Dans l’Inde (Revue des Deux Mondes)/05

Dans l’Inde (Revue des Deux Mondes)
Revue des Deux Mondes3e période, tome 104 (p. 276-312).
DANS L'INDE

V. [1]
JEYPORE, BOMBAY. ELLORA, LA TRAVERSÉE.


18 décembre.

A Calcutta, l’Inde anglaise; à Bénarès, l’Inde des brahmes; à Agra, l’Inde des grands Mogols; ici l’Inde des rajahs, l’Inde des romans, de l’opéra, féerique et paradoxale. Le Rajpootana est un très vieux royaume hindou, semblable à ceux qui couvraient la péninsule avant les établissemens musulmans aux premiers siècles de notre ère. Il n’a jamais été conquis. Contre les diverses races maîtresses de l’Inde, ces Rajpootes ont maintenu leur indépendance. Ils sont encore le peuple aryen qu’ils étaient aux temps fabuleux du Ramayana. A travers cent trente-neuf générations, le rajah fait remonter sa généalogie jusqu’au Soleil, qui fut père du grand Rama. Il gouverne encore selon la loi de Manou, comme les rois hindous, ses ancêtres, qui vécurent avant César. Les barons sont de race aussi bonne, comme lui fils du Soleil et de la Lune, et l’origine des grandes familles rajpootes se perd dans la nuit des temps. Le peuple lui-même, organisé comme aux temps primitifs en clans, en tribus, est de race noble, de race blanche. Tout Rajpoote est kchattrya de naissance; il appartient à cette caste de guerriers aryens qui ne reconnaît de supérieurs que les brahmes. Par suite, un campagnard rajpoote s’estime l’égal de ses princes. Il s’appelle « fils du roi. « Il a des sentimens fiers, mâles, honorables; il possède un cheval, une lance, un bouclier; et, au jour du combat, il est prêt à suivre son chef de clan, à se ranger auprès de son père, le roi, pour défendre ses dieux et sa cité.

De l’hôtel à la ville, on en voit assez pour reconnaître un monde très original. Des petites collines blondes, toutes couronnées de châteaux-forts et de tours crénelées, bornent l’horizon. On ne s’attendait pas à trouver un décor moyen âge sous les tropiques. Sur la route, parmi la foule des petits baudets, entre les bandes de femmes qui passent en chantant, des cavaliers galopent sur de fins arabes, le bouclier rond à la ceinture, le sabre au côté, coiffés de turbans rouges, leur grande barbe séparée en deux par une raie verticale étalée, aplatie, hérissée à droite et à gauche, caracolant avec un air de bravoure et de fanfaronnerie suprêmes. Rien de cette expression molle, indolente, rêvasseuse, que j’ai rencontrée si souvent dans l’Inde. Tout ce monde est très actif : piétons, cavaliers, chameaux, éléphans, chars pesans, petits ânes, encombrent la voie, et cela bruit, étincelle au soleil, dans la poussière.

Au bout d’une demi-heure de route, on rencontre la poterne du mur fortifié qui ceint la ville. On passe sous de hauts bastions, on traverse un pont-levis, puis une petite cour intérieure où des chameaux agenouillés attendent qu’on les décharge, et, tout d’un coup, on débouche devant un décor d’opéra brumeux, léger, bizarre, charmant, impossible à décrire.

La première sensation est celle du rose : tout est rose ici. Que le lecteur couvre de rose tout le tableau que je vais essayer de présenter. Qu’il imagine une rue large de cent vingt pieds, longue de trois kilomètres, bordée de maisons roses, de temples roses, de palais roses, de clochetons et de pavillons roses, d’un rose pâle tendre, délicat, si absolument droite que, jusqu’à l’autre bout, maisons, échoppes, façades, on les voit s’aligner, se suivre, se presser, fuir, s’évanouir dans une vapeur de ce même rose fantastique qui baigne tout. Pas une tache noire dans cette vapeur, pas une voiture européenne, rien que le papillotement multicolore de la foule. Sur les trottoirs des deux côtés de la rue, à perte de vue, un bazar en plein vent, une file de marchands accroupis, et, sur les tapis bleus et rouges déployés sur le pavé, un étalage de choses brillantes : pantoufles brodées d’argent, piles d’oranges et de bananes, images peintes, étoffes éclaboussées de soleil. A droite et à gauche, tout est gracieux, tout est lumineux : on voudrait mettre une journée à traverser cette Jeypore, on voudrait garder un souvenir précis de chaque détail. L’œil n’a pas le temps de se rassasier. J’ai beau crier à mon cocher: Hasta, hasta (doucement, doucement), nous allons toujours trop vite, et, à son grand scandale, je mets pied à terre pour flâner à ma guise.

Seigneurs et fonctionnaires rajpootes, parés comme pour une comédie, vêtus de fleurs brodées, chargés de plumes et de joyaux, leurs larges et fières barbes savamment étalées en éventail, jolis chevaux luisans, soldats romantiques portant écus et glaives, étudians, gardes du palais, femmes du peuple chargées d’un enfant nu à cheval sur la saillie de la hanche, tous défilent dans une brume claire faite de rosée qui s’élève. Du seuil de leurs échoppes, de petits marchands me tendent les bras, avec un joli sourire, m’offrent en riant des statuettes de marbre, des images de dieux bâclées, peinturlurées avec une verve charmante. Sur les murailles tout un tatouage de dessins bleus : éléphans, léopards, arbres, locomotives, Européens très raides, sanglés dans des redingotes ridicules. Il y a des hommes de trente ans qui lancent des cerfs-volans et galopent par la rue comme des écoliers. Et tout ce peuple fantaisiste qui joue, qui rit, ce peuple enfant et artiste semble créé par un caprice humoristique de poète dans un monde de rêve où tout serait léger, drôle, heureux, aérien, où rien ne resterait des tristes et vilaines choses qui sont réelles. — Dans ce monde, les gens vivent en frères avec les bêtes, bonnes âmes plus simples et plus calmes que les nôtres. Voici des files de petits ânes trotte-menu, de doux chameaux, à la démarche onduleuse et lente, qui lèvent leurs grands cous féminins au-dessus de la foule, des envolées de singes gris sur les toits, des vaches pacifiques, aux grandes cornes vertes, toutes blanches, sculpturales et comme taillées dans le marbre. Il y a des toutous teints en jaune, en bleu et rose. Plus loin, sur une grande place, un peuple serré de pigeons, abattus par myriades, couvre la terre d’un plancher bleuâtre, dense, ondoyant, qui s’ouvre quand passent les pesantes masses des éléphans caparaçonnés de rouge. Parmi toutes ces bêtes vivantes, çà et là des autels où elles sont divinisées, tabernacles minuscules peuplés de petits taureaux, petits éléphans, petits singes...

Un vaste carrefour, où nous coupons à angle droit une rue aussi large, aussi droite, aussi rose que celle que nous avons suivie. Ici, au pied des temples que gardent des éléphans de pierre, c’est une inexprimable confusion de passans, de fleurs, d’ânes, de chameaux, de cavaliers, de marchands. Parmi le fourmillement des pigeons qui picorent, cent vaches somnolent béatement, indifférentes à l’agitation de la multitude. Debout, de jeunes garçons soutiennent de hautes branches emplissant l’espace de verdure. Et les dévots achètent ces bambous, les déposent aux pieds des vaches, qui les acceptent comme une dette et les mâchent avec sérénité. Du haut des arbres pendent des vases de terre, verts de mousse, où s’abattent des volées de perroquets, leurs jolies têtes rondes cerclées de rouge...

Tout d’un coup un piaffement de chevaux... Qu’est-ce que cette fière cavalcade qui débouche sur la place? Les jolies bêtes dont le poil brille, les beaux cavaliers dont les armes étincellent! c’est le frère du rajah suivi de ses barons, précédé de ses hommes d’armes qui courent à pied, portant des hallebardes. Bonnet de velours sur l’oreille, en tunique de fleurs vertes, il maîtrise son cheval qui danse. Très rapidement je l’entrevois : noble et hardi visage où l’on sent la race, le sang antique, l’instinct du commandement. C’est un vrai kchattrya, qui descend en droite ligne des premiers conquérans de l’Inde.

Cependant des éléphans rentrent à l’écurie. En voici sept, colosses rugueux et sombres, philosophes taciturnes, pleins de lenteur, supérieurs à tous les êtres qui tourbillonnent au-dessous d’eux. Un à un ils disparaissent sous un portique, frôlant la terre de leurs trompes, berçant trois cornacs sur leurs fronts massifs, où deux grands lobes font saillie. Pliant les jambes avec une démarche humaine, étalant doucement leurs larges pieds mous, ils passent, silencieux comme des ombres. — Quelle profonde pensée dans ces puissantes têtes mornes, et comme ils ignorent le peuple inférieur des hommes et des bêtes qui s’écartent devant eux! On comprend, à les voir, que Ganesh, le monstre à tête d’éléphant, soit dieu de la Sagesse...

A toute seconde, les tableaux changent. J’essaie d’en noter un au vol : devant une haute porte de palais où s’enfoncent les pachydermes, les chameaux, tout un peuple, l’air est épais de faucons. Ils tournoient et crient devant l’image rouge du dieu éléphant, qui sommeille dans une niche au-dessus du portique. Et des trompes aigres font une musique hindoue.

Tout autour de la place, des temples, des monumens, une université, des palais : l’un, entre autres, d’un rose étrangement vif, dressé en pyramide, hérisse une façade de neuf étages faite de cent clochetons et de soixante-quatre fenêtres en saillie, fleurie de colonnettes et de balcons, percée à jour de mille fleurs évidées dans la pierre, une architecture vaporeuse, aérienne, excentrique, impossible. C’est le palais du Vent, — le palais du Vent! Ce nom m’enchante. De même, sur les belles petites collines qui entourent la cité, on aperçoit le palais des Nuages, le temple du Soleil. La porte rose qui ferme l’autre bout de la ville s’appelle la porte des Rubis. Nous sommes dans un conte oriental de fées.

Un cri de trompette! — un cri de cuivre qui fait détourner la tête. Lancée très vite, au galop, passe une joyeuse bande mortuaire, passe le mort étroitement voilé de gaze blanche, passent les hommes qui l’emportent attaché sur des bambous, passe la famille qui bondit en frappant des cymbales, en hurlant les syllabes sacrées: « Ram! Ram! » Envolée, disparue, la troupe bruyante! Maintenant ce sont des lévriers en laisse, vêtus de pourpre, des jardins où, sur des lits de camp, dorment les lynx et les léopards de chasse de sa hautesse, étranges bêtes maigres et souples, très nobles, avec un éclair aigu dans leurs yeux perçans et qui d’un coup de leur langue raboteuse raclent le poing que leur tend leur serviteur. Ailleurs, c’est une noce : cinquante femmes vêtues de jaune soyeux sont assises par terre, psalmodiantes. La mariée, une fillette de dix ans, est seule debout au milieu des chanteuses. — Au bout de la rue, derrière une grille en façade sur le trottoir, devant la foule rapide, dix mangeurs d’hommes, dix tigres royaux, la tête baissée, arpentent à grands pas doux la cage à laquelle ils ont été condamnés après jugement régulier. Ils méritent vraiment leur titre de sahebs, de seigneurs, ces fauves. Le plus beau d’entre eux est l’assassin de seize femmes. Même impression devant la tête terrible et morne, la sinuosité de l’échine qui se coule, la souplesse des muscles trapus, la détente possible des jarrets formidables, la splendeur fauve de la robe faite de lumière vivante, qu’à Ceylan, devant une gerbe de cocotiers élancés dans le ciel de feu...

