Dans l’Inde (Revue des Deux Mondes)/04

Dans l’Inde (Revue des Deux Mondes)
Revue des Deux Mondes3e période, tome 104 (p. 83-108).
DANS L'INDE

IV. [1]
AGRA ET DELHI.


AGRA ET DELHI.


6 décembre.

Cette Inde est très variée. A soixante-dix lieues de Bénarès, la grande ville païenne, commence un nouveau monde. Lucknow est une cité musulmane et une cité anglaise. Somptueux hôtels, riches et blanches villas ceintes d’opulens jardins, larges avenues, vastes parcs bien soignés où trottent des cavaliers corrects, hardis régimens de scotch-greys aux têtes viriles et pâles, cheminées d’usine qui fument à l’horizon, j’ai déjà vu ces choses à Calcutta. Les mosquées, les architectures sarrasines sont d’un beau style simple qui tranquillise après les folies hindoues. Mais la matière est vile : les monumens sont de plâtre, et cela suffit pour qu’on n’ait pas l’envie de les revoir.

La plus belle chose, ici, c’est la nature heureuse et calme, non pas dévergondée et accablante comme dans le sud humide. Le ciel est d’un azur pâle, l’air tressaille d’un souffle léger et presque frais; au lieu des éternelles grandes palmes, des arbres fins bruissent d’un millier de petites feuilles. L’or des mandarines et des oranges luit dans les fourrés, et de grandes roses fragiles, plus glorieuses que les nôtres, épanchent leur senteur familière. On imagine ainsi la nature persane, celle des poèmes de Firdousi.

Même beauté paisible, même épanouissement heureux des fleurs dans le cimetière où reposent les morts de 1857. La Résidence que sir Henry Lawrence détendit si longtemps avec une poignée de soldats, est un monceau de ruines noircies par le feu, trouées par le canon, aujourd’hui enlacées par une verdure de plantes grimpantes d’où retombent en flammes des grappes de fleurs jaunes.

Je viens de relire le récit de ce siège. Ce qui frappe dans cette histoire, c’est le sentiment qui soutenait les défenseurs. Il y a eu autre chose chez eux que de la bravoure, que l’amour de la gloire ou de la patrie, — j’entends d’abord un fonds d’orgueil grave et de ténacité, et aussi un sentiment religieux très haut et très sérieux. Tous les matins, les officiers et les soldats, avec les femmes et les enfans réfugiés dans le château, entonnaient des psaumes, les mêmes que chantaient les aïeux puritains persécutés, pour se soutenir, pour s’encourager à la constance, et les grands versets bibliques leur inspiraient l’enthousiasme grave et silencieux, la ferveur qui donne la force de faire tranquillement et de sang-froid le sacrifice de la vie. « Ici repose Henry Lawrence, qui essaya de faire son devoir. Que le Seigneur ait pitié de son âme, » dit simplement une dalle du petit cimetière parfumé.

Aujourd’hui, à Cawnpore, j’ai vu le puits que Nana-Sahib combla des corps pantelans des Anglais, hommes, femmes, enfans qui s’étaient fiés à sa parole. Tout autour on a mis le silence d’un grand parc et le calme des fleurs. Un ange de marbre, les ailes repliées, se dresse à la margelle du puits, que ceint une balustrade gothique. Les yeux baissés ont une sérénité divine, les mains jointes retombent dans un geste de pardon.


7 décembre.

Nous montons toujours, dans le nord-ouest, vers le pays musulman. J’admire beaucoup ces chemins de fer de l’Inde. Les wagons sont munis de cabinets de toilette où l’on peut prendre une douche, de couchettes que l’on rabat lorsqu’on veut s’étendre, et, la nuit, tout voyageur de première et de seconde classe a droit à l’une de ces couchettes. Si l’on veut dîner en route, on avertit le conducteur, qui commande les repas par le télégraphe, et l’on trouve la table servie aux stations où le train s’arrête : le matin, pour le déjeuner; à une heure, pour le tiffin; à six heures, pour le dîner. On parcourt ainsi, et sans fatigue, des espaces de deux mille kilomètres, et l’on pense avec pitié aux pauvres gens qui, partis de Paris par les trains du soir, arrivent à Marseille ou à Brest tout moulus, tout fiévreux d’une nuit d’insomnie.

Chez mes compagnons de voyage, je ne cesse pas de remarquer la même humeur confiante et sociable. Officiers, missionnaires, commerçans, au bout d’un quart d’heure on lie connaissance avec eux, — conversation courtoise de gentlemen, presque toujours instructive. Ils s’intéressent aux choses publiques, ils ont des idées sur l’avenir de l’Inde, sur les progrès de la Russie. L’un d’eux me disait que, dans cinquante ans, l’Inde aura son parlement autonome. Il en est partisan. « Notre devoir, ajoutait-il, est de faire l’éducation de l’Inde. » Entendez d’en faire une Anglaise, de la vieille reine asiatique. « une fois cette éducation faite, nous n’aurons plus qu’à nous en aller. We shall have done our duty to India. » Ses filles écoutaient, deux charmantes English girls toutes fraîches et roses, en toilette simple de flanelle claire. Le calme et le sérieux des visages étaient frappans. Ce ne sont pas des rastaquouères que ces colons anglais, mais des pères de famille honnêtes et énergiques qui vivent ici dans l’intimité, la paix, le charme du home anglais.

« L’Angleterre fait son devoir envers l’Inde, » elle la civilise. Par exemple, pour détruire les préjugés de caste, elle use d’un moyen fort efficace : elle fait voyager les Hindous. A traverser des contrées diverses, à se coudoyer en chemins de fer, ils s’instruisent, et leur esprit doit s’élargir. C’est pourquoi les compagnies ont réduit au minimum le prix des places. Le billet avec lequel mon boy fait douze cents lieues, de Calcutta à Calcutta, par Delhi et Bombay, coûte quarante-quatre roupies. Aussi les troisièmes sont toujours bondées d’indigènes. Rien de pittoresque comme ces wagons chargés d’un peuple bariolé.

Cette ligne, construite et possédée par une compagnie anglaise, est exploitée par des indigènes. Hindous les mécaniciens, hindous les conducteurs, les chefs de gare, et l’on s’en aperçoit à la façon dont le service est fait. Rien de la précision automatique, de l’exactitude froide, de la gravité, de la décision des employés anglais. A Bénarès, j’ai voulu envoyer des bagages directement sur Bombay. Là-dessus, grand émoi dans la gare, colloques entre le chef de gare, les commis, les contrôleurs, mon boy, colloques peu dignes, fort animés de gestes et de cris, flux de paroles interminables. Nous sommes partis avec vingt minutes de retard et j’ai dû coller moi-même les étiquettes sur mes malles. Non, l’Inde n’est pas encore tout à fait anglaise; non, son « éducation » n’est pas encore terminée.

Aux stations, mon boy descend très vite de son wagon pour voir si je désire des fruits. Quarante-huit ans, petit, chétif, maigre, un vrai Bengali fin et malingre. Très précieux, ce boy, à la fois un guide, un domestique, un interprète, un compagnon. Seulement, il est entendu qu’il ne servira pas à table. Voir manger un pourceau de chrétien, respirer l’odeur des viandes, c’est une souillure dont il ne se laverait pas. Comme il sait très bien l’anglais et connaît les pays que nous traversons, il demande trente roupies par mois. Là-dessus il se nourrit, fort économiquement d’ailleurs : un peu de riz qu’il fait bouillir dans son vase de cuivre et qu’il mange assis par terre sur ses talons, un peu d’eau pour se laver la bouche selon le rite, il ne lui en faut pas plus. Son métier est d’enregistrer les bagages, de connaître le nombre de mes colis, de les compter à tout instant, de m’empêcher de les perdre. Impossible d’égarer un mouchoir sans qu’il s’en aperçoive au bout de trois minutes et me force à fouiller toutes mes poches. Hindou de race et de religion, sivaïste de secte, il semble vénérer particulièrement les singes et les vaches. Comme je faisais semblant de le railler à ce sujet, il a eu un sourire mystérieux et a gardé le silence.

Cheddy appartient à la caste Çoudra, qui fut, dit-on, créée des pieds de Brahma : « Pur de corps et d’esprit, humble serviteur des hautes classes, doux en paroles, jamais arrogant, cherchant son refuge chez les brahmes, tel est, dit Manou, le vrai Çoudra. » — Celui-ci, qui est fort et gros comme une sauterelle, succombe sous le poids d’un petit sac de nuit, et il est entendu qu’il ne portera rien. En revanche, il me suit comme son ombre, couchant en travers de ma porte comme un petit chien fidèle et se battant comme un lion contre les mendians qui nous assaillent. Il sait quelques mots de sanscrit, l’anglais, le bengali, l’hindoustani, l’histoire des rajahs, des shahs et des khans, et, le soir, assis à ma porte, il lit à la lueur d’une lanterne un grimoire mystérieux. Mais malgré tant de science, son cœur est humble, un vrai cœur timide et pur de Çoudra.

