Ce qui fait assez voir que cet excellent observateur, très-connu, quoiqu’il ne se nomme pas dans son ouvrage, n’est pas éloigné de l’opinion des anciens sur les crises, & qui doit le faire regarder en France comme un des premiers qui ayent trouvé à redire à la méthode des modernes.

M. Quesnay medecin consultant du Roi, « considere la nature des crises avec une très-grande sagacité (dans son traité des Fievres, 1753). Il paroît avoir profondément réfléchi sur cette matiere importante ; & tout ce qu’il dit à cet égard, mérite d’être lû avec beaucoup d’attention. Il y a en général trois sortes de jours critiques ; les jours indicatifs, les jours confirmatifs, & les décisifs. Les jours indicatifs sont ceux qui annoncent la crise par les premieres marques de coction, comme le quatrieme, le onzieme, le dix-septieme, &c. Les jours confirmatifs sont ceux où on observe les signes qui assûrent du progrès de la coction ; tels sont les jours de redoublement, qui arrivent entre les jours indicatifs & les jours décisifs. Ces derniers sont ceux auxquels la crise arrive, comme le septieme, le quatorzieme & le vingt-unieme. Les jours décisifs sont assujettis à une période de sept jours ; & si la maladie dure plusieurs septenaires, il n’y a que le dernier qui soit regardé comme critique. Ce tems de crise avance plus ou moins, selon que les redoublemens sont plus ou moins vifs ; & pour que la crise soit bien réguliere, elle ne doit arriver que les jours impairs ; mais pour ne pas s’y tromper il faut suivre l’énumération des jours mêmes du septenaire critique, & non pas simplement celle des jours de la maladie : car l’exacerbation du jour critique décisif, qui arrive le quatorzieme jour de la maladie, se trouveroit, selon cette derniere énumération, dans un jour pair ; mais selon celle du septenaire critique, elle se trouve dans un jour impair, parce qu’en quatorze jours il y a deux septenaires ; & le dernier, qui est le septenaire critique, ne commence qu’à la fin du premier, c’est-à-dire au huitieme jour. Ainsi la derniere exacerbation de ce second septenaire se trouve dans le septieme jour, & par conséquent dans un jour impair. Ces deux premiers septenaires sont ceux que les anciens nommoient disjoints ; ils appelloient les autres conjoints, parce que le dernier jour du troisieme septenaire, par exemple, étoit en même tems le premier jour du quatrieme, & ainsi de suite ; ensorte qu’ils comptoient six septenaires dans l’espace de quarante jours naturels : mais dans ces quarante jours il y a vingt jours de remission & vingt-un jours de redoublement, & par conséquent quarante-un jours de maladie. C’est en partant de-là que l’auteur établit que le jour de maladie doit être à-peu-près de vingt-trois heures, ou vingt-deux heures cinquante-une minutes ; le quartenaire de trois jours naturels & huit heures ; le septenaire de six jours & seize heures, &c.

» M. Quesnay observe ici que cette supputation des anciens est défectueuse, en ce qu’ils paroissent avoir eu plus d’égard aux rapports numériques des jours des maladies, qu’à l’ordre périodique des redoublemens, qui cependant regle celui des jours critiques. Par leur division il se trouve quatre redoublemens dans les deux premiers septenaires, tandis qu’il n’y en a que trois dans les autres. L’auteur donne ici une maniere de compter fort ingénieuse, par laquelle on allie l’ordre & le nombre des redoublemens avec les révolutions septenaires, & cela en faisant toûjours commencer & finir chaque septenaire par un jour de redoublement ; car les jours de remission doivent être réputés nuls. Ainsi, par exemple, on laissera le huitieme jour, comme un jour interseptenaire, & on fera commencer le second septenaire au neuvieme jour, & finir au quinzieme ; & ce dernier sera le premier jour du troisieme septenaire, & ainsi de suite. Par ce moyen il se trouvera six septenaires en quarante jours naturels, & dans chacun quatre redoublemens ; car si le second septenaire étoit le critique, la derniere exacerbation seroit celle du quinzieme de la maladie ; ou s’il y a d’autre septenaire, ce quinzieme jour sera aussi le premier jour, & le premier redoublement du troisieme septenaire : il est vrai cependant que c’est en faire un double emploi. Quoi qu’il en soit, l’auteur a construit suivant cette idée une table fort curieuse, où, en supposant les jours de maladie de vingt-trois heures, on voit les six septenaires compris en quarante jours naturels ; espace qui est le terme des maladies aiguës & des maladies critiques régulieres.

» Il ne regarde pas les jours critiques comme des jours de combat entre la nature & la maladie, suivant l’idée des anciens ; mais il croit que c’est la fievre elle-même qui, si elle est simple, opere par son méchanisme la guérison de la maladie : si au contraire elle est troublée & dérangée par des accidens étrangers d’une certaine violence, on n’apperçoit rien dans les jours de redoublement qui puisse faire prédire la mort, que le progrès de ces épiphénomenes dangereux, & le défaut des signes de coction. Il examine ensuite les différentes crises, en particulier les principaux signes qui les annoncent, & les voies par lesquelles elles se font. Il définit la crise en général, le produit de la derniere exacerbation de la fievre, par laquelle la cause de la maladie est incorporée dans l’humeur purulente, & chassée avec celle-ci hors des voies de la circulation par les excrétoires du corps..... » C’est-là le jugement porté par l’auteur du journal des savans (Juill. 1753), sur ce que M. Quesnay avance au sujet des crises.

L’académie de Dijon avoit proposé pour le prix de l’année 1751, d’examiner si les jours critiques sont les mêmes en nos climats, qu’ils étoient dans ceux où Hippocrate les a observés, & quels égards on doit y avoir dans la pratique. L’académie a couronné la dissertation de M. Aymen docteur en Medecine. Cette dissertation vient d’être rendue publique. Je ne saurois m’empêcher d’en dire ici quelque chose, & je ne manquerai pas de parler de celle de M. Normand medecin de Dole, qui avoit été adressée à la même académie, & qui a vû le jour par hasard.