Parmi cette multitude d’images qui se pressent, un spectacle incessamment répété reste toujours beau. On ne se lasse pas d’admirer la souplesse et la fraîcheur des jeunes corps nus. Les torses frêles et bombés des enfans, garçons et filles, sont adorables. Les longues tresses noires coulent sur la jolie figure sauvage, effarée, sur la petite poitrine si délicatement modelée. On sent la force et la santé des jeunes muscles et du beau sang. Cela est parfait. La lumière et l’ombre se marient, circulent harmonieusement sur le bronze uni de la peau tout enveloppée de lumière et de plein air. Les jeunes femmes, nues depuis le bas des seins jusqu’au milieu du ventre, savent se voiler avec une grâce extrême. Rien de doux à l’œil, rien de simple et de tranquille comme les plis de la molle draperie. Chez les fillettes, plus grêles, on voit l’ondulation paisible de la charpente intérieure. Elles aussi, les toutes petites, portent sur la tête de beaux vases ronds qu’elles soutiennent de leurs bras tendus, levés très haut, se cambrant dans l’effort, le brun du torse tendre tout baigné de lumière. Je suis entré dans un temple qui jette son grand escalier sur la place. En bas, des chameaux agenouillés dorment et des chiens sont étendus au soleil sur les degrés. On monte et l’on arrive devant une cour où des vaches errent en liberté sur le marbre. Dans un coin, les deux arbres sacrés, le mâle banyan et l’arbre femelle, qu’on nomme pipala. Une vieille femme tourne rapidement autour du premier, une autre verse un peu d’eau sur les feuilles du second. — A côté, une deuxième cour est ceinte d’une galerie que supportent des piliers. Là, dans l’ombre, un groupe rouge de femmes assises écoute tranquillement la mélopée nasillarde du prêtre qui lit le Ramayana. Les jolies figures régulières qu’on aperçoit sous les capuchons ne semblent guère absorbées par la méditation. Tout ici se passe en famille : le prêtre accroupi, enguirlandé de fleurs, balance son corps au rythme de sa phrase qui monte et qui s’abaisse. Quantités de moineaux picorent familièrement parmi les fidèles, et de grands corbeaux sautillent gauchement sur le dos des vaches assoupies. Tout à fait caractéristique de l’hindouisme, ce culte en plein air, ce lieu sacré qui tient à la fois de l’étable, de la volière et du temple. Une violente lumière frappe les murailles barbouillées de bleu par les aventures de cinq cents dieux. — Derrière le prêtre, au fond de la galerie, un tabernacle obscur où l’on aperçoit l’idole, une petite poupée à figure noire, Parabatti, habillée de rouge, gardée par deux lions. Au-dessous d’elle, son époux, le grand Siva, n’est représenté que par le Lingam, emblème de la vie. Là viennent prier les femmes stériles et les jeunes filles qui désirent un époux.


En face du temple, de l’autre côté de la grande place où bouillonne la multitude des gens et des bêtes, se dresse le collège du maharajah. J’en admirais la façade bizarre et rose comme celle du palais du Vent quand un étudiant m’a invité à entrer. On m’introduit chez le principal, que je trouve assis dans un petit cabinet obscur, devant des piles de livres. Physionomie hindoue très douce, très fine, un peu soucieuse, tournure d’homme d’étude, fluet, voûté, vêtu simplement d’une longue tunique noire. Avec des gestes sobres, en quelques mots simples d’un anglais parfait, il m’a souhaité la bienvenue, puis m’a conduit aux salles de cours. Les examens supérieurs étant tout proches, les étudians qui s’y préparent sont restés chez eux ; nous ne voyons que les élèves de première et de seconde année. Dans de grands halls, à colonnes, de petits groupes d’étudians se serrent autour d’un professeur. Ni chaires, ni bancs, ni pupitres. Tous se lèvent à notre entrée et s’inclinent profondément en touchant deux fois leurs lèvres d’un geste empressé et gracieux. Pourtant, dans une certaine salle, les élèves sont restés assis: cette classe, me dit le principal, est réservée aux fils du rajah et aux nobles qui, tous descendus de Rama et du soleil, sont trop fiers pour nous saluer.

L’enseignement tout entier donné par des professeurs indigènes est gratuit (state-supported) et les examens ouvrent aux élèves les carrières du gouvernement. On professe les mathématiques, l’anglais, la littérature anglaise, les dialectes de l’Inde, le persan. Dans les classes supérieures, me dit le principal, on ajoute le sanscrit, le pâli, les philosophies brahmaniques, bouddhiques, persanes et la philosophie moderne. Stuart Mill et Spencer sont lus comme des classiques.

Le principal, qui est Bengali, cause volontiers et semble au courant de ce qui se fait, non-seulement en Angleterre, mais dans le reste de l’Europe. Il me parle avec admiration de Burnouf, de Barthélémy Saint-Hilaire, de Bergaigne, des grands sanscritistes français. En somme, dit-il ensuite, l’Inde n’aperçoit l’Europe qu’à travers l’Angleterre. « Un jeune étudiant qui aborde les études supérieures commence par les classiques anglais : Shakspeare, Milton (beau début pour une cervelle hindoue), puis et surtout Addison, Pope, plus tard les philosophes et les économistes, Locke, Hume, Adam Smith, Burke, tous les penseurs du XVIIIe et du XIXe siècle, jusqu’à Spencer, dont l’influence est très grande. Quant à la France et à l’Allemagne, nous ne les connaissons que de seconde main. En général, nous ignorons leurs langues. Pourtant nous commençons à admirer autre chose que l’Angleterre. Si Hegel ou Fichte ne nous sont pas familiers, nous étudions les philosophies orientales, surtout les Upanishads, le vieux Védantisme où l’on trouve à la fois Spinoza, Kant, Hegel et Schopenhauer... »

Peu à peu, il s’est animé et j’ai cru voir paraître en lui un fonds d’enthousiasme pour la vieille métaphysique de son pays. « Depuis cinq ou six ans, il se fait une réaction en sa faveur. Sous l’influence anglaise, des écrivains de Calcutta [2] avaient dénoncé l’immoralité et les folies de la religion hindoue. Nous commençons à comprendre que sous son extravagance se cache une pensée profonde, et vous la verrez défendre par nos érudits et nos penseurs. Nous avons l’ambition d’être nous-mêmes. Voici le maharajah qui a introduit des idées anglaises, doté Jeypore d’un collège, d’un musée, d’une école industrielle : il ne fait rien contre l’hindouisme. Dans son palais d’Amber, on sacrifie toujours des chèvres à Kali. Mais par-dessous le symbole, il voit le sens, nous distinguons l’esprit sous la lettre, l’idée que contiennent les formes religieuses qui s’adressent à la multitude. Nous réagissons contre le « théisme » anglais que le jeune Bengal, c’est-à-dire l’élite intellectuelle de l’Inde, avait accueilli avec trop d’enthousiasme. Nous sentons que nous possédons quelque chose de plus original et de plus profond. Si nous lisons, si nous aimons Spencer, c’est qu’il dénonce l’idée d’un Dieu personnel comme une des formes de l’anthropomorphisme. C’est que sa matière, inconnaissable en soi, indéterminée, homogène à l’origine et qui, par une série de changemens insensibles, développe par cycles tous les êtres et toutes les formes, rappelle par bien des traits le Brahma de nos Védantistes. »

Cet Hindou dit-il vrai? — L’Inde, reprenant conscience d’elle-même, rejette-t-elle le joug intellectuel de l’Angleterre ? Est-elle encore capable de philosopher? Va-t-elle opposer son idée de la vie et du monde aux conceptions nationales anglaises ? Est-ce que dans la paix britannique, le cerveau hindou si longtemps paralysé par l’oppression mahométane se reprendrait à fonctionner ? Qu’en adviendrait-il ? — En attendant, il est curieux de voir en face l’un de l’autre les deux pôles de l’humanité, l’énergie, la volonté pratique, le sens positif anglais, la spéculation hindoue, l’aptitude au rêve métaphysique qui fait la pensée triomphante, maîtresse du désir et de l’illusion, et qui tue les facultés actives.


19 décembre.

Journée consacrée à se faire plaisir aux yeux, en se perdant seul dans l’étonnante rue rose, à se remplir l’âme de la joie des couleurs, à s’enivrer de la fantaisie de cette Jeypore. Puis, dans la campagne nous suivons la route qui mène à Amber, une jolie bande blanche qui circule dans la verdure d’étranges plantes grasses, hautes comme de petits arbres. De leurs raquettes épineuses et charnues, elles couvrent au loin la terre. Végétation immobile et rigide, qui semble d’une autre planète. De là, sortent des architectures d’autrefois, cent pavillons, cent kiosques de marbre qui luisent au bon soleil. Des bandes rouges et bleues d’hommes et de femmes vont gaîment. — Jamais je n’ai vu autant de paons, et de si beaux paons. Ils vaguent sur la route, et le saphir de leurs plumes chatoie doucement dans la lumière. Ces oiseaux sont libres et pourtant apprivoisés, ils n’appartiennent à personne et vivent sans méfiance parmi les hommes. Comme toutes les bêtes inoffensives, ils sont sacrés pour les bons Hindous qui font œuvre pie en leur offrant de l’orge. « Ils ne font pas de mal, me dit gravement Cheddy, Anglais très méchans, ils leur jettent des pierres. »

Plus loin un palais abandonné, vert d’herbes folles, semble posé sur la glace d’un étang gras, dont l’eau noire, empoisonnée, miroite lourdement. Sur la rive des crocodiles somnolent, inertes. Tout autour, les jolies montagnes dorées sont pleines de clarté et s’arrondissent sur le calme ciel bleu. Le soleil est doux, l’air subtil, léger, plein de bonheur, un peu grisant...


Six heures du soir.

A la hâte, nous visitons le palais du Maharajah, les écuries où piaffent cent chevaux arabes, les chenils, les éléphans à la chaîne, les serres, et puis il faut dire adieu à la ville rose. Près de la gare, un petit écolier rajpoote, chargé de ses livres hindoustanis, nous envoie un délicieux Good afternoon.

En wagon, repris tout de suite par le milieu européen, on croit sortir d’un théâtre brillant, d’un spectacle fait pour distraire l’esprit, pour faire oublier le réel, comme une comédie de Shakspeare ou une pastorale de Watteau. Monde d’opérette, monde de rêve, cette société patriarcale, ces clans, ces cavalcades de barons, fils du soleil, ce roi sage, aimé de son petit peuple, tyrannique [3] et paternel, ces guerriers porteurs de lances et de boucliers, leurs barbes fantastiques, leurs vêtemens coquets, la foule heureuse et souriante, les chiens bleus, les lynx et les léopards de chasse. Décor d’opérette, les rues couleur de fraise écrasée, les maisons roses qui ne semblent pas de pierre, les châteaux crénelés sur les collines, les architectures légères et fantaisistes, le temple du Soleil, le palais du Vent, le palais des Nuages, la porte des Rubis, la salle des Splendeurs, les serres humides pleines de la fraîcheur des fougères vaporeuses, la campagne métallique de plantes grasses, les paons bleus qui sortent des fourrés, les kiosques déserts, au bord des étangs sombres. Vie d’opérette, où rien n’est sérieux, où rien n’est lourd, où rien n’est triste, que celle de ce peuple artiste et rieur qui n’a d’autre souci que de sculpter les petits dieux et les petites bêtes de marbre, de broder des pantoufles d’argent, d’enluminer ses murs de dessins bleus, de chevaucher de jolis arabes, de nourrir les oiseaux du ciel, de lancer des cerfs-volans, et qui jouit avec confiance de la lumière et de la bonté des choses ; oui ! vie heureuse, simplifiée, enfantine, à laquelle il ne manque qu’une musique perpétuelle, que des chœurs, des ballets, et dont on emporte l’étincelante et poétique vision, au moment de retourner vers l’ombre et la tristesse de notre Europe.

Les collines se sont refermées sur la ville charmante. En ce moment, une poussière d’or flotte dans l’air. Immobile, un héron est seul au bord d’une mare, toute rose et bleue des clartés crépusculaires...


BOMBAY.


21 décembre.

Trente-six heures de chemin de fer. A mesure qu’on descend dans le sud vers la grande ville anglaise, le train s’emplit : de gras babous, de puissans commerçans indigènes encombrent les voitures de leurs valises, vautrent leur sans-gêne et leur indolence sur les banquettes. Les troisièmes sont bondées d’une foule hindoue qui cause, rit, jacasse. Pour tous bagages, ils emportent des vases de cuivre, ciselés des figures de Krishna et de Ganesh. Aux stations, des brahmes chargés d’outres de cuir viennent les remplir. Eux seuls peuvent s’acquitter de ce service, car un kchattrya qui voyage se souillerait en buvant l’eau versée par un çoudra. Au contraire, tout le monde peut toucher ce qu’a touché le brahme. En dépit de ses fonctions serviles, le brahme reste le brahme, il garde ses vertus surnaturelles; et la supériorité de caste subsiste dans l’infériorité du métier.

