De la baguette divinatoire/Première partie/Chapitre 5

CHAPITRE V.

DE L’USAGE DE LA BAGUETTE DEPUIS 1702 JUSQU’À NOS JOURS.

131.En voyant les approbations données aux livres du père Lebrun, par des théologiens très-distingués, la rétractation de quelques-uns, qui d’abord n’avaient rien trouvé de répréhensible dans la Physique occulte de l’abbé de Vallemont, en voyant enfin la mise à l’index de ce dernier ouvrage par l’inquisition de Rome[1], il semblerait que la baguette aurait dû être proscrite à toujours par l’Église. Cependant il n’en fut rien, car dans le XVIIIe siècle un grand nombre d’ecclésiastiques, tels que prieurs, abbés, curés, y eurent recours pour découvrir des eaux, et un évêque de Grenoble, rompant avec la tradition du cardinal Le Camus, alla jusqu’à indiquer à un homme qui faisait profession de la baguette, un prétendu moyen d’estimer la profondeur à laquelle se trouvent les sources.

132.La baguette divinatoire ne cessa donc pas d’être en usage pendant le xviiie siècle, et, chose assez remarquable, c’est que les hommes les plus renommés pour découvrir les sources étaient du Dauphiné, comme J, Aymar. On les appelait tourneurs, ou sourciers. L’un d’eux, dans le dernier quart du xviiie siècle, occupa vivement l’attention publique. Il se nommait Barthélémy Bleton. Né à Saint-Jean-en-Royant, il fut élevé par charité dans une chartreuse du Dauphiné. À l’âge de sept ans, un jour qu’il avait porté à dîner à des ouvriers, il fut saisi de la fièvre, dit-on, après s’être assis sur une pierre ; les ouvriers l’ayant fait mettre à leur côté, la fièvre disparut ; il la reprit en s’asseyant de nouveau sur la pierre. Le récit de cette alternative d’effets singuliers parvint aux oreilles du prieur de la chartreuse. Il se rendit près de la pierre merveilleuse, et après avoir constaté la vérité du récit, il fit creuser dessous : alors apparut une source qui mit en évidence la faculté de l’enfant pour découvrir les eaux souterraines. Peu à peu sa réputation grandit, et s’étendit du Dauphiné au Lyonnais et à la Bourgogne ; mais on dit que l’âge fut sans influence sur le perfectionnement de la faculté dont Bleton était doué.

Il plaçait horizontalement sur les doigts index une baguette quelconque, fraîche ou sèche, non fourchue, mais un peu courbe ; et pour peu qu’elle le fût, elle tournait sur son axe d’arrière en avant plus ou moins rapidement et plus ou moins de temps, de manière à faire trente ou trente-cinq tours par minute, lorsque la source était puissante.

§ I. — Mémoire physique et médicinal montrant des rapports évidents entre les phénomènes de la baguette divinatoire, du magnétisme et de l’électricité ; par le Dr Thouvenel.

133.Le Dr Thouvenel ayant entendu parler de Bleton, le fit venir en Lorraine, dans l’année 1780, pour le soumettre à des épreuves propres, selon lui, à constater ce que l’on racontait de son aptitude à découvrir des sources. Il fut tellement émerveillé de la simplicité du sourcier dauphinois et de la sûreté avec laquelle il procédait dans ses recherches, qu’il écrivit le résultat des épreuves auxquelles il le soumit, et les publia sous le titre de Mémoire physique et médicinal montrant des rapports évidents entre les phénomènes de la baguette divinatoire, du magnétisme et de l’électricité ; Didot le jeune, 1781 (volume in-8° de 304 pages). C’est cet ouvrage qui fit connaître Bleton au public parisien.

134.Thouvenel croit qu’il s’élève des eaux souterraines et des minéraux cachés en terre, des effluves de nature électrique. En pénétrant dans le corps du sourcier par les pieds, les yeux, les poumons, elles passent dans le sang, agissent sur le système nerveux, et produisent une commotion dans la poitrine, assure Thouvenel. Une conséquence de cette action est la rapidité du pouls, avec fièvre, sueurs, syncopes, et quelquefois même des vomissements ; à cet état succède un malaise de courbature, une prostration de force.

