Dans le nid d’aiglons, la colombe/06

Texte établi par Fides (p. 39-46).

À l’école de Catherine de Sienne

Dans les semaines ou les mois qui suivent, se produit le second événement extérieur. Jeanne fait une lecture qui l’impressionne profondément. S’agissait-il d’une biographie ou des œuvres d’une femme de la Renaissance italienne, sainte Catherine de Sienne ? On ne le sait. Mais ce ou ces livres l’éclairèrent sur elle-même. On ne saurait en sous-estimer l’importance dans sa vie. Plusieurs biographes, et quelques-uns sont nos contemporains, ont étudié cette figure de premier plan. Dieu la suscita, analphabète, pour s’opposer au « débordement d’orgueil » des intellectuels de son temps, « surtout parmi ceux qui se croient lettrés et sages ». Elle aura une existence vraiment prestigieuse : en extase, elle dictera des oraisons et un traité de mystique, Le Dialogue, qui s’inscrivent encore aujourd’hui parmi les meilleurs ouvrages de la chrétienté ; sous son action directe, la Papauté quittera Avignon pour revenir à Rome ; elle cessera complètement de manger, tout aliment la rend malade ; elle jouira du don de convertir les cœurs, et les confesseurs qui la suivent obtiendront des pouvoirs particuliers pour absoudre les pénitents ; de son enfance à sa mort, les phénomènes mystiques l’accompagneront. Encore aujourd’hui, on étudie continuellement cette Dominicaine.

On conçoit assez qu’une sainte de ce genre ait enflammé le cœur de Jeanne Le Ber, entre 1679 et 1680. Mais quel fait la frappe en particulier, retient son attention ? Sainte Catherine de Sienne s’est faite recluse dans le sous-sol de la maison de son père. Mais pendant quelques années seulement. Elle a passé le reste de ses jours à pérégriner, se rendant même jusqu’à Avignon et jusqu’à Rome où elle séjournera.

Ce qui dans ce récit sourit au cœur de Jeanne, c’est donc la réclusion. Que connaissait-elle de cette forme d’existence considérée comme « la plus favorable à la haute contemplation », comme la fine fleur de la vie religieuse ? A-t-elle plongé ses regards dans ce monde varié ? C’est en Orient d’abord que les ascètes cherchent dans le silence, l’isolement, ce Dieu dont la loi « est de se cacher et de se dévoiler à la fois ». Les uns, surtout les hommes, voulurent le découvrir dans le désert ; et plus tard, en Occident, dans les forêts, les montagnes, les landes. Les autres, au contraire, s’enfermèrent dans des réduits de quelques pieds carrés pour n’être distraits par rien. Ils menaient la vie érémitique proprement dite. Dès l’éveil du christianisme, on les signale en Gaule, en Angleterre, en Irlande, en Allemagne, en Belgique, en Italie. Les onzième et douzième siècles, c’est-à-dire le Moyen-Âge, assistèrent à leur prolifération. En bien des lieux, voici des recluseries autour des monastères. Des moines et des moniales se consacraient exclusivement à Dieu tout en demeurant sous la férule de l’abbé ou de l’abbesse. Puis voilà des logettes attenant aux églises, aux chapelles, envahissant les cimetières ; se posant dans bien des endroits, pénétrant même dans le sanctuaire puisque l’on découvrira quatre recluses dans la chapelle de Saint-André, à l’intérieur de Saint-Pierre de Rome. Des laïques, des séculiers, de hauts personnages ecclésiastiques se mêlaient parfois à ce troupeau. À plusieurs reprises, les Conciles intervinrent dans cette matière, sur les points essentiels, mais en laissant subsister une variété de règles, de cérémonials pour l’entrée en reclusage, de costumes, de coutumes. Des reclus composèrent des traités d’ascèse, d’autres furent écrits pour eux. Pendant un certain temps, les rites d’entrée en réclusion furent d’une grande beauté funèbre : les ascètes s’enfermaient comme dans un tombeau et l’on chantait sur eux le libera.