Nous avons causé. Élève des missionnaires protestans de Calcutta, il ne s’est pas converti. Il aime beaucoup les Anglais : — « Juge anglais dire à pauvre homme : Tu as raison, et à homme riche : Tu as tort. » — Voilà le petit fait qui, souvent répété, assure la domination anglaise dans l’Inde. Sous ce régime, le paysan est tranquille. Il n’est plus traqué et barrasse par tous les fonctionnaires des gouvernemens indigènes ou musulmans. Il paie un petit impôt régulier, et le voilà maître de son gain ; il connaît un sentiment tout nouveau chez le paysan hindou, celui de la sécurité.

En revanche, Cheddy Lall n’aime pas les soldats : — « Trop fiers, me dit-il, pauvre Hindou porter tous leurs bagages. » — Cette petite image suffît. On voit la morgue, le silence hautain du soldat britannique, de Tommy-Atkins qui réalise ici le rêve de la plèbe anglaise, qui se traite en gentleman et se fait servir comme un gentleman. Que de lois je l’ai vu descendre du train, superbe et calme, portant haut la tête, ses cheveux blonds collés par la pour made, correctement ganté, badine en main, faisant sonner ses éperons, dominant de sa haute taille bombée la foule des coolies courbés sous le poids de ses valises!

Nous courons toujours dans le nord-ouest, vers le pays musulman. Mon Dieu ! que cette campagne est belle ! des plaines interminables et désertes, par instant argentées du frissonnement blanc des grands roseaux. Jusqu’à l’horizon, ils se pressent les uns contre les autres, dressant hors de leurs gaines leurs hautes tiges sèches et droites où tremble un plumet pâle et léger comme une fumée. Quelquefois des antilopes détalent d’un trot menu et puis s’arrêtent, leur course légère un instant suspendue, un pied levé, leurs fines têtes tournées vers nous avec anxiété. Très graves, des cigognes et des hérons nous regardent passer. Le grand ciel est vaporeux de lumière : devant nous les rails fuient en lignes rigides et luisantes, se rencontrent là-bas vers un point que nous n’atteignons jamais. — La nuit, la noirceur et la solitude de ces plaines vides sont solennelles et par instans, très loin, un cri presque imperceptible, deviné dans le grand silence, un glapissement perdu de chacal serre mystérieusement le cœur.


9 décembre.

Nous voici dans la capitale des premiers Mogols. Et il y a beaucoup de choses à voir, surtout des architectures, des palais et des tombeaux. Car ils ont lutté contre le temps et contre la mort, ces musulmans. Ils n’ont pas accepté d’être abolis tout entiers. Tandis que l’Hindou paisible et rêveur rentrait sans lutte, sans rien laisser de lui-même dans le sein de l’être qui, pour un instant, l’avait soulevé à la surface de ce monde illusoire, eux, les passionnés et les volontaires, ils s’affirmaient après la mort par le jaspe et par le marbre, comme ils s’étaient imposés pendant leur vie par le glaive et par le feu.

Akbar fut l’un d’eux, et sa tombe se dresse, intacte comme au premier jour, dans la campagne silencieuse. Quatre grandes portes posées aux quatre points cardinaux, quatre arcs de triomphe monumentaux, flanqués de minarets, couronnés de clochetons, donnent accès dans un jardin solitaire où des grappes d’or se balancent au milieu de la verdure. De chacune part une large chaussée de dalles rouges, et toutes convergent vers le monument central. Il est à la fois chinois et sarrasin, ce tombeau, fait d’une superposition de terrasses en retrait que surmontent des kiosques mongols. Le vide soutient le plein : des files de colonnettes portent les pans solides de marbre qu’incrustent des pierres fines, enchâssées avec exactitude, et qui flambent sur le blanc parfait des surfaces. Chaque terrasse est un quadrilatère pavé de mosaïque, encadré par des colonnes grêles qui montent et se rejoignent en ogives. Derrière ces colonnes de marbre un couloir circule autour de la terrasse, fermé au dehors par une guipure de pierre blanche qui découpe la pâleur du ciel en dentelles exquises. Si légère et délicate, cette architecture de pierre parfaite semble indestructible dans cet air jeune et lumineux qui la pénètre de toutes parts.

A l’intérieur, au centre, au point mathématique où se croisent les diagonales du carré, s’allonge la tombe d’Akbar, un rectangle de marbre à peine fleuri de quelques lotus en relief dont les tiges frêles serpentent d’un mouvement timide et doux. Là, dans l’ombre noire, le Mogol dort depuis deux siècles. Au dehors, pour le glorifier dans la lumière, c’est l’enroulement du marbre découpé, l’éclat des dalles de couleur, la profusion des mosaïques, la pureté des lignes simples, l’art achevé atteint au prix de la souffrance d’un peuple d’ouvriers. Tous sont morts, mais cette architecture parfaite, l’une des plus nobles œuvres qu’ait conçues leur race, se déploie sous le ciel, dans la campagne paisible.

Des sous d’accordéons traînent dans l’air. Des soldats anglais sont venus flâner sur cette terrasse et jouent des airs du pays... Accoudés à la balustrade délicieuse, quatre d’entre eux fument leurs pipes de bruyère, dont la fumée monte tranquille et calme comme toute la scène.

On aime à noter avec précision les détails d’une vision qui va fuir pour toujours. Aujourd’hui 9 décembre, onze heures et demie, voici ce que j’ai sous les yeux, du haut de ce tombeau d’Akbar. Par-delà les guipures de pierre et les kiosques blancs qui le terminent, un vaste tapis carré, le grand parc avec ses massifs sombres et l’éclat de ses fleurs, ceint d’un mur à bastions. Au nord, au sud, à l’est, à l’ouest, à 500 mètres du monument, les quatre portes grandioses, les quatre faces carrées de grès rouge, avivées de marbre blanc, trouées d’une ogive immense. Tout alentour, la grande plaine fauve. Des dômes d’arbres font des taches de verdure sombre sur la sécheresse des herbes jaunes. A l’est, des rubans moirés d’eau bleue traînent. Cà et là dans la solitude de la campagne, des colonnes, des tours dressées parmi les herbes et les feuillages, toutes les ruines d’une capitale dont rien n’est resté que quelques monumens impérissables et, séparé de tout le reste, l’éclat pâle des marbres du Taj, bleuâtres dans la lumière brumeuse, comme des monceaux de neiges lointaines. A la citadelle. — Curieuse forteresse de grès rouge au bord de la Jumma. Au sommet des murailles rugueuses, des bastions massifs, faits pour résister aux assauts, et qui plongent dans le fleuve comme des falaises, circulent les plus sveltes broderies de marbre pâle, rendues plus exquises par le contraste de l’énorme pierre brute qui les porte. C’est un rocher couronné de dentelle dans laquelle les boulets ont fait quelques pitoyables déchirures. Il y a de tout dans ce fort, des mosquées, des harems, des palais, des salles de justice, des jardins, toute une ville de marbre cachée dans les hautes murailles crénelées, toute une ville royale, ou mieux tout un camp [2] dont le chef, à l’abri derrière l’épaisseur de la pierre accumulée, entouré de ses ministres, de ses conseillers, de ses généraux, de ses poètes, de ses musiciens, de ses femmes, s’acquittait de ses devoirs d’empereur et de musulman, goûtait les joies raffinées, le luxe suprême d’un tyran artiste et amoureux.

On passe sur un pont-levis, sous des portes fortifiées, devant un corps de garde où flânent des soldats européens, on suit une large voie dallée qui monte entre les bastions, et l’on débouche dans l’intérieur, où les édifices se pressent comme les tentes dans un camp.

D’abord la Moti-Musjid. — Sur les trois côtés d’une cour carrée, dallée de marbre, se déploie la mosquée de marbre. Cinquante-huit gros piliers qui montent et se recourbent en ogives guillochées de fleurs, soutiennent la lourde table du toit, et dans cette galerie profonde le marbre a les tons doux et chauds du vieil ivoire. Rien de plus, ni peinture, ni boiserie, deux couleurs seulement, le bleu du ciel, le blanc de l’albâtre, et cette simplicité somptueuse, cet éclat du soleil sur la pierre chaste, expriment mieux que tout l’ardeur spirituelle, l’exaltation de l’âme musulmane.

Sur le toit, trois coupoles pointues gonflent leurs bulles étincelantes, découpent leurs courbes savantes sur un ciel pâle, si léger, si pur, qu’il semble vide d’air, un éther où rien ne serait que la lumière.

