De Paris à Bucharest/Chapitre 39


XXXIX

DE BASIAcH À ORSOVA.


Rama. — Un marin-cicerone. — Golubacz et son héros Borutchaous. — L’histoire et la légende. — L’antre aux cousins. — La caverne de Veterani. — Tours et détours. — Iutz. — Le défilé de Cazan.

C’est à Basiach que s’arrête actuellement le chemin de fer qui fait communiquer l’Occident avec le bas Danube. Cette voie est beaucoup plus rapide que celle du fleuve. Les bateaux accélérés qui partent deux fois par semaine de Pesth pour Basiach en correspondance avec la ligne de Londres et de Paris à Constantinople par Kustendjé, mettent vingt-quatre heures pour parcourir cette distance que la locomotive franchit en moins de douze heures. À la remonte, la différence est bien plus sensible encore.

Plus tard la ligne ferrée de Vienne à Basiach doit être prolongée jusqu’à Orsova où elle se reliera aux chemins de fer valaques, lesquels, malheureusement, n’existent encore qu’à l’état de projet. Si jamais ils s’achèvent, il ne faudra pas plus de soixante-douze heures pour franchir les six à sept cents lieues qui séparent Paris de Bucharest.

Tout ce que l’on aperçoit de Basiach, c’est une hôtellerie dont la façade regarde le fleuve, puis la gare des dégagements qui s’étend à gauche et à droite, parallèlement à la grande route de Szechenyi, à l’abri de mamelons boisés qui s’arc-boutent en contre-forts. Le paysage est triste. Le cap qui s’avance vis-à-vis de Basiach, sur la rive serbe, inégal, tourmenté, projette au-dessus de l’eau un massif de rochers rougeâtres recouvert d’une terre sablonneuse où s’étalent de belles nappes de bruyères roses. À un coude brusque du Danube, s’avance, comme pour lui barrer le passage, un écueil portant les ruines, encore imposantes, d’un ancien château fort que couronne un donjon très-élevé. « C’est Rama », me dit un vieux marin, qui depuis 1835 navigue sur le Danube et qui connaît à fond l’histoire de sa navigation encouragée à regret d’abord par l’Autriche et vue d’un mauvais œil par la Turquie. Malheureusement ou heureusement, l’histoire et la légende sont tellement mêlées dans ses récits qu’il est parfois bien difficile de distinguer l’une de l’autre. De plus il est Italien, et à ce titre, comme toute la contrée abonde en souvenirs romains, il se considère ici comme dans sa patrie, et se croit obligé de m’en faire les honneurs. Son enthousiasme ne tarit pas. Je m’en défie un peu, mais il ne me déplaît pas autrement. S’il est permis de médire parfois de son pays quand on y est, il est mieux encore de le défendre et de le glorifier quand on en est loin.

À Golumbacz, il me montre une admirable ruine, la plus belle des bords du Danube. Qu’on se figure une pyramide de rochers nus sortant du lit du fleuve et sur laquelle s’entassent de la base au sommet une succession de tours et de donjons reliés entre eux par des chemins couverts et des remparts crénelés, jusqu’à l’extrême pointe couronnée par une tour ronde gigantesque. Du pied de cette tour un des côtés de la pyramide descend jusque dans le fleuve par des degrés de rochers à pic. Une barque mâtée, d’une assez grande dimension, abritée par une échancrure du roc, disparaît dans l’ensemble imposant de ces constructions et de la masse de granit qui les porte. Murailles et rochers, d’une belle teinte rougeâtre uniforme à ce point qu’on les croirait le même bloc, se détachent d’une encoignure de la montagne boisée et coupée par d’énormes crevasses.

Golumbacz a aussi sa légende. Le héros de cette légende est un certain Borutchaous, Valaque de naissance, brigand de profession, lequel vint il y a quelque cent trente ou cent quarante ans s’établir dans ces ruines, encore habitables à cette époque.

La forteresse romaine, transformée en couvent par des moines après l’invasion des Barbares, avait été si solidement construite, que les Turcs eux-mêmes — grands démolisseurs, comme on sait — n’avaient pu entièrement la détruire. Plusieurs salles qui n’existent plus aujourd’hui — car le temps cause plus de ravages encore que les hommes — étaient encore debout. C’est là que Borutchaous vint s’établir avec ses hommes, comme des vautours dans leur aire. Si les toits du château le protégeaient mal, lui et ses compagnons, contre les intempéries des saisons, ses murailles le mettaient à l’abri de toute surprise, de toute attaque extérieure, et c’est tout ce qu’il lui fallait. Car il avait souvent maille à partir avec ses voisins, ne vivant que de combats et de rapines, faisant de continuelles razzias dans la plaine, forçant les habitants des campagnes à dix lieues à la ronde à lui payer tribut, rançonnant les barques qui montaient ou descendaient le fleuve, car chez lui le brigand était doublé de pirate. Il prenait le titre de roi : aussi l’était-il, roi sur la terre, roi sur les eaux. On envoya contre lui des armées ; aucune ne put le vaincre, et il mourut tranquillement dans son lit, plein de gloire et d’années, laissant, comme Alexandre, son empire au plus digne. Le plus digne se laissa prendre : fut-ce par un capidgi turc ou par un caporal autrichien, l’histoire ne le dit pas ; et la légende elle-même, qui ne tarit pas sur les exploits de Borutchaous, est muette sur le compte de ses successeurs.