Impossible d’entrer dans ce sujet où les érudits se promènent encore. Le reclusoir s’éteignit, semble-t-il, un peu avant l’ermitage. Dans L’Oblat, Huysmans affirme que la dernière recluse dont on ait conservé le souvenir est une Marguerite de la Barge internée à Saint-Irénée de Lyon, où elle trépasse en 1692. Mais on a conservé les noms de quelques autres reclus et recluses qui vécurent subséquemment. C’est plus tard que disparurent les ermites. On les découvre encore nombreux au dix-septième et au dix-huitième siècle ; mais souvent, ils avaient déchu de la ferveur d’autrefois. Au lieu de se fixer, ils devenaient gyrovagues. Justement l’évêque de Langres, de Jeanne Mance, Mgr Zamet, et son successeur, employèrent bien des années à les réformer.

Ce monde de Catherine de Sienne, des reclus et recluses, des ermites est très loin de nous ; seuls les historiens en connaissent aujourd’hui quelque chose. Mais il était très rapproché des fondateurs et fondatrices de Ville-Marie qui pouvaient avoir vu de leurs yeux des recluseries, et, très rapproché de Jeanne Le Ber. À différents indices, on pourra constater qu’elle semblait familière avec le sujet. Qui lui en aura parlé ? Jeanne Mance aura confié des souvenirs qui l’avaient frappée à sa filleule, sa voisine ? ou ma sœur Macé ? ou Marie Le Ber ? ou ses parents eux-mêmes ? Faut-il attribuer au seul M. Séguenot, le Sulpicien qui la dirigea, la connaissance qu’elle eut sur cette matière ? Mais M. Séguenot survient quand sa vocation s’est déjà esquissée.

Vocation ou charisme d’une rareté extraordinaire aujourd’hui. Seules quelques communautés, Camaldules, Chartreux, ou quelques Dominicains nous l’offrent dans sa rigueur antique. Charles de Foucauld en était animé.

Le Sulpicien à qui s’ouvrit cette jeune fille de dix-huit ans, Jeanne Le Ber, dut être bien décontenancé. Il fallut appeler M. Séguenot, alors curé d’une paroisse de colonisation, la Pointe-aux-Trembles, qui, seul, connaissait le sujet. Il fut certainement consterné. Pourquoi ? Parce que Jeanne était laïque et n’avait pas le moindre entraînement à la vie qu’elle voulait mener ; parce qu’elle était jeune ensuite et n’avait donné aucune preuve de ses aptitudes à la contemplation et des vertus qu’il fallait pour ce détachement complet du monde, cet arrachement au siècle. On avait assez d’expérience alors pour savoir qu’avec ces deux conditions, on courait presque sûrement à un désastre. Jeanne Le Ber dut livrer bataille non seulement avec les Sulpiciens, mais encore avec ses parents, avant d’obtenir gain de cause. Heureusement, elle parlait bien, sous l’abondance des sentiments de son cœur ; et elle avait à cet âge une forte personnalité. Autrement elle eût échoué. Car la réclusion, telle qu’elle la concevait, est une chose terrible et qui fait reculer même les plus fervents et les plus dévots, s’ils n’ont pas le charisme, tant elle contrebat avec brutalité, le fond même de la nature humaine et toutes ses tendances. Il faut en plus une foi si totale que bien peu de personnes peuvent y atteindre.

Mais les Sulpiciens sont prudents. À cette réclusion, il faut la permission de l’Évêque, ou la leur, s’il leur délègue son autorité. Autrement, elle ne serait pas régulière. Quand ils constatent que la demande est sérieuse, ils forment un tribunal composé de leurs meilleurs prêtres : MM. Dollier de Casson, Vachon de Belmont et M. Séguenot lui-même. Jeanne doit comparaître devant eux et subir un examen. Sur quoi porte-t-il ? On ne sait. On suppose que c’est M. Séguenot qui savait poser les questions et s’assurer des dispositions appropriées de la postulante.

