De Paris à Bucharest/Chapitre 40

Entrée du défilé de Cazan. — Dessin de Lancelot.


DE PARIS À BUCHAREST,

CAUSERIES GÉOGRAPHIQUES[1]


PAR M. LANCELOT.


1860 — TEXTE ET DESSINS INÉDITS.




SUITE DE BASIACH À ORSOVA.


La route du comte Szechenyi et le chemin de Trajrn. — Explications, insinuations et réclamations de sior Nicolo.

Devant les masses de granit à travers lesquelles m’emportent les flots désordonnés du Danube, une pensée d’admiration est due au génie de l’homme qui a vaincu la force de résistance inerte et la force folle de la nature. N’est-ce pas une chose merveilleuse aussi que cette voie, qui court tout le long de la rive gauche, conquise en partie sur le roc, en partie sur l’eau, tantôt suspendue aux flancs mêmes de la montagne, tantôt étagée sur des blocs détachés de la masse et rejetés dans le lit du fleuve ? C’est la fameuse route de Drenkova à Orsova, construite par le comte Szechenyi, et grâce à laquelle le service de la Compagnie du Danube n’est jamais interrompu, même à l’époque des plus basses eaux, lorsque le Danube cesse d’être accessible non seulement aux steamers ordinaires, mais même aux simples barques conduites par des rameurs. Les voyageurs en sont quittes pour quitter le bateau à Drenkova et monter dans des diligences qui les transportent eux et leurs bagages à Orsova, où ils se rembarquent de nouveau. C’est en 1857 qu’a été achevée cette route, qui peut rivaliser avec les grandes créations des Romains.

Mais Nicolo, mon matelot italien, n’est pas de cet avis. Aucune œuvre moderne, à son avis, ne saurait surpasser, ni même égaler les travaux gigantesques du peuple-roi.

« Eh ! signor, me crie-t-il, avec une sorte d’impatience, en détournant encore une fois mon attention de la rive gauche pour me montrer sur le bord opposé le chemin de halage tracé par les soldats de Trajan, ceux qui ont creusé ce chemin sans points d’appui, n’avaient pas la vapeur pour les transporter ou pour forer la pierre, ni la poudre pour fendre les lourdes assises du roc, et les précipiter dans le fleuve. Ils ne savaient pas se faire obéir de la force aveugle, la contenir et la diriger ; mais ils étaient eux-mêmes une force intelligente. Réfléchissez un peu à ce qu’ont fait et nous ont laissé les anciens, comparez la faiblesse de leurs moyens et la grandeur de leurs œuvres. Pour moi à force d’y songer, chaque fois qu’il m’arrive de passer devant ce chemin, il me semble que j’y ai vu travailler comme j’ai vu travailler à la route nouvelle. D’abord il a fallu prendre pied sur cette muraille, qui, à certains endroits, descend aussi profondément au-dessous du niveau du fleuve qu’elle s’élève au-dessus, et pour cela on a dû établir un échafaudage qui permît au hardi travailleur d’attaquer le roc sans se préoccuper de son point d’appui. J’ai entendu souvent à bord des savants raisonner là-dessus. Ils prétendaient que les entailles encore visibles et régulièrement espacées dans une largeur considérable avaient servi à soutenir les culées d’un pont : erreur ! Jamais pont n’eut une telle largeur. C’étaient tout simplement les mortaises où venaient s’engager les poutres destinées à supporter le plancher provisoire. Le courant eût balayé comme brins de paille les lourdes barques qu’il eût fallu amonceler pour porter les premiers travailleurs. Si vous pouviez voir cela de près, comme je l’ai vu maintes fois, vous admireriez comme le parement est régulier et lisse, comme le sol est nivelé et quelle fière courbe décrit le surplomb. On a pensé à tout. De place en place un escalier descend au niveau du fleuve et permet d’y puiser ; des bornes d’achoppement ont été ménagées. Je ne sais pas si l’on se rend bien compte du temps qu’a exigé l’exécution d’un tel travail ; ce serait à valoir en plus : car ceux qui l’ont exécuté n’avaient pour outils que le pic du mineur ; ils étaient loin de chez eux, et étaient souvent obligés de quitter la pioche pour l’épée. Que n’auraient-ils pas fait, s’ils avaient eu à leur disposition les puissants auxiliaires que le génie de tant de générations a créés depuis ? Ce n’est pas, ajoutait-il, que je veuille déprécier les travaux des modernes. J’ai vu souvent le grand comte, comme ils l’appellent, dirigeant ses ingénieurs et leurs armées d’ouvriers. Si on l’eût laissé faire — car c’est au fleuve surtout qu’il en voulait — il l’eût nivelé et rendu facile comme la route. Avec la vapeur et la mine, c’était un jeu. Mais il avait contre lui la Turquie qui ne comprenait pas le but ni la portée de l’entreprise, et l’Autriche qui le comprenait trop. Ceux de mon pays admirent les hommes comme Szechenyi. Mais il ne faudrait pas oublier que si, grâce à lui, la civilisation moderne a pénétré jusque dans ces lointaines contrées, c’est que déjà le monde romain s’y était frayé un passage. Le génie de Rome n’a pas seulement jeté des ponts et creusé des chemins ; il a labouré les esprits ; le sillon est encore assez profond pour que les idées modernes y germent. »