M. Aymen prétend que dans nos climats les jours critiques sont les mêmes que dans ceux où Hippocrate les a observés ; que tous les jours de la maladie sont décrétoires ou critiques ; que ces jours critiques existent réellement, mais qu’ils ne sont pas bornés au nombre septenaire ou quartenaire ; qu’ils arrivent aussi les autres jours ; que la combinaison, le rang des jours décrétoires prouvent la superstition des anciens, & que cette doctrine est fondée sur les observations d’Hippocrate.

J’employe les propres expressions de M. Aymen. Telle est son opinion sur la premiere partie de la question proposée, qui est celle sur laquelle il s’est le plus étendu. Il établit son sentiment, en faisant l’énumération d’une grande quantité d’observations répandues dans les différens auteurs. Il commence par le premier jour, il finit par le vingtieme ; & il prouve par des faits qu’il y a eu des crises dans tous ces jours, le premier, le second, le troisieme, le quatrieme, le 5e, &c. jusqu’au 20e (& non le 21) ; d’où M. Aymen conclut que les crises arrivent dans tous les jours d’une maladie indifféremment. Cette conclusion paroît d’abord nécessaire & évidente ; elle peut pourtant donner lieu à quelques considérations particulieres, qui me paroissent mériter l’attention de l’auteur.

1°. Les partisans de l’antiquité ne conviendront pas avec M. Aymen, qu’Hippocrate ait crû que les crises se font dans tous les jours d’une maladie indifféremment, Cette doctrine, dit-il, est la même que celle du célebre auteur des Coaques. Comment cela seroit-il possible, puisqu’Hippocrate paroît avoir établi dans les Aphor. 23 & 24. de la seconde section ; Aphor. 36. & 32. sect. 4. lib. I. des Epid. sect. 3. Coac. prænot. præsag. lib. 3. & ailleurs, qu’il y a des jours qui sont les uns plus remarquables & plus heureux que les autres ? D’ailleurs tous les commentateurs, les Grecs & les Arabes, qui ont travaillé après lui, se sont appuyés de sa décision là-dessus ; il est regardé comme le créateur des quartenaires & des septenaires, ainsi que de toute la doctrine que j’ai exposée ci-dessus : Septenorum quartus est index, alterius septimanæ, octavus principium ; est autem & undecimus contemplabilis ; ipse enim quartus est alterius septimanæ ; rursùs vero & decimus-septimus contemplabilis, ipse siquidem quartus est à quarto-decimo, septimus vero ab undecimo, dit Hippocrate, Aphor. 24. sect. 2. Voilà les septenaires, les quartenaires, les indices, les jours vuides & les critiques, établis dans un seul aphorisme.

On est donc très-formellement opposé à Hippocrate, lorsqu’on soûtient que tous les jours sont indifférens pour les crises. Il est bien vrai qu’on peut prouver par les observations répandues dans les différens écrits d’Hippocrate, qu’il est en contradiction avec lui-même, comme je l’ai remarqué au commencement de cet article ; mais Galien, Dulaurens & tous les autres, tâchent de concilier ces contradictions, comme je l’ai aussi observé. Les adversaires d’Hippocrate s’en sont servis pour détruire son opinion. M. Aymen auroit donc pû raisonner ainsi : Je prouve par les observations d’Hippocrate même, qu’il se fait des crises dans d’autres jours que les jours appellés critiques ; je ne suis donc pas du sentiment d’Hippocrate. C’est, encore une fois, le raisonnement qu’ont fait les antagonistes de ce medecin grec. D’ailleurs tous les partisans des crises, & notamment Galien, de dieb. decret. cap. ij. lib. I. ont avoüé que les jours indites & les jours vuides pouvoient juger quelquefois. C’est-là encore une observation que j’ai faite plus haut, & que je devois à la bonne foi des anciens. Je n’en connois point qui ayent dit formellement que les crises ne pouvoient se faire que les jours qu’ils ont désignés, pour me servir de l’expression de M. Aymen (p. 32.) c’est-à-dire les jours vraiment critiques. Il s’agit de savoir s’il n’y a pas des jours qui jugent plus parfaitement, plus heureusement & plus communément que d’autres. La nature a plûtôt choisi le septieme qu’un autre nombre (dit Dulaurens, trad. de Gelée) pour ce que Dieu le pere & créateur de toutes choses, lui a imposé cette loi ; car il a sanctifié le septieme jour ; il l’a recommandé aux enfans d’Israël, comme le plus célebre de tous, & s’est voulu reposer en icelui de ses œuvres, après avoir parachevé la création : & partant la nature particuliere, comme chambriere & imitatrice de l’universelle, fait en chaque septieme jour des crises parfaites.... Les crises se sont aussi quelquefois aux jours intercalaires.

2°. M. Aymen dit lui-même qu’Hippocrate observa le premier les crises, ou le changement subit de la maladie qui suit l’évacuation ; (ce qui est fort douteux, pour le dire en passant, comme on peut s’en convaincre dans le commentaire d’Hecquet sur les Aphorismes.) M. Aymen ajoûte qu’Hippocrate vit que ce changement arrivoit plus souvent certains jours que d’autres ; qu’il nomma ces jours critiques ou décrétoires (p. 24.) que les crises arrivent plûtôt certains jours que d’autres. Il convient (p. 28.) que les maladies finissent le plus souvent les jours qui ont été remarqués ; que quelques affections ont leur tems limité : (p. 41.) que dans notre partie du monde les maladies aiguës finissent le plus souvent les jours que les medecins ont notés : (p. 108.) que plusieurs maladies sont terminées le même jour, c’est-à-dire dans un espace reglé ; que les maladies sont terminées d’une ou d’autre façon, plus souvent certains jours que d’autres. Il y a donc des jours critiques marqués : tous les jours ne sont donc pas critiques indifféremment ; ils n’ont pas la même force, la même vertu ; ou s’ils sont critiques, ce n’est que par accident, comme disoient les anciens. L’observation des jours n’est donc point une observation inutile & superstitieuse, diroient les amateurs de la vieille Medecine.

