Dans le nid d’aiglons, la colombe/13

Texte établi par Fides (p. 91-94).

Prières sur la ville

Voici que la nuit choit sur la ville qui commence à prendre de vastes dimensions autour de la Ville-Marie première. Soudain, une ombre descend du reclusoir, passe par son entrée particulière, ouvre la porte du côté de l’Évangile, se dessine plus nettement sous la lampe du sanctuaire et s’agenouille en adoration. C’est peut-être une nuit d’été, c’est peut-être l’une de ces nuits d’hiver où le froid coule du nord dans sa pureté et son intensité. Personne autour d’elle. Jeanne prie une heure, parfois deux heures, dans l’infinité de la solitude qui s’est insinuée dans toutes les parties de la maison de Nazareth.

La métropole a gardé le souvenir saisissant de la recluse intercédant pour elle et expiant pour elle. Cette habitude, il paraît qu’elle l’avait prise, tout doucement, quand elle habitait la maison paternelle : elle se serait agenouillée devant sa fenêtre en regardant, de l’autre côté de la rue, la lampe qui ne s’endormait pas, dans la chapelle de l’Hôtel-Dieu. Ici, maintenant, elle peut se livrer à l’impétuosité des sentiments de son cœur, quand tous dorment et que, sans manquer à sa réclusion, au silence, elle peut s’aventurer dans la pénombre jusqu’aux degrés de l’autel. Il faudrait fouiller longtemps dans les annales pour retrouver tableau aussi émouvant. On dirait parfois que les attitudes de Jeanne s’enveloppent d’art et de poésie. Et tout naturellement, car elle possédait ces dons.

Monsieur de Belmont nous apportera minutieusement tous les détails de cette adoration nocturne. En effet, Jeanne n’a pas voulu, sans en référer à son directeur, se livrer à cette dévotion. Il l’a insérée dans son règlement.

« … Elle se levoit toutes les nuits à minuit pour faire une heure doraison, après laquelle elle disoit matines et laudes du petit office de la S’te vierge ; et toutes les veilles des festes cy dessous marquées elle en faisoit deux heures malgré la rigueur du grand froid où elle étoit exposée se tenant au pied du s/t autel. » Ces fêtes étaient donc les suivantes : la Circoncision, « lépifanie », la Purification, les deux nuits des Quarante Heures, la Saint-Joseph, l’Annonciation, le Dimanche des Rameaux, la Transfiguration, « Lintérieur de notre seigneur la petite et la grande Fête-Dieu, la Saint-Jean, la Visitation, la Saint-Louis, l’Assomption, la Nativité, la Saint-Michel, le Nom de Marie, « Laprésentation », « Lintérieur de la S’te Vierge », la Toussaint, la Conception. La veille de ces jours, elle jeûnait au pain et à « leau » de même que tous les samedis de l’année. « Elle a observé tout ce qui est marqué cy dessus jusquau dernier soupir desa vie sans y avoir manqué quelque instance qu’on luy ait faite disant que son salut y étoit attaché ».
Pour saisir la valeur de ces veilles, il faut se représenter l’intensité

et la durée des froids du Canada. Les colons ne surent pas s’en défendre. Encore moins les communautés. Sœur Morin a compté jusqu’à deux cents fentes entre les lambris par lesquelles la neige s’insinuait dans l’Hôtel-Dieu. Marie de l’Incarnation parle de l’eau des brocs gelée le matin. Les cheminées les plus vastes ne suffisaient pas. On peut dire qu’il est sûr que la maison de Nazareth souffrait du même mal et que la nuit, elle était abandonnée sans feu. Une vraie glacière, comme nous disons aujourd’hui.

Dans le silence, c’est ainsi le cœur à cœur, l’intimité avec le Sauveur, les confidences.

On peut dire que la dévotion de Jeanne Le Ber au Saint-Sacrement eut quelque chose de dévorant. Elle empoigne et dirige son existence. Elle l’oriente dans toutes ses parties. Ermite authentique, elle vécut avec le Christ dans un dialogue incessant. Il était l’Interlocuteur invisible. Elle était l’épouse dans la foi.