Dans le nid d’aiglons, la colombe/07

Texte établi par Fides (p. 47-54).

Le premier reclusoir

Jeanne Le Ber entre donc en réclusion, et d’abord, comme Catherine de Sienne, dans la maison de son père. Aucun historien ne nous a laissé mention d’une cérémonie. Tout se fit simplement, semble-t-il, et sans doute à la chapelle des Hospitalières, église paroissiale, de l’autre côté de la rue. Un grand inventaire des biens de Jacques Le Ber, en 1693, nous laisse une description exacte du reclusoir.

C’est « la petite chambre à costé où Demeure la Demoiselle Jeanne Le Ber », au premier étage. Elle contient « un petit bois de lict de sapin, avec son tour de Serge de Caën, Un petit matelas, son traversein, Sa Couverture, une Courte pointe, tels quels… » Les huissiers trouvent encore « une petitte Table, Quatre chaises de bois et de paille, Un bahut et une petite Cassette ». Il existe une cheminée car ils énumèrent ensuite « deux petits chenets avec Une pelle et Une tenaille à feu ». Tout le mobilier vaut une centaine de livres. D’autres récits nous diront que par la fenêtre Jeanne pouvait voir, la nuit, la lampe du sanctuaire dans la chapelle de l’Hôtel-Dieu. L’énumération ne comprend pas les articles personnels de Jeanne, comme livres, crucifix, images, vêtements.


C’est là que, comme le dit une oraison d’un cérémonial de réclusion, elle entreprit de vivre immédiatement « dans les saintes veilles, les jeûnes, le labeur, la prière et la pratique des Œuvres de miséricorde ». Mais dans son « enterrement anticipé il lui faut une règle ; ainsi que le raconte Monsieur de Belmont, « … Il fallut ranger ses Exercices et les réduire à un règlement occupant toutes les heures de la journée avec son travail manuel ». M. Séguenot adopta-t-il pour sa pénitente celui des recluses dominicaines, franciscaines, augustiniennes ou autres ? Seul un érudit pourrait se prononcer après des recherches. Les détails que nous avons nous font frémir par leur dureté pénitentielle : lever à quatre heures, par exemple ; une heure d’oraison. À cinq heures, assister à la première messe, à l’église paroissiale, et « quelque temps qu’il fasse, aller, venir sans regarder personne ». À onze heures, l’examen particulier. Le petit office de la Vierge, moitié l’avant-midi, moitié l’après-midi. Après le repas, une demi-heure de lecture. Plus tard, le chapelet dont la récitation se répandit justement, des anciens reclusoirs dans le peuple. La communion, tous les dimanches et fêtes. Aux jours de jeûne et d’abstinence, Jeanne ajoute celui du samedi. Pas de vin aux repas. Puis, le travail manuel qui repose de la contention de l’esprit et des tensions spirituelles. Plus de visites. Le silence. La solitude. Puis il faut un cilice et une ceinture de crin. Grâce à son petit frère, Pierre, elle s’arrange pour porter une rugueuse chemise de toile. Une servante lui apporte ses repas : elle repousse ce qu’on a pu déposer dans son assiette pour la gâter un peu, les beaux fruits, les primeurs. Elle réclame les croûtes de pain moisies dont les domestiques ne veulent même pas. On dit qu’elle commença à prier la nuit, regardant par la fenêtre la lampe de sanctuaire de l’Hôtel-Dieu.

Desrosiers - Dans le nid d’aiglons, la colombe, 1963 p0049.png


A. Chapelle.
B. Cellule de Mlle Le Ber.
C. Chœur des sœurs de la
Congrégation.
D. Noviciat.
E. Parloir.
F. Cuisine.
G. Réfectoire.
H. Procure.
I. Salle dc communauté
J. Pensionnat construit
en 1713 et 1714.


La Congrégation de Notre-Dame, maison mère rue Saint-Jean-Baptiste, au temps de Mère Bourgeoys et de Jeanne Le Ber. (+ B : Emplacement de la cellule de Jeanne Le Ber).

Il y a ici l’affleurement d’un charisme qui avait mûri tout doucement dans l’ombre, et qui se lance à bas du nid et ouvre ses jeunes ailes. S’il en est un que l’on ne peut simuler, embrasser sous de faux prétextes, en se leurrant, c’est celui-là. Les lubies, les caprices, ceux des parents ne résistent pas à la brutalité de la réclusion. Dieu parle déjà au cœur de Jeanne et elle court, éperdue.