3°. Ils pourroient encore dire, en lisant l’ouvrage de M. Aymen, que puisqu’il donne un moyen certain de déterminer le jour critique, qui est de faire attention aux jours indicatifs, & qu’il soûtient sur la parole de Solano qu’il cite, que tous les jours, quels qu’ils soient pour le quantieme, dans lesquels on apperçoit les signes indicatifs d’une crise décisive, doivent être tenus comme le quatrieme jour avant la crise à venir : les partisans des anciens pourroient, dis-je, avancer qu’il faut qu’il y ait quelque différence entre le jour indicatif & l’indiqué ou le critique, & plus encore entre ces deux jours & les intermédiaires que Galien auroit appellés vuides. Or si plusieurs observations ont démontré que le quatrieme jour, par exemple, est souvent indicatif du septieme, & le onzieme du quatorzieme, &c. (ce que les anciens prétendent, ainsi que Solano, que M. Aymen ne peut pas récuser), il est essentiel de se le tenir pour dit dans le traitement des maladies ; d’où il suit qu’il y a une différence marquée entre les jours. C’est sur ces différences que sont fondées les regles d’Hippocrate & de Galien. Il est bon de remarquer que M. Aymen est beaucoup plus opposé à ces regles, par exemple, que Chirac, comme on peut le voir dans ce que nous avons rapporté ci-dessus de ce dernier ; ainsi Chirac qui déchire les anciens par ses épigrammes, est plus conforme au fond à leur maniere de penser, que M. Aymen qui ne cesse d’en faire l’éloge.

4°. Quant à la maniere dont M. Aymen prétend prouver son opinion, on ne peut s’empêcher d’être surpris qu’après avoir avancé (p. 107.) que les crises sont indiquées quatre jours avant qu’elles arrivent, & que les signes de coction précedent toûjours le jugement ; il s’efforce d’établir par des faits pris dans les différens auteurs, que le premier jour, le deux, & le trois sont decrétoires : car enfin ou ces jours ne sont pas decrétoires, ou la crise n’est pas indiquée quatre jours avant qu’elle arrive, ou bien les signes de coction ne précedent pas toûjours le jugement. D’ailleurs les observations que M. Aymen rapporte pour prouver que le premier jour est decrétoire, sont elles bien concluantes ? Hippocrate, dit-il, a vû des fievres éphemeres ; ces fievres sont-elles définitivement jugées dès le premier jour, comme Hoffman le prétend ? M. Aymen ajoûte que dans la constitution de Thasos certains malades qui paroissoient guérir le six, retomboient, & que le premier jour de la rechûte étoit distinctif : n’est-il pas évident que ces maladies étoient jugées au sept ou au neuf, & non point au premier jour ? La rechûte arrivoit, parce que les maladies n’étoient pas jugées ; parce que le six, auquel elles changeoient, n’est pas un bon jour ; la rechûte suppose que la maladie a toûjours duré, & qu’elle n’étoit pas terminée. Un Gascon, ajoûte encore M. Aymen, eut sur la fin d’une maladie une catalepsie qui l’enleva en vingt-quatre heures : cette catalepsie arrivée à la fin d’une maladie, étoit la crise de cette maladie ; la catalepsie étoit perturbatio critica. Tout le monde est convenu que le redoublement qui précede la crise est extraordinaire. M. Aymen fait bien de passer sous silence des apoplexies qui enlevent les malades en peu d’heures ; & il trouvera bien des medecins qui prétendront que les fievres malignes dont il parle, & qui ont été terminées en vingt-quatre heures, ne sauroient être regardées comme des maladies d’un jour ; elles se préparoient ou parcouroient leur tems depuis bien des jours ; elles étoient insensibles, mais elles n’en existoient pas moins : d’ailleurs les anciens & les modernes conviennent, ainsi que Baglivi l’a dit expressément, qu’il y a des fievres malignes qui ne suivent pas les regles ordinaires.

5°. Tout lecteur peut aisément appliquer ces réflexions à ce que M. Aymen dit du deuxieme jour, du troisieme, & de bien d’autres, & il n’est pas difficile d’appercevoir qu’il a eu plus de peine à trouver des exemples de crises arrivées aux jours vuides, qu’aux jours vraiment critiques. Ainsi, quoique M. Aymen présente le sept, le quatorze, le vingt, & le neuf avec les autres jours, & qu’il les fasse pour ainsi dire passer dans la foule, ils méritent pourtant d’être distingués par la grande quantité de crises observées dans ces jours-là précisément. Je n’en apporterai ici d’autre preuve que celle qu’on peut tirer des observations de Forestus, que M. Aymen rapporte d’après M. Nihell, mais dont il ne fait pas le même usage que le medecin Anglois : de quarante-huit malades, dit-il, p. 113. de fievre putride, ardente, maligne, dont Forestus rapporte les observations dans son second livre, dix-neuf ont été jugés heureusement par des flux critiques. M. Aymen auroit pû achever la remarque de M. Nihell, & ajoûter que de ces quarante-huit malades, cinq furent jugés au quatre, vingt-deux au sept, sept au quatorze, deux au onze, un au dix-sept & un au vingt-un ; & cette observation auroit démontré la différence des jours : car si de quarante-huit maladies les trois quarts finissent aux jours critiques, ces jours-là ne sauroient être confondus avec les autres ; & si parmi ces jours critiques il y en a qui de trente maladies en jugent vingt-deux, d’autres sept, comme le sept & le quatorze l’ont fait dans les observations dont il s’agit, il n’est pas douteux que ce sept & ce quatorze ne méritent une sorte de préférence sur tous les autres jours. En voilà assez, ce me semble, pour justifier le calcul des anciens.

