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Dictionnaire philosophique/Garnier (1878)/Économie de paroles

Éd. Garnier - Tome 18
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ÉCONOMIE DE PAROLES [1].

PARLER PAR ÉCONOMIE.

C’est une expression consacrée aux Pères de l’Église, et même aux premiers instituteurs de notre sainte religion ; elle signifie « parler selon les temps et selon les lieux ».

Par exemple[2], saint Paul étant chrétien vient dans le temple des Juifs s’acquitter des rites judaïques, pour faire voir qu’il ne s’écarte point de la loi mosaïque : il est reconnu au bout de sept jours, et accusé d’avoir profané le temple. Aussitôt on le charge de coups, on le traîne en tumulte : le tribun de la cohorte, tribunus cohortis[3] arrive, et le fait lier de deux chaînes[4]. Le lendemain, ce tribun fait assembler le sanhédrin, et amène Paul devant ce tribunal ; le grand-prêtre Annaniah commence par lui faire donner un soufflet[5] et Paul l’appelle muraille blanchie [6].

« Il me donna un soufflet ; mais je lui dis bien son fait[7]. »

« [8] Or, Paul sachant qu’une partie des juges était composée de saducéens, et l’autre de pharisiens, il s’écria : Je suis pharisien et fils de pharisien ; on ne veut me condamner qu’à cause de l’espérance et de la résurrection des morts. Paul ayant ainsi parlé, il s’éleva une dispute entre les pharisiens et les saducéens, et l’assemblée fut rompue : car les saducéens disent qu’il n’y a ni résurrection, ni anges, ni esprits, et les pharisiens confessent le contraire. »

Il est bien évident, par le texte, que Paul n’était point pharisien, puisqu’il était chrétien, et qu’il n’avait point du tout été question dans cette affaire ni de résurrection, ni d’espérance, ni d’anges, ni d’esprits.

Le texte fait voir que saint Paul ne parlait ainsi que pour compromettre ensemble les pharisiens et les saducéens : c’était parler par économie, par prudence ; c’était un artifice pieux, qui n’eût pas été peut-être permis à tout autre qu’à un apôtre.

C’est ainsi que presque tous les Pères de l’Église ont parlé par économie. Saint Jérôme développe admirablement cette méthode dans sa lettre cinquante-quatrième à Pammaque. Pesez ses paroles.

Après avoir dit qu’il est des occasions où il faut présenter un pain et jeter une pierre, voici comme il continue :

« Lisez, je vous prie, Démosthène ; lisez Cicéron ; et si les rhétoriciens vous déplaisent, parce que leur art est de dire le vraisemblable plutôt que le vrai, lisez Platon, Théophraste, Xénophon, Aristote, et tous ceux qui, ayant puisé dans la fontaine de Socrate, en ont tiré divers ruisseaux. Y a-t-il chez eux quelque candeur, quelque simplicité ? quels termes chez eux n’ont pas deux sens ? et quels sens ne présentent-ils pas pour remporter la victoire ? Origène, Méthodius, Eusèbe, Apollinaire, ont écrit des milliers de versets contre Celse et Porphyre. Considérez avec quel artifice, avec quelle subtilité problématique ils combattent l’esprit du diable ; ils disent, non ce qu’ils pensent, mais ce qui est nécessaire : Non quod sentiunt, sed quod necesse est dicunt.

« Je ne parle point des auteurs latins Tertullien, Cyprien, Minucius, Victorin, Lactance, Hilaire ; je ne veux point les citer ici ; je ne veux que me défendre ; je me contenterai de vous rapporter l’exemple de l’apôtre saint Paul, etc. »

Saint Augustin écrit souvent par économie. Il se proportionne tellement aux temps et aux lieux que, dans une de ses épîtres, il avoue qu’il n’a expliqué la Trinité que « parce qu’il fallait bien dire quelque chose ».

Ce n’est pas assurément qu’il doutât de la sainte Trinité ; mais il sentait combien ce mystère est ineffable, et il avait voulu contenter la curiosité du peuple.