Ce faisant, elle manifeste l’une des plus fortes personnalités du temps. Elle a un moi robuste, solide. Rien de douceâtre en elle. M. Séguenot la retient plutôt qu’il ne l’excite. Son premier historien nous a peint d’elle sur ce point, un portrait délicieux, digne de traverser les siècles.

« …Le silence exact de Mademoiselle Le Ber est d’autant plus admirable, dira-t-il, qu’ayant beaucoup d’esprit, de vivacité, de facilité à s’exprimer, lorsque le sujet dans ses rares visites tombait sur quelque matière spirituelle, on était obligé à tout moment de luy dire : « Tout dousement » tant étoit grande l’abondance, la ferveur, la rapidité et l’onction avec Laquelle elle parloit ; sur quoy se jettant à genoux, elle disoit : « je vous demande pardon, mon père, vous faites bien de m’avertir de mon indiscrétion » ; et demeuroit ainsy humblement en silence jusqua ce qu’on luy repermit de parler ; mais bientôt après, le torrent de la conviction des vertus Évangéliques dont son âme étoit remplie, se débondoit de nouveau malgré sa retenue et le silence quelle s’étoit imposé ». Nouvel avertissement, et elle se remettait à genoux pour recommencer encore.

Le mot qu’il faut retenir est peut-être celui de « torrent » qui rend bien l’afflux tumultueux des grâces qui animaient son âme et trouvait une volubilité toute prête pour s’exprimer et jaillir. Dans sa solitude, elle avait trouvé Dieu ; et alors ses heures étaient gonflées d’un dialogue ardent et enfiévré. On ne peut la supporter longtemps sans cette compagnie de tous les instants. La réclusion la suppose.

Mais Jeanne est novice. Soyons sûrs que la lourdeur du fardeau l’écrase parfois, que sa vocation chancelle à certains jours, et que ses amies, mère Catherine Macé, Marie Le Ber de l’Annonciation, quelques compagnes d’école et de couvent, M. Séguenot et les Sulpiciens éprouvèrent de l’inquiétude. Les maîtresses de novices en connaissent long sur cette première période d’épreuves. Sous un prétexte ou sous l’autre, la nature, l’ancien mode de vie vocifèrent de violentes protestations. Combien plus en faut-il supposer dans le cœur d’une recluse d’hier confinée qui erre entre quatre murs, toute seule, toute seule à jamais.

Sans doute, cette première réclusion n’est pas parfaite. En 1681, Jeanne sera marraine à deux reprises. La première fois, pour un bébé du nom de Jacques-François Martinet ; le parrain sera l’un des cousins de l’autre bout de la maison, François Le Moyne, un peu plus jeune qu’elle. La seconde fois pour une famille moins connue.

Et le matin, jusqu’en 1683, elle se rend à l’église de l’Hôtel-Dieu, tout à côté, située, dit la sœur Morin, « dans l’enclos de notre hospital, entre le batiment de l’apothicairerie des pauvres et leur boulangerie, environ à 12 ou 13 pieds de la rue ». Reconstruite en 1654, moitié pierre, moitié colombage, de cinquante pieds de long sur 34 de large, elle menace ruine et déjà il a fallu étayer les bâtiments adjacents. À partir de 1683, Jeanne se rend-elle à l’église paroissiale construite dans l’axe de la rue Notre-Dame, plus loin, en haut du coteau ? Il est à peu près sûr qu’elle doit l’adopter. Elle va à la messe en compagnie d’une servante. Elle chemine sans lever les yeux sur les spectacles que peut lui offrir la rue. L’hiver, à cette heure matinale, nuit complète ; en été, la magnificence de l’aube.

Bientôt surviennent deux grands événements qui la mettent à l’épreuve. En 1682, nous assistons à la maladie puis à la mort de Jeanne Le Moyne, la mère. On mentionne le fait sans le garnir des détails qui renseigneraient la postérité. Elle n’a probablement pas atteint la cinquantaine. On l’imagine mince comme sa fille, on croit qu’elle meurt de la même maladie. Jeanne se conduit comme une véritable recluse. Elle résiste aux élans de l’amour filial, de la pitié. Elle n’apparaîtra que pour embrasser la morte, donner à Marguerite Bourgeoys et à sa compagne, les draps qu’il faut pour l’ensevelir. Assiste-t-elle aux funérailles ? C’est possible, mais on ne le dit pas. Elle garde son chagrin dans son cœur.