Au reste je suis fort éloigné de penser que tout ce que je viens de rapporter doive diminuer en rien la gloire de M. Aymen. Sa dissertation est des plus savantes, & les connoisseurs la trouvent très-sagement ordonnée. Le public me paroît souscrire en tout à la décision de l’académie de Dijon. Il est aisé d’appercevoir que M. Aymen est assez fort pour résister à une sorte de critique dictée par l’estime la moins équivoque, ou plûtôt à l’invitation qu’on lui fait de continuer ses travaux sur cette importante matiere, & sur-tout de joindre ses observations particulieres aux lumieres que son érudition lui fournira. Les amateurs de l’art doivent être bien-aises qu’il se trouve parmi nous des gens propres à le cultiver sérieusement ; M. Aymen paroît être du nombre de ces derniers.

J’ai dit que je ne manquerois pas de parler de la dissertation de M. Normand, medecin de Dole, qui s’est placé de lui-même à côté de M. Aymen. Mais ce n’est point à moi à prendre garde aux motifs qui l’ont porté à faire imprimer son ouvrage ; chacun peut voir dans sa préface le détail de ses raisons, sur lesquelles le journaliste de Trévoux s’est expliqué assez clairement. M. Normand avoit quelques doutes, qui ne lui restent apparemment plus depuis la publicité de la dissertation de M. Aymen. Je n’ai qu’un mot à dire sur la raison qu’il a eu d’écrire sa dissertation en latin : c’est, dit-il après Baglivi, de peur d’instruire les cuisinieres, & de leur apprendre à disputer avec les Medecins ; linguâ vernaculâ docere mulierculas è culinâ, cum ipsis etiam medicinæ principibus arroganter disputare. Ces précautions pourront paroître usées, & peu nécessaires aujourd’hui. Celse auroit ri sans doute de ceux qui lui auroient dit qu’il falloit traiter la Medecine en grec dans le sein de Rome.

Quoi qu’il en soit, la dissertation de M. Normand, qui est un petit in-4°. de 19 pages en comptant la préface, est, comme on voit, en latin, & on pourroit la regarder, pour m’exprimer dans la langue favorite de l’auteur, veluti elenchum aliquot Medicinæ principum sententiarum : en effet, l’auteur parcourt les Medecins grecs, arabes, & latins ; il en donne une liste, & il prouve qu’ils étoient la plûpart attachés au système des crises, ce dont je crois que personne n’a jamais douté. M. Normand paroît fort occupé à la lecture des anciens ; c’est pourquoi sans doute il s’arrête parmi les modernes à M. Mead & au docteur Bark : de sorte qu’on ne sait pas si les Vanswienten, les Solano, les Nihell, & bien d’autres, sont encore parvenus jusqu’à Dole.

Au reste M. Normand cite beaucoup d’auteurs ; son ouvrage n’est qu’une chaîne de passages & d’autorités. Une partie de la dissertation d’Hoffman, de fato medico & physico, dans laquelle ce medecin rapporte tout ce que l’on a dit des septenaires, fait le premier chapitre de la dissertation de M. Normand. L’auteur termine ce premier chapitre en citant contre Themison disciple d’Asclepiade, & par conséquent fort opposé aux crises, ce vers de Juvénal :

Quot Themison ægros autumno occiderit uno.


Bien des gens pourront penser que cette réflexion n’est pas plus concluante contre Themison, que tous les traits de Moliere contre les Medecins françois ; il faut la regarder comme la plaisanterie de ce roi d’Angleterre, qui prétendoit que son medecin lui avoit tué plus de soldats que les ennemis. Ce sont-là de ces bons mots dont on ne peut jamais se servir sérieusement contre quelqu’un qu’on veut combattre ; ils font honneur à ceux auxquels on les oppose, & on pourroit présumer par le vers seul de Juvénal, que Themison fut un medecin des plus célebres.

Le deuxieme chapitre de la dissertation de M. Normand fait, à proprement parler, le corps de l’ouvrage ; on y trouve la plus pure doctrine des anciens : l’auteur n’y a rien changé. Le troisieme chapitre contient des réflexions fort judicieuses sur l’importance des crises & des jours critiques, & sur les différentes voies par lesquelles les crises se font ; il remarque que les jours critiques sont rarement de vingt-quatre heures précises, adæquate. Enfin personne ne disconviendra jamais que cet ouvrage ne puisse être de quelque utilité pour ceux qui travailleront dans la suite sur les crises. Il est fâcheux que l’auteur se soit uniquement livré à l’autorité des anciens, & qu’il n’ait pas rapporté quelques-unes de ses observations particulieres, qui n’auroient certainement pas déparé sa dissertation.

On doit se rappeller que j’ai avancé ci-dessus qu’il y avoit toûjours eu dans la faculté de Paris des medecins attachés aux dogmes de Baillou, de Houllier, de Duret, & de Fernel, qui ont renouvellé dans cette fameuse école les opinions des anciens. Je tire mes preuves, tant des différens ouvrages qui sont entre les mains de tout le monde, que du recueil des theses dont M. Baron, doyen de la faculté, vient de faire imprimer le catalogue : ce catalogue fait connoître parfaitement la maniere de penser des Medecins, & les progrès de leurs opinions. C’est une espece de chronologie aussi intéressante pour l’histoire de la Medecine, que pour celle de l’esprit humain ; on y découvre les vûes précieuses de nos prédécesseurs, & les traces des efforts qu’ils ont faits pour perfectionner notre art & toutes ses branches : c’est là la source pure des différens systèmes ; ils s’y présentent tels qu’ils furent dans leur naissance. Semblable aux anciens temples dans lesquels on consacroit les observations & les découvertes en Medecine, la faculté de Paris conserve le dépôt sacré que ses illustres membres lui ont confié ; & il seroit à souhaiter que toutes celles de l’Europe l’imitassent à cet égard.

