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Des religions pratiquées actuellement dans l’Inde/Introduction

INTRODUCTION


Les conférences suivantes n’ont pas la prétention d’être autre chose que l’exposé populaire des quatre grandes religions principales et, à ce titre, elles s’adressent plutôt au public en général qu’aux étudiants en particulier. Ayant été faites devant un auditoire composé presque exclusivement d’Hindous, parmi lesquels quelques rares Zoroastriens et Chrétiens, ces causeries supposent une certaine connaissance des termes sanscrits ; aussi des notes explicatives ont-elles été ajoutées partout où l’emploi de ces termes aurait pu amener quelque obscurité. Le but de ces pages est d’aider les membres de chacune des quatre religions à reconnaître la valeur et la beauté des trois autres, puis de démontrer l’unité fondamentale des quatre doctrines. Dans ma conférence sur le Bouddhisme, je me suis surtout attachée aux erreurs d’interprétation qui ont fermé au Bouddha le cœur de ses compatriotes, et je me suis efforcée de les réfuter par des citations tirées des textes authentiques, textes qui font autorité puisqu’ils nous rapportent les propres paroles du Maître. Je ne crois pas, en effet, qu’on puisse rendre à la religion de plus grand service que de rapprocher à nouveau ces croyances qui ont divergé et qui divisent presque le monde oriental. Leur relation est celle de mère à fille et les querelles de famille ont une âpreté proverbiale ; cependant, celle-ci pourrait s’apaiser si le désir de s’entendre régnait des deux côtés. Moins profondément enraciné, mais plus acharné encore, fut l’antagonisme à l’égard du Christianisme, soulevé par les attaques souvent grossières et injurieuses dirigées par des missionnaires inférieurs et ignorants, contre la foi vénérable de presque tous mes auditeurs. Cependant ceux-ci écoulèrent respectueusement et bientôt avec sympathie l’exposé d’une religion si jeune à côté de la leur, et finalement ils reconnurent que la nouvelle venue était, elle aussi, une grande religion qui ne s’écartait pas, au fond, de l’Hindouisme. Je ne saurais souhaiter à ces conférences de meilleur sort qu’en désirant qu’elles agissent comme un messager de paix sur le cœur de ceux qui les liront, ainsi qu’elles ont incontestablement fait sur le cœur de ceux qui les ont entendues.

Les principes généraux sur lesquels reposent ces conférences, sont les suivants : Chaque religion est considérée à la lumière de la science occulte, tant en ce qui concerne son histoire que son enseignement. Sans mépriser les conclusions auxquelles un labeur patient et admirable a conduit les érudits européens, je les ai rejetées sans hésiter là où elles se trouvaient en contradiction avec les faits essentiels consignés dans l’histoire occulte, soit dans ses annales impérissables où tout le passé revit en tableaux animés, soit dans ses documents anciens soigneusement conserves par les Initiés, mais qui, cependant, ne sont pas tout à fait inaccessibles. C’est le cas, en particulier, pour la question de l’ancienneté de l’Hindouisme et du Zoroastrisme, question sur laquelle l’érudition moderne s’égare d’une façon plaisante. Les érudits, cependant, tiendront à leur tour le point de vue occulte pour grossièrement erroné ; soit. L’occultisme peut attendre d’être justifié par des découvertes, ainsi que l’ont été déjà un grand nombre de ses affirmations au sujet de l’antiquité, dont on s’était raillé tout d’abord ; la terre est un gardien fidèle et, à mesure que les archéologues ramèneront au jour les cités enfouies dans son sein, bien des témoins inattendus surgiront pour attester l’ancienneté que nous revendiquons.

Secondement, chaque religion est considérée comme originaire de cette grande et unique Confrérie, qui est le dispensateur elle gardien des connaissances de l’esprit. Chacune des religions est envisagée comme une expression particulière des éternelles vérités spirituelles, due à l’un quelconque des membres ou des messagers de la Confrérie, — expression appropriée aux besoins de l’époque à laquelle elle apparaît et de la civilisation naissante qu’elle a pour but de façonner et de guider dans son évolution. Chaque religion a, dans le monde, sa mission propre ; elle convient aux nations qui la reçoivent et aux types de civilisation qu’elle doit imprégner et dont elle détermine la place dans l’évolution générale de la famille humaine. Lorsqu’on ne se rend pas compte de cela, on est conduit à une critique injuste ; en effet, une religion d’une idéale perfection ne conviendrait pas à des hommes imparfaits dont le développement ne serait que partiel, et les Sages doivent toujours prendre en considération le milieu, lorsqu’ils implantent une nouvelle bouture prise sur le vieil arbre de la Sagesse.