Pas grand’chose à noter. Pendant ces longs trajets, l’esprit, émoussé par la multitude des images aperçues la veille, somnole, ne s’intéresse plus à rien. Des villes aperçues très vite, Baroda, Ahmedabad, de grandes gares, des tiffins, des déjeuners à l’éternel kari, des silhouettes simples de montagnes bleues. A travers tout cela, la même campagne sèche et toujours les étonnantes bandes de singes qui bondissent dans les hautes herbes.

Le second matin, au réveil, c’est une surprise. Tout d’un coup, on se croit rentré à Ceylan. Voici de nouveau la contrée humide, chaude, orageuse, la grande végétation équatoriale. Partout de l’eau. D’épaisses forêts de palmiers dégringolent vers des lagunes, mirent dans des estuaires bleus leurs colonnades lisses, et les larges palmes vertes qui surgissent dans l’air moite font des voûtes sombres abritant des petites cases. La terre est noire, marécageuse, semée de flaques. Des milliers d’oiseaux à grandes pattes peuplent les bords des marais et des bras de mer. Quelquefois, vers l’ouest les eaux ne finissent pas : des rades se forment, s’élargissent, d’immenses espaces d’un bleu splendide et calme, tachés d’îles qui semblent des forêts écroulées dans la mer, bordés ici de cocotiers, là-bas de collines que la végétation dense recouvre d’une épaisse brume bleuâtre. A présent, un grand morceau de l’Océan-Indien apparaît, l’espace semble s’agrandir pour contenir tant de lumière...

Puis, des bruits de ferraille, un grand tapage, un vaste terminus vitré. Nous entrons en gare de Boree-Bunder, nous sommes à Bombay.


Cinq heures du soir. — Il fait chaud, très chaud, une chaleur molle, de serre humide. Cela fatigue et énerve. On n’a pas la force de choisir et de grouper ses impressions, et puis, tout est trop varié. La ville est faite de plusieurs villes, étalée sur cinq îlots. On dirait que toutes les races, toutes les religions, toutes les architectures, toutes les industries du globe sont venues se confondre ici, se pénétrer dans un extraordinaire mélange qui grouille et fume dans la lumière.

En ce moment, je suis assis sur la terrasse d’un café de l’Esplanade. Ici, l’île de Bombay se resserre en une langue de terre très mince, en sorte que des deux côtés on voit la mer, — à droite, une profonde rade ceinte de forêts lointaines, à gauche, une grande plage blonde qui, par une courbe délicate, fuit vers un promontoire, vers des masses sombres et luisantes de palmiers. Le long de cette plage, trois ou quatre kilomètres de route droite bordée à gauche de vastes monumens gothiques ou vénitiens que séparent de la ville des pelouses et des jardins.

Sur cette route qui longe la mer, tout le haut commerce se presse vers l’Esplanade pour respirer la brise du soir. Ici, devant la rade, les calèches sont arrêtées dans un encombrement, tandis qu’une musique de cipayes joue des airs européens. Parmi les Hindous ventrus, en tunique blanche, en turbans roses, des Anglais, des Parsis correctement vêtus à l’européenne, mais bizarrement coiffés d’une mitre en carton étoile, des officiers européens et indigènes s’entassent autour des cafés, sirotent leur limonade ou leur cocktail. Il y a aussi beaucoup d’ayas, beaucoup de nourrices et de babies indiens parés comme des châsses, couverts de velours et de brocart.

Dans les calèches immobiles comme sur un champ de course, les dames parsies se prélassent. C’est la première fois que j’aperçois un peu le grand monde féminin de l’Inde. Les Hindoues de haute caste sont toutes mystérieusement enfermées dans les zenanas, et il faut aller chez les marchands pour admirer les soies et les broderies précieuses de Bénarès et de Delhi. Ici, vous les voyez en plein air, au soleil, drapées autour du corps souple et vivant. Telle vieille dame n’est vêtue que d’une étoffe qui de la tête aux pieds l’enveloppe; mais cette étoffe est un taffetas pourpre frangé d’or. Au moindre mouvement, cela tressaille en grandes ondes lumineuses. Toutes sont ainsi vêtues à la grecque, voilées de mousseline, de soies mauves ou bleues qui suivent la courbe pure de la tête, font saillir de leurs tons simples et puissans la douceur de leurs traits aryens, la blancheur de leurs figures molles. Languissantes, renversées au fond de leurs voitures, les opulentes Orientales, elles attendent, les paupières mi-closes, la brise du soir qui va les ranimer.

Et la foule fastueuse s’épaissit dans une de ces étonnantes clartés qu’on ne voit que devant les grands espaces de mer tropicale, — une clarté qui sort de l’eau aussi bien que du ciel. Je n’ai rien connu de semblable à ce ciel ni en Egypte, ni à Ceylan, ni dans l’intérieur de l’Inde. Il n’est point bleu, mais fait de lumière blanche et liquide, plein de moiteur et chaleur.

... Maintenant, le soleil descend derrière les bois de Malabar-Hill, et dans cet air spécial à Bombay, il y a d’invraisemblables effets d’irradiation. Une vapeur rose envahit tout, circule autour de la mer et de la terre, déborde par-dessus les forêts lointaines qui ne détachent pas leurs palmes sur l’horizon vermeil, mais s’y noient, s’y évanouissent. Le soleil semble fondre en tombant et tomber devant les arbres.

Aussitôt, un petit vent se lève et l’eau rose frémit. Les grands steamers noirs alignés semblent des choses mortes dans ce frisson universel. Là-bas, vers le large, des nuées de barques ont ouvert leurs ailes et dans le silence et la lumière fuient comme un rêve, si tranquilles qu’on les dirait entraînées par un large courant, comme si toute la mer glissait avec elles, et l’on oublie pour les suivre l’orchestre des cipayes, et la foule chamarrée et les indolentes Parsies, jusqu’à ce que le petit essaim rose soit si loin, si loin qu’il semble sortir de notre monde, monter dans l’espace, entrer dans les bienheureuses régions où il n’y a plus rien que le calme de l’éther...


23 décembre.

Décidément, j’ai du mal à prendre la physionomie de cette Bombay, trop diverse et trop confuse. Les images dont on s’est empli les yeux ne s’ordonnent pas. Je les note au hasard, telles qu’elles surgissent ce soir après une journée passée à courir les rues. Peut-être est-ce la seule façon de faire voir un peu ce tourbillon de formes et de couleurs, ce pêle-mêle de races et de religions.

Partout, à toute heure du jour, le ruissellement de la foule, plus dense qu’à Bénarès, une foule bigarrée où se confondent tous les costumes de l’Asie, où se coudoient tous les types de l’humanité. Européens en jaquette, Arabes en fez. Persans, Afghans, nègres lippus, grêles Malais, Cinghalais féminins, Parsis, Juifs, Chinois en robes de soie. Probablement, depuis Alexandrie, il n’y a pas eu un tel raccourci de toute l’humanité, de ville aussi cosmopolite. Il y a ici des coins de Londres, des coins de Bénarès, des coins de Shanghaï. Par-dessous ce flux de races étrangères, un fonds indigène d’humanité demi-nue, des fakirs gris de cendres, des scribes agenouillés sur les trottoirs, des écoles en plein vent, des fidèles courbés devant des images sacrées, couvrant les lingams de fleurs votives, des coolies trotteurs qui courent, balançant des paquets au bout d’un long bambou, des barbiers nus qui tondent leurs cliens, tout un peuple de femmes qui servent de portefaix, filles de basse caste, presque nègres, toutes suantes, les jambes nues jusqu’en haut des cuisses, accroupies par bandes au pied des murailles, l’air souffrant, hébété par la fatigue ; et tout cela bruit dans une vapeur. — Je vois des chars antiques que traînent patiemment les bœufs pesans au milieu des tramways, des victorias, des palanquins, des chaises à porteurs. Je vois des murailles couvertes d’éléphans bleus, d’affiches en anglais, en persan, en ourdou, en hindoustani; des mosquées, des églises chrétiennes, anglicanes, wesleyennes, catholiques, des temples hindous, des temples parsis. — Des chemins de fer courent au milieu des boulevards, devant les pagodes hérissées de cent mille figures monstrueuses, devant la statue de sa majesté la reine, devant les bâtisses gothiques de l’université, devant l’étendue bleue où sommeillent les grands steamers à l’ancre.

De ce fonds d’images répétées pendant toute la journée, fondues les unes dans les autres, j’essaie de détacher quelques tableaux plus saillans. — C’est le grand marché, le matin à six heures : dans un brouillard pénétré de lumière, trois ou quatre mille hommes, femmes, enfans nus ou vêtus de belles couleurs, se débattent parmi les oranges, les bananes, les ananas, les fleurs, dans un tapage assourdissant qui monte des cages de singes et des volières d’oiseaux. Devant des monceaux mous de poissons argentés, des rangs de femmes agenouillées sur des tables, les cuisses luisantes. — Ce senties bureaux de la gare de Boree-Bunder, une vaste salle où deux cents employés, penchés sur leurs pupitres, noircissent du papier ou, la plume sur l’oreille, feuillettent des registres. Vous vous croyez à Paris dans une grande banque ou dans un ministère : seulement, tous ces employés sont Hindous, adorateurs de Siva et de Vichnou, marqués au Iront du signe religieux que l’on trace avec des cendres et de la fiente de vache. — C’est la mer, aperçue à tous les coins de rue, bleue, immobile comme une toile peinte. — C’est la ville indigène, une cité sous une forêt, un fouillis de rues étroites, tortueuses sous une voûte ininterrompue de palmes. — C’est une ruelle où l’on célèbre un mariage, épaisse d’humanité demi-nue qui coule lentement comme une onde gluante parmi la foule somptueuse des invités dont les vêtemens de soie luisent en reflets opulens. Il y a des rangs pressés de fillettes toutes drapées d’étoffes splendides et ces petites têtes sombres coiffées de bandeaux lisses et brillans, si noirs qu’ils tirent sur le bleu comme l’aile d’un corbeau, sont étrangement enfantines et graves. La pourpre et l’orange des satins sinueux flambent sur un fond blanchâtre de membres polis, de torses gras de brahmes, d’innombrables corps nus. Et ce monde s’agite en remous dans la rue étroite, jette une chaleur suffocante qui monte sous les palmiers épanouis au-dessus des cases, sous les figuiers sacrés où courent les écureuils, où jacassent des perroquets nombreux comme des fruits.

Au bout de cette ville hindoue, près de la mer, est l’hôpital des animaux. Il y a là des meutes de chiens galeux, un vieil aigle très affaibli, beaucoup de pigeons et de perruches, des paons qui traînent par les cours la splendeur de leurs queues, un porc-épic poitrinaire dont les yeux éteints font pitié, un petit daim éclopé et des salles pleines de vaches aveugles. Dans cette étonnante ménagerie errent paresseusement les brahmes, éternels mangeurs de bétel qui vivent en frères avec tous ces souffrans, avec ces bêtes saintes parce qu’elles manifestent un instant l’indestructible Siva, parce qu’elles sont des étincelles dans la flamme vibrante de l’éternelle vie. Comme une vache urinait, un brahme a plongé ses mains dans le liquide sacré et j’ai vu ses lèvres remuer. Sans doute il prononçait le puissant mantra : « Salut, vache ! mère de Rudra, sœur de l’Aditrya, source de l’ambroisie. »

En revenant par les larges rues de la ville commerçante, on aperçoit de bien curieux mélanges de vie anglaise et de vie hindoue. De grandes bâtisses sont couvertes d’annonces comme celles-ci : Theistic Bombay temporary relief association — Hindu cricket club, — Parsee cricket association. Je voudrais bien suivre une partie de cricket jouée par ces Orientaux. Ils ne doivent pas mettre beaucoup d’ardeur au jeu, les Hindous. — Ces cercles de sportsmen indigènes sont bien la plus amusante copie de l’Angleterre que j’ai vue dans l’Inde, plus comique qu’un article de morale anglaise signé par un babou. Très anglais aussi, ce voisinage d’une « société déiste » et d’un club de cricketers, ce mélange d’athlétisme et de philanthropie. Probablement les joueurs de cricket sont déistes, et les déistes sont joueurs de cricket. De même, dans un magasin de Londres, j’ai vu une photographie d’évêque anglican qui portait cette mention : « L’un des huit d’Oxford, dans la course à la rame des deux universités 18... » En Angleterre, cet exploit complète un personnage d’évêque comme une édition d’Euripide ou un livre de théologie. Il y a même un type idéal qu’on appelle le chrétien musculeux.

