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Dans l’Inde (Revue des Deux Mondes)
Revue des Deux Mondes3e période, tome 103 (p. 632-663).
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III. BÉNARÈS. — LA VILLE. — LE BRAHMANISME, L’HINDOUISME. [1]


Cet après-midi, quelques courses au hasard dans Bénarès. Pour un très petit nombre de roupies, j’ai une calèche à deux chevaux, un cocher, un groom et un peon qui suit la voiture en galopant avec une gravité admirable. — Ces gens sont silencieux, sérieux, de figure immuable. — Le peon qui trotte et fait ranger la foule sur notre passage, serré dans sa tunique rouge, est tout pénétré de la gravité de ses fonctions. Les coudes au corps, la poitrine bombée, la tête très droite, il court en jetant de petits cris secs.

La division du travail est ici poussée à l’infini : il faut ce cocher pour conduire, ce groom pour ouvrir la portière, ce peon pour crier gare. L’Européen doit subir cet appareil. Il serait monstrueux qu’il allât à pied, qu’il portât un paquet : un officier anglais ne peut changer de place sans ébranler à sa suite un attirail d’hommes et de bagages. L’an dernier, à Londres, un simple caporal racontait devant moi que dans l’Inde il sonnait son domestique pour faire ramasser son mouchoir. Beaucoup de gentlemen ont un serviteur spécialement attaché à leur pipe. La maison d’un civilian comprend cinquante domestiques : il y a des tailleurs, des vidangeurs, des boulangers, sans compter un peuple de marchands, de journaliers, d’aides de toutes espèces qui affluent chez lui le matin. De même, à Rome, le patricien avait son armée de domestiques, de cliens et d’affranchis. Le blanc est ici le maître, le noble, et beaucoup le croient sorcier. Au fond, notez bien qu’on le méprise comme impur, comme souillé journellement par l’usage des viandes et des liqueurs. A côté de ce peuple grave, immobile et fin, il paraît grossier par ses éclats de rire bruyans, par ses jeux athlétiques, par ses besoins, par ses grands mouvemens, par son activité toujours déployée. Sa femme, en sortant sans voile, outrage toute pudeur. Dans l’échelle des êtres, il vient bien au-dessous du Coudra et il faudrait avoir commis de bien odieux péchés pour renaître sous la forme d’un Européen. Pourtant la terreur et le respect courbent l’indigène devant lui. Car il semble tout-puissant par sa force musculaire, par sa richesse, par ses armes, par ses instrumens mystérieux. Que penser de ces fils de fer tendus par la campagne, de ce voile noir dont il se couvre en braquant une boîte étrange vers les monumens ? Ce matin, pour rien au monde, mes bateliers n’eussent touché une pièce de mon appareil photographique. Mon boy reçoit mes ordres, ployé en deux, les bras croisés comme un esclave. Tous les cipayes présentent les armes au voyageur européen. On répond avec condescendance et demi-dédain, en remuant la tête, et l’on se renfonce dans la calèche qui, moyennant trente sous pour la première heure et douze sous pour les heures suivantes, vous emporte au galop, de merveilles en merveilles et de palais en palais.

Il faut faire son métier de touriste et suivre docilement son guide. Le mien, qui a les traditions, me mène au bord du Gange, que nous traversons dans une barque. Nous voici chez le maharajah. Trois larges cours de marbre conduisent à la salle de gala, meublée avec un luxe trop voyant, demi-hindou et demi-européen.

Rien à remarquer qu’une galerie de portraits : les ancêtres de sa hautesse, tous de la race des guerriers, des Kshattryas, les vrais conquérans aryens de l’Inde, très raides, très pompeux dans leurs grandes robes blanches, la main posée sur le cœur, serrant des fleurs ou bien armée d’étranges ciseaux qui servent pour la chasse au tigre. L’un, redressé, cambré, dans une attitude de souverain d’opéra-comique, le bras allongé, un doigt appuyé sur une grande canne, avec un geste qui rappelle le Louis XIV de Rigaud, la barbe ouverte en fleur, des deux côtés de la figure, se campe avec une bravoure fanfaronne et un air de coquetterie suprême. A côté, sur le même mur, le prince de Galles, gommeux et fade, et le portrait du vainqueur au Derby de 1865, le grand cheval maigre classique, que tient le jockey minuscule botté, coiffé de soie jaune, — vieilles chromographies qui traînent dans toutes les auberges anglaises, mais qui sont ici des bibelots rares et que le rajah fait encadrer précieusement.

