De Paris à Bucharest/Chapitre 18


XVIII

SUITE DE MUNICH.

La brasserie royale. — Une manière de monter la garde à Munich. — Les balafres des étudiants. — Une cérémonie funèbre. — Les cimetières. — L’Angelus. — La retraite. — La procession de la Fête-Dieu. — Le masque olympien de Goethe.

Il ne faudrait cependant pas croire qu’il n’y ait à Munich que des statues et des tableaux, on y trouve aussi des hommes, et qui vivent bien, ou du moins qui aiment à bien vivre. Voyez ces bonnes grosses figures que M. Lancelot a daguerréotypées. C’est carré, charnu, largement assis sur la base. Les jambes sont de taille, même chez les femmes, à ne jamais faire défaut au solide édifice qu’elles portent, à moins que la bière ne s’en mêle. Il est vrai qu’elle s’en mêle souvent.

Munich a d’innombrables brasseries, où, dès sept heures du soir, la population s’empile, sans distinction de fortune, de rang, d’âge, ni même de sexe, car les Allemands, si forts sur la hiérarchie des conditions, reconnaissent l’égalité devant la chope et la pipe. J’ai visité la brasserie royale où d’ordinaire les émeutes commencent. On y parle encore du fameux tapage de 1848, et l’on compte avec orgueil le nombre des tonneaux défoncés et celui des chopes brisées. L’affluence y est telle qu’on s’y sert soi-même. La salle est grande, garnie de banquettes en bois et ornée d’un poêle. Marchands, officiers, étudiants, ouvriers, paysans s’y coudoient. On y parle peu, mais parfois des ivrognes y chantent ; on y boit beaucoup, même on y mange. Vous savez que la France qui ne mange plus est placée entre les deux plus grands mangeurs du monde, l’Anglais et l’Allemand. Celui-ci veut avoir à toute heure quelque chose à mettre sous la dent. Il ne perd point son temps à grignoter, par désœuvrement, de jolis riens. Comme notre amusante princesse palatine, qu’ennuyaient tant les délicatesses de Versailles, il pense « qu’il n’y a que les jambons et les saucisses pour rétablir l’estomac, » et il en use à épouvanter une Parisienne. J’en vis qui, pour aller plus vite, les mangeaient sans pain. Une vieille paysanne circulait entre les buveurs. avec un panier rempli de gros radis rouges ; on lui en achète. Sur chaque table. est une salière, et on s’excite à boire en croquant de temps à autre une tranche de raifort. Ce sel, ces raves, la pipe et le saucisson, agissant de concert, la soif arrive à des proportions sahariennes. Il n’est pas rare de voir un de ces braves gens qui, dans sa journée, a vidé de douze à quinze moos, ce qui veut dire vingt-quatre à trente litres. Nos paysans de la basse Bretagne ne vont guère au delà de vingt, encore faut-il que ce soit un jour de pardon.

Cette brasserie royale est la plus renommée de Munich. Un séjour prolongé m’y semblerait un supplice : peu de lumière, une chaleur étouffante et des senteurs Aussi je laisse M. Lancelot vous la dessiner, et je me sauve à toutes jambes.

La brasserie royale, à Munich.