Ailleurs, des étendards rouges s’agitent au-dessus d’une foule indigène. « Hallelujah, disent les étendards. Etes-vous sauvés? Est-ce que vous luttez? Si non, pourquoi non? Quand vous occuperez-vous de votre salut? (Ar you saved? Are you fighting? If not, why not ? When do you intend to get saved ?) Des hommes-sandwich circulent, annonçant « l’arrivée des salutistes du Canada et une attaque générale dirigée contre le diable par le capitaine Hallelujah Smith, ancien clown. » Au milieu de la foule hindoue, des salutistes anglais forment un petit cercle, tous pieds nus, vêtus à l’orientale, les femmes drapées de rouge, leurs figures claires entourées de mousseline orange, les hommes en bédouins et coiffés de turbans. Bien curieuses les blondes têtes anglaises, les grandes chairs molles et roses dans ces costumes asiatiques.

Une espèce de petit singe hindou se confesse d’une voix nasillarde. Puis, l’un après l’autre, les salutistes viennent témoigner, et chacun tient un parapluie en guise d’ombrelle. Ensuite, tam-tam, castagnettes, cornet à piston. Les Anglaises sont impassibles, les mains tombantes et croisées, chantant des hymnes sur des airs de polka que les hommes accompagnaient avec des accordéons. L’une d’elles a exhorté la foule en hindoustani, une toute jeune fille vêtue de voiles orientaux, les pieds nus dans la poussière, des yeux d’ange, un teint de lis que n’avait pas touché le soleil indien, une expression pensive, si sérieuse (earnest), si calme, si chaste : une vierge de Burne Jones.

La conviction et l’effort de ces évangélistes ont quelque chose de comique et de touchant. Ce qui leur manque surtout, c’est l’imagination sympathique qui permet de concevoir des formes d’âmes étrangères. Combien les jésuites, qui eurent tant de succès en Chine au XVIIIe siècle, leur étaient supérieurs! Avec quel art ils adaptaient le christianisme aux facultés, aux besoins de l’âme chinoise! Ceux-ci emploient les mêmes procédés pour fondre le cœur d’un pauvre journalier de l’East-End, qui roule dans la boue noire, dans le brouillard piquant des docks, et pour toucher l’une de ces âmes hindoues dont nous savons si peu. Ces grands hymnes wesleyens, chantés sur des airs de bastringue, quelle émotion peuvent-ils éveiller chez ces Asiatiques? Sont-ils touchés par ces jeunes femmes venues de là-bas pour se mêler à la populace de Bombay, pour se vêtir de ses vêtemens, pour vivre de sa vie, non comme des étrangères, mais comme des sœurs, pour les aimer en Jésus-Christ?

Là-dessus Cheddy Lall, que j’ai consulté, m’a dit : « On aime mieux les autres missionnaires. Ceux-ci ne vont pas en voiture, comme doivent faire les Européens; ils s’habillent comme nous. On pense qu’ils sont pauvres, et on les méprise. »


Je suis revenu par la plage qui borde non la rade, mais la grande eau libre. Pas un bateau. D’ici on ne voit rien de la ville, mais seulement ce sable blond, humide de la marée descendante, et le bleu doux de cette mer. Des parfums familiers de goémons et de varechs mouillés respires dans l’enfance sur les plages bretonnes. Derrière soi, on imagine des falaises grises, des dos sombres de lande éclairés de la pâle flamme des genêts. Ce paysage, le même en Europe et dans l’Inde, apaise l’esprit inquiété par le spectacle des humanités différentes, par le grouillement des races étrangères.

De petites lames accouraient, dressées avec une transparence pâle, tremblaient dans un éclair d’argent pour s’abattre avec un clapotis léger. Un parsi est descendu au bord de l’eau et, les lèvres agitées par une prière, a regardé le soleil dont le disque palpitant tombait. Au moment où l’astre touchait la ligne des eaux, il s’est incliné deux fois, puis a tendu les bras vers la grande clarté rose qui flottait à l’Occident...


24 décembre.

Ce matin, après le chota hazri, je suis monté à Malabar-Hill, un promontoire vert chargé de villas et de palmiers à travers lesquels on voit luire le bleu incertain de la mer, étinceler la charmante et brumeuse Bombay. La rosée monte en un brouillard ténu dont la blancheur flotte, ondoie, se déchire mollement comme une gaze et d’où surgissent les grandes palmes fraîches. Par terre, des fleurs comme à Ceylan, fleurs d’azur, fleurs de sang où tremblent et roulent de grosses gouttes d’eau.

Plus loin, un jardin où cette végétation est ordonnée avec un art raffiné, un jardin comparable à celui du Taj, solennel par sa lumière, son silence et sa beauté. Parmi les massifs verts trois tours se dressent, blanches, basses, massives, qui ne sont ni des temples, ni des lieux d’habitation, énigmatiques, inquiétantes dans cette solitude. Alentour de grands oiseaux planent.

Nous sommes au cimetière parsi ; ce jardin est un lieu funèbre; sur ces tours on expose les cadavres que déchiquettent les vautours fauves : un prêtre est venu me raconter ces choses.

Vêtus de blanc, me dit-il, deux par deux, chaque couple tenant les deux bouts d’une écharpe de mousseline en signe d’union dans le deuil, à travers les rues de Bombay, au bord de la plage, sous les bouquets de palmiers, le long des parterres de fleurs, les Parsis suivent lentement le mort que les parens portent, enveloppé de linges. Arrivés au pied de la tour, une petite porte s’ouvre, reçoit le cadavre et se ferme aussitôt. Puis le cortège se disperse. Personne n’a jamais vu ce qui se passe derrière la porte, sauf les deux gardiens mystérieux de ce cimetière.

La plate-forme du sommet, dit le prêtre, est divisée en trois zones concentriques inclinées vers un puits central qui communique avec un souterrain. Les cadavres des hommes sont rangés sur le grand cercle extérieur, ceux des femmes sur le cercle moyen, ceux des enfans sur le petit cercle autour du puits. Chaque corps est dépouillé des linges qui le voilaient, car un texte du Zend Avesta dit : « Tu es entré nu dans ce monde et tu en sortiras nu. »

A dix heures, le matin, à six heures, le soir, les grands vautours fauves arrivent à tire-d’aile de tous les points du ciel, s’installent sur les tours. En moins de quinze minutes il ne reste rien de la forme humaine qu’un squelette que la chaleur a bientôt fait de disjoindre et que la pluie ou le sang ruisselant dans les rigoles entraine bien vite dans le puits. Les crânes, comme des gousses trop mûres, éclatent au soleil et la cervelle est bue par les vautours. Au fond du puits, où s’entassent les débris et les poussières, sont des pierres filtrantes qui purifient l’eau du ciel; en sorte que pas une parcelle humaine ne rentre dans la terre. Le Zend Avesta dit : «Tu ne souilleras point la terre, ta mère... »

En ce moment plus de cinquante vautours siègent très graves au bord d’une tour, et d’ici j’aperçois très bien leurs étranges yeux sauvages, ces yeux fixes où luit une flamme alimentée de matière humaine. Admirable sépulture que ces corps d’oiseaux. Aussitôt mort redevenir vivant, rentrer tout de suite dans un tourbillon de vie, un tourbillon plus rapide, plus brûlant que le premier. Avoir été une pauvre grande dame parsie, une de ces femmes indolentes qui, dans leurs voiles somptueux, se prélassent au bord des plages pour respirer un peu de fraîcheur, et maintenant fendre impétueusement l’air enflammé d’un vol strident...

Tout autour de nous le calme et la splendeur du jardin tropical. L’air tiède est plein de parfums, les éternels petits écureuils rayés trottent avec confiance dans les allées. Et dans cette douceur et cette beauté des choses, il est difficile à l’esprit de concevoir ce qu’il n’est pas permis à l’œil de contempler. Là, tout à côté, sur les trois plates-formes toutes blanches, sous le soleil tropical, dans un éblouissement de lumière répercutée, les rangées de corps tordus par la chaleur, les poitrines entr’ouvertes, les ventres vidés par les becs de corne, les crânes pelés, les rigoles rouges de sang desséché...

D’ici la vue est bien belle sur Bombay. La mer est d’un bleu voilé très doux sous le ciel qui blanchoie dans son ardeur, vaporeuse, pâlie par la moiteur qu’elle exhale. A gauche, au bord de cette eau, c’est une autre mer, d’un vert sombre et lustré, dont les vagues immobiles sont figées, une mer de palmes d’où sortent des tours lointaines, des beffrois gothiques, des toits de pagodes. — Ce monde est beau.


ELLORA.


26 décembre.

Trois cents kilomètres sur le grand péninsulaire au clair de lune, à travers d’inquiétantes silhouettes de montagnes dressées en grands troupeaux. Forêts, maisons, rochers, le détail du paysage a disparu et les grandes formes silencieuses, brumeuses comme des fantômes sous la lune bleuâtre, semblent les seuls habitans du globe obscur. Puis treize heures de carriole sur une mauvaise route, seul avec mon cocher dans le Nizam, en plein Dekkan, voilà de quoi calmer l’esprit après la chaleur et la confusion de Bombay.

Contrée sauvage, déserte, tapissée de landes et de jungles. Quelquefois un petit hameau hindou, une petite pagode pyramidale, biscornue, compliquée comme toutes les pagodes, un étang sacré où les paysans se baignent le malin suivant le rite.

Sur la route, personne, sauf, vers neuf heures, une troupe d’hommes, d’enfans, de femmes qui suivent une file de pesans chariots antiques tranquillement traînés par de grands bœufs blonds. Où vont-ils? On dirait une migration de tribu aux temps primitifs...

Bien vite dépassée la horde nomade. Vers midi, dans le Sud, se dessine une ligne fauve de hauteurs. C’est un grand amphithéâtre qui se déploie dans la large plaine, du nord au sud, percé de cavernes par les hommes d’autrefois. Là, au cœur de la péninsule, sont les repaires silencieux des divinités qui, depuis trois mille ans, sont nées et se sont succédé sur cette terre de l’Inde. Là siègent les dieux védiques, Indra et Surya, puis des bouddhas inertes, les yeux clos, les jambes croisées, puis le panthéon brahmanique, Siva, Parabatti, Vichnou et le cortège de leurs incarnations, puis les vingt-quatre sages des Jinas, tous taillés dans le roc antique, découpés dans la montagne dont ils font encore partie, seuls dans le désert, en face du paysage éternel, intacts comme au premier jour.

A cent mètres de la montagne on ne distingue encore rien. Tout est recouvert par une forêt de broussailles impénétrables, par la jungle fauve, qu’on dirait tombée du haut de la colline pour en cacher les secrets. Elle croît dans le sable ardent, dans la chaleur sèche et terrible, concentrée au pied de la falaise. Point de fleurs ici, rien de la mollesse et de la beauté de la végétation de Ceylan ou de Bombay. Tout est aride et brûlant. Nous avançons avec précautions. Sous les buissons épineux, sur le mica embrasé étincelle la fuite des redoutables cobras. Ils défendent l’accès des temples de Siva, et l’on se souvient que, dans les images du dieu, ils foisonnent autour de son cou et de sa ceinture, symboles mystiques du temps destructeur.

Nous voici au pied de la montagne qui s’élève en muraille abrupte. Devant nous, elle s’entr’ouvre, entourant un rocher de pierre grise de même hauteur qu’elle. A mesure qu’on approche, ce rocher prend des allures étranges, il se creuse, s’évide, se hérissant d’aiguilles et d’écailles comme un morne granitique torturé par l’éternel rongement de la mer. Tout d’un coup, on reconnaît les lignes emmêlées d’une pagode. C’est le Kaïlas, le paradis de Siva, un temple hindou fait d’un morceau de montagne : pavillons, terrasses, pyramides, clochetons, escaliers, statues, obélisques, éléphans-gardiens, tout est découpé dans un seul bloc, tout est taillé dans une seule pierre énorme qu’ils ont détachée, fouillée, ciselée, comme un ouvrier chinois fait d’un morceau d’ivoire. Des deux côtés, et par derrière, comme un étui qui doit préserver une chose précieuse, trois falaises brutes et verticales montent à quarante mètres [4] de hauteur et semblent tranchées en trois coups d’une épée magique pour isoler le roc qui glorifie Siva.