Ensuite, c’est un dédale de vastes cours, fermées sur trois côtés, la cour des carrousels et des tournois où les chevaux caracolaient, où les tigres et les éléphans combattaient devant l’empereur, le Dewan-i-Khas où, sur son trône de marbre noir, Akbar prononçait les sentences de mort, le Dewan-y-Am, le Jehangir Mahal, puis des couloirs dont les murailles sont incrustées d’oiseaux et de fleurs, — perroquets d’émeraude, lotus de lapis-lazuli, — dont les fenêtres sont faites d’une seule dalle de marbre ajouré, découpé en treillis délicat. Et malgré tant de richesses, malgré l’enchâssement des pierres multicolores, les lignes, les tons, les lumières s’harmonisent ; tout est simple, tout est juste, comme dans un temple grec. C’est ici une efflorescence spontanée de l’art, aussi parfaite que celle qui s’épanouit dans les cités libres de l’Hellade, témoignant d’une éducation aussi raffinée du goût et de l’intelligence, mais achevée par des despotes religieux, maîtres du travail et des vies d’un grand peuple, qui gâchèrent et pétrirent la matière humaine pour éterniser leur vision de la beauté.

Quel poète moderne a fait un rêve aussi délicieux que le Mogol qui fit construire les Zenanas et les salles de bain des femmes ? Dans des chambres où le jour n’a pas accès, fraîches de la fraîcheur du marbre, se creusent des vasques de jade dont l’eau vive coule de l’une à l’autre. Sur l’albâtre translucide des voûtes et des colonnes, dix mille petits miroirs à facettes brillent dans l’obscurité comme des diamans, réfléchissent mystérieusement les lueurs des innombrables veilleuses qui brûlent au fond des niches. Les Mille et une nuits n’ont rien conçu de semblable : c’est un palais de fées ou de génies situé dans les profondeurs de la terre, loin de notre monde, loin de notre soleil, fait de pierreries, plein d’une ombre éternelle et pourtant éclairé par les feux intérieurs de ces pierreries. Là dedans, qu’on imagine ce qu’y voyait Akbar, l’ondoiement voluptueux des formes féminines, un peuple de Circassiennes, d’Arabes, d’Hindoues, choisies dans toute l’Asie par le caprice d’un tyran tout-puissant, flâneuses couchées au bord des vasques qu’elles effleurent de leur pied nu, dormeuses assoupies au frais murmure des eaux courantes, baigneuses qui tordent leurs lourds cheveux, mirées dans le cristal obscur, toutes enveloppées de l’étrange et vague clarté, — véritablement pour Akbar, après le souci des affaires, à l’heure où le soleil est accablant, un lieu de paix, de fraîcheur et de délices.

Tout en haut du fort, séparé des palais impériaux par des jardins, sur une terrasse qui domine la Jumma et regarde toute la plaine, est l’appartement des femmes, — six chambres de marbre immaculé dont les murailles découpées à jour, ou simplement évidées en rectangles, laissent librement passer l’air et la lumière. Ce harem est la perle délicate qui couronne les bastions rouges du fort. Littéralement, ces demeures sont faites de pierres précieuses ; tous ces murs sont des joyaux. Sur les douze faces de chacune des sveltes colonnes serpentent mollement de fines branches dont les fleurs sont des turquoises et des améthystes. Le long des murailles de marbre d’autres fleurs de marbre, des rangées de lis et de tulipes toutes ouvertes et nonchalamment retombantes, s’épanouissent avec un relief pâle et doux. Ces chambres ont des formes de diamans : ce sont des octogones dont les pans polis par l’ouvrier, repolis par le temps, jouent avec la lumière, l’emprisonnent, amollie, tempérée. Les plafonds s’élèvent en cônes taillés à facettes, s’achèvent en une pointe exacte de cristal. Dans ces demeures flotte une demi-clarté fraîche où luisent et s’enroulent voluptueusement, suivant un inextricable dessin, les arabesques et les fleurs enchâssées. Par endroits, la pierre épaisse, amoureusement découpée, fait une dentelle subtile sur la clarté blanche épandue dans l’espace.

Autour de ces chambres circulent les terrasses, non pas ceintes de balustrades, mais entourées de ciel, terminées soudain dans le vide par la chute verticale des hautes murailles rouges qui tombent à pic jusqu’au fleuve. — Combien de fois les reines et les odalisques paresseuses, éternellement enfermées dans ce paradis d’albâtre, se sont couchées sur cette surface de marbre pour voir mourir la lumière et pâlir les eaux lentes de la Jumma, leurs yeux alanguis pleins de la vision qui est la mienne en ce moment ! Un rayonnement de rose flotte dans l’immense plaine, enveloppe toutes les formes indécises. Devant moi, sur une corniche de marbre, un perroquet est immobile : tout se tait dans l’évanouissement lent du jour. — En bas, l’eau froide remue un peu de clarté parmi les sables. Il y a des campemens sur la rive, d’où montent des fumées droites. Sur une grand’route poudreuse, des bœufs traînent des chars pesans, des chars antiques dont on voit tourner les roues massives. — Plus loin, des chameaux avancent en file grêle avec une ondulation fière et timide de leurs cous de cygnes, — procession mélancolique, demi-cachée par les nuages de poussière, demi-perdue dans la vaporeuse lumière qui noie toutes les choses...


11 décembre.

On sait que le Taj est un mausolée élevé par le Mogol Shah-Jehan à la Begum Muntaz-i-Mahal. C’est un octogone régulier surmonté d’une coupole persane, entouré de quatre minarets. L’édifice, posé sur une terrasse qui domine les jardins environnans, est fait de blocs de marbre pur et s’élève à deux cent quarante-trois pieds. On descend de voiture devant un noble portique de grès rouge, percé d’une puissante ogive, couvert d’arabesques blanches. On pénètre sous la voûte et l’on aperçoit le Taj qui se dresse à huit cents mètres de distance. Probablement nul chef-d’œuvre de l’architecture ne produit une émotion qui ressemble à celle-ci.

Tout au fond d’un jardin merveilleux, réfléchi dans toute sa blancheur par un canal d’eau sombre qui dort immobile entre des épaisseurs de cyprès noirs et de larges monceaux de fleurs rouges, le monument parlait s’élève comme une calme apparition... C’est un rêve qui flotte, une chose aérienne dépourvue de poids, tant est parfait l’équilibre des lignes, et si pâles, si légères sont les ombres qui circulent sur la pierre virginale et translucide. Ces cyprès noirs qui l’encadrent, ces verdures trouées de ciel bleu, ce gazon éclairé de lumière vive où le soleil projette violemment les silhouettes des arbres, toutes ces choses solides rendent plus irréelle l’image pâle qui va s’évanouir dans la clarté du ciel.

J’avance sur la rive de marbre qui longe le canal sombre, et le mausolée prend du relief. A mesure que l’on approche, l’œil jouit davantage des surfaces du monument octogonal. Ce sont des étendues rectangulaires de marbre poli où la lumière repose avec un éclat doux de lait. On ne savait pas que cette chose si simple, la surface, pût être si belle quand elle est grande et pure. On suit l’enroulement savant et doux des grandes fleurs, des fleurs d’onyx et de turquoise, incrustées sans une saillie, l’harmonie des ciselures frêles, des dentelles de marbre, des ogives, des balustrades mille fois découpées, le jeu infini du vide et du plein.

Le jardin complète le monument, et tous deux font partie de la même œuvre d’art. Les allées qui conduisent au Taj sont bordées d’arbres de deuil, ifs et cyprès qui font plus blanche la blancheur lointaine du marbre. Derrière leurs maigres cônes, des massifs touffus, d’épais feuillages donnent de l’opulence et de la profondeur à cette sérieuse végétation. Les arbres sombres et rigides, détachés sur cette verdure mouvante, montent avec solennité, les pieds dans des fourrés de roses, dans des bouquets de mille fleurs inconnues et parfumées, épanouies en monceaux dans le jardin solitaire. Toute cette ordonnance est d’un artiste supérieur. Des pelouses claires, des corolles pourprées, des pétales d’or, des essaims d’abeilles bourdonnantes, des papillons diaprés, mettent de la lumière et de la joie dans des noirceurs de cimetière. Cela est à la fois lumineux et grave; c’est la joie d’un paradis musulman, amoureux et religieux, et le poème de verdure s’unit au poème de marbre pour parler de splendeur et de paix.


A l’intérieur du mausolée, c’est d’abord la nuit, nuit profonde où luit faiblement une grille de vieux marbre, une dentelle mystique qui circule autour des tombes, qui s’enroule et se déroule à l’infini, épanchant des clartés de caveau, une lumière jaunâtre, qui semble antique, absorbée là depuis des âges... Et l’enlacement de marbre pâle se poursuit, se perd dans les ténèbres.

Au centre, les tombes des amans, deux sarcophages minces où dort un peu de lumière vague venue on ne sait d’où. Rien de plus. Ils reposent là dans le silence, entourés de choses parfaites qui célèbrent leur amour continué jusque dans la mort, isolés de tout par la mystérieuse dentelle qui les enveloppe, qui flotte autour d’eux comme un rêve.