Je reviendrai plus loin sur cet état pénible que Bleton éprouvait à un haut degré si différent de celui où se trouvait J. Aymar dans la même circonstance, car j’ai fait remarquer que celui-ci ne ressentait d’impressions pénibles que quand la baguette lui tournait sur des criminels.

Quoi qu’il en soit, Thouvenel exprime par le mot électro-magnétisme l’action en vertu de laquelle le sourcier concluait l’existence d’une source d’après certaines impressions qu’il disait en recevoir.

Les corpuscules de l’abbé de Lagarde, des Drs Chauvin et Garnier, de l’abbé de Vallemont, sont remplacés, dans l’hypothèse de Thouvenel, par des effluves électriques.

135.Résumons les effets que Bleton, recherchant des sources, présenta au Dr Thouvenel et à différentes personnes qui adressèrent à ce savant, sur sa demande, un récit de leurs observations.

Bleton avouait que la baguette lui était tout à fait inutile, qu’elle ne servait qu’à montrer à ceux qui l’observaient ce qui se passait en lui. Il ne la considérait donc que comme un simple index. Un temps chaud et sec convenait mieux à ses recherches qu’un temps froid et humide.

Une remarque qui, selon moi, ne manque pas d’importance, c’est que Thouvenel dit « avoir aperçu plusieurs fois que le rapprochement des bras et un certain tour de main de la part du sourcier ne contribuaient pas peu à donner à sa baguette la première impulsion de rotation sur les sources faibles (page 114) ; » j’ajoute à l’appui de cette observation de Thouvenel le passage suivant d’une Lettre qui lui est adressée par M. le comte de M…, datée de Chagny… : J’étais alors très-persuadé ; mais j’ai lieu de soupçonner que cette baguette est un peu aidée par un mouvement d’épaule presque insensible. Quoi qu’il en soit, je n’en crois pas moins aux sensations étonnantes de Bleton, je lui ai conseillé d’abandonner le moyen de la baguette, n’en ayant pas besoin pour confirmer un phénomène très-réel (page 188).

Bleton trouve les sources lors même qu’il a un bandeau sur les yeux, et les avant-bras seulement libres.

La baguette lui tourne surtout quand il est sur la verticale de la source ; cependant il y a souvent une déviation légère.

Elle tourne quand il est monté sur un arbre, sur une échelle, sur les épaules d’un homme qui ne ressent aucune impression de la source qui se trouve au-dessous de lui.

Bleton est sensible à l’impression de l’eau souterraine quand il a ]a tête en bas et les pieds en haut. Mais la baguette placée sur la plante des pieds ne tourne pas, ce qui est d’accord avec la remarque faite précédemment, du tour de main ou d’un mouvement d’épaule presque insensible.

Lorsque Bleton s’écarte de la source, la baguette cesse de tourner, et lorsqu’elle est parvenue à une distance déterminée et invariable, la baguette se remet en mouvement, mais cette fois elle ne fait qu’un tour sur son axe et le mouvement est inverse du premier, c’est-à-dire d’avant en arrière, La distance de ce point à celui où la baguette a indiqué la source est, dit Thouvenel, la mesure de la profondeur où se trouve l’eau.

Quoique Thouvenel cite beaucoup d’observations d’après lesquelles Bleton a deviné juste[2], cependant ce succès n’est pas d’accord avec un certificat signé F.-J. F***, prieur de la chartreuse de Beaune. Le prieur certifie le fait suivant :

Bleton indique une source à 12 pieds de profondeur. On fait creuser un trou de 6 pieds de diamètre à 7 pieds de profondeur. Là on trouve une petite source éloignée de 12 pieds du piquet qu’avait planté Bleton. Celui-ci revient et dit que ce n’est pas la source indiquée. On creuse, et à 10 pieds environ on trouve une source abondante.

Voilà le fait certifié. Maintenant le prieur, auteur du certificat, dit[3] : Il se trompe beaucoup sur les profondeurs ; il na pas d’autres règles pour les désigner que celle que lui a donnée Mgr de L***, dernier évêque de Grenoble, mais qui n’est point sure.