Puis, en 1683, meurt en odeur de sainteté, l’amie des premières heures, Marie Charly. De 1677 à 1680, elles ont eu des conversations intimes quand l’amour de Dieu commença à les ravager toutes les deux et à les incliner, chacune, vers son destin particulier. Une tradition tenace mêle leurs deux noms même après la réclusion de Jeanne. Son premier historien parle de la vue d’un cadavre qui aurait produit une impression terrible sur elle et aurait été ainsi l’une des causes de sa vocation. S’agit-il de celui de Marie ? Il se peut. Mais dans ce cas, l’événement aurait simplement affermi la volonté de réclusion. Il est possible aussi que Jeanne ait obtenu la permission d’aller prier auprès du corps de Marie et qu’on lui ait raconté les sentiments dans lesquels elle était morte. Leurs relations amicales avaient probablement cessé en 1680. En 1683, décède aussi Françoise Le Moyne, sa cousine, une autre fille séculière de la Congrégation.

La période de probation réservait aussi une tentation insidieuse pour la postulante. En effet, la mort de Jeanne Le Moyne laissait la maison de Jacques Le Ber sans direction féminine. Il jouissait de la richesse, beaucoup de domestiques s’affairaient à son service. Pouvait-il s’occuper des détails ménagers lorsqu’il maniait de nombreuses affaires ? Et sa fille unique était là, à portée de la main, engagée dans une vocation anachronique, peut-être chancelante. Il eut sans doute l’occasion de lui expliquer ses projets. Alors ne fut-elle pas tentée de se mettre à la tête de l’établissement, de diriger serviteurs et servantes, de protéger et entretenir les trésors d’argenterie, de lingerie dont les notaires feront un peu plus tard l’énumération ? Non, elle résista aux assauts.

Dans son zèle juvénile, Jeanne se laissa entraîner à ce que Thomas Merton appellera des indiscrétions. Un juste équilibre manquait à son comportement. Voulut-elle imiter les anciens reclus et recluses qui, dans leurs logettes, se livraient souvent à des prostrations, à des génuflexions, se mettaient les bras en croix ? Ou bien renouait-elle une ancienne coutume ? Elle prend l’habitude « de baiser la terre à l’élévation de la Ste Hostie », et aussi avant de communier. Si Dieu est là, comme le dit la foi, que sommes-nous en face de Lui qui demeure Celui qui est ? Rien. Elle accepte également « de quester par l’Église pauvrement vestue par humilité », le dimanche, à la grand’messe et de distribuer le pain béni. Elle se rend aux vêpres dans le même accoutrement. Ces gestes, elle les fait dans la sincérité de son cœur. Mais elle se singularise, elle qui comprendra plus tard, et si bien, qu’il faut éviter les prouesses ascétiques. Inutile de dire qu’elle devient un objet de curiosité. On suit du regard les mouvements de la riche héritière qui a adopté un mode de vie insolite et se vêt comme une pauvresse. Elle attire sur elle-même l’attention qui devrait suivre le prêtre à l’autel.

S’occupe-t-elle du moins de la fin ultime du reclusage ?

Un auteur dit : « C’est dans la solitude que l’âme, délestée de tout ce qui l’attache pesamment au corps et à la terre, a le plus de chance d’arriver à ce qui est l’objet suprême de ses efforts : l’union intime avec Dieu… ». Voilà un thème que développent nombre d’auteurs mystiques du Moyen-Âge, voilà un appel auquel beaucoup de personnes répondirent. Dans cette voie aussi élevée qu’ardue, M. Séguenot lui servira de maître. Une fois par semaine, il viendra de la Pointe-aux-Trembles pour l’instruire et la confesser. Son historien dira qu’elle choisit

« un sage directeur bien versé, et sçavant dans la sciance de loraison mentale, il luy en persuada lusage, luy en aprit La méthode et luy en donna un tel goût qu’il falut peu à peu luy en apprendre et luy en permettre tous les differens Exercices : cest à dire loraison du matin, lexamen particulier avant diner, la lecture, loraison du soir, Le chapelet et autres prières vocales ».

Nous assistons ainsi à la formation d’une contemplative dans des circonstances inusitées. Et l’élève absorbe d’autant mieux l’enseignement que depuis l’enfance, elle manifeste des dispositions singulières pour la méditation, la prière.