... Très haut, comme à travers une fumée épaisse, on voit la coupole monter dans l’ombre, monter et ne pas s’achever, et ses parois semblent une vapeur, et les blocs de marbre paraissent sans consistance. Tout est aérien ici, rien de solide et de réel : c’est un monde de visions indécises. Les sous eux-mêmes n’appartiennent plus à notre terre. Une note chantée sous ces voûtes est reprise au-dessus de nos têtes dans les régions que l’on n’aperçoit point. D’abord épurée comme la voix d’un Ariel, elle faiblit, s’éteint, meurt, puis renaît tout en haut, glorifiée, spiritualisée, multipliée infiniment, répétée par une foule lointaine, par un chœur d’anges invisibles qui l’emportent et montent avec elle, s’apaise enfin, se perd en une rumeur légère qui ne passe point, qui tremble éternellement comme une âme musicienne sur la tombe de la bien-aimée.


J’ai revu le Taj à midi. Sous le soleil vertical, le fantôme mélancolique est mort, la tristesse douce du mausolée s’est évanouie. La grande table de marbre sur laquelle il se dresse est aveuglante. Répercutée de tous côtés par les immenses surfaces de pierre blanche, la lumière centuple son éclat, et certaines façades semblent des plaques brûlantes. Les incrustations sont des étincelles magiques; leurs cent fleurs rouges ont des lueurs de braises. Les textes religieux, les hiéroglyphes enchâssés de marbre noir fulgurent comme écrits par le doigt d’un Dieu farouche. Toutes les rangées mystiques de lotus et de lis épanouis en relief, qui tout à l’heure avaient la douceur de l’ivoire jauni, se détachent en flammes. — Je recule au bout du parvis, et pendant un instant, dans un éblouissement, je puis voir, coupées sur le ciel, les lignes et les surfaces incandescentes de l’édifice, implacable dans sa blancheur et sa virginité. — Certainement cette simplicité dure et la violence de cet éclat ont quelque chose de sémite : on pense aux glaives flamboyans et chastes de la Bible. Les minarets montent dans l’azur comme des colonnes de leu.

... Tout autour, la fraîcheur et l’ombre des voûtes vertes où j’erre jusqu’au crépuscule. Ce jardin est l’œuvre d’un croyant qui a voulu glorifier Allah. C’est un lieu de délices religieuses : — « Que nul ne pénètre dans le jardin de Dieu s’il n’est pur de cœur, » dit un texte arabe gravé sur le portique d’entrée. Il y a des parterres qui sont des amas de velours, des fleurs inconnues qui ressemblent à des paquets de mousses pourprées. Les troncs d’arbre montent tout bleus de volubilis et de grandes étoiles rouges constellent des massifs sombres. Sur ces parterres, cent mille papillons légers font un perpétuel nuage. — Beaucoup de bêtes charmantes, de petits écureuils rayés et des oiseaux à foison, des perroquets verts, des perruches étincelantes, tout un petit monde brillant, heureux et tranquille, protégé contre les corbeaux et les vautours par des gardes vêtus de mousselines, qui munis de longues sarbacanes écartent du lieu de paix toute malice et toute cruauté.

A la surface de l’onde immobile, des nénufars, des lotus dorment, découpent leurs feuilles rigides, lourdement plaquées sur le miroir sombre. A travers la noirceur des branchages paraissent des prairies anglaises inondées de lumière fraîche, des pans de ciel bleu, quelquefois traversés d’un triangle de blanches cigognes, et par momens la vision lointaine du monument fantôme, du spectre mélancolique et virginal. — Que cette solitude est calme et splendide, chargée d’une volupté enivrante et sérieuse! c’est la beauté, la tendresse, la lumière de l’Asie rêvée par Shelley.


12 décembre.

Au bout de trois jours consacrés aux palais de marbre on se sent las de l’exquis. C’est pourquoi ce matin, au lieu de prendre le train, je monte en voiture afin de voir un grand morceau de campagne, de vraie terre hindoue, non pas d’une portière de wagon, mais à loisir, en flânant sur la route, par les villages, loin des merveilles que fréquentent les touristes. Nous cheminons au petit trot et nous mettons toute la journée à faire les cinquante kilomètres qui nous séparent de Muttra.

Rien de bien frappant dans cette campagne, les palmiers ont disparu, la plaine est couverte de petits arbres touffus qui rappellent les pommiers de Normandie, tachée d’herbes rousses et de grands roseaux blonds. Cette matinée de décembre est douce, légère comme les premières heures d’une de nos belles journées de juin, pleine d’une grande lumière paisible. Un troupeau de maigres buffles nous croise, leurs longues têtes noires baissées avec résignation vers la terre, et ce sont les seuls êtres vivans aperçus pendant les premières heures.

A présent, voici de petites huttes toutes couvertes du fumier protecteur de la vache. C’est un de ces hameaux hindous dont l’aspect n’a pas changé depuis trois mille ans, et qui depuis les commencemens de l’histoire, poursuivent toujours la même vie primitive et calme. Ces villages seraient intéressans à voir, car ils ont gardé tous les antiques traditions de nos races aryennes. Leur organisation est celle que l’on trouve à l’origine des communautés grecques et germaniques. Nul droit écrit : tout y est réglé par des habitudes immémoriales et inexpliquées, toute la vie politique y est instinctive comme dans une fourmilière. C’est un groupement naturel, le vrai mode de groupement de la société hindoue. Les Mogols, avant eux les Pathans, ont pu détruire les monarchies indigènes, installer partout leur administration. La commune était une molécule trop infime pour qu’on y fît attention, trop petite et cohérente pour qu’on pût la dissoudre, et c’est elle qui a permis au monde hindou, à l’esprit hindou, à l’hindouisme de subsister à travers des siècles de tyrannies et d’exterminations.

Je ne puis voir que le dehors : voilà bien les scènes d’autrefois, qui reportent l’esprit aux temps d’Homère. Un groupe de femmes autour d’un puits, « toutes portant l’amphore, une main sur la hanche, » des marmots nus qui roulent dans la poussière, des fillettes vêtues d’une seule étoffe rouge qui découvre le petit ventre enfantin. Avec des mines effarées et curieuses de jeunes chattes, elles reculent en nous voyant passer. — Le potier, accroupi, pétrit son argile ; de vieilles femmes ridées et parcheminées broient du riz sous une meule de pierre brute ; de petits écoliers tout nus se serrent autour d’un magister qui chantonne d’une voix de plain-chant en déroulant des volumes manuscrits. — Au seuil d’une porte, un homme assis sur ses talons, avec une allure de martyr résigné, abandonne sa tête au barbier qui lui rase le crâne avec tendresse. Il y a des mendians centenaires, sordides, décharnés, aux côtes saillantes, qui chancellent sur leurs bâtons, glapissent en tendant leurs pattes noires. Au milieu de la route, des cordonniers, assis en cercle, tirent l’alène et fument une hookah que l’on se passe de main en main. — Très proprement, au bout du village, sur de petites tables sont rangés quelques friands morceaux de canne à sucre et des feuilles fraîches de vert bétel pliées en cornet.

Bien vite il fuit derrière nous, ce petit monde, un peu ému par notre passage, et de nouveau c’est la grand’route qui coupe tout droit à travers la plaine. Quelquefois nous dépassons une file de chameaux : ils avancent avec une démarche hautaine et douce, .promenant leurs fines têtes maigres et lippues au bout de leurs grands cous flexibles qui se cambrent et ondulent, leurs cavaliers tanguant au haut de leur échine. Puis des bandes de paysans, la tête et les reins ceints de blanc, des femmes, les bras et les chevilles cuirassés de cent bracelets de porcelaine, de petits mulets qui disparaissent sous leurs fardeaux. — Quelquefois ce sont d’énormes chariots bruts, aux roues épaisses, le timon fait d’un petit arbre à peine équarri, semblables à ceux qui devaient emporter les peuples barbares dans leurs migrations. De grands bœufs blancs les traînent, de grands bœufs bossus au cou musculeux et court, aux cornes peintes, dorées ou bleues. Impassibles dans le bourdonnement des mouches ardentes, les yeux mi-clos, ils avancent d’un air stupide de triomphe, comme s’ils savaient leur divinité.

Tout autour luisent les vastes champs pleins de moissons vertes, et les voiles éclatans des faucheuses semblent des jonchées de pavots et de bluets perdus dans leurs épaisseurs.


13 décembre.