Peu à peu, devant ce Kaïlas, on se sent pénétrer d’un sentiment étrange et qu’on ne s’explique pas tout d’abord. Cela vient-il du désert et du silence environnans? est-ce parce que rien n’est construit dans cette pagode où l’on ne voit pas deux pierres superposées? est-ce parce que sa teinte uniforme est celle de la pierre exposée à l’air depuis le commencement des époques géologiques, celle de la muraille brune qui, au nord et au sud, fuit jusqu’au bout de la plaine? mais rien ici ne fait penser au travail humain. Pas une inscription, pas un détail qui rappelle le culte journalier, pas un logement pour les prêtres. C’est une œuvre de la nature louant le dieu qui la symbolise : cette pagode qui se poursuit dans les assises profondes du globe est une chose éternelle, indestructible, non pas inerte cependant, mais encore vivante de la vie de la terre. Car la toiture d’un roc massif est encore recouverte de sa couche végétale, hérissée de gazons et de grandes plantes rigides qui semblent des candélabres sacrés. Tout autour, l’air surchauffé tremble en ondes blanches et la vie animale palpite: des vols de perroquets qui tournoient en flammes vertes, des corbeaux qui sautillent sur les vieilles statues, des écureuils qui semblent chez eux ici, qui courent sur les degrés, qui trottent dans les tabernacles.

A l’intérieur du Kaïlas, dans la nuit des sanctuaires, creusés au cœur du roc, dans le mystère des chambres nues où se dressent les symboles de l’énergie génératrice, des chauves-souris font des cercles silencieux.

Je fais le tour du monolithe. Ce qui est accablant ici, c’est l’énormité de la boîte de pierre dans laquelle il entre, de la muraille surplombante qui l’étreint et le domine, s’évidant par en bas, se creusant profondément d’une rainure noire, d’une galerie obscure qui en fait le tour et que soutiennent des piliers bruts. Sur cette galerie, la falaise tombe d’aplomb comme un pesant et volumineux manteau de pierre, striée de bleu par le suintement séculaire de l’eau. Des trois côtés, sur cette surface nue de falaise, le Kaïlas enlace ses figures de dieux et d’animaux, découpe ses pyramides, déroule la complication de ses lignes. Rien de grandiose comme cette opposition : ôtez cette pagode de sa gangue, dressez-la en plein air et vous supprimerez la sensation du travail écrasant et aveugle qui l’a séparée de la montagne pour la sculpter. Surtout, vous la détachez de la nature : elle n’en fait plus partie et par là cesse d’exprimer la grande idée qui est au fond du culte de Siva. La puissance, l’énergie constante qui demeure invariable à travers les mouvemens et les arrêts des formes dispersées, l’être inconnaissable et absolu qui se déploie au dehors par l’incessant enfantement des êtres particuliers, de qui sort, en qui s’absorbe toute vie, aucun symbole ne saurait l’exprimer comme cette pierre qui émerge des profondeurs du globe, affleure en collines, mais ici se dispose suivant les lignes géométriques des terrasses, puis se complique, s’assouplit, ondoie en formes organiques, figure toutes les manifestations de la vie, d’abord une armée d’éléphans gigantesques presque complètement détachés du roc, mais encore engagés dans la matière informe ; — plus haut, parmi des enlacemens de lianes, parmi des processions de singes et de tigres monte, portant accroché à ses flancs le monde animal, déploie enfin les formes humaines, déroule l’épopée du Ramayana, raconte la conquête des races inférieures par les races nobles ; — plus haut encore, multiplie les figures des génies et des dieux secondaires, puis se creuse en salles mystérieuses, et là, dans l’ombre comme centre et comme racine mystique de toute cette floraison vivante qui s’épanouit à la lumière sur les parois extérieures, se dresse en lingam générateur, s’amincit enfin, s’allège, élance sa pointe aiguë de pyramide dans l’espace radieux.


Nous quittons le Kaïlas. A droite et à gauche, sur une longueur de trois kilomètres, les caves religieuses percent les flancs de la montagne.

D’abord, les cryptes sivaïstes, difficiles d’accès, invisibles du dehors. Il faut s’accrocher aux saillies de la falaise, ramper sur des éboulis de pierre, serré par la jungle contre le rocher. Ces caves sont des lieux de mystère où les vieux brahmes ont enfoui leurs secrets religieux, et véritablement celui qui pénétrerait ignorant dans ces sanctuaires en sortirait initié.

Les profondes galeries s’ouvrent, éclairées d’abord par un demi-jour terne et froid qui pâlit sur la pierre grise, s’enfoncent dans une noirceur qui va s’épaississant, entre des piliers rugueux taillés à même dans le roc. Dans ces ténèbres, où le seul bruit est le frôlement des chauves-souris, on voit luire des yeux d’or, saillir en bas-reliefs géans les dieux monstrueux qui dansent ou qui trônent. A mesure qu’on s’éloigne de l’ouverture, leur file, d’abord visible dans la clarté grise de cave, pâlit, devient plus vague, va se perdant dans l’obscurité. Pourquoi donc ces figures ont-elles toutes un air de parenté? — Pourquoi toutes portent-elles les mêmes attributs? N’est-ce pas Siva que nous reconnaissons partout, incarné dans la série entière de ses formes? Oui, toutes ces lignes mystiques, flexibles et sinueuses comme la vie, sont celles de ses corps variés, et chacun de ces vastes bas-reliefs représente une des faces du dieu. Le voici destructeur, et ses trois yeux, qui voient le présent, le passé, l’avenir, brillent d’un éclat blanc, de cet éclat qui fait tomber les créatures en cendres; ses six bras brandissent des épées où pendent des cadavres transpercés, ses pieds trépignent des squelettes. Ailleurs, il repose immobile, contemplateur, ceint de serpens qui s’enlacent autour de son corps et de son cou, emblèmes de son éternité. C’est encore Siva, dont les formes molles et indécises, dont les hanches qui ondoient sont celles d’un androgyne : il est mâle et il est femelle, il sourit avec mystère. De son flanc sort un corps doucement ondulé de femme, et au-dessus de lui, très vague, avec un relief moins fort de la pierre, à peine indiqué, un nuage de formes animées flotte, s’élève, comme la fumée monte d’une flamme. C’est toujours Siva qui, au bout de la galerie ténébreuse, sourit à Parabatti; c’est lui qui danse joyeusement, entouré de ses bouffons ; lui qui, de nouveau féroce, de nouveau meurtrier, les dents serrées par la fureur, transperce un enfant. Et les squelettes, qui signifient la mort, alternent avec les taureaux, qui signifient la vie. Tout au fond du sanctuaire, une pierre nue figure l’éternel Lingam.

Devant cette transparence du symbole, devant cette révélation du dieu, on demeure saisi. L’idée rayonne de ces images et les transfigure. Ce Siva n’est plus une divinité étrangère, particulière à une certaine race, à une certaine époque et que l’on vient regarder en curieux et en voyageur. Nous la connaissons, cette puissance! c’est la nature elle-même qu’expriment ces formes ondoyantes ébauchées dans cette solitude souterraine. C’est la divinité qui se manifeste par l’infatigable éclosion des êtres jeunes et brillans, comme par les hideuses destructions, l’éternelle et l’impassible, qui ne connaît pas la souffrance ou la joie des créatures. Les Brahmes ont conçu la force qui détruit et la force qui renouvelle comme les deux aspects d’une même puissance : ils ont fait un seul dieu du destructeur et du régénérateur, et c’est là leur grande originalité. Tandis que d’autres races, impuissantes à quitter le point de vue humain, ont fait du mal et du bien, du laid et du beau, des attributs distinctifs, classant ainsi leurs divinités d’après des caractères tous relatifs à notre sensibilité, les Hindous ont pensé qu’au point de vue éternel, il n’y a plus ni Dieu ni diable, mais une puissance absolue qui, créatrice ou malfaisante, reste identique à elle-même. Plus précisément, la mort leur est apparue comme un des changemens dont la série fait une vie. Car selon eux, comme selon la science moderne [5], l’être vivant n’est qu’une forme, un mode de groupement; sa matière s’écoule sans cesse : nous vivons de la mort périodique des cellules, des individus dont l’association fait notre corps. Nous sommes des tourbillons, à tous momens composés de nouvelle substance : aussitôt qu’un de ces tourbillons abandonne une certaine quantité de matière, il absorbe et entraîne une quantité équivalente de la matière qui l’environne, et les morts sont incessamment remplacées par les naissances. Il en est ainsi de tous les ensembles. Partout, dans le monde sensible, on ne voit que des groupes en train de se faire ou de se défaire, mais ne se défaisant que pour former de nouvelles combinaisons, sous la variété desquelles persiste un être éparpillé, mais un et impérissable. Tout l’univers est comparable à un océan où frémissent des millions de vagues. Chacune d’elles, qui s’élève et qui s’abaisse, est une vie qui commence et qui finit. Aussitôt écroulée en écume, une irrésistible puissance la soulève de nouveau vers la lumière. Mais qui ne voit que ces ondulations rythmiques ne sont que des apparences, puisqu’à chaque instant leur matière est différente et qu’il n’y a rien de réel en chacune d’elles que la force unique et générale qui, aveuglément, indifféremment, sans souci des heurts et des froissemens locaux, fait bruire et remue toute cette mer. Un être particulier n’est qu’un fragment momentané de cette force. Qu’il change, qu’il croisse, qu’il meure, elle n’en est pas affectée. C’est le même Siva qui rayonnait dans ce front candide et frais de jeune fille, dans ce sein délicat et ferme, imperceptiblement veiné d’azur et de rose, et qui fait fondre en liquides innomables ce cadavre qu’on n’ose pas regarder. C’est le même Siva qui agissait dans notre nébuleuse primitive, et qui aujourd’hui, déployé en soleil, en planètes, se disperse sur notre globe en continens, en mers, en montagnes, en formes organiques, en races humaines, en sociétés, en villes. C’est le même Siva qui, par la transformation des mouvemens visibles en mouvemens moléculaires, par la chute lente des planètes les unes sur les autres, retourne à son état primitif d’énergie indéterminée, d’où peuvent sortir de nouveau un soleil, des planètes, des mers, des continens, des végétations, toute une vie multiple et lumineuse. Allons plus loin : cette énergie même de notre monde solaire n’est point une puissance isolée; elle n’est qu’une portion de l(énergie totale, puisqu’à travers l’univers entier, tous les astres, bien mieux, toutes les particules matérielles font sentir leur attraction. Notre système se meut dans son ensemble vers un certain point du firmament. Qui sait s’il ne décrit pas une courbe immense, lentement diminuée; s’il ne tombe pas, lui aussi, avec les autres systèmes, sur un certain point central, comme ses propres planètes tombent sur son soleil, et si l’univers entier ne tend pas à retourner à l’homogène, à l’indifférencié? Cette loi possible, la sagesse hindoue l’a entrevue, quand elle a parlé de ces jours de Brahma, de ces périodes incalculables durant lesquelles le Brahmâ neutre s’épand, se développe, déploie les êtres, arrive à la conscience, se contracte, rentre dans son état primitif et redevient l’inqualifié? Les sivaïstes n’ont-ils pas pensé de même, lorsqu’ils ont dit qu’à la fin de chaque kalpa, Siva détruit les hommes, les dieux, les démons et tous les êtres créés? Que la science considère ou non comme probables ces alternances de développemens et de résolutions de l’ensemble, dès aujourd’hui, elle nous montre une puissance universelle et permanente, agissant à tous momens dans tous les points de l’univers, et dont nous ne pouvons rien dire, sinon qu’elle se manifeste à nous en haut comme en bas, dans le général comme dans le particulier, par des mouvemens, par des cycles d’organisations et de dissolutions, par des phénomènes complémentaires de groupemens locaux et de séparations de la matière, qui, selon le point de vue où l’on se place, apparaissent comme des vies ou comme des morts, comme des fins ou comme des commencemens. Cette puissance, comment la mieux personnifier que n’ont fait les Hindous? Comment la mieux représenter que par ce Siva qu’ils appellent le « destructeur-organisateur, » « celui qui fait sortir la vie de la mort! » Dans une image religieuse que j’ai trouvée à Jeypore, il est assis au fond d’une caverne, dans les profondeurs de la terre. Au-dessus de lui, une riche campagne, des végétations... Ses beaux membres féminins reposent, inertes, et ses lèvres sereines s’entr’ouvrent dans un sourire mystique. Sur son front, un croissant de lune mesure le temps; autour de son cou, un serpent symbolise les révolutions sans fin des années; d’autres, enlacés autour de ses reins, parlent du cercle des morts et des naissances. Ses cheveux tressés portent le Gange nourricier; son trident annonce le triple pouvoir par lequel il crée, détruit et régénère. Il tient un arc, un foudre, une hache, des armes surmontées de crânes. Un taureau dort à ses pieds. Tous ces symboles, je les retrouve ici, dans ces sculptures d’Ellora. Il est la force reproductrice, et par là « l’éternellement béni, » et son emblème est le Lingam. Il est la puissance qui dissout, et des squelettes, des épées le symbolisent. Il est « le grand ascète, » sans passion, l’immobile, l’Immuable, « enraciné au même endroit pour des millions d’années. » Il est le dieu des brahmes, le grammairien, le savant, c’est-à-dire l’intelligence, l’ordre, le verbe. Il est le seigneur de la danse et du vin, roi des orgies, c’est-à-dire l’allégresse de la vie rapide et brillante. Il est mi-mâle et mi-femelle, et les êtres vaguement ébauchés montent autour de lui en processions vaporeuses. Dans les profondeurs obscures de la montagne, sur les rudes parois du rocher, on pénètre le sens de ces images, qui furent laissées là, pour toujours, loin des villes, loin de l’humanité inquiète, par des hommes engloutis dans la nuit du Passé, dont nous ne savons rien, sinon qu’ils furent contemporains de nos ancêtres sauvages et qu’ils vécurent en ce point-ci de l’espace. Mais Celui qu’ils aperçurent au fond des choses, nous le retrouvons aujourd’hui, nous l’entendons à notre tour et nous avons reconnu sa voix dans notre Faust :