Les accidents et les phénomènes naturels de la rive gauche du fleuve ont donné lieu également à une foule de récits merveilleux. Là les rochers sont crevassés de larges cavernes que le fleuve a creusées dans ses jours de colère. L’une de ces cavernes appelée le Mückenhölle, « le Trou des Cousins, » est célèbre dans les contes populaires. C’est là, dit-on, que saint Georges, vainqueur du fameux dragon, abandonna le corps du monstre. Le cadavre putréfié donna naissance à des légions de cousins, qui, chaque année, vers le mois de juin s’échappent du fond de la caverne et se répandent dans la campagne où ils dévorent bêtes et gens. En vain, pour se préserver du fléau, a-t-on cherché à boucher l’entrée de la grotte ; aucune maçonnerie n’a pu tenir contre les assauts de ces insectes endiablés, et mortier et briques ont été aussitôt réduits en poussière.

Un peu plus loin, s’ouvre dans les rochers une autre caverne qui porte un nom glorieux dans l’histoire des luttes de l’Autriche contre la Turquie, le nom de Vétérani, général italien au service de l’empire. Une poignée de braves qu’il avait logés dans cette forteresse naturelle y tint longtemps en échec plusieurs milliers d’Arnautes et d’Osmanlis.

En aval de ce site légendaire, le Danube se jette tantôt à gauche tantôt à droite comme s’il ne savait s’il veut remonter brusquement au nord ou descendre directement au midi ; il décrit de brusques zigzags en se brisant avec bruit aux promontoires qui le repoussent et le contiennent. Ces promontoires affectent la forme pyramidale et leurs assises tombent obliquement. Les hauts sommets sont couverts de bois ; et aussi, autant qu’on peut en juger dans une course rapide, les montagnes de la rive turque dominent celles de la rive hongroise. Mais des deux côtés ces montagnes ne sont que comme des soubassements portant d’autres degrés plus élevés et dans lesquels les géologues voient les piliers d’une digue gigantesque, que le fleuve a dû battre pendant bien des siècles, avant de se frayer à travers ses assises un étroit et sinueux chenal.

« Voici le défilé de Cazan, me dit le matelot italien, vous allez voir des travaux romains ! » Au premier coup d’œil jeté sur le fleuve on eût pu croire que nous étions au milieu d’un lac de forme triangulaire très-allongée et que nous nous dirigions vers la pointe extrême placée devant nous. Ces rives ont des pentes rigides et régulières couvertes de bois sombres que perce de temps en temps une crête de rocher. À gauche des broussailles cachent les bords, à droite des rochers semés au hasard, comme s’ils avaient été secoués des sommets, les hérissent et les obstruent. En avançant on distingue deux parois opposées de l’ouverture dont la pente très-régulière et roide dessine un V majuscule. (Voy. la grav., p. 81.) Les contre-forts sont si rapprochés, qu’il me semblait impossible que le bateau passât entre les deux. Toute blanche et perpendiculaire, une masse de rochers ferme l’ouverture comme un mur.

La solitude était complète : le paysage a gardé un caractère si primitif et si vierge de tout travail humain, qu’on peut vraiment croire qu’on y passe le premier et éprouver la double émotion de la découverte et de l’inconnu.

Telles furent du moins mes impressions en franchissant


Vue de Iutz, sur le Danube. — Dessin de Lancelot.


cette gorge magnifique et elles durèrent longtemps. Je ne connais rien de plus beau que ce grand fleuve ; je l’ai vu pendant douze cents kilomètres se précipiter et se répandre en minant ou noyant tout ce qu’il approche, et je le vois ici bouillonner et rugir entre des parois rocheuses dont les masses inébranlables pouvaient seules le dompter.

À Iutz, petite station avant Cazan, mon attention fut attirée par la vue de deux grosses tours carrées, entre lesquelles passe la route de Drenkova à Orsova. L’une de ces tours, la plus rapprochée de nous, communiquait par un pont de bois avec une troisième tour, plantée dans le lit même du fleuve, et garnie au sommet d’une logette en encorbellement avec mâchicoulis : dans cette logette, un factionnaire autrichien faisait le guet.

Notre paquebot filant avec une vitesse de douze nœuds à l’heure, je n’avais rien pu saisir dans la construction de ces tours qui m’indiquât d’une manière précise leur âge ; cependant, je faisais à part moi cette remarque, que leur position en embuscade sur le fleuve et à cheval sur le chemin, leur donnait un caractère de guet-apens avec préméditation assez féodal.

Lancelot.

(La suite à la prochaine livraison.)