Hier, au clair de lune, nous sommes arrivés au dâk bungalow de Muttra. Nous rentrons brusquement dans le monde de l’hindouisme. Ici s’incarna Vichnou sous la forme de Krichna, et la ville est consacrée au culte du héros. Tour à tour hindoue, grecque, bouddhiste, musulmane, hindoue de nouveau, Muttra fut toujours une des capitales religieuses de l’Asie; elle est célèbre dans le Baghavata-Purana. En 404, le pèlerin chinois y comptait vingt monastères et trois mille religieux bouddhistes. Cinq cents ans après, les musulmans envahirent le pays, et les pagodes brahmaniques élevées sur les ruines des monastères bouddhistes furent rasées par les conquérans. De 1017 à la conquête anglaise, incessamment foulé par les chefs mahométans, l’hindouisme comme une plante luxuriante et vivace ne se fatigua pas de repousser et les destructions n’arrêtèrent pas la floraison des temples et des chapelles.

Au XVIIIe siècle, Aureng-Zeb abattit tout et construisit des mosquées avec les pierres. Heureusement, le voyageur français Tavernier avait vu la pagode principale, et sa description fait penser aux grands temples du sud, à ceux de Madura et de Trichinopoly. — « Du haut en bas, l’extérieur est couvert de figures de béliers, de singes, d’éléphans de pierre, de niches qui abritent des monstres, de fenêtres qui montent jusqu’au bas des dômes et des balcons. Les statues des monstres font le tour de ces dômes, et cette collection d’images hideuses est vraiment effroyable. » Ayant payé deux roupies, il put voir le dieu lui-même. — « Les brahmes ouvrirent une porte et je vis une sorte d’autel en vieux brocart qui portait la grande idole. La tête était de marbre noir et les yeux semblaient de rubis. Le corps et les bras étaient entièrement cachés par une robe de velours rouge. Deux idoles plus petites, à figure blanche, étaient placées de chaque côté. »

On le voit partout ici, Krichna, le dieu sombre [3], le dieu bleu. Toutes les images sacrées qui décorent les échoppes le représentent entouré de ses amantes, jouant du chalumeau, avec un sourire de ses yeux d’émail. Il est le dieu populaire de l’Inde, le dieu aimable et rieur, ami des hommes. Il s’incarna dans le ventre d’une femme, et mille poèmes racontent son enfance merveilleuse, la méchanceté du roi qui le chercha parmi les autres enfans pour le faire massacrer, l’humilité de sa vie de petit berger, ses chants de flûte pendant la saison pluvieuse et la saison chaude, l’enseignement que tout jeune il donne aux brahmes, ses ébats dans les eaux sacrées de la Jumma, ses jeux avec les gopis, les jeunes filles de Muttra, les charmantes et naïves vachères, ses amours dans la forêt tropicale. Cependant, des miracles proclament sa divinité. Il terrasse des démons et des dragons. Un jour, tandis qu’il danse avec ses compagnes, il devient multiple et chacune le tient dans ses bras. Il soulève une montagne pour abriter les habitans de la terre de la fureur des génies aériens. Il charme les êtres mobiles et immobiles, la création tout entière. « A la voix de sa flûte, les jeunes filles allaient heureuses, et l’amour du Seigneur commençait à les rendre pensives. Elles se tinrent devant lui, le bienheureux enfant, joignant les mains ; le vêtement qui couvre leur corps avait glissé. Elles n’y prenaient point garde. Les vaches qui entendaient résonner cette flûte demeuraient toutes avec l’herbe entre leurs dents, les petits veaux, heureux, la face réjouie, oubliaient de boire le lait. Les gazelles tendaient le cou, la suavité de ses mélodies troublait les ascètes et les sages. Les rivières se repliaient comme des serpens et suspendaient leur cours. Détournés de leur vol, les oiseaux se perchaient près de lui, jaloux de ses accens et, les yeux fermés, ils écoutaient le son de sa flûte. » Plus tard, il prêche la douceur et l’abnégation, proscrit l’orgueil et l’égoïsme, combat « le sentiment du moi, » défend les faibles contre les puissans, proclame la fraternité de tous les hommes.

Étrange dieu qui tient d’Orphée, d’Adonis, d’Hercule et de Jésus, à la fois ascétique et sensuel. « l’amour possède les jeunes filles des bergers qui l’entourent. Tantôt, il presse l’une d’elles contre son cœur, et sur sa lèvre folâtre lui fait boire les émotions les plus diverses. A l’autre, il chante de douces mélodies et détruit sur son jeune visage le péché et les fautes, il la prend à la dérobée, lui tire les joues, porte la main sur son sein et sourit. Ses yeux sont deux lotus. Son visage n’est que fascination. Cependant, il répète : qu’il applique ses pensées sur Hari [4] comme sur son bien-aimé, l’homme pieux qui veut détruire le monde en soi-même. Celui qui étouffe en lui le sentiment de l’individualité, ô compagnes, il aura la meilleure part. » — Mourir au monde, s’oublier pour dieu ou pour le prochain, voilà sa doctrine, doctrine qui semblait réservée à l’austère et doux Bouddha, au crucifié saignant, et que par un incompréhensible contraste celui-ci enseigne en s’abandonnant librement à toutes les délices de l’opulente nature. Une bossue ayant versé du parfum de lotus sur ses pieds, sa taille se redresse, la voilà belle comme une reine, toutes les souillures de son cœur sont lavées. Alors les hommes le proclament divin, et dans le concert de louanges qui l’acclame, Krichna le berger disparaît, sa forme humaine se dissout, « l’illusion » qui le cachait se défait, par-delà les voiles qui le recouvraient on aperçoit une rayonnante et vague idée panthéiste, une puissance universelle qu’adore le chœur entier de la nature : « Tu es celui qui crée, tu es la force créatrice, ô Saint-Maître; c’est toi, ô Seigneur, qui fais se succéder les naissances et les morts. Tes incarnations t’ont manifesté aux hommes, tu es l’énergie productrice, tu es Brahma. Les quatorze mondes sont dans ta bouche comme le fruit entre les dents d’un singe. Si tu les retires, qui pourrait te contraindre à les émettre de nouveau? Si tu te caches, tout demeure dans la confusion et les corps détruits n’ont plus d’enveloppe qui les recouvre. Comme l’eau habite la feuille de lotus, comme le parfum réside dans une fleur, comme le feu dans le bois, l’eau dans le lait, ainsi, tu es sous ta propre forme au fond de tous les êtres. »

Ces éclairs panthéistes illuminent brusquement les magnificences du poème. Le voile, un instant soulevé, retombe ; le monde métaphysique entrevu se referme, et tout autour de nous se reforme l’illusion de la nature vivante et lumineuse. — « Les verts bourgeons du santal tremblent à l’extrémité des branches comme des gouttes limpides d’ambroisie. En l’entendant jouer de la flûte, le lotus, le jasmin, le pandanas et le champak en ont tressailli dans leur cœur. Les fleurs sont devenues de la couleur du collyre d’antimoine et du rouge de plomb, elles ont frissonné, elles ont eu peur, les bleues et les blanches... » — Les jeux du dieu avec les jeunes filles de Muttra sont l’idylle la plus chaude, la plus splendide et la plus naïve. Elles ne peuvent contempler sans extase son beau front noir, elles languissent d’amour pour lui « et, pareilles à des lotus blancs dont la racine est blessée sous l’eau, la lune de leur visage abattu brille d’un pâle éclat. » — Ce poème est chargé de volupté comme les nuits lumineuses, les nuits pâmées de l’Inde. C’est une jungle du sud où, dans un air alourdi par les parfums qui font défaillir les sens, voltigent pesamment des papillons d’un éclat étrange, obstruée par les lianes impénétrables, toute bruissante toute palpitante de vie sourde. Quelquefois, la violente poussée d’un cocotier fait lever les yeux, et à travers une trouée, dans l’épaisseur du feuillage, on peut regarder un instant l’astre éblouissant et créateur qui emplit toute la forêt obscure de sa chaleur, et de la vase inerte fait sortir ce monde innombrable.


14 décembre.

Sur la Jumma. J’arrive trop tard pour assister à la baignade sacrée de tout le peuple. Les hommes sont partis, il ne reste guère que des groupes de femmes. — Des jeunes filles, le torse grêle sortant d’une draperie bleue qui tombe des hanches, les bras rejetés en arrière, les poignets croisés sur la tête, droites sur les degrés qui trempent dans le fleuve, regardent passer notre barque. D’autres, baissées, sont entièrement cachées sous les plis harmonieux d’une grande étoffe ; on n’aperçoit que le visage sombre sous la draperie légère qui pose sur la courbe de la tête. Une petite, rejetant tout son voile, paraît entièrement nue ; elle se penche, et l’on suit la courbe jeune du corps frêle, demi-ployé. Une autre, tout enfant, serre de ses petits bras une mousseline rose qui l’enveloppe toute, depuis la tête jusqu’aux chevilles cerclées d’argent. Cela est gracieux et charmant. — Quelques-unes se relèvent, posent lentement sur leurs têtes de lourds vases de cuivre, avec une saillie de leurs seins bronzés, avec un déploiement du torse et des bras plein de calme et de noblesse. Les visages sont d’un ovale pur, un peu plein, d’une belle couleur mate, caressés par la noirceur de la chevelure onduleuse, sérieux et sombres, presque classiques, mais avec je ne sais quoi de chaud et de voluptueux. Elles sont là très nombreuses, petites et grandes, bavardes et rieuses, qui flânent et jouent avec l’eau claire, à la manière de leurs aïeules les amies de Krichna, lavant leurs mains, leurs bras, leurs dents, leurs cheveux, ôtant et remettant leurs beaux voiles, passant toute la journée dans la fraîcheur de la grande rivière. Dans cette lumière, parmi les draperies simples, les moindres gestes de ces jeunes filles rendent heureux : un bras nu qui se lève, une tête qui tourne lentement sur un cou jeune, un corps baissé qui se dresse. Certes, c’est une joie très calme et très simple que de suivre le jeu des nobles couleurs et des lignes humaines au bord de l’eau transparente, sur le marbre lumineux.


