Dialogue entre mon esprit, le bon sens et la raison

Cailleau, imprimeur-libraire (1p. 139-154).

DIALOGUE


ENTRE MON ESPRIT,


LE BON SENS ET LA RAISON.


OU CRITIQUE DE MES ŒUVRES.



L’Esprit.

Je veux bien pour la premiere fois, M. Le Bon-sens, &, vous Madame La Raison, vous demander des conseils. Quelquefois je vous ai écouté en dépit de mon génie, & vous m’avez fort mal conduit ; mais j’ai éprouvé aussi fort souvent que je faisois de plus grandes sottises en ne voulant pas vous consulter. Voyez, appréciez, & jugez quels dégrés de gloire m’attendent.


Le Bon-sens.

Dites plutôt que vous les attendez vous-même, & que vous êtes bien loin de les obtenir.


La Raison.

Pourquoi prononcer avec tant de défiance. La vivacité de l’esprit fait bien du chemin en peu de tems, tandis que votre froide sagesse reste en route très-souvent.


Le Bon-sens.

Je me repose & je tiens solidement la place que je prends.



L’Esprit.

C’est bien sensé, mais l’ennui va me prendre, si vous n’avez pas de meilleurs argumens à m’offrir.


La Raison.

Mais donnez-vous patience. Il ne faut pas nous consulter pour nous envoyer tout de fuite aux champs.


L’Esprit.

Je sais, Madame La Raison, que vous aimez les longs discours mais venons au fait & tâchez d’être moins bavarde qu’à l’ordinaire entre le Bon sens & moi à qui je ne veux pas ceder à moins qu’il ne me démontre physiquement que je n’ai pas le sens commun.


Le Bon-sens.

C’est ce qui ne me sera pas bien difficile.


L’Esprit.

Je vous prie cependant de garder cette expérience pour votre dernier argument.


La Raison.

Quelle pétulance ! vous vous croyez autorisé, M. L’Esprit, à tout dire, à tout faire impunément. Si cela est ainsi, pourquoi demandez-vous, des conseils ?


L’esprit.

Parbleu, laissons là, impitoyable Raison, nos prétentions réciproques & parlons de mes ouvrages où vous brillés l’un & l’autre.


Le Bon-sens.

Pour moi on ne m’y apperçoit pas souvent.


La raison.

Je n’en dis pas de même, & je joue un très grand rôle dans toutes ses productions.


Le Bon-sens.

Oui, je sais, ma très-chere sœur, que vous raisonnez sur tout ; vous fatiguez souvent ceux qui vous écoutent ; vous êtes devenue aussi commune que l’esprit ; vous faites raisonner ceux qui n’ont jamais pensé, & nous allons voir si dans ces circonstances vous serez d’accord avec la sagesse que l’Esprit a cru se dispenser d’appeler à son conseil.


L’esprit.

Il ne manquoit qu’elle pour m’enterrer tout vif. C’est bien assez de vous deux pour m’ôter le courage d’écrire & de faire imprimer, sans joindre à mon inaction un ennui éternel, un sommeil létargique ; je crains déjà trop vos prudents conseils. Eh ! Que deviendrois-je ? si la sagesse s’emparoit de moi. Ah ! mille fois plutôt la mort. J’aimerois autant ne pas exister que de vivre enseveli au milieu de la société où je vois tant de médiocres esprits sans génie se frayer cependant une carriere brillante où je ne suis pas encore parvenu avec d’aussi heureuses dispositions ; je peux dire cependant que je n’ai pas mal commencé.


Le Bon-sens.

Eh ! Dieu fait comment vous finirez.


La Raison.

Il n’est pas tems encore de prononcer.


L’Esprit.

Le Mariage inattendu de Chérubin pétille de mes saillies.


Le Bon-sens.

Pauvre esprit ! est-ce avec toi seul qu’on peut conduire une Pièce de Théatre ?


La Raison.

Pourquoi pas ; le Mariage de Figaro en est une preuve.


Le Bon-sens.

Peste soit de la bavarde, c’est bien raisonné. C’est donc sur cet ouvrage que vous prenez le mérite du Mariage inattendu de Chérubin. Le dramatique ni le but comique n’y regnent pas autant que les personnalités. Voila ce qui me fache

pour cet ouvrage & pour l’Auteur.