En rentrant à l’hôtel, je me croisai avec une sentinelle qui montrait une agitation inaccoutumée. Le soldat surveillait attentivement une porte, comme si une conspiration allait en sortir. Il passait et repassait, en s’en rapprochant chaque fois davantage. Enfin la porte s’entr’ouvre, le soldat par un demi-tour habilement combiné se trouve en face de l’entre-bâillement, il allonge le cou, la tête disparaît, et j’entends le bruit d’un gros baiser hardiment cueilli. — Deux pas en arrière et position du port d’armes. — La porte achève de s’ouvrir. Un tablier blanc à bavette en sort en courant et se perd dans l’ombre de la ruelle, où le soldat la suit. À mon tour je suis le soldat, et j’arrive sur une place mal éclairée où une façade d’église m’arrête un moment, de sorte que je perds de vue l’étincelle qui tremblotait au cimier du casque de mon déserteur. Tout à coup, sous un réverbère isolé et fumeux, j’aperçois quelque chose d’inexplicable. Figurez-vous un long casque fuyant en arrière avec un plus long plumet, et se prolongeant en avant sous une forme que visière n’a jamais prise. Pas de trace de figure d’homme, et, dans la silhouette, pas de place pour l’y loger. Sous ce fantastique appareil qui me rappelle le monstrueux plongeur du pont au Change, ou la coiffure inasphyxiable des pompiers anglais, se dessinent un torse cambré et deux jambes écartées. Un fusil au repos se trahit par le reflet du réverbère expirant sur la baïonnette. Une forme blanche, indécise comme un fantôme, est plantée immobile devant ce spectre, et aucun bruit, aucun mouvement ne m’aide à comprendre ce groupe étrange. Il faut pourtant percer ce mystère. Je m’avance et j’arrive près de l’énigme, au moment où l’avant du casque décrivant un quart de cercle se sépare de l’arrière, et me démasque une bonne face allemande toute haletante, deux moustaches qui ruissellent, deux yeux qui sourient. J’entends un gut interrogatif et un ia reconnaissant, auxquels succède un roulement de baisers pris à pleine bouche. Puis, le tablier blanc regagne sa porte un moos vide à la main, et le soldat reprend sa faction, heureux d’avoir, en dépit de la consigne, vidé le moos de l’amour.

Une manière de faire faction à Munich.

Voilà une des manières de monter la garde à Munich. Il fallait être Parisien pour s’en étonner. L’Allemagne, qui joue beaucoup au soldat, qui tient des canons sur les places les plus pacifiques, des chaînes tendues devant les corps de garde les moins menacés, au fond est très-débonnaire et passe à ses conscrits bien des libertés. N’ont-ils pas appelé la locomotive qui nous a amenés d’Augsbourg ici, du nom de Vénus, pour donner à ses noirs mécaniciens des idées couleur de rose.

Cette armée bavaroise a cependant bonne tournure, et fantassins, cavaliers surtout, semblent de vrais soldats, non pas toutefois lorsque, lourdement matelassés et des grilles au visage, ils font l’escrime à la baïonnette. À la parade ils ont un air suffisamment martial ; s’ils ne marchent pas avec la régularité géométrique des Prussiens, je ne doute pas que leurs régiments ne figurassent fort bien à côté de ceux du roi de Prusse et de l’empereur d’Autriche. Le jour où la véritable Allemagne voudra avoir une armée à elle, qui ne dépende ni de Vienne ni de Berlin, au lieu d’envoyer, comme le duc de Saxe-Gotha, ses bataillons s’exercer et servir en Prusse, elle fera bien de prendre l’armée bavaroise pour noyau de formation.

L’escrime à la baïonnette.

Une certaine partie de la population de Munich a des mœurs batailleuses qu’accusent des balafres toutes fraîches sur des joues roses et bouffies. Ce sont les étudiants. Mais, ne leur en déplaise, je les crois turbulents et querelleurs une fois seulement de temps en temps, à heure fixe et en vertu d’un règlement sociétaire. Ils aiment beaucoup les démonstrations en appareil belliqueux. Un jour, sur le soir, j’en vis un grand nombre rassemblés devant St-Michel, autour de quatre ou cinq calèches qui contenaient chacune un étudiant coiffé d’un chapeau à claque à cocarde énorme, avec une épée au flanc. D’autres, en casquettes blanches, rouges ou vertes, firent la haie ; d’autres encore se placèrent entre les calèches, en costume de combat : le toquet brodé d’argent, redingote noire, écharpe aux trois couleurs flottant sur la hanche, pantalon de peau blanche, immenses bottes à l’écuyère garnies d’éperons sonores, dans la main une longue épée, à coquille énorme, qui enveloppait le poignet, enfin un gant à grande garde qui montait jusque vers le coude.

Le cortége organisé, musique en tête et musique en queue, se met en marche. On allume les cigares et les torches. Les « chefs de guerre » marchent devant les calèches, et les calèches tiennent le milieu du pavé. De chaque côté, à la place où devraient se trouver les trottoirs, une file d’étudiants forme la haie, écartant les curieux par la fumée de leurs torches. Quand la musique de tête est essoufflée, la musique de queue reprend. Elles jouent une marche près de laquelle celle de la Gazza ladra est une fantaisie joyeuse. On sort de la ville par une rue tortueuse et étroite, dans laquelle les torches éclairent jusqu’au faîte de grandes maisons pointues dont toute croisée a des curieux.