Or parmi les theses trop peu connues, qu’on a soûtenues à la faculté, & qui ont quelque rapport au système des crises ; j’en choisis une qui est antérieure à tous les ouvrages des modernes dont je viens de parler, & dans laquelle on trouve la doctrine des crises exposée avec beaucoup de précision & de clarté. Cette these a pour titre : An à rectâ crisium doctrinâ & observatione medicina certior ? savoir si la saine doctrine des crises & leurs observations rendent la medecine plus certaine. Année 1741. Elle a été soûtenue sous la présidence de M. Murry, qui en est l’auteur ; & on voit qu’elle a beaucoup de rapport avec le programme de l’académie de Dijon.

M. Murry, après avoir fait quelques réflexions sur l’importance de la doctrine des crises, & sur la maniere dont elle a été arrêtée & pour ainsi dire ensevelie par les différens systèmes, en fait une exposition tirée d’Hippocrate & de Galien. Il insiste beaucoup après Prosper Martianus & Petrus Castellus, sur la nécessité qu’il y a de ne point compter scrupuleusement les jours naturels dans les maladies ; il fait voir qu’il faut s’en tenir aux redoublemens, & qu’en suivant exactement leur marche, on trouve son compte dans le calcul des anciens : ce qui fournit en effet de très-grands éclaircissemens, & qui est conforme à l’avis de Celse, qui étoit ennemi déclaré des jours critiques. D’ailleurs la these dont il est question, est pleine de préceptes sages & de réflexions très-sensées. En un mot, on doit la regarder comme un abregé parfait de tout ce que les anciens ont dit de mieux sur cette matiere, & on y trouve bien des remarques qui sont propres à l’auteur.

Cette these qui manquoit à M. Normand, a beaucoup servi à M. Aymen, qui a eu la précaution de la citer. Il en a tiré notamment trois remarques particulieres. En premier lieu, une observation rare faite par M. Murry, & conforme en tout à la loi d’Hippocrate ; cette loi est concûe en ces termes : In febribus ardentibus oculorum distorsio, aut cæcitas, aut testium tumores, aut mammarum elevatio, febrem ardentem solvit : « La fievre ardente peut se terminer par le dérangement du corps des yeux, par la perte de la vûe, par une tumeur aux testicules, ou par l’élévation des mammelles ». L’auteur de la these a précisément vû le cas de la tumeur au testicule & de la perte de la vûe, & il a cité Hippocrate, dont il a eu le plaisir de confronter la décision avec sa propre observation. La deuxieme remarque que M. Aymen a pû extraire de la these dont il est question, regarde le docteur Clifton Witringham, qui a observé pendant seize ans les maladies des habitans d’Yorck, & le changement des saisons, qui a découvert que les maladies suivoient exactement les mouvemens de la liqueur du barometre, & qui s’est convaincu que ces maladies étoient semblables à celles de la Grece. Enfin la troisieme observation est une idée très-lumineuse de M. Duverney, medecin de la faculté de Paris, qui soûtint dans une these en 1719, qu’il y avoit beaucoup d’analogie entre la théorie des crises & celle des périodes des maladies ; magnam cum periodis affiuitatem habet crisium theoria ; si enim stati sunt morborum decursus, cur non & solutiones ? Ce sont autant de matériaux pour l’éclaircissement de la doctrine des crises.

Il y auroit bien des réflexions à faire sur tous les ouvrages dont je viens de parler ; je les réduis à trois principales. 1°. On ne peut qu’admirer la sagesse de tous ces auteurs modernes, qui se contentent d’admettre la doctrine des crises comme un tissu de phénomenes démontrés par l’observation ; ils ne rappellent qu’avec une sorte d’indignation les explications que les anciens ont voulu donner de ces phénomenes ; ils regardent ces explications prétendues comme des romans, ou plûtôt comme des rêveries, qui sont autant de taches faites à la pure doctrine d’Hippocrate. Ils ne sont pourtant pas bien d’accord sur l’usage qu’on peut faire de la théorie & des systèmes des nouvelles écoles pour l’explication des crises, & pour en découvrir les causes : vero consentaneum non censui, s’écrie M. Normand, propositum probare ex physicis vel hypotheticis ratiociniis, ut plurimum inconstantibus & incertis, ut ut magis multò pompam redoleant. « Chaque auteur, dit M. Aymen, a bâti selon son idée une hypothese, & donné un nom ridicule à la cause des crises » ; & il avance bientôt après, que la cause des crises est simple, & qu’elle se présente naturellement. Ce qu’il y a de vrai, c’est qu’on est trop avancé aujourd’hui dans la physique du corps humain, pour qu’on ne puisse pas tenter au moins de déterminer si les crises sont possibles, & tâcher de chercher une explication de leur méchanisme. Je ne doute pas que ces efforts ne fissent un bien considérable au fonds de la doctrine des crises, & qu’elle ne reçût un nouvel éclat, si on la présentoit de maniere à satisfaire l’imagination des Physiciens. Il faut l’avoüer, les faits épars & isolés n’ont jamais autant de grace, sur-tout pour quiconque n’est pas en droit de douter, que lorsqu’ils sont liés les uns aux autres par un systême quel qu’il puisse être. Les systèmes sont la pâture de l’imagination, & l’imagination est toûjours de la partie dans les progrès de l’esprit ; elle peint les objets de l’entendement, elle classe ceux de la mémoire. Sinesius & Plotin appelloient la nature magicienne (Gelée, trad. de Dulaurens) : cette dénomination conviendroit mieux à l’imagination. Voilà la grande magicienne qui dirige les têtes les moins ordinaires comme les plus communes ; le nombre des élûs qui lui résistent est infiniment petit, il faut qu’il le soit.