F.-G. G***, prieur de la chartreuse de Lyon, dit que Bleton était aussi savant à l’âge de sept ans qu’il l’est actuellement. L’expérience lui a appris qu’il était fautif eu égard à la profondeur et au volume d’eau, et je crois que c’est tout le progrès qu’il a fait dans son art[4].

Au reste, Bleton avouait lui-même[5] qu’il n’était pas sûr de désigner au juste la profondeur d’une source qui excédait 30 pieds.

Bleton découvre les minéraux (métaux) aussi bien que les eaux[6] par le sens de la rotation de la baguette, parce que sur les premiers le mouvement est inverse de ce qu’il est sur les eaux.

Le procureur de la Grande Chartreuse dit que la baguette ne tourne que d’un coté à d’autres tourneurs, et que ceux-ci distinguent une source d’avec un minéral en ce qu’un morceau d’un minéral quelconque, mis dans leurs mains, arrête le mouvement s’il a été déterminé par l’eau, tandis que s’il l’a été par un minéral, il est augmenté[7]. Le mouvement causé par un corps est donc augmenté par l’identique de ce corps.

136.Sigaud de Lafond, le physicien, croyait à la baguette ; il cite une dame en les mains de laquelle elle tournait, et, fait remarquable, dit-il, l’or et l’argent cachés agissaient sur elle, pourvu qu’ils ne fussent pas couverts d’étain, car alors le mouvement cessait.

137.Thouvenel, préoccupé de l’idée que la baguette tournait en vertu d’une action électrique que lui transmettait le sourcier, dit que des gants doubles de soie empêchent le mouvement de la baguette sans que le sourcier cesse de recevoir l’impression de la source ; il ajoute que des bas de soie affaiblissent l’action, mais ne l’interceptent pas absolument, sans doute parce que l’isolement n’est pas parfait.

138.Thouvenel ne dit pas un mot de l’influence de la baguette pour connaître l’avenir ou découvrir des choses du ressort du monde moral. Mais en restreignant le domaine de la baguette à la découverte des sources et des mines, rapporte-t-il des faits différents de ceux dont j’ai parlé, et susceptibles d’ajouter à la probabilité des phénomènes ? c’est ce que je ne pense pas. Cependant il semble qu’en restreignant le domaine de la baguette au monde physique, en montrant le corps de l’homme doué de la faculté du sourcier comme éprouvant nécessairement dans des circonstances définies le voisinage de l’eau et celui des métaux, certaines impressions électriques qui se révèlent au dehors du corps par des phénomènes déterminés, tels que le mouvement d’une baguette dont on réduit le rôle à celui d’un simple index, il semble, dis-je, que ce serait rendre la baguette divinatoire plus facile à accepter comme phénomène physique réel par les esprits sérieux.

En cherchant à simplifier les faits relatifs à la baguette, en les revêtant d’une forme scientifique, on rend pour les esprits précis plus frappante encore la différence qui les distingue des faits appartenant aux sciences positives.

Ainsi des corps électrisés ou magnétiques se portent les uns vers les autres et se repoussent mutuellement ; mais aucun, lorsqu’il est libre de se mouvoir, ne tourne sur son axe comme fait la baguette de Bleton.

Aucun corps, après s’être mû en un certain lieu par une cause physique qui y est permanente et avoir cessé de se mouvoir par un déplacement qui l’a soustrait à cette cause, ne sort plus de l’état de repos, quel que soit le lieu hors du premier où on le place. On ne connaît donc rien d’analogue à ce tour unique de révolution sur son axe en sens inverse du tour que la baguette a fait d’abord. Certes, un tel effet montre ; trop d’intelligence pour le rapporter à la physique proprement dite, car évidemment le mouvement opéré en second lieu par la baguette est, au point de vue rigoureux de la science, un effet sans cause.

Cet effet présente d’autant plus de difficulté pour être considéré comme réel, qu’il n’appartient pas à Bleton, mais qu’un étranger le lui suggéra, et, d’un autre côté, que tout en déclarant le mouvement de la baguette un simple index, ceux qui croient à sa réalité parlent d’un certain tour de main et d’un mouvement d’épaule presque insensible, qui prouvent, selon moi, la volonté bien arrêtée de produire ce mouvement.