« Dans le flot de la vie, dans le tourbillon de l’Action, j’ondoie, je monte, je descends, je me meus en tous sens. Naissance et tombeau, mer éternelle, mouvement changeant, vie brûlante, j’agis sur le métier bruissant du temps et je tisse le vivant manteau de la divinité. »


La montagne recèle dans ses profondeurs toute l’histoire religieuse de l’Inde. Les salles sivaïstes se succèdent surchargées du même luxe de sculptures et de bas-reliefs.

A présent, voici une cave toute nue qui pénètre profondément dans le roc, soutenue par des piliers simples dont l’unique ornement est un cercle symbolique. Les parois sont brutes et rugueuses; on dirait que ce sanctuaire n’a pas été achevé. A mesure que l’on avance, le jour meurt et le fond est plein de nuit épaisse. Allons! il n’y a rien à voir ici, et je m’apprête à m’en aller quand un grand fantôme se lève devant moi, quand une apparition me cloue sur place. Les yeux se sont habitués à l’obscurité, et là-bas, à cent vingt pieds de l’ouverture, une silhouette géante, un Bouddha colossal et pâle, assis, les mains croisées, un sourire figé sur ses lèvres, effrayant dans sa rigidité, se profile vaguement au fond de la cave sur la noirceur d’une niche. Rien d’autre : il siège seul dans ces ténèbres, dans ce silence de tombe, dans cette profondeur creusée au cœur de la pierre froide, loin de la vie qui passe. A ses pieds une flaque d’eau noire, inerte comme lui, reflète son sourire et son immobilité.

Il y a beaucoup de caves, semblables à celle-ci, habitées par des Bouddhas solitaires qui, les yeux mi-clos, sont entrés dans la sérénité. Étrange contraste avec les caves sivaïstes, toutes regorgeantes des formes de la vie, exprimant toutes l’exubérance de l’imagination hindoue. Pourtant, malgré leur différence, elles traduisent des conceptions qui se complètent l’une par l’autre. Celles-là conduisent à celle-ci comme la débauche de la spéculation métaphysique mène à la paralysie de la volonté, à l’arrêt de l’action, comme la méditation sur l’Être unique a poussé le brahme à l’oubli de son être particulier, et, lui montrant partout des illusions, détruisant en lui le désir, l’a délivré de la tentation de faire effort et de remuer. Siva et Bouddha siègent côte à côte, comme le brahmanisme et le bouddhisme ont pu vivre en harmonie, un parlant à l’intelligence, l’autre dictant la pratique, et ces caves sont peut-être contemporaines. Pourtant, l’extrême différence des styles dit plutôt que de longs espaces de temps les ont séparées, que la montagne est demeurée sainte à des cultes successifs, non-seulement aux sivaïstes et aux bouddhistes, mais encore aux jinas, qui, eux aussi, ont creusé leurs sanctuaires dans ces falaises, et que les unes après les autres toutes les religions de l’Inde sont venues s’y inscrire...

Elles peuvent passer et se renouveler et les races disparaître, le Bouddha ne détendra pas son sourire, ce sourire qui flotte sur ses lèvres depuis deux mille ans. Quelle paix dans cette nuit fraîche de cave, au pied de la grande figure sereine! Comme on conçoit le bonheur d’être affranchi enfin, de ne plus sentir la fuite de la vie, la chute continue dans le douloureux passé de toutes les choses aimées, de vaincre le temps comme celui-ci, que n’a pas effleuré l’écoulement de vingt siècles. En ce moment, appuyé à la fermeté de son genou, sous le geste éternel de sa main pâle, j’aperçois la calme vision qui filtre à travers ses paupières depuis le jour où un peuple d’ouvriers, — évanouis depuis combien de temps! — l’a détaché de la montagne: là-bas, à l’autre bout de la longue galerie, c’est le jour, un rectangle lumineux encadré dans la sombre pierre et découpé par les noirs piliers; c’est un paysage lointain et splendide, une vaste campagne qui frémit dans l’air surchauffé. Des vols d’oiseaux raient une bande de ciel torride. Très loin, une petite pagode brille et domine un hameau où depuis longtemps, silencieusement, se succèdent et se poursuivent des vies humaines...


LA TRAVERSÉE.


28 décembre.

A sept heures du matin nous quittons Bombay. On s’installe sur le steamer, on choisit sa cabine, on examine les figures des gens qu’il faudra coudoyer pendant trois semaines, on va regarder la machine et l’on s’aperçoit que l’on est parti. Dans le bleu de l’eau, un grand sillage rigide et blanc, large comme une chaussée, bruit et frémit, conduit là-bas vers des hauteurs déjà brumeuses, vers des toits brillans perdus dans de la verdure. Très vite l’espace d’eau s’élargit derrière nous; toutes les basses terres disparaissent. Longtemps les montagnes demeurent, pareilles à toutes les côtes lointaines...

Cela est toujours triste, cette disparition soudaine d’un monde dont on a vécu pendant quelque temps. Brusquement, ces choses qui, tout à l’heure, étaient actuelles, entrent dans le passé, en même temps qu’elles s’auréolent de l’inexprimable regret de ce qui n’est plus. Ces souvenirs qui, en ce moment, sont une portion de nous-mêmes, il faut qu’ils pâlissent, que l’émotion les quitte qui maintenant les accompagne, puis qu’ils meurent, et l’on éprouve une très grande indifférence, — qui serait de la haine si ces souvenirs étaient plus chers, — pour ce moi futur, pour cet étranger qui sera fait de sentimens ignorés en ce moment. Le Bouddha avait raison d’enseigner que la douleur vient du temps.

Tout passe avec une vitesse étrange; cette mer, ce soleil qui projette l’ombre de ces agrès, ce navire, semblent les seules réalités. On ne conçoit pas très bien qu’en ce moment il y ait une Jeypore rose faite d’édifices solides, une Bénarès fourmillante éclairée par cette lumière...

Comme on rentre facilement dans le milieu natal ! Les choses d’Europe vous ressaisissent si vite que l’on croit ne les avoir jamais quittées. Presque tout de suite on prend plaisir à regarder les passagers. Il y en a une dizaine, très différens les uns des autres, et dont les vies se croisent ici pour quelques jours. Le contact de tous les instans établit une intimité si complète qu’il semble bientôt qu’on se soit toujours connu. On s’abandonne avec confiance. Au bout de cinq jours, on a plus de « documens » qu’après une saison de soirées et de bals parisiens.


Voici un Anglais, officier de hussards. J’essaie de le décrire parce qu’il me paraît un spécimen d’une classe très importante. Vingt-six ans : a splendid young fellow un superbe jeune homme. Figure claire, aux traits nets, semés de taches de rousseur, regard bleu, brillant, direct, plein de hardiesse et de bonté, physionomie heureuse, éclairée par de rapides sourires; quelquefois, brusquement, un grand rire qui se déploie largement. On devine un élan de jeunesse, la verve, la joie habituelle de l’être librement développé. L’après-midi, il lance des palets avec toute l’ardeur et l’entrain d’un enfant. Il se donne au jeu de tout son cœur, et ses mouvemens trahissent la souplesse du corps jeune et frais. Au repos, c’est l’allure alerte et simple de l’homme tranquille, maître de soi, habitué à l’indépendance, avec un fonds de gravité sous le pétillement de la verve animale. Sa jeune femme a pour lui l’admiration de Desdémone pour Othello : elle voit en lui l’homme sûr, fort, fidèle, qu’aime la jeune fille anglaise, le héros de tous les romans anglais. En effet, on sent en lui comme une assise sérieuse et solide. Sur la religion, le devoir, la famille, il est muni d’idées héréditaires très nettes et très profondément enracinées. Physiquement et moralement il est un gentleman de race et d’éducation. « Mes ancêtres, me dit-il avec un accent de fierté, sont arrivés en Irlande avec Cromwell. » Né sur le domaine paternel, il est l’héritier d’une lignée de squires. Première enfance passée à la campagne, au milieu des fermiers qui l’aimaient et le respectaient comme le jeune maître; la large vie de famille dans le grand manoir, les premières chasses aux côtés du père et du grand-père, eux en habit rouge sur de grands hunters, lui planté sur un petit poney; la Bible apprise et le sentiment religieux établi à demeure, dès la nursery par des images, par des textes qui décorent les murs, par les prières en famille devant les domestiques, par les longs et solennels services entendus au banc d’honneur dans l’église de la paroisse ; puis Rugby, le sentiment de liberté et de dignité appris, le contact de camarades dont il faut se faire respecter, beaucoup de cricket et de foot-ball. Par là-dessus, la préparation aux examens de l’armée, la carrière militaire ayant été choisie comme la plus digne d’un gentleman. — A présent, il est lieutenant dans un régiment d’élite (crack-regiment). il parle avec fierté de son corps : « Mon régiment était à la bataille de Quatre-Bras. On chargea trois fois les Polonais, mais sans pouvoir les approcher. Tous nos officiers furent tués. J’ai lu le récit dans la gazette du régiment. »

Dans l’Inde, sa vie a trois grandes occupations, sa femme, dont il est amoureux, son service, le sport. Existence large, coûteuse, celle d’un gentleman qui vit parmi ses pairs. J’ai vu une photographie de sa maison, grande villa fraîche, à colonnes doriques, au milieu d’une vaste pelouse : devant le portique, sa femme conduit une charrette anglaise. — Impossible d’être officier, m’explique-t-il, sans ressources personnelles. Sa solde est de cent soixante-quinze roupies par mois. Or, au mess, les vins et la table en coûtent deux cents. Les chevaux et les uniformes sont chers, le service, l’installation du cercle, les dîners sont luxueux. Bref, ils vivent en aristocrates, en nobles, mais généralement ils sont nobles par la fierté et le courage. Le devoir d’un noble est celui d’un chef, et ces fils de squires savent se conduire en chefs. Le sentiment du devoir soutenu par un fond d’orgueil peuvent en faire des héros. Là-dessus, voyez-les à Lucknow, voyez la conduite de sir Henri Lawrence, leur résignation religieuse, leur intrépidité froide et grave.