Ce rajah, qui donne cent roupies par jour pour l’entretien des vaches sacrées et du temple de Siva, assistait, en 1887, au jubilé de la reine, en Angleterre. On dit qu’il a rapporté de fortes impressions et que la grande taille des chevaux de Londres a été son principal étonnement.

En face, de l’autre côté du Gange, confondu dans la file des édifices qui bordent le fleuve, est le grand temple des Singes.

Les dieux sont là, les dieux fauves qui gambadent sous les portiques, ou se balancent accrochés par la queue aux dentelures delà pierre. À notre vue, un grand tumulte, un grand frémissement de curiosité : avec de grands bonds souples, ils accourent, claquant des dents, battant des paupières, nous dévisageant de leurs yeux aigus, très anxieux.

Pieusement, je fais mon offrande, quelques graines achetées au brahme qui garde l’entrée du temple, et aussitôt, c’est un piaillement aigre, des cris perçans, un houspillement de corps velus, un pêle-mêle d’échinés ondulantes, des croupes rouges aperçues dans des culbutes.

On pense bien que ces divinités ne sont pas enfermées comme nos singes du Jardin des plantes. Ce temple n’est que leur quartier-général, d’où ils s’élancent tous les matins pour infester la ville, piller les jardins et les maisons. Un Anglais en abattit quelques-uns qui volaient ses fruits. Là-dessus, grande rumeur dans Bénarès ; les indigènes l’assiégèrent chez lui : il fallut faire venir les cipayes pour le défendre.

Le mardi, grande fête des singes, — presque toute la bande sacrée regagne son temple. Les dévots affluent et avec eux les offrandes, graines, noix de cocos, fruits. Solennellement, on sacrifie une chèvre, spectacle passionnant, qui soulève les huppes de poil, fait claquer toutes les mâchoires, fronce les sourcils velus sur les petits yeux perçans.

Il faut voir l’université. Car c’est un très vieux centre de culture hindoue que cette Bénarès. Autrefois ses brahmes philosophaient et l’on venait de très loin pour étudier leurs doctrines. L’astronomie, qui contemple ce qui est éternel, y était aussi fort en honneur. Ce matin, je visitais un vieil observatoire plein d’énigmatiques instrumens de pierre que surchargent des écritures mystérieuses, et l’esprit se reportait aux temps obscurs où dans cette ville inconnue de notre Europe s’élaborait cette vieille science orientale, où les brahmes curieux calculaient la déclinaison du soleil, mesuraient les révolutions des astres autour du pôle.

Le sanscrit est ici resté la langue des pundits. Ils s’en servent comme les professeurs de certaines universités suédoises écrivent encore en latin. A Bénarès s’expliquent et se commentent toujours les vieux textes sacrés, les Védas, les grandes épopées, les Upanishads, les Puranas ; quelques-uns de ces brahmes sont connus de nos sanscritistes européens.