Une heure de voiture nous mène à Bindrabun, qui est encore une ville sacrée. Les lieux saints abondent dans ce coin classique de l’Inde. Toutes ces rives de la Jumma sont célèbres dans les grandes épopées. A Bindrabun comme à Muttra, les singes fourmillent : ils gambadent par les rues, et le matin, suivent la foule à la baignade. En ce moment ils accourent, mêlés à la cohue curieuse des hommes, pour nous voir arriver, et le clignement rapide de leurs yeux est plus intelligent que les regards hébétés et lents de ces Hindous.

Hommes et singes vivent ici de la même vie oisive et sobre. Ils mangent les mêmes graines, ils habitent les mêmes maisons ; les premiers, généralement installés à l’intérieur, les seconds, plus souvent accrochés aux balcons ou bien campés sur les toits où ils sont à l’aise, les bienheureux coquins, pour se houspiller et s’éplucher au soleil : on applique les théories de Darwin à Bindrabun, et l’homme y vit en famille avec ses cousins.

On travaille à deux grands temples, que des rajahs font construire. L’un s’achève et sera terminé dans deux ans. On estime la dépense à 25 laks de roupies, environ 6,250,000 francs. L’architecte, les ouvriers, les sculpteurs sont indigènes ; c’est le plus grand prince indépendant de l’Inde, le rajah de Jeypore, qui fournit les fonds, et le dieu qui compte cent millions d’adorateurs est le plus populaire des dieux. Décidément l’hindouisme est bien vivant et l’on n’en doute pas, quand on regarde ces milliers d’hommes nus qui travaillent la pierre, pour la plus grande gloire de Krichna.

L’architecte, enchanté de recevoir un visiteur européen, me montre ses plans, qui semblent fort savans et pleins de géométrie. Il m’explique ensuite le détail des dieux inférieurs dont les niches entoureront la statue de Krichna. Je remarque qu’il appelle celui- ci, non le dieu, mais Dieu. « Voici, dit-il, la salle à manger de Dieu. Tous les jours, on lui présente pour 100 ou 200 roupies de nourriture, selon l’ordre du rajah, puis on la fait manger aux pauvres. »

Voilà un rajah intéressant : car c’est un homme civilisé, dit-on, et Jeypore lui doit une université. Pourquoi fait-il élever ce temple à Krichna? Quelle idée claire ou obscure se fait-il du dieu et de ses incarnations, de toute la multitude des divinités hindoues, de leurs avatars, de leurs animaux sacrés? A-t-il une foi véritable? Ne fait-il que se conformer à la coutume et à la religion ? Sent-il un désaccord entre ses idées et ses besoins religieux ?

Je suis content de voir comment se sont construits les monumens d’Agra. On dentelle le marbre, on imite ces balustrades aériennes, ces délicates guipures qui donnent une légèreté de rêve aux architectures mongoles. Quinze hommes, courbés sur une pierre, la fouillent avec des instrumens d’orfèvre, suivant un motif compliqué de feuillages enlacés. Plus tard, ils retourneront la lourde dalle pour la creuser en sens inverse, à la rencontre du premier dessin, avec quelle prudence, avec quel tact infinis, on l’entrevoit quand on se dit que, des deux côtés, fleurs et tiges doivent se correspondre précisément. Un pareil travail ne s’achève qu’au prix d’un grand déchet : on gâte un morceau de marbre sur trois. Je vois aussi incruster des pierres fines; on emploie la lampe comme pour des bijoux.

Quatre mille ouvriers. La moyenne des salaires est de quatre annas (huit sous) par jour. L’ouvrage demande cinq ans. Malgré la dépense et la longueur de l’effort, dès maintenant, il est clair que ce temple n’approchera pas des monumens parfaits des empereurs mongols. Le marbre ici ne sert que de revêtement. Au contraire, leur œuvre était absolument sincère, faite de matière aussi rare, aussi péniblement polie dans les parties invisibles de l’édifice que dans ses dehors. Elle n’avait pas pour but d’être admirée. Elle était une fin en soi, comme une prière, comme un grand psaume. On dévastait des provinces pour subvenir à la dépense. Des peuples y usaient leurs mains et leurs genoux. Le travail durait un demi-siècle, et le monument montait au prix de quelles souffrances humaines ! mais l’œuvre était absolument belle. De même, il faut le labeur sourd et prolongé de mille racines invisibles, de vaisseaux obscurs, de tissus cachés, l’élaboration lente des sèves de toute une plante, pour épanouir une fleur et lui donner son parfum subtil.


DELHI.


15 décembre.

On sent une vaste capitale. — La ville anglaise flotte dans la verdure des arbres, grandes avenues, grandes villas, grands jardins. Plus loin, des pâtés serrés de maisons, des minarets, des cônes hindous surgissent de toutes parts, hérissés sur le ciel. — C’est la ville indigène.

Il faut visiter encore des monumens : probablement, l’œil se blase ; je ne vois rien qui approche de la perfection d’Agra. — Le fort a été gâté par l’occupation anglaise, souvent les pierres fines ont été enlevées et remplacées par de la cire jaune ou bleue. D’ailleurs, le plan général est le même que celui du fort d’Agra. Hautes murailles extérieures, vastes cours pour les parades et les jeux d’éléphans ; salles somptueuses aux volutes d’or, aux murs incrustés d’oiseaux et de fleurs, harems qui sont des joyaux précieux, gardés et soutenus par les énormes bastions, on a vu tout cela dans la capitale d’Akbar. « Si le paradis peut être trouvé en ce monde, c’est ici ! c’est ici! » dit une inscription persane.

En effet, cette forteresse abrite un paradis de paresse et de volupté, et l’on retrouve ici l’enroulement des mosaïques, les treillis de marbre, les rangées sinueuses de lotus en relief, les bains mystérieux, les terrasses sans balustrade, d’où l’on voit le soleil descendre sur une plaine de roseaux, toute semblable à celle d’Agra. La petite mosquée des femmes est un bijou de marbre qu’on dirait taillé dans une seule pierre. Les trois dômes sont des perles légères : il manque un écrin.

J’aime mieux la grande mosquée, la plus belle de l’Inde, me dit-on, probablement de l’Asie. De larges escaliers, qui, d’un seul élan oblique, tombent en nappes de marbre; plus haut, une cour pavée d’albâtre poli, toute blanche, éblouissante, et qu’on dirait faite d’une seule pierre immense et lisse; sur trois côtés de cette cour, une profonde galerie, que soutiennent quatre rangs de piliers; à droite et à gauche, des minarets élancés et rigides, c’est le grand style mahométan. Étonnante dureté et simplicité des lignes : l’ensemble a quelque chose de dominateur et d’absolu. Les tours montent toutes nues au-dessus de la ville impérieuses, en conquérantes. C’est ici que l’empereur, suivi de ses nobles et de son peuple, debout sur les dalles, en face d’une muraille blanche, écoutait les versets âpres du Coran, la loi enthousiaste et farouche. Puis, il ordonnait le sac d’une ville hindoue, faisait construire des mosquées avec les pierres des pagodes abattues et glorifiait dans son cœur le nom orgueilleux d’Allah...

Les prêtres d’Allah ne sont pas orgueilleux. Le grand-prêtre, avec une gravité silencieuse, nous a montré des reliques de Mahomet : une sandale, un poil de barbe. Comme je m’inclinais, saisi de respect et de reconnaissance, tout d’un coup, il a tendu la main. Cheddy-Lall, qui se charge des bakchichs, lui a remis trois annas. Toujours silencieux, le grand-prêtre s’est incliné, en nous remerciant d’un geste plein de noblesse.