M’est-il permis, cela étant, & pour ne rien négliger de ce qui peut servir à bâtir un système, de rappeller ici ce que j’ai placé dans mes recherches anatomiques sur les glandes ? Supposé, ai-je dit, §. 127, que tel organe agisse tous les jours dans le corps, c’est-à-dire qu’il exerce sa fonction à telle heure précisément, ne pourroit-on pas soupçonner qu’il concourt à produire les phénomenes qu’on observeroit dans ce même tems ; & s’il y a des organes dont les actions ou les fonctions se rencontrent de deux en deux, ou de trois en trois jours, ne pourroit-on pas aussi établir les mêmes soupçons, éclaircir par-là bien des phénomenes dont on a tant parlé, les crises & les jours critiques, & distinguer ce qu’il y a d’imaginaire & de réel sur ces matieres ? Ce sont-là des problèmes que je me suis proposé, & dont j’attendrai la résolution de la part de quelque grand physiologiste & medecin qui les trouvera dignes de son attention, jusqu’à ce que je sois en droit de proposer mes idées. Je ne puis m’empêchèr de parler d’une prétention d’Hippocrate, qui me paroît fort importante : il dit (de morb. lib. IV.) que la coction parfaite des alimens se fait ordinairement en trois jours ; & que la nature suivant les mêmes lois dans les maladies que dans l’état de santé, les redoublemens doivent ordinairement être plus forts aux jours impairs. M. Murry tire un grand parti de cette remarque, qui mérite d’être encore examinée avec attention.

Ma deuxieme remarque roule sur le fameux passage de Celse, qui accusoit les anciens d’avoir été trompés par la philosophie de Pythagore, & d’avoir fondé leur système des jours critiques sur les dogmes de cette école, dans laquelle les nombres, surtout les impairs, joüoient un très-grand rôle. Ce passage porte un coup mortel à la doctrine des crises, il en sape les fondemens ; aussi a-t-il été attaqué vivement par tous les sectateurs des crises, tant anciens que modernes. Genuina Hippocratis proeceptorum traditio, dit M. Murry, Celso non innotuit, cui per tempus non vacabat, aut quem animus non stimulabat, ut medicinæ clinicæ navaret operam… Celsus ait in proesatione recentiores sateri Hippocratem optime proesagisse, quamvis in curationibus quædam mutaverint ; « Celse n’a pas eu le tems de s’instruire, sur-tout par la pratique de la véritable doctrine d’Hippocrate ; & il dit que les medecins de son tems avoüoient qu’Hippocrate étoit fort pour le prognostic ». Ainsi la plûpart de tous ceux qui ont parlé de Celse, l’ont acusé de n’être pas praticien, & par conséquent d’être hors d’état de rien statuer sur la matiere des crises. Je me suis contenté ci-dessus de révoquer son témoignage particulier en doute, & il me semble que c’est tout ce qu’on peut faire de plus. En effet, quand je vois que Celse prétend, dans le même endroit où il réfute le système des anciens sur le nombre des jours, qu’il faut observer les redoublemens & non point les jours, ipsas accessiones intueri debet medicus, cap. jv. lib. III. & que tous les modernes sont obligés d’en revenir à cette façon de calculer, je ne puis m’empêcher d’en conclure qu’il falloit que Celle y eût regardé de bien près, ou du moins qu’il eût reçu des éclaircissemens de la part des medecins les mieux instruits. Après tout, si Celse n’a pas été praticien, il est naturel de présumer qu’il s’en est uniquement tenu à la pratique des fameux medecins de son tems ; & ces medecins disciples d’Asclépiade ne peuvent pas être regardés comme n’ayant point vû de malades. Ajoûtez à tout cela la bonne-foi que Celse & ceux dont il expose le sentiment montrent à l’égard d’Hippocrate : il savoit, disent-ils, très-bien former un prognostic, mais nous avons changé quelque chose à sa façon de traiter les maladies ; c’est-à-dire que si Hippocrate avoit été à portée d’observer les maladies vénériennes, par exemple, il auroit très-bien sû dire après des épreuves réitérées, & en voyant un malade atteint de cette maladie : dans tant de jours le palais sera carié, les os seront exostosés, les cheveux tomberont ; & qu’Asclépiade auroit cherché un remede pour arrêter les progrès de la maladie ; lequel vaut le mieux ? Il est donc important de ne pas se décider légerement contre Celse ; & comme je l’ai déjà remarqué, c’est beaucoup faire que de rester dans le doute sur ses lumieres particulieres ; mais il sera toûjours vrai que les fameux praticiens de son tems étoient de l’avis qu’il expose.

Troisiemement enfin, quels que soient les travaux des modernes que nous venons de citer, quelle que soit leur exactitude, il ne faut pas penser que les anticritiques demeurent sans aucune ressource ; il leur reste toûjours bien des raisons qui ont au moins l’air fort spécieux, pour ne rien avancer de plus. En effet, diront-ils, nous avoüons qu’il arrive des crises dans les maladies, & qu’il y a des jours marqués pour les redoublemens ; s’ensuit-il delà que cette doctrine puisse avoir quelqu’application dans la pratique ? C’est ici qu’il faut en appeller aux vrais praticiens, à ceux qui sont chargés du traitement des malades : ils ont souvent éprouvé qu’il est pour l’ordinaire impossible de connoître les premiers tems d’une maladie : ils nous apprendront qu’ils sont appellés chaque jour pour calmer de vives douleurs, pour remédier à des symptomes pressans ; que les malades veulent être soulagés, & que les medecins leur deviennent inutiles s’ils prétendent attendre & compter les jours. La marche des crises sera, si l’on veut, aussi-bien réglée & aussi bien connue que la circulation du sang ; en quoi ces connoissances peuvent-elles être utiles ? qui oseroit se proposer d’en faire usage ? Il peut être aussi certain qu’il y a des crises, comme il est certain qu’il se fait des changemens dans les urines ; on saura l’histoire des crises, comme on sait celle de la transpiration : tout cela n’aboutit après tout, qu’à quelques regles générales que tout le monde sait, & dont personne ne fait usage. Cette doctrine des crises contient de petites vérités de détail, qui ne peuvent frapper que ceux qui ne connoissent pas les maladies par eux-mêmes, & qui cherchent à se faire des regles qui suppléent à leurs lumieres. Attendre les crises, compter les redoublemens d’une maladie, c’est vouloir connoître les vices des humeurs par le microscope, le degré de fievre à la faveur d’un thermometre, ou au moyen d’un pulsiloge ou d’un pendule à pouls, machine puérile, dont l’application seroit encore plus puérile, & que les praticiens regarderont toûjours comme un ornement gothique, qui ne peut qu’être rebuté par les vrais artistes. Cette précision peut amuser, mais elle n’instruit pas ; elle a l’air de la science, mais elle n’en a pas l’utilité : ce n’est point par des calculs scrupuleux qu’on apprend à juger d’une maladie, & à faire usage des remedes ; on devient en calculant, timide, temporiseur, indéterminé, & par conséquent moins utile à la société : la nature a ses lois ; mais on ne les compte pas, on ne sauroit les classer.