Les Anglais appellent Bénarès l’Oxford de l’Inde, et l’édifice universitaire qu’ils ont construit semble apporté d’Oxford. A voir ces ogives, ces tours carrées et crénelées, ces portails, ces niches, ces fusées de colonnettes grêles, on croirait entrer dans Oriel ou dans Magdalen. Seulement, au lieu du vieux granit tout exfolié par le temps et par les pluies, tout empreint de la mélancolie du ciel terne, c’est la pierre éblouissante de lumière, pénétrée profondément par le bonheur et la mollesse de l’éther bleu. Comme cadres, à la place des prairies monotones et des fines verdures frémissantes du nord, les grandes palmes luisantes et raides. A l’intérieur, sous les arceaux en ogives, trois ou quatre groupes d’étudians serrés autour d’un professeur. Ce ne sont pas les têtes claires et hardies que vous avez vues à Oxford, dans une salle toute semblable à celle-ci, mais des figures orientales, douces, féminines, très molles, des corps grêles drapés dans des voiles lâches. Le pundit Bapu-Deva-Sastri, professeur de mathématiques, me conduit, et les jeunes gens nous saluent d’une inclinaison gracieuse du corps, les yeux à terre, portant à leurs lèvres leurs deux mains jointes, avec un geste répété. Devant un tableau noir, couvert de signes algébriques, des enfans sont assis, les jambes croisées, coiffés de toques de velours à fleurs d’or ; l’ovale des figures, les longues paupières, le teint mat, la belle courbe des lèvres, sont d’une douceur et d’un sérieux charmans.

Plus loin, de grands étudians écoutent une leçon de philosophie. Deux livres sont posés sur la table du pundit qui professe. Je regarde les titres : Mansel’s Philosophy. — Spencer, Social Statics.

Il est difficile de voir autre chose que les rues et les monumens. Les lettres d’introduction ne vous font pénétrer que chez les Européens, et du monde hindou on n’aperçoit guère que le dehors. Pourtant, laissant là mon guide et la liste cataloguée des curiosités, j’ai pu entrevoir deux intérieurs.

Chez le babou Devi-Parshad, marchand de drap d’or et d’argent : petites salles blanches, fraîches, très basses ; pas de meubles. Les murs de pierre, ornés de fleurs peintes et de ciselures, sont creusés de niches carrées où veillent des dieux rouges, des quadrupèdes à visages d’hommes, le monstrueux Ganesh, patron du commerce, aussi bien que de la littérature. Au-dessus des dieux, des diplômes anglais, des diplômes d’expositions, pareils à ceux qu’on rencontre dans le premier magasin venu de Paris.

Au fond de la dernière salle, des portes cadenassées, qu’un jeune garçon ouvre en notre honneur, abritent les richesses de la maison, fantastiques étoffes tissées de métal précieux, dentelles aranéennes : soies merveilleuses des Mille et une nuits, couleur du soleil, couleur de la lune, et qu’on déploie avec précautions devant nous. Au milieu de la chambre, sur de grands coussins, trône le maître de la maison, molle figure nonchalante. Accroupi dans les soies qui le couvrent, il prend sa leçon de musique et, de sa longue cithare, montent des ritournelles orientales, compliquées, dissonantes, tristes, éternellement les mêmes.

Parterre, dans un coin, un scribe vêtu d’un vaste manteau vert est courbé sur des livres chargés de cabalistiques écritures. Vieux visage rasé, lèvres minces et serrées, nez d’aigle portant besicles, physionomie intelligente et austère de vieux maître d’école alsacien. Il me montre le fil sacré qui prouve qu’il est brahmane : j’ai déjà rencontré chez les gens de sa caste des figures singulièrement européennes. Tout à l’heure, au bord du Gange, un jeune homme avait les traits vieillots, fins et fatigués d’un étudiant parisien. Étrange puissance du type que les milliers d’années sont impuissans à détruire et qu’on retrouve le même dans un buste romain, dans un flâneur de boulevard à Paris, dans un brahme de Bénarès.

Tandis que le babou dévide encore sa gamme sempiternelle et plaintive, ce vieux scribe qui semble très savant me démontre la parenté de l’anglais et du sanscrit. Il rapproche le mot pitar du mot father, bratar de brother, duhitar de daughter, vieilles comparaisons qui traînent aujourd’hui dans toutes nos grammaires, mais qui sont assez saisissantes ici, dans la bouche de cet adorateur de Siva, qui nous ressemble.

Ensuite nous allons chez des danseuses. C’est au cœur de la ville, dans la rue la plus populeuse, au milieu du bazar. Ce ruissellement continu de la foule bigarrée, ces figures de toutes couleurs, ce pêle-mêle de nudités et de vêtemens flottans étonnent toujours. Au milieu de la rue, le fleuve humain coule sans trêve ; sur les trottoirs, des files d’hommes assis cisèlent des cuivres, frappent des bronzes, des marchands sont penchés sur leurs livres, des hommes accroupis abandonnent indolemment leur tête noire aux mains des barbiers.