Cette méthode fut toujours reçue en théologie. On emploie contre les encratiques un argument qui donnerait gain de cause aux carpocratiens , et quand on dispute ensuite contre les carpocratiens, on change ses armes.

Tantôt on dit que Jésus n’est mort que pour plusieurs, quand on étale le grand nombre des réprouvés ; tantôt on affirme qu’il est mort pour tous, quand on veut manifester sa bonté universelle. Là vous prenez le sens propre pour le sens figuré ; ici vous prenez le sens figuré pour le sens propre, selon que la prudence l’exige.

Un tel usage n’est pas admis en justice. On punirait un témoin qui dirait le pour et le contre dans une affaire capitale ; mais il y a une différence infinie entre les vils intérêts humains, qui exigent la plus grande clarté, et les intérêts divins, qui sont cachés dans un abîme impénétrable. Les mêmes juges qui veulent à l’audience des preuves indubitables approchantes de la démonstration, se contenteront au sermon de preuves morales, et même de déclamations sans preuves.

Saint Augustin parle par économie quand il dit : « Je crois parce que cela est absurde ; je crois parce que cela est impossible. » Ces paroles, qui seraient extravagantes dans toute affaire mondaine, sont très-respectables en théologie. Elles signifient : Ce qui est absurde et impossible aux yeux mortels ne l’est point aux yeux de Dieu ; or Dieu m’a révélé ces prétendues absurdités, ces impossibilités apparentes : donc je dois les croire.

Un avocat ne serait pas reçu à parler ainsi au barreau. On enfermerait à l’hôpital des fous des témoins qui diraient : Nous affirmons qu’un accusé étant au berceau à la Martinique a tué un homme à Paris ; et nous sommes d’autant plus certains de cet homicide qu’il est absurde et impossible. Mais la révélation, les miracles, la foi fondée sur des motifs de crédibilité, sont un ordre de choses tout différent.

Le même saint Augustin dit dans sa lettre cent cinquante-troisième : « Il est écrit[9] que le monde entier appartient aux fidèles ; et les infidèles n’ont pas une obole qu’ils possèdent légitimement. »

Si sur ce principe deux dépositaires viennent m’assurer qu’ils sont fidèles, et si en cette qualité ils me font banqueroute à moi misérable mondain, il est certain qu’ils seront condamnés par le Châtelet et par le parlement, malgré toute l’économie avec laquelle saint Augustin a parlé.

Saint Irénée prétend[10] qu’il ne faut condamner ni l’inceste des deux filles de Loth avec leur père, ni celui de Thamar avec son beau-père, par la raison que la sainte Écriture ne dit pas expressément que cette action soit criminelle. Cette économie n’empêchera pas que l’inceste parmi nous ne soit puni par les lois. Il est vrai que si Dieu ordonnait expressément à des filles d’engendrer des enfants avec leur père, non-seulement elles seraient innocentes, mais elles deviendraient très-coupables en n’obéissant pas. C’est là où est l’économie d’Irénée ; son but très-louable est de faire respecter tout ce qui est dans les saintes Écritures hébraïques ; mais comme Dieu, qui les a dictées, n’a donné nul éloge aux filles de Loth et à la bru de Juda, il est permis de les condamner.

Tous les premiers chrétiens, sans exception, pensaient sur la guerre comme les esséniens et les thérapeutes, comme pensent et agissent aujourd’hui les primitifs appelés quakers, et les autres primitifs appelés dunkars, comme ont toujours pensé et agi les brachmanes. Tertullien est celui qui s’explique le plus fortement sur ces homicides légaux que notre abominable nature a rendus nécessaires[11] : « Il n’y a point de règle, point d’usage qui puisse rendre légitime cet acte criminel. »

Cependant, après avoir assuré qu’il n’est aucun chrétien qui puisse porter les armes, il dit par économie dans le même livre, pour intimider l’empire romain[12] : « Nous sommes d’hier, et nous remplissons vos villes et vos armées. »

Cela n’était pas vrai, et ne fut vrai que sous Constance Chlore ; mais l’économie exigeait que Tertullien exagérât dans la vue de rendre son parti redoutable.