Troisièmement, on s’est efforcé de distinguer, dans chaque religion, l’essentiel du secondaire et l’on s’est surtout attaché au premier. Car toute religion s’altère, à travers les âges, sous l’influence d’additions dues à l’ignorance — et non à la sagesse, — à l’aveuglement — et non à la clairvoyance. Dans le cadre restreint de ces conférences, il n’a pas été possible de démêler ni de faire ressortir en détail les nombreux points secondaires. Mais quiconque désirerait un guide pratique pour se diriger lui-même et distinguer entre les éléments permanents et les cléments transitoires d’une religion, pourrait se servir des critériums suivants. Tel point est-il ancien, se trouve-t-il dans les Écritures de la plus ancienne époque ? Telle affirmation a-t-elle en sa faveur l’autorité du fondateur de la religion, ou de quelqu’un des Sages qui ont donné à cette religion sa forme définitive ? Est-ce un point universel que, sous une forme ou sous une autre, on retrouve dans toutes les religions ? En ce qui concerne toutes les vérités de l’ordre spirituel, l’un quelconque de ces critériums suffit. Quant aux questions moins importantes de rite, et de cérémonies, de pratiques et d’usages, de telle tradition particulière conservée ou perdue, nous pouvons, pour chacune de ces questions, nous demander : Est-ce consigné ou recommandé dans les Écritures de la plus ancienne époque, par le Fondateur de la religion en ses plus immédiats disciples ? L’utilité de cet usage peut-elle s’expliquer chez des hommes en qui l’initiation à l’occultisme a développé les facultés internes qui font du monde invisible une région que ces élus connaissent par une expérience personnelle ? Si une coutume est récente, si elle ne remonte qu’à un, deux ou trois siècles, si elle est locale, si elle n’est mentionnée dans aucun texte ancien, ni justifiée par la science occulte, — en ce cas, et quelque précieux secours qu’elle puisse apporter à un individu dans sa vie spirituelle, — cette coutume ne saurait s’imposer à aucun membre d’une religion particulière comme faisant partie intégrante de cette religion, et on n’a plus le droit de regarder de travers un homme qui ne se conforme pas à cette coutume. Sur ce fait, il est particulièrement nécessaire d’insister lorsqu’on se trouve dans l’Inde, pays où des coutumes toutes locales ou très modernes sont souvent identifiées, par ceux qui les observent, avec l’Hindouisme, tandis que les Hindous qui ne les acceptent pas sont regardés comme un peu inférieurs, ou même comme non orthodoxes. Ces usages, quelque valeur et quelque utilité que leur trouvent leurs adhérents, ne devraient pas être considérés comme étant d’obligation générale et devraient rentrer dans la classe des faits non essentiels. On a dit avec raison que si l’unité doit régner dans les choses essentielles, la liberté doit exister dans celles qui ne le sont pas, — tandis que la charité doit être partout. Si chacun suivait cette règle, nous entendrions moins parler de ces antagonismes religieux et de ces disputes de sectes, qui jettent la honte jusque sur le mot « religion ». Ce qui devait unir a été une source sans cesse jaillissante de divisions, au point que beaucoup d’entre nous ont rejeté impatiemment toute religion, comme le pire ennemi de l’homme, l’instrument universel de la discorde et de la haine.

Puisse ce petit livre, publié avec un respect profond pour toutes les religions qui purifient la vie de l’homme, élever ses émotions et le consoler dans sa tristesse, être un messager de paix et non un agent de discorde, car je me suis efforcée d’esquisser chaque religion selon sa forme la meilleure, la plus pure et la plus occulte, parlant de chacune, comme si je lui appartenais et prêchais pour mon propre saint.

Au théosophe, « rien de ce qui est humain n’est étranger », et il n’éprouve qu’une sympathie respectueuse devant l’expression, quelle qu’elle soit, du désir que l’homme a de Dieu. Le théosophe cherche à comprendre chacun, à ne convertir personne et en offrant de partager les connaissances qu’il a reçues, il espère fortifier la foi de chacun en y ajoutant ses propres connaissances et en dévoilant le fondement commun sur lequel s’appuient toutes les religions.

Annie Besant.

Adyar, 3 janvier 1897.