La rue est tortueuse, très étroite entre les échoppes qui avancent, qui débordent des maisons, chargées de fruits, de cuivres, de bijoux en verre peint, de pantoufles brodées, rétrécie encore au-dessus de nos têtes par le fouillis des terrasses en saillies, des balcons ventrus, des statuettes, des vérandahs, des galeries de bois qui déchiquettent là-haut une bande irrégulière de ciel. Voilà bien l’intérieur d’une fourmilière orientale, la même depuis des siècles. On imagine ainsi les quartiers marchands de la Bagdad des contes…

Mon boy ouvre une petite porte qu’il connaît bien. Elle se referme ; et, tout d’un coup, c’est l’obscurité et le silence. On n’entend plus rien du froissement que font les milliers de pieds nus au dehors.

Une seconde porte au bout du couloir, et nous débouchons dans le demi-jour d’une salle basse où court un quadrilatère de colonnettes sveltes. Personne ici : seuls trois petits dieux ventrus siègent, demi-visibles, dans leurs niches. Au fond de la salle, un escalier noir que nous montons en tâtonnant. Au premier étage nous sommes chez les danseuses.

Il fait sombre, il fait lourd dans cette grande chambre toute tendue d’étoffes, tapis épais, draperies de soies brodées. Pour meubles, quelques coussins, et, au plafond, un candélabre très riche, épanoui en branches innombrables, touffues comme toutes les choses hindoues. Atmosphère parfumée, entêtante. Parterre, des vases chargés des éternelles fleurs jaunes et quelques cassolettes d’où s’élève, tournoyante, une vapeur bleue d’encens.

Maintenant nous voyons qu’elle est habitée, cette chambre silencieuse que nous avons crue vide. Assises sur le tapis, accoudées à la balustrade, la tête renversée sur la main, trois femmes regardent la rue avec nonchalance. Notre entrée ne les a pas réveillées de leur torpeur : à peine se sont-elles lentement détournées. Figures de bronze, aux lignes pures, les paupières et les cils démesurément longs, les grands yeux noirs chargés de langueur et de volupté, de volupté grave, avec un air de noblesse que ne déparent point les bagues du nez. Cette immobilité, ce sérieux, ce mutisme oriental, sont toujours déconcertans. Elles passent ainsi leurs journées, paresseusement étendues, enveloppées de leurs voiles, endormies dans la pénombre de cette salle où les vapeurs parfumées ondoient et se déchirent, contemplant, par les dentelures du balcon de bois, la foule qui coule en bas, dans la rue étroite, mais elles, toujours cachées, invisibles du dehors. Quelquefois elles font des bouquets, elles jouent avec leurs fleurs, ou bien l’une prend sa cithare, et la chambre obscure s’emplit du grattement rapide des cordes, gammes mineures d’un rythme insaisissable, indéfiniment ressassées, enroulées sur elles-mêmes, achevées sur des notes qui ne terminent pas, qui font attendre quelque chose au-delà, musique étrange et monotone comme leur vie. Voilà l’existence de toutes les femmes hindoues cloîtrées dans les zenanas. Cela doit faire des âmes d’une simplicité extrême, mais pourquoi donc les visages sont-ils si étonnamment graves et les larges prunelles noires pleines d’une passion si concentrée ?

Entre silencieusement un grand Hindou sournois, qui très longtemps cause à voix basse avec mon guide. Il paraît que cela est très cher, un nautch, et l’on demande cent roupies pour une danse. Comme je fais des difficultés pour me décider, on m’explique que les danseuses seront couvertes d’étoffes précieuses, de costumes qui ont coûté des milliers de roupies, et l’on m’apporte les coffres qui contiennent les vêtemens de fête. En effet, ils sont pleins de très belles choses : soies de Bénarès toutes raides d’étoiles d’argent, gazes délicates où tremblent des mouchetures d’or, dentelles brodées de pierreries et d’ailes mordorées de scarabées. On allumera les mille lampes du grand lustre et la danse durera toute la nuit.