La Raison.

Mais je n’ai pas vu prononcer avec autant de sévérité que vous jugez cette production.



Le Bon-sens.

L’indulgence est si grande en faveur du sexe, que l’esprit peut bien être induit en erreur.



La Raison.

Cela s’est vu très-souvent. Mais vous-même ne vous trompez-vous pas en cette occasion ? vous êtes trop rigide, mon-cher Bon-sens, car moi qui raisonne sur tout, & qui ne me fâche de rien, je suis prête à m’emporter contre vous. Mais l’esprit paroît anéanti… il ne dit plus mot.



L’Esprit.

Ma foi, il m’a coupé la parole, & je suis prêt à lui rendre les armes.



La Raison.

D’après sa satyre, vous jugez donc votre Chérubin détestable.


L’Esprit.

Ma foi, je vous avoue que je ne le trouve pas actuellement bien aimable. Savez-vous que la décence dont je l’ai décoré, l’a rendu bien ennuyeux ?


La Raison.
Mais pas trop. Il me semble que tous les Personnages en général ont parfaitement conservé leur caractère.

Le Bon-Sens.

Ils sont méchans par fois, & très-souvent bien mauvais.


L’Esprit.

Je ne me doutois pas de celui-là. Quoi ! vous trouvez actuellement cette Pièce sans mérite ?


La Raison.

Il y en a de plus détestables.


Le Bon-Sens.

J’en conviens, & que l’on joue même avec succès, mais tout le monde n’est pas heureux, & c'est un très-mauvais genre à suivre que l'exemple de M. Figaro.


L’Esprit.

Moi j’assure qu’il n’y en a pas de meilleur.


Le Bon-Sens.

Pour le profit.


La Raison.

Qu’importe, pourvu qu’on fasse fortune.


L’Esprit.

C’est la plus grande vertu de l’homme dans le siecle présent.


Le Bon-Sens.

Vous avez une bien mauvaise idée du genre humain ; soyez persuadez qu’il y a encore des

hommes vertueux.

La Raison.

Le nombre n’en est pas grand.


Le Bon-Sens.

Quand cela seroit, il faut vivre avec les humains. L’univers est perverti, il ne changera point. Ainsi voyons nos défauts sans juger ceux d’autrui.


L’Esprit.

Ma foi, M. le Bon-Sens, vous ne m’avez jamais paru si noble dans vos procédés ; ordinairement vous rapportez tous à vos intérêts.


Le Bon-Sens.

J’ai été, je suis & serai toujours le même ; je ne varie pas comme vous, M. l’Esprit, vous êtes un enfant gâté. On vous cherche tandis qu’on me fuit. Si vous m’écoutiez un peu plus souvent, vous n’en seriez pas moins aimable, & vous ne feriez pas tant de sottises.


La Raison.

Je le crois bien, car il ne s’exposeroit jamais. Eh qui ne fait rien n’est rien.


L’Esprit.

Venons à mon homme généreux, car je ne veux faire mention que de mes ouvrages connus. Que pensez-vous de celui-là, mon redoutable Bon-Sens ?


Le Bon-Sens.

Il y a du bon & du dramatique dans cette Pièce ; mais ses grands défauts absorbent tout son mérite.


La Raison.

Suivant vous, cette production ne vaut rien encore ?


L’Esprit.

Pour plaire au Bon-Sens, il faut lui donner des chefs-d’œuvres. Passons à Zamore & Mirza, peut-être ce Drame aura-t-il quelques charmes à son goût ?


Le Bon-Sens.

Ah ! que me dites-vous ? le frisson me prend déjà.


La Raison.

De plaisir sans doute.


Le Bon-Sens.

Ah ! dites plutôt de peine & de crainte bien fondées.


L’Esprit.

Quelle sottises ! une Pièce que la Comédie Française a reçue avec émotion, & qui va faire courir tout Paris.


Le Bon-Sens.

Pour la premiere fois, sans doute. La curiosité entraînera beaucoup de monde ce jour-là.


La Raison.

Est-ce que vous croyez qu’elle n’aura pas au

moins deux représentations ?