À cela, le sior Nicolo, continuant à broder son thème favori, ajoutait beaucoup d’autres choses sur ce qu’on pourrait faire aujourd’hui avec les ressources de l’art moderne, disant à quoi les anciens employaient leurs forces, à quoi nous devrions occuper les nôtres. Je ne pouvais que l’en croire sur parole quant aux choses qu’il m’avait rapportées et qu’il disait avoir vues. Pour ce qui est de sa conclusion, sous forme d’insinuation, je n’avais garde de vouloir la discuter, au risque de froisser ses convictions, et de renouveler avec un tel fanatique de l’antiquité la vieille querelle des anciens et des modernes. D’ailleurs je me trouvais d’accord avec lui sur beaucoup de points, notamment sur celui-ci, que l’on ne doit pas mesurer la grandeur des peuples, ni celle des hommes d’après les forces dont ils disposent, mais d’après le but auquel ils tendent. Ce qui ne veut pas dire que même, sous ce point de vue, la comparaison fût tout à fait à l’avantage des anciens.

C’est sur ce chemin de halage, quelques milles en amont d’Orsova, que se trouve la fameuse table de Trajan, si souvent décrite par les voyageurs qu’il serait superflu d’en parler longuement ici. Un éboulement de roches assez récent, je crois, en a un peu défiguré l’aspect général ; car, autant que j’en puis juger à la distance où nous sommes, je ne retrouve plus la tablette telle que je l’ai vue figurée dans d’anciens dessins. Elle occupe une encoignure qui sert souvent d’abri et de campement à des pêcheurs serbes, et c’est à peine si l’on distingue aujourd’hui, noircie par la fumée de leurs feux, l’inscription commémorative de la première campagne de Trajan en Dacie (103 ap. J. C.).

IMP. COES. D. NERVOE.

FILIUS. NERVA. TRAJANUS.

GERM. PONT. MAX.[2]

Au-dessus de cette inscription l’on voit ou plutôt l’on voyait gravée la figure de deux dauphins, la queue enroulée, et entourant l’aigle romaine. D’autres ont cru voir, au lieu de l’aigle, deux Victoires, ou deux Génies ailés ; encore quelques années et les archéologues, d’accord, n’y verront plus rien. Il serait intéressant de savoir si cette tablette est rapportée ou si elle a été taillée sur place dans le rocher. Tous les auteurs que j’ai consultés sont muets sur ce point. On ne s’avise jamais de tout !

Cependant nous avons franchi la grande chaîne qui prend naissance en Pologne sous le nom de Carpathes et finit aux Balkans dans la Turquie d’Europe, après avoir décrit la figure d’un S majuscule que le Danube coupe par le milieu. Nous entrons dans le quatrième bassin du fleuve, et bientôt nous voyons poindre à notre gauche les maisons blanches d’Orsova.

  1. Suite. — Voy. t. III, p. 337, 353, 369 ; t. V, p. 193, 209 ; t. VI, p. 177, 193 ; t. VII, p. 145, 161, 177, t. XI, p. 33, 49 et 65.
  2. « Nerva Trajan le Germanique, pontife souverain, fils du divin Nerva, César, empereur. »