Étrange jouissance, la première de toutes selon les Hindous. Point de fête, point de solennité sans nautch. Quand un Européen de marque arrive à Calcutta ou à Bombay, les grands fonctionnaires indigènes l’invitent à voir un nautch et dépensent de grandes sommes pour lui montrer quatre danseuses. Toujours l’Européen s’ennuie ; pour tous les Anglais qui l’ont vu, ce spectacle est un plaisir incompréhensible. Ils acceptent par courtoisie et s’en vont au bout d’une heure, aspergés des essences, enguirlandés des fleurs que tout hôte doit à son invité. Les indigènes demeurent, assis en Bouddhas, les jambes croisées, les mains jointes sur le ventre, immobiles et muets, et la nuit se passe ainsi. Remarquez qu’il n’y a rien de sensuel dans le nautch classique, et qu’à côté de cette danse, le plus chaste de nos ballets serait leste : les femmes sont surchargées d’étoffes, et plus les étoffes sont belles, plus le nautch se paie cher. Qui comprendra l’enivrement lent, l’assoupissement bienheureux, l’engourdissement vague, le charme endormeur et subtil qui s’empare de ces Hindous, assis en rang sur leurs talons ? Le crin-crin de la cithare ne se lasse point de retourner la même phrase confuse et triste, les vêtemens des danseuses chatoient, les étoffes s’enroulent et se déroulent, les pierreries scintillent, les bras se développent avec lenteur, les corps ondulent ou s’arrêtent soudain, immobiles dans un long frisson, parcourus par une vibration imperceptible, les têtes se renversent, pâmées, les poignets se tordent, les doigts se raidissent et tremblent, la cithare dévide toujours sa phrase mélancolique et grêle, et les heures s’enfuient… Jouissance analogue à la nôtre quand nous suivons le développement facile et lent d’une fumée bleue de cigarette ou bien une procession régulière de nuages blancs dans la lumière du ciel tiède. Le moi se défait alors, s’éparpille dans les choses ; il n’y a plus rien en lui que le scintillement rythmique de ces pierreries, que l’ondoiement doux de cette fumée, que la molle et splendide montée de ces nuages.

Voilà un pauvre essai d’explication. Des ressemblances extérieures avec nos façons d’être ne nous disent pas ce qui se passe à l’intérieur de ces âmes. Quel effort de l’intelligence et de la sympathie nous fera comprendre le fait suivant ? Le 15 juillet 1857, Nana-Sahib donna l’ordre de massacrer les captifs anglais. Les hommes ayant été fusillés sur la grand’route, les femmes et les enfans furent entassés dans un bungalow et on tira des coups de fusil par les fenêtres. Au bout d’une heure, comme on n’entendait plus de cris à l’intérieur, Nana fit enlever les morts et les mourans, et pêle-mêle on les jeta, on les tassa dans un grand puits. Le soir, Nana se commanda un nautch. Accroupi sur un sofa, il passa la nuit à s’emplir les yeux du mouvement serpentin et silencieux de quatre danseuses.

Je ne suis pas allé voir ce nautch, qui décidément est d’un prix inabordable. Et puis la curiosité était émoussée. Je passe donc cette soirée à l’hôtel, sous la vérandah, allongé dans une longue chaise hindoue ; mon boy s’est étendu à terre, enroulé dans sa couverture. — Que cette nuit est calme et splendide, élargie par la clarté de la lune qui filtre à travers les épaisseurs vertes des palmes et projette, courtes et précises, les ombres de toutes les plantes ! Très haut, deux petits nuages d’argent reposent seuls, et quelquefois un cri grêle, solitaire, d’insecte rend plus profond le silence.