« Que fait l’officier indien quand il n’est pas de service ? Comment tue-t-il le temps ? Why ! play games, of course. — A jouer ! répond-il avec un éclair de son œil bleu, de sa voix rapide et franche. A jouer au cricket, à chasser à pied et à courre, à jouer au polo ! Mon régiment est le plus fort au polo. Nos champions sont allés en Amérique et ils ont défié tous les États-Unis. Les vieux Yankees ont été fameusement battus (couldn’t touch them). Nous étions joliment fiers. — Est-ce un jeu très rude? — Oh! très rude! On se lance à cheval à toute vitesse en brandissant un maillet pour faire voler une boule dans le camp de l’adversaire. » — Lui-même a eu le crâne fendu, et il me cite un jeune officier du régiment qui a été tué à ce jeu. Il y a aussi le foot-ball, le tennis. — Tous les jours, officiers et civilians font la partie de tennis en blancs costumes de flanelle légère. Souvent les dames font la partie contre les gentlemen. Rien n’égale la cordialité et l’entrain qui règnent dans ces réunions. Hier soir j’en avais un exemple. Après le dîner, sur le pont, le capitaine M. .. nous a chanté des chansons anglaises (I’ll go and tell your father, won’t he he angry ; rather !). There’s a ripper, en voilà une qui est fameuse, lançait-il de sa grande voix joyeuse, — et de rire !

Trois ou quatre conversations avec mon hussard et sur tous les grands sujets : la religion, la morale, la politique. Il se livre avec une confiance admirable et qu’on rencontre souvent chez les Anglais quand on leur parle leur langue et qu’ils se sentent chez eux. Il causait avec entrain, nul désir de briller ou d’étudier mes idées en curieux et en critique. Il épanchait un trop-plein, il parlait du fond du cœur sur des sujets qu’il considère comme capitaux (vital subjects). Ses idées sont très simples, il ne prétend pas à la philosophie. Tout de suite, il me parle de Dieu, du dieu personnel anglais, avec un mysticisme qui est singulier chez un être si actif et bien portant : « Savez-vous, dit-il, ce n’est qu’une affaire de sentiment et rien ne peut prouver que j’aie raison, mais je ne puis imaginer que Dieu ne prend pas soin de nous. Je suis sûr que Dieu nous aime. C’est ainsi qu’un homme ne peut pas prouver que sa femme l’aime, et pourtant il en est certain. — Quant à l’âme, je l’imagine comme une sorte de double à l’intérieur du corps. Lorsqu’un homme rêve, son corps est appesanti par le sommeil, mais l’âme vit, demeure active, vagabonde par le monde. Que croyez-vous que devienne le corps humain quand il est pourri ? Pensez-vous qu’il disparaisse entièrement? — Non, ce corps contient une essence subtile qui peut avoir la même forme que lui et qui persiste. » Ce sont là les idées primitives de l’humanité, justement celles qu’Herbert Spencer place au début de la notion du monde spirituel. Il est étrange de les retrouver, exprimées avec cette ferveur, chez un lieutenant anglais. « Prenez la parabole de la semence, ajoutait-il. Une graine se développe, devient une tige de blé, elle est la même qu’au début, et pourtant elle devient différente. C’est ainsi, j’imagine, que l’âme se développe après la mort. » Il me cite des morceaux de l’Évangile. il parle de Jésus avec tendresse et enthousiasme. « Comment peut-on lui comparer le Bouddha? — Qu’a gagné Christ, à son enseignement? D’être crucifié. »

Ce soir, il me posait la question suivante, à laquelle un Français doit répondre à tout instant en pays anglais. « Vos romans donnent une triste idée de la France. Pourquoi sont-ils aussi ignobles (smutty) ? Et comment vous juger si non par les descriptions que donnent de vous vos romanciers, vos Daudet et vos Zola? — Il me semble, ajoute-t-il, que l’œuvre propre, que la mission d’un romancier est d’élever la moyenne de moralité [6], d’être un éducateur. Les vôtres sont des corrupteurs. » J’essaie de lui exposer la théorie du « roman expérimental, » de la méthode scientifique. « Je ne vous comprends pas. — Quel est le but de la science, sinon de rendre l’humanité meilleure et plus heureuse? Vos gens l’avilissent. — D’ailleurs, s’ils veulent peindre la réalité, pourquoi vont-ils remuer cette bourbe? George Eliot, qui est plus réaliste qu’eux, reste pure et ses romans fortifient. La vie n’est pas une chose sale (life is not filthy) ; du moins, telle n’est pas mon expérience. »

Je le crois, sa vie est une de ces réussites auxquelles aboutit le travail de cent générations. Un écrivain américain dit que le gentleman anglais développé au grand air, tranquillement assis sur quelques fortes idées morales, est un des spécimens accomplis de notre humanité, par sa noblesse et par son bonheur. Celui-ci a derrière lui une jeunesse saine et joyeuse, il se respecte, il commande, ses croyances sont arrêtées, son activité et son énergie débordent. Il a épousé une petite fille simple et gaie, une child-wife, qui le vénère comme un héros et dont il est amoureux. Il n’a guère vu que de belles et bonnes choses : la littérature qu’il connaît est sérieuse, morale, épurée et, de parti pris, se fait sur les bas-fonds obscurs de l’humanité. Certainement, il n’est pas compliqué : il n’a pas la sensibilité frémissante, les perceptions subtiles des héros de nos romans, mais il n’est pas un sceptique attristé et névrosé. Sa candeur, son optimisme, sa fraîcheur de tempérament, sa vitalité heureuse et intacte, sont d’un être vierge et fort dont rien n’a enrayé ou déformé le libre développement. Tout ceci s’applique aux trois autres officiers qui sont à bord et qui tous vont passer en Angleterre leur congé d’un an. Le matin, après la douche, vêtus de pujamas fantaisistes, ils arpentent le pont humide. Puis en petits vestons clairs, en bonnets de drap, en pantalons de flanelle, en souliers de toile, jusqu’au soir ils causent, ils jouent, ils rient, ils bourrent éternellement leurs petites pipes droites, de mielleux tabac anglais, ils lisent des romans inoffensifs, de morale simple, et d’intrigue compliquée. D... est le plus jeune, le plus écolier (boyish) des quatre. Mais le capitaine M. .. est plus sérieusement, plus profondément, plus constamment épanoui. Lui aussi est fils de squire, il a grandi dans un coin de cette Angleterre patriarcale et agricole, qui disparaît en ce moment. « J’aimais bien les vieux fermiers, et, quand ils avaient quelque peine (when they were in trouble), leur façon de venir demander à ma mère un bout de conseil. » Le matin, quand il s’habille, nous l’entendons chanter comme un merle dans sa cabine. Il cause avec tout le monde, et son grand sourire rayonnant nous met de la joie au fond du cœur. Le soir, lorsqu’il a revêtu son habit, sa vaste poitrine tend la large surface glacée de son plastron. Assis au bout de la table où il découpe les grandes tranches roses de roastbeef, il est plus noble, plus heureux que jamais. Aujourd’hui, 1er janvier, comme il avait à ses côtés deux jeunes filles Italiennes, avec lesquelles il est en flirtation réglée, il a proposé : La reine Marguerite ! mais d’un ton de voix ordinaire, avec un demi-sourire. Ensuite, il s’est levé, et cette fois, la figure illuminée, regardant lentement autour de lui, solennellement il a dit : « La reine, messieurs! » et je n’oublierai pas l’élan jeune, avec lequel le lieutenant de hussards a répondu « God bless her ! Que Dieu la bénisse !.. »


Miss M.., des missions wesleyennes, réside à Jeypore, où son métier est de pénétrer dans les Zenanas, de visiter les dames hindoues en amie, en missionnaire, en maîtresse d’école. Petite, sèche, plate, solide, lèvres minces, un lorgnon campé sur le nez busqué, elle arpente le pont d’un pas de grenadier avec les officiers ou le professeur M. .. de l’Université de Bombay. Tout d’abord elle déplaît beaucoup. Je pense à ces grands yeux sombres et timides des femmes de l’Inde, à leur grâce, à leur douceur silencieuse. On aperçoit en elles des êtres imaginatifs et passionnés, sensuels et rêveurs. Comme on comprend que l’Hindou soit choqué de l’indépendance et de la démarche virile de la femme anglaise !

Celle-ci me décrit sa vie à Jeypore. Elle habite avec une autre dame des missions une villa confortable, munie de pankahs, de tatties [7], de tous les raffinemens anglais. Promenades à cheval, suivie de son groom et de ses chiens, parties de tennis avec les résidens européens. Voilà la sœur de charité anglaise, qui se dévoue comme la nôtre pour une idée religieuse vers laquelle convergent tous les actes de sa vie, mais qui garde les dehors, les habitudes, le ton d’une Anglaise de la classe moyenne, d’une femme de fonctionnaire ou de médecin. Le célibat ajoute à son indépendance. Elle ne s’est pas retirée du monde. Elle s’entoure de bien-être matériel. La personnalité n’a point pâli sous l’action d’une règle uniforme : au contraire, elle fait saillie avec un relief qui serait remarquable chez une laïque. On la sent maîtresse et sûre d’elle-même ; elle se respecte et sait se faire respecter : — « Je n’ai jamais été insultée par un indigène, et pourtant je sors souvent seule à cheval. Ils comprennent ce que c’est qu’une lady, et partout on m’a traitée avec le respect qu’on me devait. »

Éducation puritaine sans instruction supérieure et sans idée. Étroite d’esprit, absolue dans ses principes, dépourvue de la faculté sympathique, que connaît-elle de ces femmes hindoues auxquelles elle s’est consacrée? Que comprend-elle des circonstances qui ont déterminé la condition de l’épouse et de la veuve dans l’Inde? Cette religion, qu’elle travaille de toutes ses forces à détruire (whick we must eradicate from the country), elle la confond avec toutes les formes religieuses qui ne sont pas son christianisme protestant : idolâtrie, ce mot suffit pour les désigner. Mais la brave fille est toute pleine de son sujet : « Nous voulons rendre les pauvres femmes plus heureuses, leur gagner un peu de liberté, leur apprendre à penser par elles-mêmes. » C’est-à-dire en faire des Européennes et des Anglaises. Elle ne tarit pas sur son œuvre de missionnaire, sur ses espérances, sur ses moyens de conversion. Avec quelle émotion elle m’a cité ces paroles : « Qui est Dieu? Celui qui te parle. » Texte qui, dit-elle, a produit une grande impression sur un musulman. — Les Hindous sont d’une tolérance qui l’étonne et l’attriste parce qu’elle prouve leur indifférence. Jamais mari ne lui a interdit de visiter ses femmes. Elle se fait aimer dans les zenanas. « Venez nous voir, lui disent les dames hindoues, nous avons besoin de vous. Dites-nous quelque chose de ce Jésus dont les sahebs parlent tant. » Elles chantent des hymnes, mais en somme ce ne sont là que des distractions qui rompent la monotonie de l’emprisonnement. Elles ne songent pas à se convertir. Toutes les conditions morales et psychologiques nécessaires à l’établissement d’une foi comme celle de miss M... font défaut chez elles. Il faudrait des générations, un changement complet de milieu pour les établir. L’une d’elles, à qui miss M... venait de donner deux poupées, les a placées au pied de Krichna et s’est inclinée devant elles.

Miss M... me par le religion, me fait lire des livres pieux, me démontre « l’idolâtrie » du catholicisme, me prédit l’extension et la suprématie futures du protestantisme wesleyen, me vante son œuvre (work), comme la plus utile et la plus grande. L’excellente et courageuse fille! En ce moment, après sept années de labeur, elle va se reposer pendant une année en Ecosse. Puis elle reviendra prendre vaillamment son harnais à Jeypore. Quand viendra la vieillesse, la société des missions lui fera une pension confortable. En attendant, seule, sans famille, elle se suffit; son existence est saine, occupée, digne, appuyée sur une grande idée sérieuse. Elle aide à répandre la civilisation, la civilisation anglaise. Elle travaille pour l’idéal que sa race a conçu. La vie a un sens pour elle. C’est un combat contre le mal. Quand arrivera le dernier jour, elle s’endormira tranquille, Dieu rappelant à lui sa servante [8].


2 janvier.

Étrange curiosité que de s’intéresser aux différences des races humaines, à leurs diverses façons de regarder le monde et d’apercevoir la vie, quand on a devant soi l’incessante présence de cette grande eau monotone qui nous porte depuis huit jours. Au sortir de ces entretiens, peut-être par un effet de ces entretiens, on retourne facilement à la pensée hindoue, au rêve brahmanique.