Le véritable medecin, diront encore les anticritiques, est l’homme de génie qui porte un coup-d’œil ferme & décidé sur une maladie ; la nature & le grand usage l’ont rendu de concert propre à se laisser emporter par cette sorte d’enthousiasme, si peu connu des théoriciens : il juge des tems d’une maladie, pour ainsi dire, sans s’en appercevoir ; il peut avoir appris tout ce que la théorie enseigne, mais il n’en fait point usage, il l’oublie, & il se détermine par l’habitude & comme malgré lui ; tel est le praticien. Que la maladie soit organique ou humorale, qu’elle soit un effort salutaire de la nature ou un bouleversement de ses mouvemens, que la crise se prépare ou qu’elle se fasse, que le redoublement soit pair ou impair, l’état présent décide le véritable connoisseur ; les symptomes le déterminent à se presser ou à attendre : il vous dira ce malade est mal, & vous devez l’en croire ; celui-ci ne risque rien, & l’évenement justifiera pour l’ordinaire son prognostic : si vous lui demandez des raisons, il n’en sauroit donner dans bien des occasions ; c’est demander à un peintre pourquoi ce tableau est dans la belle nature, & au musicien les raisons de tous ces accords mélodieux qui enchantent l’oreille. Le praticien qui cherche des raisons peut s’égarer, parce qu’alors son génie ne le guide plus ; les expressions doivent lui manquer, parce que le sentiment ne s’exprime pas ; l’ensemble des symptomes l’a frappé, sans qu’il puisse vous dire comment ; apprenez à voir, s’écrie-t-il, veni & vide. Le goût, le talent, & l’expérience, font le praticien ; le goût & le talent ne s’acquerent pas ; l’habitude & l’expérience peuvent y suppléer jusqu’à un certain point : l’habitude apprend à connoître les maladies & à en juger, comme elle apprend à connoître les physionomies & les couleurs : les regles, quelles qu’elles soient, restent toûjours dans l’espace immense des généralités ; & ces généralités qui peuvent peut-être être utiles à celui qui apprend l’art, sont certainement très-inutiles pour celui qui l’exerce actuellement ; elles n’enseignent rien de déterminé, rien de réel, rien d’usuel ; inescant, non pascunt. Voyez Medecine.

On voit par tout ce que je viens de détailler sur les crises, sur les jours critiques, & sur la maniere dont chaque parti soûtient son opinion dans cette sorte de controverse, combien elle est importante & épineuse. Je finirai cet article en exhortant tous les medecins qui sont sincerement attachés aux progrès de l’art, à ne pas négliger les occasions & les moyens d’éclaircir toutes ces questions : il s’agit de savoir & de décider par l’observation, s’il y a des crises dans les maladies, si elles ont des jours déterminés, ou s’il y a des jours vraiement critiques & d’autres qui ne le sont pas ; si, supposé qu’il y ait des crises, il faut les ménager & les attendre ; si les remedes dérangent les crises, & comment & jusqu’à quel point ; s’ils les retardent ou s’ils les accélerent, & quels sont les remedes les plus propres à produire ces effets, s’il y en a ; s’il y a dans les maladies des jours marqués pour appliquer les remedes, & d’autres dans lesquels on ne doit rien remuer, nihil movendum ; si, & en quel sens, & jusqu’à quel point il est utile ou nécessaire de regarder une maladie comme l’effort salutaire de la nature de la machine, ou comme aussi opposée à la vie & à la nature qu’à la santé ; si la sûreté du prognostic d’un medecin qui sauroit prévoir les crises, est d’une utilité réelle ; si un praticien sage & expérimenté qui ne connoît pas la doctrine des crises, ne sera pas porté, en suivant les symptomes, à agir comme s’il savoit l’histoire des crises ; s’il est indifférent d’attendre les crises ou de ne pas les attendre ; enfin si un medecin expectateur ne seroit point aussi sujet à se tromper, qu’un medecin actif ou qui se presse un peu.