Dans la fumée lente du tabac d’Egypte ondoient bien des choses entrevues dans cette journée, bien des images encore précises, mais qui doivent aller se décolorant, disparaître dans le passé, tomber dans ce qui n’est plus. Dans la paix nocturne de ce jardin désert, après toute la fatigante lumière de la journée, après tout le tumulte de la multitude asiatique, comme on retrouverait facilement la rêverie des anciens brahmes ! Ce monde bruyant, ces visions lumineuses qui viennent de se suivre pendant dix-huit heures, comme tout cela paraît un songe, un songe agité, dont on se réveille pour se trouver tranquille et si seul dans le silence de cette vaste nuit ! Un songe, le vaste fleuve qui coulait ce matin éclatant et bourbeux au pied des architectures roses ; un songe, la multitude noire et blanche qui fourmillait sur la rive, la végétation des temples et des chapelles, les rues étroites, battues par les pieds nus de la foule asiatique. Il est difficile de concevoir qu’en ce moment, dans cette nuit sonore, le fleuve solitaire chuchote et se froisse obscurément aux degrés de pierre que la foule a laissés. Il n’y a plus personne devant la grande eau. Les deux cent cinquante mille habitans de Bénarès, ayant quitté les rues, sont étendus sur leurs nattes. Les brahmes se reposent des cérémonies rituelles. Les deux mille cinquante-quatre temples sont vides et les rayons lunaires éclairent les chapelles innombrables, les Ganeshs, les lingams, les places désertes où les taureaux de bronze et les vieilles idoles sont abandonnés. Oui, il est difficile de croire que tout cela existe en ce moment, fleuve, palais, peuple, idoles, posé sur un point d’un vaste globe qui mesure dix-huit cents lieues de rayon, couvert en bien des endroits d’autres moisissures humaines, et que ce globe, baigné de l’autre côté dans la lumière du soleil, ici dans la pâle clarté de cet astre doux, tourne très vite et silencieusement dans l’espace…

… J’ai sous les yeux deux images achetées ce matin dans une échoppe. Cela est très enfantin, à la fois grossier et fini avec beaucoup de soin. La peinture, épaisse, a été appliquée sur une couche de plâtre qui enduit le papier. Les personnages sont vus de profil, mais les yeux regardent de face, comme dans les vieilles peintures murales d’Egypte.

La première représente un brahme bienheureux. Accroupi à terre, le corps nu jusqu’au bas du ventre, la poitrine grasse et molle, les mains jointes sur les jambes croisées, son rosaire au cou, ceint du fil des deux fois nés, il regarde la terre. Le crâne est rasé ; le front pesamment penché, rayé de trois traits horizontaux ; la moustache blanche, épaisse, les yeux demi-clos. Rien d’oriental dans cette figure, qui pourrait être celle d’un professeur allemand. Seulement le développement du crâne est énorme et l’expression d’immobilité frappante. Il semble que cet homme rêve ainsi depuis très longtemps, indifférent aux agitations extérieures, et qu’il ne se relèvera jamais. Tout autour, de vagues étendues vertes qui finissent au loin dans la rougeur du ciel. L’homme est seul dans l’immensité de la campagne.

La seconde image est plus belle, enluminée de rouge et d’or. Un brahme repose sous les palmes d’une forêt, les jambes repliées sur un tapis et drapées dans un pagne jaune, plus gras encore que le premier, gras comme lui d’une chair inerte et molle, le ventre blanc arrondi en bourrelets étages. La figure, moins morne, n’est pas appesantie par la méditation, mais éclairée d’une béatitude sereine. Un des bras nus disparaît dans le sac rouge où les doigts font les figures sacrées ; l’autre main serre délicatement, entre l’index et le pouce, une blanche fleur de lotus. Une auréole d’or le proclame affranchi des migrations futures, à jamais absorbé dans Brahma. A ses pieds, son disciple, en robe blanche de néophyte, les mains respectueusement jointes, l’écoute, agenouillé.

Quelles sont-elles, les solennelles paroles que le bienheureux prononce sous la voûte verte des palmes ? Les Upanishads nous le disent, et ce soir, en les feuilletant, je crois comprendre mes deux images, suivre la méditation de mon premier brahme, entendre le dialogue religieux du maître et de l’élève.