Un cortège funèbre d’étudiants.

Ces lumières fumeuses, cette musique lugubre, cette foule bizarre que je vois à travers l’arcade ogivale d’une des anciennes portes ont un aspect sinistre. Je ne sais où ils vont, ni pourquoi. La tristesse des chants, l’air solennel des assistants me donnent à penser que les étudiants isolés dans ces calèches funèbres, avec ce cortége d’enterrement, sont au moins voués à une chance de mort. Je rêve à un combat chevaleresque ; à trois Horaces casquettes blanches, contre trois Curiaces casquettes rouges ; un combat à l’épée, après un combat à la chope où le succès a été indécis.

Ce qui me fortifie dans cette idée, ce sont les moulinets furieux que les chefs de guerre exécutent dans le vide avec leurs immenses épées, dont j’entends les sifflements aigus.

Enfin on s’arrête, après une heure de marche, à la porte d’un cimetière. Les porteurs de chapeaux à claque, d’épées, de torches et de bottes à l’écuyère peuvent entrer. Mais on me ferme la porte au nez, sans doute pour que le profane vulgaire ne soit pas témoin du drame qui va s’accomplir.

Au bout de vingt minutes, le cortége reparaît. Il était sorti par une autre porte tout au bout d’une longue avenue, et la musique joue des marches vives et joyeuses. Tant mieux : cela veut dire que personne n’est tué.

Arrivé sur une grande place, en avant des murs, on s’arrête. Tous les porte-torches forment le cercle, les calèches au centre, les porte-épée en groupes. On entonne un chant latin où j’entends doctores rimer avec professores. C’est une espèce de litanies bien

rhythmée dont les cuivres reprennent le refrain, ce qui permet aux choristes d’aspirer une bouffée de cigare. Ce chœur est très-bien chanté par les cinq cents étudiants du cortége, auxquels se joignent beaucoup de voix de la foule. Les six ou sept couplets terminés, on entend un commandement ; les épées se croisent et ferraillent à grand bruit, avec des vivats et des hourras, puis toutes les torches sont lancées au milieu du cercle où elles forment un grand feu que les badauds regardent brûler, tandis que les étudiants tirent chacun de son côté.

Je voudrais bien comprendre ce que je viens de voir, et demander des explications à l’épée qui rentre en ville, comme moi, par les allées de Shönenstrasse, mais ses éperons sonnent si fort, sa colichemarde traîne si vaillamment, son poing gauche est si crânement arc-bouté sur sa hanche, tandis que sa main droite fend l’air, que j’ai peur d’être traité en Philistin.

Le lendemain je revis semblable cérémonie, et je sus que c’était un hommage rendu à un professeur qu’on avait enterré trois jours auparavant et que les étudiants des calèches étaient les pacifiques orateurs chargés de l’éloge funèbre.

À la bonne heure ! Le sentiment est excellent ; mais je ne demande pas, pour le jour de mes funérailles, que mes élèves, s’il en est alors qui se souviennent de moi, me portent en terre avec tant de bruit, de feux et de ferraille. Du reste, les cimetières de Munich sont charmants. On y trouve quantité de monuments où la fantaisie érudite des architectes allemands s’est donné carrière. Un d’eux est entouré de galeries à arcades, comme les champs saints d’Italie, et rempli de bustes et de statues : partout de la pierre, du marbre, du bronze, entremêlés de verdure et de fleurs. Munich traite bien ceux qui le quittent pour le grand voyage, et je l’en félicite. Il y a une douce et sainte poésie dans le culte des morts ; j’y vois de plus un puissant lien social. La pierre du tombeau, comme celle du foyer domestique, porte les grandes maisons et les fortes races. La Chine n’a eu guère qu’une vertu, le respect des aïeux, et cette vertu l’a fait vivre cinq mille ans ; comme elle empêche de mourir les derniers restes de la tribu indienne qui fuit devant le Yankee en emportant les os de ses pères, et retrouve une patrie dans le sol où elle peut leur construire un nouveau tombeau.