139.Après avoir parlé de l’exactitude des découvertes de Bleton, on cite des faits assez nombreux où il y a eu de sa part méprise et même erreur véritable, et, certes, dire que sa sensibilité à l’impression de l’eau souterraine est telle, que l’action du moindre petit filet peut lui faire croire à l’existence d’une source puissante, ne peut donner une preuve à l’appui de ce qu’on a avancé de la précision de ses appréciations.

En voulant réduire l’aptitude de Bleton à la rigueur d’un fait scientifique, on se demande comment il n’éprouve pas de sensation désagréable de la part de l’eau qu’il voit, comment il peut naviguer, et pourquoi il n’a pas, comme l’hydrophobe, horreur de l’eau ?


§ II. — De plusieurs écrits sur la baguette divinatoire depuis 1781 jusqu’en 1826.

140.L’astronome de Lalande inséra dans ]e Journal des Savants du mois d’août 1782, une lettre dans laquelle il combattit l’opinion de Thouvenel sur la baguette, en montrant que Bleton était un imposteur fort adroit pour faire tourner sur son axe une baguette un peu courbe qui était placée sur ses index, « En effet, dit-il, si l’on place sur deux doigts une baguette de métal courbée en arc, de manière que le sommet de l’arc soit plus bas que les deux extrémités, mais que le tout soit presque en équilibre, le plus petit rapprochement des doigts, ne fût-il que d’une ligne, suffira pour que les extrémités l’emportent à leur tour et que le sommet de l’arc vienne en haut. Si on les écarte, à l’instant le sommet de l’arc descendra, et avec une pareille alternative le mouvement peut continuer aussi longtemps qu’on le jugera à propos. Un homme très-exercé n’a besoin, pour cela, que d’un léger tremblement qui est à peine sensible quand on n’est pas prévenu. » De Lalande dit que Guyton de Morveau à Dijon, et Nicolas à Nancy, démasquèrent Bleton. Il cite une Lettre dans laquelle Monge lui fait connaître les épreuves variées que subit Bleton dans le jardin de Sainte-Geneviève et dans la nouvelle église, et qui manquèrent presque toutes.

Le physicien Charles démontra sa duplicité de la manière suivante : Thouvenel attribuant le mouvement de la baguette à l’électricité du sol communiquée à Bleton, celui-ci, conformément à l’hypothèse, ne faisait plus tourner la baguette lorsqu’il était monté sur un isoloir placé au-dessus d’un aqueduc. Eh bien, à son insu Charles ayant fait communiquer le plan de l’isoloir avec l’aqueduc, la baguette ne se mit pas en mouvement. De Lalande cite encore ces faits analogues à l’appui de son opinion.

141.Le Dr Thouvenel, attaché au gouvernement de Louis XVI par la reconnaissance, émigra en Italie dès 1790. Là, nous le trouvons, non plus avec Bleton, mais avec un jeune Dauphinois du nom de Pennet, doué comme lui de la faculté hydroscopique. Thouvenel, avec ses convictions profondes, propose aux hommes les plus distingués de l’Italie de soumettre Pennet à toutes les épreuves imaginables propres à faire briller son aptitude à découvrir les sources souterraines, le charbon de terre, les pyrites, le soufre et les métaux. Parmi les savants qui répondirent à son appel, je me bornerai à citer Spallanzani, Albert Fortis et Charles Amoretti, le bibliothécaire de la bibliothèque Ambroisienne de Milan.

142.En 1790, Spalanzani écrit à Fortis le résultat heureux de recherches sur les eaux et des dépôts métalliques faites par Pennet, dont il fut témoin ainsi que le père Barletti, professeur de physique expérimentale à Pavie. Le 24 de juillet 1791, il lui écrit de nouveau sur des épreuves nouvelles auxquelles on a soumis Pennet. Je n’analyserai pas cette Lettre[8], il suffira de faire remarquer que Spallanzani, étonné de ce qu’il a vu, ne considère cependant pas encore les expériences comme démonstratives.