C’est dans le même esprit qu’il dit[13] que Pilate était chrétien dans le cœur. Tout son Apologétique est plein de pareilles assertions qui redoublaient le zèle des néophytes.

Terminons tous ces exemples du style économique, qui sont innombrables, par ce passage de saint Jérôme dans sa dispute contre Jovinien sur les secondes noces[14] : « Si les organes de la génération dans les hommes, l’ouverture de la femme, le fond de sa vulve, et la différence des deux sexes faits l’un pour l’autre, montrent évidemment qu’ils sont destinés pour former des enfants, voici ce que je réponds : Il s’ensuivrait que nous ne devons jamais cesser de faire l’amour, de peur de porter en vain des membres destinés pour lui. Pourquoi un mari s’abstiendrait-il de sa femme, pourquoi une veuve persévérerait-elle dans le veuvage, si nous sommes nés pour cette action comme les autres animaux ? en quoi me nuira un homme qui couchera avec ma femme ? Certainement si les dents sont faites pour manger, et pour faire passer dans l’estomac ce qu’elles ont broyé ; s’il n’y a nul mal qu’un homme donne du pain à ma femme, il n’y en a pas davantage si, étant plus vigoureux que moi, il apaise sa faim d’une autre manière, et qu’il me soulage de mes fatigues, puisque les génitoires sont faits pour jouir toujours de leur destinée. — Quoniam ipsa organa, et genitalium fabrica, et nostra feminarumque discretio, et receptacula vulvæ, ad suscipiendos et coalendos fœtus condita, sexus differentiam prædicant, hoc breviter respondebo. Nunquam ergo cessemus a libidine, ne frustra hujuscemodi membra portemus. Cur enim maritus se abstineat ab uxore, cur casta vidua perseveret, si ad hoc tantum nati sumus ut pecudum more vivamus ? aut quid mihi nocebit si cum uxore mea alius concubuerit ? Quomodo enim dentium officium est mandere, et in alvum ea quæ sunt mansa transmittere, et non habet crimen, qui conjugi meæ panem dederit : ita, si genitalium hoc est officium ut semper fruantur natura sua, meam lassitudinem alterius vires superent ; et uxoris, ut ita dixerim, ardentissimam gulam fortuita libido restinguat. »

Après un tel passage, il est inutile d’en citer d’autres. Remarquons seulement que ce style économique, qui tient de si près au polémique, doit être manié avec la plus grande circonspection, et qu’il n’appartient point aux profanes d’imiter dans leurs disputes ce que les saints ont hasardé, soit dans la chaleur de leur zèle, soit dans la naïveté de leur style.


  1. Questions sur l’Encyclopédie, cinquième partie, 1771. (B.)
  2. Actes des apôtres, chapitre xxi. (Note de Voltaire.)
  3. Il n’y avait pas, à la vérité, dans la milice romaine, de tribun de cohorte. C’est comme si on disait parmi nous colonel d’une compagnie. Les centurions étaient à la tête des cohortes, et les tribuns à la tête des légions. Il y avait trois tribuns souvent dans une légion ; ils commandaient alors tour à tour, et étaient subordonnés les uns aux autres. L’auteur des Actes a probablement entendu que le tribun fit marcher une cohorte. (Id.)
  4. Chapitre xxii. (Id.)
  5. Un soufflet, chez les peuples asiatiques, était une punition légale. Encore aujourd’hui, à la Chine, et dans les pays au delà du Gange, on condamne un homme à une douzaine de soufflets. (Note de Voltaire.)
  6. Chapitre xxiii, v. 3. (Id.)
  7. Pourceaugnac, acte I, scène vi.
  8. Chapitre iii, v. 6 et suiv. (Note de Voltaire.)
  9. Cela est écrit dans les Proverbes, chapitre xvii ; mais ce n’est que dans la traduction des Septante, à laquelle toute l’Église s’en tenait alors. (Note de Voltaire.)
  10. Livre IV, chapitre xxv. (Id.)
  11. De l’idolâtrie, chapitre xix. (Id.)
  12. Ibid., chapitre xlii. (Id.)
  13. Apologétique, chapitre xxi. (Id.)
  14. Livre I. (Note de Voltaire.)


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