J’ai dit qu’il faudroit décider tous les problèmes que je viens de proposer par l’observation, ce qui exclud d’abord les idées purement hypothétiques, qui ne sauroient avoir lieu dans des matieres de fait : non point qu’il faille renoncer à toute sorte de système pour expliquer les crises ; on peut s’en permettre quelqu’un pour lier les faits & les observations ; ceux qui pourront s’en passer sauront le mettre à part ; mais il en faut au commun des hommes, comme je l’ai remarqué ci-dessus. Le point principal seroit que les observations fussent bien faites & bien constatées. Je n’entrerai pas là-dessus dans un détail inutile & déplacé ; je dirai seulement que j’appellerois une observation constatée, c’est-à-dire celle sur laquelle on pourroit compter, une observation faite depuis long-tems, rédigée sans aucune vûe particuliere pour ou contre quelqu’opinion, & présentée avant de la mettre en usage à quelque faculté ou à quelqu’académie. Il seroit bon qu’on exigeât des preuves d’observation, & que chaque observateur eût ses journaux à pouvoir communiquer à tout le monde : ces sortes de précautions sont nécessaires, parce qu’on se trompe souvent soi-même ; on adopte une opinion quelquefois par hasard ; on se rappelle vaguement tout ce qu’on a vû de favorable à cette opinion, mais pour le reste on l’oublie insensiblement. L’observateur ou celui qui pourroit fournir des observations bien faites, ne seroit point à ce compte celui qui se contenteroit de dire, j’ai vû, j’ai fait, j’ai observé ; formules avilies aujourd’hui par le grand nombre d’aveugles de naissance qui les employent. Il faudroit que l’observateur pût prouver ce qu’il avance par des pieces justificatives, & qu’il démontrât qu’il a vû & sû voir en tel tems ; ce seroit le seul moyen de convaincre les Pyrrhoniens, qui n’ont que trop le droit de vous dire, où avez-vous vû ? comment avez-vous vû ? & qui plus est encore, de quel droit avez-vous vû ? de quel droit croyez-vous avoir vû ? qui vous a die que vous avez vû ?

Au reste, quels talens ne devroit pas avoir un bon observateur ? Il ne s’agit point ici seulement d’être entraîné, pour ainsi dire, passivement, comme le praticien, & de recevoir un rayon de cette vive lumiere qui accompagne le vrai, & qui force au consentement ; il faut revenir de cet état passif, & peindre exactement l’effet qu’il a produit, c’est-à-dire exprimer clairement ce qu’on a apperçû dans cette sorte d’extase, & l’exprimer par des traits réfléchis, & combinés de maniere qu’ils puissent éclairer le lecteur comme la nature le feroit. Tel est l’objet de l’observateur, tel est le talent rare qu’il doit posséder ; talent bien différent de celui du simple praticien, qui n’a que des idées passageres qu’il ne peut pas rendre, & qui se renouvellent au besoin, mais que le besoin seul fait reparoître, & non la réflexion.

Il est donc évident que l’examen de la doctrine des crises regarde plus particulierement les medecins au-dessus du commun ; ceux qui se contenteroient de suivre leurs idées leurs systèmes, & non la nature, ne pourroient que former d’inutiles ou de dangereux romans, fort éloignés du but qu’on doit se proposer. Les observateurs même qui se réduisent à ramasser des faits, sans avoir assez de génie pour distinguer les bons d’avec les mauvais, & pour les lier les uns aux autres, n’en approcheroient pas de plus près. Enfin les praticiens les plus répandus n’ont pas assez de tems à eux ; & il est rare, outre ce que nous en avons dit ci-dessus, qu’ils puissent être atteints, lorsque leur réputation est déjà établie, de la passion de faire des réformes générales dans l’Art. Il faudroit que des observateurs suivissent exactement ces praticiens, & fissent un recueil exact de leurs différentes manœuvres, ainsi que les poëtes & les historiens le faisoient autrefois des belles actions des héros.

Quant aux medecins qui sont faits pour enseigner dans les écoles, ils ne sont que trop souvent obligés de s’attacher à un système qui leur vaut toute leur considération. C’est de cette sorte de medecins, très respectables & très-utiles sans doute, qu’on peut dire avec Hippocrate, unusquisque suæ orationi testimonia & conjecturas addit… vincitque hic, modo ille, modo iste, cui potissimum lingua volubilis ad populum contigerit : « Chacun cherche à s’appuyer de conjectures & d’autorités… l’un terrasse aujourd’hui son adversaire, & il vient à en être terrassé à son tour ; le plus fort est communément celui dont le peuple trouve la langue la mieux pendue ». Ce sont les malheurs de l’état de professeur, qui a bien des avantages d’ailleurs.

En un mot, il est nécessaire pour terminer la question des crises, ou pour l’éclaircir, d’être libre, & initié dans cette sorte de Medecine philosophique ou transcendante, à laquelle il n’est peut-être pas bon que tous les medecins populaires, je veux dire cliniques, s’attachent. En effet on pourroit demander si ces medecins populaires ne sont pas faits la plûpart pour copier seulement, ou pour imiter les grands maîtres de l’Art. N’y auroit-il pas à craindre que ces esprits copistes ou imitateurs, qui sont peut-être les plus sages & les meilleurs pour la pratique journaliere de la Medecine, ne tombassent dans le pyrrhonisme, si on leur laissoit prendre un certain essor ? Ce qu’il y a de certain, c’est qu’on doit chercher parmi eux ce que j’appellerois les témoins des faits particuliers en Medecine ; & il semble qu’il convienne qu’ils soient assujettis à des regles déterminées, tant pour leur propre tranquillité, que pour la sûreté des malades : Sint in memoria tibi morborum curationes & horum modi, & quomodo in singulis se habeant ; hoc enim principium est in Medicina, & medium & finis : « Le commencement, le milieu & la fin de la Medecine, sont de bien savoir le traitement des maladies, & leur histoire ». Voilà ce qu’Hippocrate exigeoit de ses disciples. De decenti ornat.

Voilà ce qui regarde les medecins ordinaires, voüés à des travaux qui intéressent journellement la société, & dont les services sont d’autant plus précieux qu’ils sont plus réitérés, & qu’ils ne peuvent souffrir aucune sorte de distraction de la part du praticien.

Il y a des questions qui sont réservées pour les législateurs de l’art ; telle est la doctrine des crises. J’appelle un législateur de l’art, le medecin philosophe qui a commencé par être témoin, qui de praticien est devenu grand observateur, & qui franchissant les bornes ordinaires, s’est élevé au-dessus même de son état. Ouvrez les fastes de la Medecine, comptez ses législateurs. Voyez Medecin & Medecine.

Cet article a été fourni par M. de Bordeu docteur de la faculté de Montpellier, & medecin de Paris.