A sept heures, après le bain, les pieds nus dans des babouches de paille dorée, on flâne sur le vaste pont clair et tout frais de l’arrosage matinal. Un air subtil et jeune se glisse sous les vêtemens légers et vous enveloppe délicieusement. On s’abandonne à cette caresse et l’on est heureux du bonheur qui s’épand des choses. Les espaces du ciel et de la mer sont emplis d’une large clarté calme ; l’eau vaste est toute pénétrée de lumière comme d’une grande joie profonde. Sûrement cette eau n’est pas insensible; elle se réjouit ou s’attriste quand le soleil la couvre ou l’abandonne. Cette mouvance universelle, cette rumeur insaisissable, ce souffle léger qui la fait tressaillir, disent qu’elle est vivante. C’est un grand être divin, parce qu’elle est bienheureuse, très antique, la plus simple des choses, parce qu’elle est solitaire et que sa présence emplit tout... Par-delà l’horizon, loin dans le Sud, indéfiniment étalée, suivant la courbe du globe, elle luit ainsi, immobile ou frémissante, seule sous le ciel, inaperçue. Nul œil ne la voit, et pourtant elle est encore. Alors, qu’est-elle en elle-même? Peut-être une grande âme élémentaire, limitée au monde du sentiment, à peine capable de rêve, traversée par des émotions très simples et très obscures, joie de vivre, tristesses, colères, abattemens, tendresse, désir, effort...

Tout près du bateau flambent de petites vagues vertes. Mille petites vies se jouent à la surface du grand être solitaire. Elles sortent de lui, elles sont faites de sa substance. Elles montent, s’enflent, tremblent, courent, tourbillonnent, étincellent et ne sont plus. Et d’autres surgissent par multitudes, par générations, et c’est un frissonnement perpétuel où tout devient, où tout paraît et disparaît, où rien n’est, puisqu’à chaque imperceptible fraction du temps, chaque petite vague remuante se fait d’une eau nouvelle, de telle sorte que, pendant les quelques momens de sa vie, rien ne persiste en elle que sa forme. Et pourtant, malgré son néant, chacune est une petite personne distincte qui entend l’existence à sa façon. Il en est de paresseuses, d’entêtées, de violentes, de mutines, de capricieuses. A l’avant, c’est un pétillement clair de joyeuse écume ; le long du navire, une course rapide d’eau bruissante ; à l’arrière, des ondulations placides de cristal sinueux, des surfaces lisses de grandes glaces qui se tordraient lentement et sans bruit, où d’insaisissables reflets orange s’allument, tournoient, s’éteignent. Et par-dessous cette diversité mouvante dorment les eaux lourdes qui n’ont jamais monté à la surface, qui ne connaissent pas le flamboiement sous le soleil... Pourtant, par ces matinées, elles sont profondément pénétrées de lumière, d’une lumière égale, immobile, non troublée par des agitations d’ombres comme celle qui frémit à la surface. Et toute cette mer épanche une clarté douce et forte qui vient de ses grands espaces intérieurs...

Tout en haut, le ciel est très pâle, blanchâtre, d’une lueur d’opale fondue. Une bande paisible de petits nuages le mesure d’un mouvement insensible. Peu à peu le vide se fait dans l’esprit, la clarté qui sort de tout le traverse, l’habite, l’emplit. Quelquefois on sent passer en soi comme une tristesse vague l’ombre des petites vapeurs qui glissent sur le soleil. — Nul autre événement. La pensée s’est tue,.. et puis on oublie que l’on est, on retourne à la quiétude de ce qui demeure, de ce qui ne change pas.

7 janvier.

Port-Saïd. — Après l’Orient hindou, cet Orient d’Egypte est de bien maigre effet. Où sont les nudités de la foule pullulante sous le soleil indien? Ces gens-ci sont trop vêtus, trop enveloppés de leurs jupes vertes.

Vilaines rues régulières qui se coupent à angles droits, bordées de façades carrées que couvrent des affiches. Une odeur fade monte du sable brun dans lequel on avance. Les cafés-concerts, les boutiques de photographies, les magasins de nouveautés se succèdent. Population de rastaqouères levantins. Cette ville est un hôtel cosmopolite où tous les bateaux lâchent leurs voyageurs, abondamment pourvue de toutes les jouissances que peut convoiter le matelot après de longues traversées, enrichie par ses mauvais lieux et la vente de ses photographies obscènes. Rien de triste et de laid comme ces carrefours banals qui n’ont point d’existence propre, qui ne vivent que du passage continu des étrangers en quête de plaisirs. Il n’y a ici qu’un peu d’écume européenne jetée au bord de ce désert dans lequel finissent étrangement toutes les rues...

Tout au bout de la ville, dans le quartier arabe, nous allons regarder des danseuses qui viennent de la Haute-Egypte. La fumée de tabac, qui se déchire en brouillards bleus, enveloppe dans une salle chaude et basse un curieux mélange de population : des Arabes, des nègres, des Européens, des Coptes. Une Abyssinienne, faite comme une Vénus hottentote, et dont le gros corps brun s’entrevoit sous la transparence de son pagne blanc, avance sur la pointe des pieds, avec un sourire nègre, suivant le rythme insaisissable de la musique. Tout d’un coup elle s’arrête, les jambes fixes, le tronc immobile. Alors une chose hideuse, indescriptible : lentement la croupe tressaille sous le pagne blanc, tremble, s’avance, se détache, s’agite en saccades, vibre d’un mouvement fou. Puis, avec des torsions lascives des hanches, coulée à terre, relevée à demi, les yeux fermés, elle ondule tout entière comme une bête rampante qu’on a blessée, qui va mourir...

Paraît en scène, sans qu’on l’ait vue entrer, une fillette arabe. Un sourire aigu et mystique sur ses lèvres hautaines, les yeux mi-clos, renversant la tête lentement, avec dédain, son jeune corps frêle raidi, cambré, voici qu’elle a déployé ses deux bras et tous ses doigts frémissent. — Cependant, sans bruit, avec une rapidité de mouvemens sinueux qui semblent d’un serpent qui court, une troisième file autour de la salle, décrivant des cercles compliqués. Étroitement drapée de velours rouge, les cheveux noirs collés sur le crâne plat, les lignes anguleuses et précises, le haut du corps très long, impassible, avec un sourire de sphinx, elle a la stature, les proportions, les traits des vieilles figures égyptiennes. Renversée à gauche avec une saccade brusque des hanches, renversée à droite, monotonement elle glisse en cercles toujours plus rapides, — être sombre dont le silence et la gravité sont énigmatiques, — parfois arrêtée soudain et parcourue par des spasmes lents du tronc, par des ondes qui traversent tout son corps, ou bien, lancée de nouveau, développant une ligne magique qu’elle déroule autour des deux almées. Et dans l’assoupissement que verse la monotonie de la musique orientale, on cesse de distinguer les trois danseuses, on ne voit plus que l’enlacement sans fin des lignes qu’elles décrivent; on reste là, hypnotisé comme devant une jonglerie éternelle de boules brillantes...


A côté, un café chantant. Assis en rangs sur des coussins, les jambes croisées, des musiciens grattent des cordes, et leurs troncs se balancent au rythme. J’en regarde un qui a d’étranges yeux doux et voilés de rêveur, un sourire fin et immobile... Je sens qu’il pourrait rester là toute la nuit, avec le même sourire, tirant de sa cithare son éternelle phrase orientale.

Sur une estrade, trois femmes sont assises. Au centre, une Syrienne grasse, coiffée à la chien, débraillée, immonde. A droite, une Copte vêtue d’un pagne sombre nonchalant, chargée de colliers de cuivre, amollie, affaissée dans une attitude de tristesse et de fatigue inexprimables. A gauche, une toute jeune fille arabe, mince, étroitement serrée dans la blancheur de ses voiles, étonnamment droite, les paupières baissées, frangées de longs cils, l’air impérieux et sauvage. A certains retours de la mélopée, que répètent les cithares, sa voix se lève, et voici que son corps se redresse, se roidit, que tout son être tressaille d’un frémissement imperceptible : les minces narines dilatées tremblent, elle vibre jusqu’au bout des doigts... Dans ce corps frêle, comme dans ce chant, il y a de la dureté, de la volupté, par-dessus tout, une indicible hauteur. Et, pendant une heure, cette musique frissonne, compliquée et enfantine, sans motif reconnaissable, faite de dissonances subtiles, de quarts de tons, impossible à noter. Au bout de vingt minutes, on en sent le charme étrange, triste et voluptueux. Cela est absorbant et monotone, comme ces dessins et ces mosaïques sarrasines, comme ces arabesques dont on se perd à contempler l’enlacement complexe et infini, comme ces danses d’almées dont les Orientaux peuvent suivre pendant une nuit les enroulemens et les ondulations lentes. Cela ressemble à une ivresse d’opium ou de hachich, et l’on demeurerait là pendant des heures, ensorcelé par la succession des chants et de la musique grêle, suivant, à travers une fumée trouble de rêve, les redressemens et les frémissemens du corps arabe. Nul spectacle, nulle lecture, nulle étude ne fait pénétrer aussi brusquement et aussi à fond dans l’âme d’une race étrangère que dix notes de sa musique. Rien ne donne aussi complètement la sensation de la distance qui nous en sépare. Un chant musulman, entendu tout d’un coup, le soir, en passant devant une mosquée; une sonnerie bouddhiste jetant un appel dans le crépuscule subit, au fond d’une étonnante forêt cinghalaise, tandis que les fûts serrés des cocotiers se mirent dans l’eau rouge des mares ; des gongs hindous, des trompettes païennes vibrant sur les hautes terrasses de Bénarès, quand le soleil tombe derrière le Gange rose, sont comme des percées subites, des éclairs brusques qui, pendant une seconde, jettent une grande lueur et font tout entrevoir. Dans ces souvenirs se ramassent, se fondent toutes les sensations d’un voyage. Ici, on sentait la vie arabe, les campemens et les marches des ancêtres dans le silence et la monotonie du désert, l’âme sémite, autoritaire, traversée de secousses subites et d’élans de volonté âpre.


11 janvier.

Hier soir, vers dix heures, entrés dans le mauvais temps. Toute la nuit, roulé sur ma couchette, j’entends le vacarme de l’eau noire au dehors et des meubles lancés à terre. Il finit par engourdir, par stupéfier, ce grand tumulte qui entre dans le rêve, et, les yeux ouverts, dans une somnolence bizarre, comme une chose inerte, ou subit cette grande force déployée dans la nuit.

A l’aube, il fait froid et l’on frissonne. Nous passons devant la Crète. Mer démontée, livide, comme le ciel; nuées échevelées, profondes, vagues de fond, tout se mêle, court, fuit dans un brouillard gris, dans une vapeur salée, avec une clameur d’eau et de vent. Et, toute la journée, le bateau tombe, tombe dans des vallées noires, se relève assommé d’un paquet glauque d’écume ruisselante, monte au-dessus d’un horizon dénivelé, d’un grand cercle de mer pâle qui oscille sur le ciel blafard, comme secoué tout entier.

Ce soir, un peu de paix se fait là-haut, mais la grande houle court toujours d’un mouvement aussi fou. Au loin, des crêtes d’eau s’allument, comme des éclairs blanchâtres, sur le tumulte gris de toute la mer.

Un crépuscule de septentrion, interminable et froid, une barre rouge, une lueur de sang figée à l’horizon, qui traîne là, douloureusement, pendant des heures... qui semble ne pas vouloir passer, vers laquelle nous avançons toujours. Triste retour dans la sombre Europe...


ANDRE CHEVRILLON.

  1. Voyez la Revue des 1er et 15 janvier, du 1er février et du 1er mars.
  2. L’école des Brahmes.
  3. Par exemple, défense de prendre des photographies à Jeypore, sans permission spéciale du rajah.
  4. Mesures du Kaïlas : cour 120 mètres de profondeur sur 60 de largeur. Le bloc isolé a 50 mètres de long sur 30 de large et s’élève à 30 mètres.
  5. La vie c’est la mort (Claude Bernard).
  6. De même Charles Kingsley dit : A man has ne business to write except to preach.
  7. Appareil qui sert à la production d’une vapeur d’eau parfumée qui rafraîchit les chambres.
  8. And God will gather his servant unto Him