Enfin, peu de temps après il se prononça contre la réalité des indications des hydroscopes, au grand mécontentement de Fortis ; aussi celui-ci accompagna-t-il la Lettre de Spallanzani qu’il publia, d’une note ainsi conçue : « On n’aurait jamais prévu, après cette Lettre, que Spallanzani eût pu se refuser à entreprendre ces mêmes nouvelles expériences dont il paraissait désirer de diriger les appareils, et qu’il eût à répondre par une diatribe atroce aux procédés toujours honnêtes du Dr Thouvenel. Cette diatribe a fait le plus grand tort, dans l’esprit des hommes probes et sensés, au célèbre professeur de Pavie, et n’a rien prouvé contre le savant français. »

143.Fortis, en répondant à Spallanzani le 22 de juillet 1791, avant la diatribe dont il vient d’être question, lui raconte les épreuves nouvelles auxquelles Pennet venait d’être soumis. Il avait trouvé trois tas d’écus qu’on avait enfouis dans le jardin de Fortis, à Chiaja ; il avait reconnu des aqueducs souterrains, de l’argent, des casseroles enfouies, une mine de soufre ; mais Fortis ne lui dissimula pas les erreurs de Pennet : ainsi, il ne reconnut pas avec précision des dépôts de fer et de cuivre qu’on avait enterrés, et il échoua, ce qui est plus grave, à Padoue dans presque toutes les épreuves auxquelles le soumit une Commission de savants. Les épreuves durèrent trois jours. Le premier jour, on enfouit quatre dépôts métalliques et 1000 livres de houille ; Pennet ne reconnut pas du tout les métaux, et il n’indiqua la houille qu’avec beaucoup de peine. Le second jour, il échoua complètement. Enfin, le troisième, on avait enterré trois dépôts ; il ne trouva pas le premier qui était du plomb, et ne tomba pas exactement sur le deuxième dépôt ; quant au troisième, il le trouva.

Certes, de tels résultats donnés par Fortis ne sont pas bien favorables à l’habileté des hydroscopes.

144.On trouve dans les Mémoires de Fortis trois Lettres qui lui sont adressées ; nous les rétablissons dans l’ordre chronologique : la première fut écrite de Milan, le 18 de décembre 1796 ; elle signale différents individus doués de la propriété de sentir les sources, les mines, etc.

La deuxième est le récit d’un voyage de Milan à Oneille, dans lequel l’auteur parle de plusieurs observations hydroscopiques ; cette Lettre qui, à tort, a été imprimée avant la précédente n’est point datée, mais elle y est postérieure, puisqu’on y dit que l’auteur partit d’Oneille le 11 de septembre 1799.

Enfin, la troisième est écrite de Pomaro à la date du 28 de septembre 1800.

Charles Amoretti fait connaître comme hydroscopes le père Amoretti, septuagénaire ; son neveu Jérôme Amoretti ; la dame Gandolfi, la famille Belloni ; Vincent Anfossi, enfant pauvre âgé de dix ans, que Charles Amoretti prit comme domestique, et qu’il soumit dans ses voyages à un très-grand nombre d’épreuves. Ces Lettres ne présentent rien que nous ne sachions déjà, si ce n’est ce que Charles Amoretti raconte des sensations de Vincent Anfossi ; l’eau, le charbon et la houille l’affectent d’une sensation de chaleur à la plante des pieds, tandis que les pyrites, le sel l’affectent d’une sensation de froid.

La baguette, lorsqu’il éprouve la sensation de chaleur, tourne en dedans, et, dans le cas contraire, en dehors ; suivant Charles Amoretti, la même chose arrivait à Pennet, et aux hydroscopes qui mettaient la baguette sur les doigts index.

145.Pour achever ce que j’avais à dire des personnes qui s’occupèrent en Italie de l’hydroscopie, j’ajouterai qu’un jeune homme qui habitait aux confins de l’Italie et du Tyrol, sur les bords du lac Garda, se reconnut la faculté de découvrir les sources au moyen de la baguette, après avoir vu Pennet s’en servir lorsque celui-ci passa dans son canton. Ce jeune homme se nommait Campetti ; c’est lui que Ritter emmena à Munich en 1806 pour le soumettre à des observations. On sait qu’il fut un sujet d’études pour Ritter, Schilling et François Baader.