Au moins, celui-ci garde les apparences. Les commerçans hindous sont plus expansifs. A la gare, trente marchands de châles attendent et harcèlent le malheureux voyageur. Ils le suivent jusqu’à l’hôtel, courant après la voiture, accrochés à la portière, au marchepied, gesticulant, l’assaillant d’une grêle de cartes, l’inondant d’un intarissable flux de discours obséquieux. A l’hôtel, vous n’en êtes point débarrassé. Ils s’installent sur la véranda, ils montent la garde devant votre chambre, devant la salle à manger : vous sortez, ils se précipitent; c’est une bousculade, il faut montrer le poing, brandir sa canne pour avancer. Les premières batailles livrées, vous vous croyez tranquilles, sachez qu’à toute heure des regards perçans vous guettent. A six heures du matin, vous ouvrez les yeux. Aussitôt, à l’autre bout de la grande chambre blanche la porte s’entre-bâille et cinq bras passent, agitant des étoffes, des pantoufles, des bonnets. Ils vous ont vu dormir, ils vous ont vu vous réveiller. Quelques-uns se cachent, vous suivent dans la rue sur l’autre trottoir, attendent que vous soyez las, seul, sans défense, saisissent le moment opportun pour surgir devant vous.

Tout à l’heure, flânant dans le grand bazar, j’ai suivi Cheddy chez un marchand de châles qui, ce matin, a failli se faire écraser par mon gharry, pour m’arracher la promesse d’une visite. Nous trouvons un homme gras, de figure molle et douceâtre, assis sur des coussins, prenant le café avec quelques amis. A notre entrée, il bondit, il court, il tourne autour de moi, il m’enveloppe de ses gestes. En un clin d’œil, et sans savoir comment cela s’est fait, nous avons bu une tasse de café, nous sommes assis devant un ballot qu’il déplie avec une agilité de singe et d’où sortent comme par magie des soies rares, des broderies d’or, qu’il fait chatoyer à la lumière, dont il se drape, dont il me drape, avec des postures, des minauderies, des ondulations de femme, de femme exaltée. I want you, sir, to see this beautiful thing, what do you think of it, is it not beautiful? Put it aside. You look at me, don’t you think it will de for the young lady at home? Cet anglais coupé, cet accent incolore sont d’un étranger, mais les petites phrases s’accumulent avec une passion étourdissante. En trois minutes, il paraît que mon choix est fait. Un châle, un petit tapis : 150 roupies seulement. Je connais les marchands hindous, et il me reste assez de bon sens pour offrir la moitié. Le chiffre n’est pas lâché, que mon homme crie : Pile ou face ! (Let’s toss up !) C’est-à-dire 150 roupies si la pièce tombe face, 75, si c’est pile. Je refuse et tout de suite les étoffes sont à moi : la chose se fait si vite, qu’il est clair que le volé n’est pas lui.

A présent, mon Hindou, satisfait, se calme, et sur un autre ton, entame une nouvelle affaire. Il paraît que ce soir, à l’hôtel, je vais avoir l’honneur de rencontrer une duchesse. Tous les marchands de châles sont en mouvement depuis son arrivée et chacun, à l’affût, la guette, en guettant aussi ses rivaux. Mon homme désire que je parle de lui à table d’hôte. Donnant, donnant, se dit-il : pour me séduire, il veut m’offrir un bonnet, dont il a fait briller l’argent à la lumière et me traite en ami, me confiant qu’il possède un stock de châles qui vaut trois laks (700,000 francs), me montrant des diplômes obtenus dans des expositions anglaises.

On observe facilement que ces Orientaux ne connaissent pas le sentiment de la honte. En somme, l’honneur et la conscience sont des produits d’Occident qui n’ont pas pu s’élaborer chez eux. Tous implorent le bakchich, en joignant les mains, et chez le plus grave et le plus riche d’entre eux, on rencontre un voleur et un mendiant.

16 décembre.

Je monte en voiture pour visiter le Koutub-Minar, la grande tour qui se dresse à quinze kilomètres de Delhi.

Cette route est la voie Appienne de l’Asie. Des ruines de tous les siècles, laissées par trois races et trois religions, jonchent une grande plaine triste. Les restes de l’antique Delhi hindoue, de la Delhi afghane, de la Delhi mongole, couvrent une étendue morte de cent vingt kilomètres carrés. Lentement, à travers le cours des siècles, la ville a changé d’emplacement, comme une rivière change de lit. A perte de vue, parmi les broussailles sèches, montent des dômes délabrés, des colonnes disjointes. Ces tertres jaunâtres sont les ruines d’Indra-Partha, la ville d’Indra, pour laquelle les cinq frères du Mahabarata combattirent il y a trois mille ans. Plus loin, un pilier de granit, couvert de caractères pâlis, proclame les édits du roi bouddhiste Açoka. Partout, comme les tombes dans un cimetière, s’entassent les débris de l’art mongol, les mausolées monumentaux, les dômes entourés de kiosques, tout cela rouillé par le temps, confondu dans la teinte uniforme de la triste et sèche végétation, repris par la nature. Quelques tombes sont aussi grandioses que celle d’Akbar à Secundra, et surgissent solitaires dans la steppe aride. Les paons bleus qui rôdent alentour sont les seuls êtres qui les hantent. Des générations ont fourmillé ici, et de leur vie morte il reste cet imperceptible résidu, comme il faut des forêts séculaires pour faire une petite épaisseur de charbon. L’âge védique, l’âge brahmanique, l’âge bouddhiste, les premières dynasties musulmanes, l’empire mongol, chaque période historique a laissé comme un mince dépôt. On retrouve cette histoire autour du Koutub : quatre vieux forts hindous, encore très reconnaissables, entouraient une grande cité, des temples bouddhistes où des religieux en robes jaunes, le crâne rasé, circulaient paisiblement : il reste un grand poteau de fer, chargé de quelques inscriptions sanscrites. Vers l’an 1000, par-dessus la muraille de l’Himalaya, débordèrent les premières hordes musulmanes. La cité fut rasée, et des pierres du grand temple on fit une mosquée dont les ruines gisent autour de nous [5]. Voici une triple colonnade où l’on reconnaît les vieux piliers bouddhistes et le travail patient, compliqué, confus, les indécences naïves du pauvre ouvrier hindou. Ils sont fouillés profondément, surchargés de ciselures à demi brouillées par le temps; çà et là, des figures d’une obscénité symbolique apparaissent, quelques-unes mutilées par la morale supérieure du conquérant. Peu à peu, on s’accoutume à lire ce que dit la pierre rongée, les lignes se reforment. On reconnaît des processions de dieux entourés de gardes et de fidèles, des animaux, des tigres, des singes lubriques et les éléphans qui, de très bonne heure, semblent avoir préoccupé l’esprit hindou. Ces milliers de pierres, qui devaient s’ordonner en chapelles irrégulières, en toits feuillus, les musulmans les ont dressées en colonnades, en galeries rectangulaires, en files géométriques et simples. Sur les grandes murailles nues, des chiffres cabalistiques, des lettres qui ressemblent à des pas d’oiseaux, foudroient l’impie. Au-dessus de tout, dominant l’immense cimetière de la plaine, inviolé par le temps, le Koutub élance, à deux cent cinquante pieds dans le ciel, sa fusée droite de pierre rouge et de marbre blanc. Là-haut, il y a six siècles, quand ce soleil plongeait derrière cet horizon, le chant aigre du muezzin rompait le silence de la grande plaine.


JEYPORE.


17 décembre.

A huit heures du matin, je monte dans l’express du Rajpootana. Le Rajpootana express, un mot curieux et qui fait entendre beaucoup de choses. Les dehors de cette civilisation de l’Inde anglaise sont bien brillans. Sauf à Bénarès, où l’on voit exactement les mêmes spectacles qu’il y a deux mille ans, dans toutes les villes que j’ai traversées jusqu’ici, à Calcutta, à Lucknow, à Cawnpore, à Agra, la beauté et la tenue des avenues, la richesse des villas, le luxe des jardins privés et publics, le confort et le nombre des hôtels, la multitude des voitures, la grandeur des gares, feraient honneur à une grande ville européenne. Reste à savoir jusqu’à quelle profondeur cette vie anglaise a pénétré dans le monde indigène.

Toujours la même plaine infinie où des herbes maigres croissent pauvrement dans le sable. C’est la limite du monde végétal. A quelques lieues dans l’ouest, le désert, la sinistre étendue jaune commence.

A présent, des silhouettes sèches et simples de montagnes sablonneuses montent çà et là de la platitude de la plaine, comme des îlots escarpés qui surgissent de la mer. Aucun contrefort, aucune ondulation préalable. J’ai vu un effet semblable dans la Mer-Rouge. La presqu’île du Sinaï, émergeant au bord du disque bleu, dessinait dans l’air aride une ligne aussi nette et aussi dure. De temps en temps, des files blondes de chameaux annoncent que le monde nomade, le monde de la tente, est tout voisin...