Le Bon-Sens.

Ce sera fort heureux qu’elle en ait la moitié d’une, & si elle se soutient jusqu’aux trois quarts, ce sera beaucoup.


L'esprit.

Quel détestable pronostic ! ma foi, M. le Bon Sens, vous êtes insoutenable, & pour le coup je romps tout commerce avec vous.


La Raison.

Un moment de patience, il faut tâcher de le convaincre. Mais, la nouveauté du sujet, la duplicité de l’intérêt si uni, & si bien soutenu, qui fait la beauté de cet ouvrage, tandis que nos grands Maîtres ont mis des taches à leurs chefs-d’œuvres en employant les mêmes moyens.


L'esprit.

Mon génie m’a entraîné au-delà de mes connoissances. J’ai vu un superbe plan, je l’ai traité sans craindre aucun danger, & lorsque je me flatte de m’immortaliser, vous venez empoisonner mes douces rêveries.



Le Bon-Sens.

Quel délire ! Bercez-vous, eh puissiez-vous endormir le Public pour qu’il soit en état de vous entendre paisiblement ; mais que je crains pour

vous un réveil terrible.

La Raison.

Mais je ne vois qu’un songe agréable qui doit faire le bonheur de l’Auteur ; quant à moi, c’est tout ce que j’en augure.


L’Esprit.

Jamais la Raison ne m’a paru si aimable.


Le Bon-Sens.

Elle est facile à subjuguer quand l’Esprit la domine ; mais moi, qui peux me passer de vous, je n’en pense pas de même, je n’aime qu’à suivre des routes frayées ; qui s’en écarte, peut se tromper, & même s’égarer.


La Raison.

Mais le Théâtre est une Loterie, & on n’y réussit souvent que par des travers.


Le Bon-Sens.

Le hasard est quelquefois favorable, mais très souvent pernicieux.


L’Esprit.

Eh, qui vous a dit que je ne réussirai pas ?


Le Bon-Sens.

Moi, moi, vous dis-je, & mon expérience qui ne m’a jamais trompé.


L’Esprit.

Eh, que feriez-vous à ma place ?


Le Bon-Sens.
J’offrirois cette Pièce au Public en tremblant, ou je retirerois modestement ce Drame.

L’Esprit.

Le bon remède de devenir un lâche ou faire pitié ! en vérité, Monsieur le Bon-Sens, vous radotez mon ami ; je ne courrois pas la chance quand j’ai si beau jeu ; dussé-je tomber à plat comme tant d’autres, je veux en courir les risques, & je serai joué vaille que vaille.


La Raison.

C’est agir comme il convient. Quand on s’est avancé si loin, on ne peu plus reculer ; attendez-vous, M. l’Esprit, à tout ce qu’il y a de pis, afin que votre chûte vous paroisse moins dure & moins malheureuse.


L’Esprit.

Vous êtes consolante, Dame Raison, mais croyez l’un & l’autre que j’en suis déjà consolé. Je ne veux plus vous dire que deux mots de mon Cocu supposé, de mon Roman, & de mes Préfaces.


Le Bon-sens.

Ma censure seroit trop cruelle si j’entrois dans un profond détail sur ces dernières productions. Encore des longueurs, des couplets qui n’ont ni rime ni raison.


La Raison.

Ah ! pour celui-là, halte-là, Monsieur le Bon-Sens : vous n’êtes pas en état de décider sur ce qui me concerne. Je regne parfaitement dans la Romance & les Vaudevilles. Pour la rime & les règles, il est vrai qu’elles n’y sont pas trop bien observés, comme lui a dit son Libraire ; & par une bizzarie inconcevable, on trouve des rimes parfaites dans sa prose, & de la prose toute pure dans ses vers.


L’Esprit.

J’avoue que je ne regarde pas à ces bagatelles de si près mais je ne reviendrai pas sur mes pas pour les apprendre. Une lettre au Public me justifiera de cette babiole.



Le Bon-Sens.

Eh ! vous justifierez-vous de même de tous ceux que vous inculpez dans votre Préface. Si vous aviez suivi mes avis, vous auriez oublié & méprisé ceux qui vous ont paru méprisables.



La Raison.