Enfin, Charles Amoretti rendit compte d’expériences de la baguette sur les organes de l’homme, et composa un essai critique et raisonné de la Rabdomancie.


§ III. — Recherches sur quelques effluves terrestres, par le comte J. de Tristan ; 1826.

146.Suivant le Dr Thouvenel, Bleton était un homme recommandable autant par son aptitude à découvrir les sources que par sa modestie, sa simplicité et sa probité. En relevant ainsi ses qualités, il accusait le plus grand nombre des sourciers d’ignorance, de charlatanisme et de mauvaise foi. Thouvenel s’est bien gardé, en outre, de dire le moindre mot qui pût donner à penser qu’il croyait à la baguette divinatoire comme moyen de connaître des choses du monde moral.

M. J. de Tristan, comme Thouvenel, chercha à faire rentrer la cause qui, selon lui, agit sur la baguette dans la catégorie des forces qui produisent les phénomènes du monde physique, en la rattachant particulièrement à celles qui produisent les phénomènes électriques ; il s’appuie des travaux d’Œrstedt et d’Ampère, et nul doute que l’électro-magnétisme envisagé comme une force révolutive dans les corps qui le conduisent, ne lui ait paru, d’après cette manière même de l’envisager, avoir plus d’analogie avec le mouvement de la baguette qu’on ne pouvait en trouver avant les travaux de ces physiciens ; mais M. de Tristan est si loin d’estimer la baguette employée à découvrir les sources, qu’il ne veut pas en prononcer le nom et encore moins ceux de rabdomante, d’hydroscope, de tourneur, de sourcier. Il nomme furcelle (furcella, petite fourche) la baguette à deux branches dont il se sert, et celui entre les mains duquel elle tourne est un bacillogire (de bacillum et de gyrus). Enfin, en prenant le mot adjectivement, il dit des forces, des puissances, des fluides, des expériences bacillogires,

147.M. de Tristan admet que des effluves électriques s’élèvent de la terre, différant en qualité et en quantité selon les heures et les saisons, plus abondants en certains lieux qu’en d’autres ; le corps de certains hommes est conducteur de ces effluves, et une fois qu’ils y ont pénétré, ils peuvent imprimer un mouvement de rotation à une baguette à deux branches dont chaque extrémité est tenue par une main, et de manière que la furcelle et les avant-bras soient dans un plan horizontal au commencement de l’expérience. Suivant M. de Tristan, le mouvement de la furcelle est étranger aux mains du bacillogire, celle-ci étant absolument passive.

148.Le livre de M. de Tristan est écrit avec bonne foi et franchise ; car, si l’auteur est convaincu de la réalité des mouvements de la furcelle, il expose un grand nombre d’expériences sans garantir les conclusions qu’il en tire, parce que, suivant lui, ces expériences n’ont pas un caractère suffisant de précision, et qu’elles sont loin de s’accorder toutes les unes avec les autres. À cet égard, M. de Tristan ne s’est point conformé à un précepte qui termine un passage de l’Essai sur les probabilités de Laplace, que lui-même, M. de Tristan, a inséré dans l’avant-propos de ses recherches : « Nous sommes si loin de connaître, dit le grand géomètre, tous les agents de la nature et leur mode d’action, qu’il serait peu philosophique de nier les phénomènes uniquement parce qu’ils sont inexplicables dans l’état actuel de nos connaissances. Seulement nous devons les examiner avec une attention d’autant plus scrupuleuse, qu’il paraît plus difficile de les admettre. »

Or, c’est précisément cet examen attentif et scrupuleux auquel j’aurais désiré que M. de Tristan se fût livré, en s’occupant de recherches sur un sujet aussi vague que l’est la baguette divinatoire, même quand on l’appelle furcelle.

C’est à ce point de vue que je les critique ; car l’auteur, instruit comme il l’est dans les sciences positives, et n’ayant pas voulu qu’on le confondît avec un sourcier, un hydroscope maniant la baguette pour découvrir des sources ou des métaux, aurait dû ne donner que des expériences précises, contrôlées les unes par les autres, et n’en tirer que les conclusions qu’en aurait déduites tout esprit logique, en supposant les expériences exactes. Résumons les recherches sur quelques effluves terrestres.