En revenant de cette promenade sérieuse qu’il ne faut oublier nulle part de faire, parce que les morts aident à juger les vivants, j’arrivai vers midi à la Mariensaule. Aussitôt que le bronze de l’horloge commença à jeter dans’air ses douze notes sonores, toute la vie de la place s’arrêta, on cessa de marcher, de causer ou de rire : l’Angelus sonnait. Les soldats du poste s’alignèrent, le fusil au pied, la main gauche à la visière, le corps incliné, la tête et les yeux baissés ; les tambours battirent aux champs, les trompettes retentirent ; la foule se découvrit, les plus zélés se jetèrent à deux genoux sur le pavé, les cochers de fiacre eux-mêmes s’agenouillèrent, mais prudemment, sur les coussins de leur siége, et chacun récita dévotement les trois versets de la prière. Cependant, comme Satan ne perd jamais ses droits, des filles d’Ève, légères et très-parées, se remirent bien vite à glisser dans la foule, en coudoyant d’un air naïvement provocateur qu’on ne trouve qu’ici, les officiers et les étudiants qui leur souriaient gravement.

L’Angelus fut suivi d’un concert donné par la musique militaire. Beaucoup de monde y accourut, ou plutôt y vint, car on ne court pas en Allemagne. L’exécution me parut bonne, et surtout remarquable par l’harmonie de l’ensemble ; mais ce qu’ils ont de plus original en fait de musique militaire, c’est la retraite du soir à trois clairons. Ils jettent d’abord deux notes tristes et graves, relevées par une trompette plus aiguë qui déchire bien l’espace et le silence, comme un premier appel. La sonnerie reprend plus vive, pressante, et éclate par une très-belle phrase de défi et de menace, qui se termine en un dernier avertissement. Ce doit être une fanfare de tradition. En l’entendant dans la nuit et les rues désertes, on rêve aux cavaliers couverts de grands manteaux sombres, aux casques empanachés des vieilles gravures allemandes, à quelque scène de Franz de Sickingen ou de Goetz à la main de fer.

Chaque année, au mois de juin, passe sur cette même Schrannenplatz une procession fameuse à Munich et dans toute la Bavière, celle de la Fête-Dieu. J’étais arrivé trop tard pour y assister, mais je rencontrai quelqu’un qui l’avait vue peu de semaines auparavant, et qui m’en conta tous les détails.

Dès la veille, on ferme les boutiques une heure plus tôt pour se préparer à la fête. La place est encombrée par les voitures chargées de fraîche ramée et de jeunes bouleaux qu’on se hâte de planter. La Mariensaule, devenue le centre d’un immense reposoir, disparaît sous la verdure et les fleurs, et des paysannes, venues de fort loin, émaillent les rues et la foule de costumes étranges.

Avec l’aube, le bruit commence : la ville retentit de tambours et de fanfares, et les gardes nationaux se préparent à faire la haie. Ceux du faubourg d’Au, presque tous ornés de boucles d’oreilles, rappellent la tenue et les allures de nos pittoresques mais très-peu militaires compagnies de banlieue.

À huit heures, la procession se met en marche et se déroule lentement au travers des rues. Elle s’annonce de loin par une multitude de bannières qui flottent au vent. Passent d’abord les corps de métiers en habit noir, coupé d’une écharpe rouge, à quoi les porte-bannière ajoutent une épée ; les pèlerins blancs, noirs et bruns ; les jeunes filles avec la robe virginale serrée par une ceinture bleue, et à la main le lis des champs, celui dont il est dit : « Le roi Salomon, dans toute sa gloire, n’a jamais été vêtu comme un seul d’entre eux. » D’autres théories portent le lis rouge, fleur maussade, un bouquet, ou bien un pennon sur lequel est peint ou brodé un des attributs ou des souvenirs de la passion : l’éponge, la lance, l’épée, la sainte figure, la couronne d’épines, les pieds percés et saignants. Viennent ensuite les séminaristes en blancs surplis ; les orphelins que la charité a recueillis, mais à qui elle n’a pu donner la beauté, car ces enfants de la débauche et du vice, dont le visage n’a jamais été égayé par un sourire de mère, sont ici, comme partout, tristes et laids ; enfin les moines, parmi lesquels on ne voit guère de ces figures expressives, labourées par la douleur ou la pensée, qui révèlent les grands désespoirs ou les célestes aspirations. Rien n’empêcherait de croire que bon nombre de ces braves gens, replets, hauts en couleur, front bas, mais larges mâchoires, font un métier tout comme un autre.