Les réponses furent satisfaisantes. À la fin, les parents donnèrent aussi leur assentiment. Ils ne pouvaient s’opposer aux résultats de ce « sérieux examen moral et religieux ». Leur fille voulait vivre dans la retraite « pour imiter Jésus Notre-Seigneur dans sa vie silencieuse et, avec Lui, souffrir pour le rachat des âmes ». Elle leur parut à tous « divinement inspirée de prendre un parti inouï depuis longtemps jusqua Lors et dimiter les stes recluses des premiers temps et de se faire anachorète dans une maison particulière. ». On ne nous révélera que de cette façon succincte les motifs qui ont mené Jeanne Le Ber dans son reclusoir.

En ces dernières années, ont paru, sur le sujet, des ouvrages remarquables de Thomas Merton, de Dom Leclercq, de Monica Baldwin. Ils nous présentent la justification de la vie contemplative en ses divers degrés, nous expliquent sa valeur auprès de Dieu. Comment comprendre parfaitement la recluse canadienne sans les parcourir ? Ils font luire toutes les facettes de ce diamant sans prix. On dit que par ses mortifications, Jeanne veut accumuler les expiations pour ses fautes et celles des autres. Mais pense-t-elle aussi que l’Église, corps mystique du Christ, se doit de continuer par le silence, la solitude, la prière, les moments où Il quitta la foule pour converser avec son Père ? Savait-elle qu’en s’unissant directement à l’amour de Dieu pour les hommes, elle adoptait l’existence la plus féconde et la plus active qui soit ? Désirait-elle verser les eaux vives dans le grand réservoir de grâces qui coule continuellement sur l’humanité ? Espérait-elle l’union à Dieu qui peut produire les visions, les extases ? Voulait-elle décupler les forces spirituelles qui permettent l’expansion de la religion ? Nous ne le savons pas. Dans les suppositions, il faut se garder de deux dangers. D’abord, la contemplation est une très ancienne tradition de l’Église ; de nombreux traités avaient déjà couvert le sujet ; le dix-huitième siècle la connaissait mieux que nous et d’une connaissance plus intime, influant mieux sur les actes quotidiens. Alors, il est impossible d’imaginer une Jeanne Le Ber qui n’ait rien compris à la réclusion. Tout au contraire. D’un autre côté, il ne faut pas fouiller sa vie pour y découvrir des complications. Elle a une simplicité de foi et d’attitudes qui surprend. En elle, tout est clarté, équilibre, justesse. En apparence, rien de bien mystique. Mais regardons-y à deux fois : pas un moment de son existence qui n’ait une relation avec le Christ. Et lucidement.

Les Sulpiciens ne s’emballèrent pas, l’expérience était trop dangereuse. Soit, Jeanne Le Ber deviendrait recluse dans le logis paternel. Mais elle passerait par une période de probation, une espèce de noviciat de cinq ans, de 1680 à 1685. Vœu de chasteté, mais non définitif. Vœu de solitude et de réclusion, mais qui pourra être adouci au besoin ; car si le charisme n’est pas authentique malgré les apparences, il pouvait aboutir au déséquilibre mental ou à d’autres maux. Jeanne paraît avoir un don pour l’oraison, la contemplation, mais qui peut être sûr sans des essais préalables ? M. Séguenot suivra l’expérience de très près, sera le directeur et le confesseur, nous sommes tentés de dire la maîtresse de novices de cette postulante. Car s’il est une chose avec laquelle on ne peut pas jouer étourdiment, c’est la réclusion telle que pratiquée selon les règles. Ce n’est pas pour rien qu’elle est l’état le plus saint de l’Église, comme l’ont dit tant de théologiens, de docteurs, de prédicateurs à travers les siècles.