149.Il se dégage des effluves des couches terrestres, mais en quantités très-inégales, de sorte que le sol est excitateur ou neutre, suivant qu’il agit ou qu’il n’agit pas sur la furcelle par l’intermédiaire du bacillogire.

Ces effluves sont d’une nature électrique ; ils passent dans le corps du bacillogire et sont dispersées ensuite dans l’atmosphère par ses yeux, ses cheveux, etc. ; un bonnet de soie les arrête en partie.

Ils éprouvent une décomposition dans le corps ; le fluide positif ou boréal passe dans la main droite, le fluide négatif ou austral passe dans la main gauche.

L’homme chez qui cette décomposition est abondante jouit de la faculté bacilloqire, c’est-à-dire de faire tourner une baguette qu’il tient en ses mains lorsqu’il marche en un sens quelconque sur un sol excitateur, ou qu’il marche sur un sol neutre, du midi au nord ou du nord au midi, la furcelle étant en ce cas incitée par le magnétisme d’un aimant ou par l’électricité d’une pièce métallique.

Le fluide positif domine-t-il sur le fluide négatif ; la furcelle partant du plan horizontal s’élève. Le fluide négatif domine-t-il au contraire ; elle s’abaisse. Une furcelle qui n’a pas servi est sollicitée par deux forces : 1° la force électro-positive ou boréale, qui tend à l’élever ; 2° la force électro-négative ou australe, qui tend à l’abaisser.

Une furcelle qui a servi est sollicitée encore par une troisième force, c’est une aptitude plus grande à obéir à la force bacillogire qui l’a déjà sollicitée ; c’est comme de l’habitude.

150.Je ne combattrai pas maintenant, par mes propres expériences, l’hypothèse de la furcelle, que je viens de résumer, et qui ne comprend pas moins de 420 pages in-8°, voulant, pour l’instant, borner la critique aux difficultés que présente l’hypothèse et aux objections que l’on peut tirer des différents auteurs que j’ai cités comme croyant tous à la réalité du mouvement de la baguette.

Une difficulté existe certainement dans l’hypothèse de la furcelle : c’est d’admettre que le fluide électrique, en pénétrant dans le corps du bacillogire, se partage inégalement en fluide positif qui va à la main droite, et en fluide négatif qui va à la main gauche, de façon que la résultante de ces deux quantités de fluide positif et de fluide négatif n’est pas zéro, mais zéro plus une certaine quantité de fluide positif ou négatif.

Une autre difficulté est celle-ci : Après avoir reconnu, dit-on, par l’expérience l’effet isolant des bas de soie qui empêche les effluves terrestres de pénétrer dans le corps du bacillogire, l’effet isolant de rubans de soie enveloppant les poignées de la furcelle pour empêcher les fluides d’y pénétrer ; enfin l’effet d’un bonnet de soie qui s’oppose à la dissipation des fluides dans l’atmosphère, lorsque la tête en est couverte, franchement on ne conçoit plus comment des cylindres de verre et surtout de cire d’Espagne, substance si éminemment isolante, servent de conducteurs entre le fluide positif de la main droite et le fluide négatif de la main gauche, lorsqu’un de ces cylindres tenu dans les deux mains touche en même temps les deux bouts de la furcelle.

On comprend difficilement, d’une part, ce qu’on a dit de la manière dont Bleton est devenu sourcier à l’âge de sept ans, et comment sa faculté de découvrir les sources n’a pas augmenté depuis cette époque, et, d’une autre part, ce que raconte M. de Tristan de la manière dont il a acquis la faculté de faire tourner la furcelle sur des eaux souterraines, tant il y a de différence entre les deux narrations ; car tout a été spontané chez Bleton lorsqu’il a été atteint par la fièvre, après s’être assis sur une pierre au-dessous de laquelle était une source (132). Lui-même ne pensait point à la baguette ; ce furent les effets ressentis par lui qui donnèrent à d’autres la pensée de son aptitude à s’en servir. M. de Tristan raconte qu’il maniait la furcelle depuis longtemps déjà, lorsqu’il voulut savoir si elle tournerait sur une source souterraine très-puissante. Eh bien, ce ne fut qu’après cinq essais infructueux, que cette source dont il connaissait l’existence, mit la furcelle en mouvement. Sans insister sur la différence des deux récits, comment concevoir, lorsqu’un homme est doué de la faculté d’être bacillogire et qu’il en a la conscience, que la baguette ne tourne pas sur une source puissante ?