Des gardes du corps, en superbe costume et de taille magnifique, précèdent le clergé séculier et l’évêque, derrière lequel marche le roi, qui salue de la tête et du sourire, ses deux frères, dont l’un, le prince Adalbert, en honnête homme qu’il est, ne veut pas changer sa foi contre une couronne ; plus loin, les maréchaux et des généraux, des aides de camp, etc., très-dorés.

Après la cour et l’armée, la justice et les académies, dans un costume d’une ampleur magistrale ; les administrateurs des chemins de fer, des postes, etc., en tenue de généraux, de colonels, et très-empanachés ; puis de beaux gendarmes ; enfin la foule immense, qui suit en psalmodiant. C’est comme autrefois chez nous, quand la cour et la ville, le parlement et l’université s’en allaient processionnellement à Saint-Denis en tel nombre que la tête du cortége entrait dans la basilique, que la queue était encore au parvis Notre-Dame. À cette heure, c’est au fond de l’Allemagne qu’il faut aller chercher, pour les trouver vivantes, des mœurs vieilles de deux ou trois siècles.

La fête terminée, chacun se retire content : on a fait ce qu’on voulait faire. Le peuple était venu pour voir, les princes pour être vus, et le clergé pour mettre à genoux devant lui les grands et les petits de la terre.

Je ne m’attendais pas à cette conclusion de mon interlocuteur. Elle signifiait bien clairement qu’il était un de ces puritains farouches qui élèvent à Dieu dans leur pensée un autel solitaire et ne comprennent rien à la poésie extérieure du catholicisme. Aussi pour n’engager aucune dispute avec lui sur le charme de ces fêtes de la religion populaire je me contentai de lui exprimer le regret d’avoir perdu cette occasion unique de voir toutes les classes de la société bavaroise.

« Le regret, dit-il est méritoire, mais n’en prenez pas trop de souci. Le peuple, vous le voyez ; les prêtres, vous les verrez, quand il vous plaira, dans les églises. Restent la noblesse et la bourgeoisie universitaire. Pour la première, il se trouvait dans la foule dorée qui suivait le roi plusieurs chefs de vieilles maisons, mais aucun qui portât le cachet de la race. Ce ne sont plus que des physionomies à l’anglaise dont le trait le plus apparent est le soin extrême donné à l’arrangement de la barbe et des cheveux, et dont la roideur gourmée annonce que l’esprit est bien un captif emprisonné dans ce corps, objet de tant de sollicitude. Ah ! monsieur, les grands seigneurs s’en vont !

« Du côté des grosses épaulettes, beaucoup de croix et de cordons ; peu de tournures vraiment militaires. Ce n’est pas leur faute. Une belle figure de soldat ne se prend pas à la parade, mais en face des canons ; il faut qu’elle soit bronzée au feu. Pour nos académiciens, je vous dirais, si nous n’étions en temps de vacances, allez les entendre ; vous en trouverez de fort savants et dont le nom est européen, comme celui du chanoine Dollinger. Mais à les regarder de loin, vous verrez de bonnes faces d’érudits, bien germaniques, et pas une belle tête de vieillard, comme celles de Gros, d’Arago ou de Chaptal, où la molle enveloppe des ans n’empêchait pas l’esprit de pétiller encore dans les yeux et par tous les traits. Les Allemands ne savent pas vieillir. Avec l’âge, la face s’épaissit, et les traits, comme des blés trop mûrs, versent et se répandent. Pour eux, le type sublime est ce qu’ils appellent le masque olympien de Goethe : la placidité forte, mais non l’enthousiasme et l’élan.

— À titre de voyageur, lui dis-je, je suis bien souvent forcé de faire comme vous, de ne voir que les dehors des hommes et des choses, et de juger sur l’apparence. Mais il y a du vrai dans votre pratique et dans votre opinion. Schiller avait bien la figure de son génie ; Humboldt ne l’avait pas. »