Ce précepte est bon, mais rarement il est suivi.



L’Esprit.

C’est tout le mal que j’ai fait dans ma vie de me venger publiquement des méchans.



Le Bon-Sens.

Mais aussi ces méchans vous siffleront publiquement.



La Raison.

Ils ne l’auroient pas moins fait. Des procédés généreux ne désarment pas ces ames basses & rampantes.


Le Bon-sens.

On doit rougir dans le silence d’avoir rencontré des créatures aussi viles.


L’Esprit.

Quels sont les honnêtes gens qui pourront répondre de n’en avoir pas trouvé sur leurs pas. Les bons sont la proie des méchans.


Le Bon-sens.

Mais vous êtes assez malin pour éviter souvent leurs entreprises.


L’esprit.

J’avoue qu’on ne peut me tromper qu’une fois sans défiance.


La Raison.

Eh, combien ne vous a-t-on pas trompé en vous défiant.


L’Esprit.

Ne parlons pas de ma bonhommie, qui m’a rendu si souvent dupe.


La Raison.

Quelle simplicité d’en convenir.


Le Bon-sens.

C’est-là son fort et son foible.


L’Esprit.

Vous me lâchez des épigrammes, mon cher Bon-Sens, & voilà ce qu’on gagne à vous bien traiter. Vous vous familiarisez, vous devenez indiscret, & même despote. Ah ! tout doux, M. le Censeur, il ne sera pas dit que vous me subjuguerez. L’Esprit en tout tems vous a fait la loi, vous ne l'emporterez pas par votre triste moyen sur les aimables avantages que j’ai sur vous.


LA RAISON.

Oui, mais c’est un grand défaut d’être si prévenu en faveur de sa supériorité.


LE BON-SENS.

Laissez-le s’emporter, s’enflammer, s’élever & planer au-dessus de moi. Je veux le voir un jour confus, désabusé de ses écarts & de son orgueil, venir me solliciter, me prier de l’aider de mes conseils & de ne plus l’abandonner : c’est-là que je l’attends


L’ESPRIT.

Ma foi ce sera le plus tard que je pourrai, & je doute que nous soyons jamais bien unis ensemble.


LA RAISON.

Pour moi je le gagerois ; mais il n’y a rien d’arrêté, & je vois bien qu’on ne dira pas de nous que nous sommes trois têtes dans le même bonnet.


L’ESPRIT.

C’est bien heureux pour le repos du monde ; car si nous étions parfaitement d’accord tous trois, l’univers n’auroit qu’un seul maître.


LE BON-SENS.

Vous parlez comme un jeune homme qui donne pour la première fois ses idées au Public.


L’ESPRIT.

C’en est trop, & pour vous punir l’un & l’autre de m’avoir excédé, lisez le premier volume de mes œuvres.


LE BON-SENS.

Miséricorde ! quelle pénitence ! il ne vous manquoit que ce travers ; augmentez le nombre des Auteurs qu’on ne lit jamais, la boutique des Epiciers, des Droguistes, des Bureaux de tabac, les Cabinets… Vous m’entendez bien ; voilà le fort de ceux qui ont la prévention, comme vous, de donner à un Public éclairé leurs œuvres obscures, leur théâtre qu’on ne joue nulle part ; qui se ruinent pour se faire imprimer sans enrichir aucune bibliothèque. Mettez, mon cher Esprit, toutes vos ressources à l’alambic, vous n’en tirerez que de l’eau claire.


L’ESPRIT.

Soit ; mais on ne pourra pas me dire que je n’ai pas trouvé en tout ce que je fais, de l’eau à boire.


la Raison.

Voilà comment l’Esprit se tire d’affaire, par un bon mot, par un calambour. Pour moi, j’abandonne la partie, & je ſuis votre très-humble servante.


Le Bon-Sens.

Je vous suis, Dame Raison, car je n’ai plus rien à dire.


L’Esprit.

Adieu, pour une bonne fois, & je vous souhaite un bon voyage. Vous êtes de votre naturel fort intéressé ; mais avec moi vous avez perdu votre tems. L’Esprit fait plus de sottises que de bonnes affaires, & avec lui on fait bien maigre chère. Adieu, jusqu’au revoir.