151.M. de Tristan établit une condition, pour que l’eau soit efficace sur la baguette, qui n’est certainement pas justifiée par les écrits antérieurs : c’est celle du mouvement de l’eau et de son frottement contre des parois solides, soit celles d’une conduite, soit celles du lit où elle coule, comme ruisseau, rivière ou fleuve. Si les écrits antérieurs ont parlé du mouvement des sources souterraines comme circonstance favorable, je ne me rappelle pas qu’aucun auteur en ait fait une condition indispensable, et je ne sache pas que personne, avant M. de Tristan, ait parlé du frottement. Or, l’opinion de M. de Tristan est que la baguette ne tourne pas au-dessus d’une rivière, mais qu’elle tournerait dans une galerie parallèle à ses parois latérales ou pratiquée au-dessous de son lit.

Si M. de Tristan avait raison, évidemment il y aurait un grand nombre de cas cités antérieurement où l’on raconte que la baguette a tourné, qui suaient controuvés. Dans les citations antérieures à M. de Tristan, on trouve souvent que, la baguette ayant tourné, on a creusé sur la pente d’une colline une galerie correspondante à un lieu placé au-dessus où la baguette avait tourné, et qu’arrivé là, une source a coulé. Eh bien, dans la plupart des cas, l’eau qui s’écoule alors dans la galerie n’était point en mouvement, mais en équilibre avec des parois solides. En enlevant une partie de ces parois, l’eau, obéissant à des pressions supérieures, s’est mise en mouvement, et un courant s’est établi ; mais ce courant n’existait pas auparavant, ou pouvait ne pas exister.

152.Il y a encore, dans les recherches de M. de Tristan, une circonstance sur laquelle je reviendrai : c’est le mouvement du bacillogire. Évidemment les auteurs qui l’ont précédé, la plupart, sinon tous, ont pensé qu’il suffisait que le sourcier fut au-dessus d’une source, d’une minière, d’un métal, pour que le mouvement de la baguette se manifestât.

Enfin, l’hypothèse de M. de Tristan est tout à fait incompatible avec le moyen de mesurer la profondeur où se trouve une source souterraine.

153.En définitive, si l’on met de côté les critiques que M. de Tristan a faites des sourciers, de l’incertitude de leurs moyens, et de l’incertitude même de la furcelle telle qu’il l’a employée à la recherche des eaux, il est impossible de dissimuler le vague des expériences et le défaut de rigueur des raisonnements faits pour les interpréter dans l’intérêt d’une hypothèse absolument gratuite.

Enfin il paraîtra toujours extraordinaire qu’un homme qui n’est point étranger à la culture des sciences naturelles, habitant près de Paris et croyant au dégagement d’effluves électriques du sein de la terre, n’ait pas commencé par les constater au moyen de quelque électroscope physique ; car, après la difficulté qu’il avait trouvée à l’usage de la furcelle, il ne devait pas le croire un moyen de reconnaître les effluves électriques plus sensible qu’un de ces électroscopes.


  1. Histoire critique des pratiques superstitieuses. Après le jugement de l’Académie des Sciences, on trouve la citation du décret de l’Inquisition à la date du 26 d’octobre 1701.
  2. Thouvenel, pages 80 et 81, 109-172.
  3. Mémoire de Thouvenel, page 238.
  4. Idem, page 234.
  5. Idem, page 246.
  6. Mémoire de Thouvenel, pages 193 et 253.
  7. Idem, page 280.
  8. Mémoires pour servir à l’histoire naturelle et principalement a l’oryctographie de l’Italie et des pays adjacents, par Albert Fortis ; 1802 ; tome II, page 198.