Vers deux heures, à Ulwar, la campagne devient plus fraîche et s’anime. De grands singes gris gambadent dans les herbes. Aux abords de la station brillent ces éternels paons bleus qui semblent peupler tout ce nord-ouest de l’Inde. Pendant l’arrêt du train, j’aperçois un groupe de femmes accoudées aune barrière. La plus jeune, tout enveloppée d’un pagne rouge, a le bel ovale et le teint mat d’une Florentine de la renaissance. La figure est d’une régularité antique, avec le sérieux et la noblesse inexprimables qu’on rencontre si souvent chez ces femmes de basse caste. Rien de sauvage ou d’inférieur dans ces types. Les traits sont tout aryens. Celle-ci se tenait immobile, si calme et si grave, ses grands yeux sombres pleins de passion concentrée.

Deux soldats anglais, des scotch greys, montent dans mon compartiment. Les beaux types d’humanité! Chacun grand et fort comme deux Hindous, solide, bien cambré, serré dans son dolman gris. Et ce ne sont pas de simples brutes bien portantes... Cette chair est tout en muscles, durcie par l’entraînement. Les têtes, coiffées du petit béret écossais, respirent la franchise et l’honnêteté. Traits nets, bien coupés, énergiques, teints clairs, gestes précis et tranquilles. L’éducation morale et physique leur a donné je ne sais quel flegme, quelle dignité, quelle trempe de gentleman. Pendant les huit heures de trajet qui séparent Ulwar de Jeypore, ils sont restés muets, impassibles, n’ouvrant la bouche que pour refuser un verre de porto : évidemment, ils sont teetotalers.

Je feuilletais un livre écrit par un Bengali sur l’établissement anglais dans l’Inde, et de temps en temps je laissais le volume pour les regarder : ils m’aidaient à comprendre. Dans cette sorte d’excitation un peu trouble que causent l’insomnie et le mouvement prolongé du chemin de fer, dans cette demi-fièvre qui brouille et accélère les associations d’idées, leurs physionomies m’intéressaient singulièrement. Je croyais démêler dans ces visages de soldats que le hasard mettait sur ma route, non plus des caractères individuels, mais le type même de la race maîtresse de la péninsule, le type pur, complet, développé, et leurs traits m’apparaissaient comme l’expression vivante de l’âme anglaise. J’y croyais lire la volonté calme et sûre, la ténacité, l’habitude de se gouverner, le fonds d’orgueil enthousiaste, les aptitudes pratiques qui, en Angleterre, ont doublé la force active de l’homme et sa prise sur la réalité. Et pêle-mêle des bouffées d’Angleterre me montaient à la cervelle, de simples images qui glissaient, qui défilaient toutes seules : un soir de novembre passé dans un petit temple wesleyen, sur la côte du Devonshire. Au dehors, l’eau noire clapotant dans la nuit; ici, tout le village serré dans une salle de sapin nu, la tête tournée vers un homme du peuple qui prêche, des têtes rudes, toutes ravinées de rides; des rangées de vieux pêcheurs serrant leurs Bibles dans leurs pauvres mains tremblantes; puis l’atmosphère jaune de la Cité, à l’heure où le fourmillement noir emplit les rues ; des jeunes gens en flanelle blanche lançant à toute volée des balles dans des pelouses pâles; des files vagues de grands bateaux brumeux sur une eau blafarde, dont le miroitement de plomb luit tristement dans le brouillard; des villes de briques, noyées dans une fumée lente qui tournoie éternellement de dix mille usines.

Et ces images confuses se mêlaient, s’évanouissaient, et puis, sans transition, comme si l’on avait secoué la boîte à souvenirs de l’esprit, dans un rayonnement de rose, un grand fleuve bourbeux paraissait, le Gange divin coulait devant les deux mille pagodes de Bénarès, devant la foule inerte des brahmes accroupis...

La Tamise au-dessous de Londres, le Gange à Bénarès, devant ce contraste, on mesure l’abîme qui sépare les deux humanités que l’on voit ici juxtaposées. Au fond de l’âme anglaise, que manifestent les grands hommes anglais, Cromwell ou Milton, Wordsworth ou Carlyle, et que nous reconnaissons plus pleinement encore dans les œuvres d’art, où le type épuré, dégagé, fait saillie avec un relief plus grand que dans le monde réel, dans Robinson ou dans Tom Tulliver, on aperçoit une personnalité forte et presque immuable, une volonté constante, appuyée sur un petit nombre de sentimens puissans et stables ; un axe solide qui soutient tout l’individu. Tous conçoivent la vie comme une série d’actions ordonnées, dont la fin est d’améliorer notre condition, d’augmenter notre bien-être, de perfectionner notre morale. Cet idéal, avec un enthousiasme admirable et une étroitesse d’esprit qui semble la rançon de ses qualités actives, l’Angleterre le propose à l’Inde, multipliant les écoles de garçons et de filles, les collèges, les universités, se ruinant en missionnaires. On dit que les résultats sont maigres et que la culture anglaise n’a produit que des avortons misérables : Chundee Dutt, ce Bengali que je lisais tout à l’heure, est un spécimen du babou converti; il n’imagine pas d’autre modèle que le modèle anglais. Par suite, il réclame l’application complète du code moral anglais et dénonce l’inconvenance des costumes féminins, la promiscuité des baignades. Voilà une idée de Bengali qui voudrait être clergyman. La rive sacrée du vieux fleuve, traitée comme une plage de l’île de Wight, divisée par des barrières et des écriteaux, les ladies d’un côté, les gentlemen de l’autre, l’invention dénote un manque de culture et de critique. Chundee Dutt, qui connaît Macaulay, n’a pas lu M. Renan. Au reste, le scandale n’est pas près de cesser. Les missionnaires ont peu de succès dans l’Inde. On calcule qu’une conversion revient à vingt-cinq mille francs et quatre sous (1,000 liv. st. 2 den.), et quand le converti serait convaincu, quand il se travaillerait pour entrer dans la forme anglaise, il est clair qu’il n’arrivera qu’à se travestir. Car les habitudes intellectuelles et morales d’un peuple, comme les organes d’une plante, ont pour condition nécessaire une certaine combinaison infiniment complexe de circonstances, dont la principale est la série entière de ses états antérieurs. Il a fallu tout le passé pour les former.

Vieux ascètes, profonds rêveurs qui voulûtes, il y a vingt siècles, déchirer le voile irisé que tisse l’illusion sur le fond noir des choses, qui renonçâtes au désir pour vous réfugier dans l’indifférence et l’immobilité, avec quel sourire de dédaigneuse pitié vous la regarderiez, cette race d’Occident qui règne aujourd’hui dans votre patrie! Ils ne croient pas que ce monde soit un rêve, ces nouveaux-venus. Ils n’ont pas cessé de dire : « Je suis. » Ils se réjouissent de leur force, et leur volonté se satisfait. Ils agissent, ils bâtissent sur ce monde qu’ils croient de roc et que vous connaissez pour un sable mouvant. Que diriez-vous de leur hâte, de leur fièvre? Que diriez-vous de ces bateaux chargés des biens de la terre, de ces trains qui dévorent l’espace, comme s’il importait de changer de lieu, d’arriver quelque part? Mais que diriez-vous surtout de cet anglicanisme, de cette maigre philosophie qui végète sur une terre brumeuse où la nature ne déploie point le luxe de ses sèves ; de l’hérésie déiste qu’ils veulent acclimater dans cette patrie de la grande spéculation? Certes, vous ne tenteriez pas de les éclairer, ces aveuglés de Maya. Vous les abandonneriez à leurs agitations ignorantes, à leur orgueil, et, fermant lentement les paupières, vous retourneriez avec délices à votre rêve solitaire, à cette contemplation de l’éternel et de l’immuable qui tranquillise.

Vraiment, la couche anglaise est bien visible, même dans ces états indépendans. Voici l’inévitable Church of England, sévère, nue, toute semblable à celles qui veillent sur la campagne anglaise. Aux stations spacieuses, des colons en vestons lisent des papers de huit pages. Des affiches annoncent un match entre les cricketers de Lucknow et les champions d’Allahabad, des courses à Ahmedabad et Baroda. D’autres célèbrent une machine qui fabrique dix mille bouteilles de soda-water par jour. Des romans de Guida et de Besant sont étalés en vente. Cependant les femmes, vêtues comme les contemporaines hindoues d’Homère, les jambes, les oreilles, le nez ornés d’anneaux, portent des urnes de grès. Des guerriers passent, hérissés de sabres, chargés de boucliers, et nous sommes sur le territoire du prince qui, à Bindrabun, fait construire une pagode à Krichna.


ANDRE CHEVRILLON.

  1. Voyez la Revue des 1er et 15 janvier et du 1er février.
  2. Les forts de Delhi et d’Agra sont des camps permanens installés sur le modèle des camps que les Mogols posaient dans les steppes qu’ils traversaient.
  3. Probablement un dieu des races noires préaryennes, absorbé par l’hindouisme.
  4. Autre nom de Krichna.
  5. Vers 1193.