Le solitaire rêve, les yeux demi-fermés, son vaste front baissé vers la terre :

« Hari ! Aum ! » Cette lumière qui brille au-dessus de ce ciel, plus haut que tout, dans le monde le plus élevé, au-delà duquel il n’y a plus d’autre monde ;

Cette lumière est aussi la lumière qui est au dedans de l’homme.

Toutes les choses sont Brahma. Je médite sur ce monde visible comme commençant, comme finissant, comme respirant dans Brahma.

Cet Intelligent dont le corps est esprit, dont la forme est lumière, dont les pensées sont vraies, dont la nature est semblable à l’éther, omniprésent et invisible, dont procèdent tous les travaux, tous les désirs, tous les parfums suaves, celui qui enveloppe toutes les choses, qui ne parle jamais, qui n’est jamais compris :

Il est aussi mon moi au dedans du cœur, plus petit qu’un grain de riz, plus petit qu’une graine de moutarde, plus petit que le noyau d’une graine de moutarde.

Il est aussi mon moi au dedans du cœur, plus grand que la terre, plus grand que le ciel, plus grand que tous les univers.

Comme un seul feu après être entré dans le monde, tout en demeurant un, devient divers, selon ce qu’il brûle, ainsi l’Être unique au fond de toutes choses devient divers selon ce qu’il pénètre et il existe aussi au dehors, dans les apparences.

Il n’y a qu’un Seigneur, l’Être au fond de toutes les choses qui fait le un plusieurs. Les sages qui l’aperçoivent au fond de leur moi, le bonheur éternel est à eux, non pas à d’autres.

… Il est un penseur éternel qui pense des pensées qui ne sont pas éternelles, qui bien que un satisfait les désirs de tous. Les sages qui l’aperçoivent au fond de leur moi, la paix éternelle est à eux, non pas à d’autres.

En lui le soleil ne brille pas, ni la lune, ni les étoiles, ni ces éclairs, encore moins ce feu. Quand il brille, tout brille après lui, par sa lumière toutes les choses s’illuminent. … Au-delà du monde est l’Indéveloppé, au-delà de l’Indéveloppé il n’y a rien : voilà le but, le terme.

Cet être est caché dans toutes les choses et ne luit pas au dehors, mais les voyans subtils le perçoivent par leur intelligence aiguisée et subtile.

Celui qui a connu Cela qu’on n’entend point, qu’on ne touche pas, qu’on ne goûte pas, qu’on ne sent pas, qui n’a pas de forme, qui ne passe point, éternel, sans commencement, sans fin, inaltérable, celui-là est sauvé des mâchoires de la Mort.

Le sage qui connaît cet être comme dépourvu de corps parmi les corps, comme immuable parmi les choses changeantes, comme omniprésent, ce sage est affranchi du chagrin.

Mais celui qui n’est pas tranquille et dompté, dont l’esprit n’est pas dans le calme, il ne connaîtra jamais cet être.

Qui donc sait où il demeure, Celui à qui les brahmes et les kchattryas ne sont qu’une nourriture [2], à qui la mort elle-même n’est qu’un aliment ?

Ainsi va la rêverie du solitaire qui s’achemine vers l’état parfait. Il ne l’a pas encore atteint, car il pense et l’immobilité n’est pas faite dans son cerveau. Quand les cinq instrumens du savoir (les cinq sens) sont inertes, quand l’intelligence ne remue plus, l’homme est délivré. Alors le Brahma qualifié qui est lui-même affranchi du mode, du changement, de l’illusion, redevient le Brahma neutre, l’absolu « qui n’est ni cause, ni effet, ni ceci, ni cela, ni passé, ni futur. » Auparavant, souillé par l’ignorance, il se manifestait dans les apparences. A présent, « il est comme une eau pure, versée dans une eau pure et qui reste la même. » Comme une onde de la mer perdant sa forme et son élan s’évanouit dans la profondeur sombre des eaux inertes, ainsi l’homme vide des désirs, des sentimens, des pensées qui faisaient sa personne, s’enfonce, disparaît dans le sein noir et calme de l’être.

C’est la même doctrine que le Brahme nimbé d’or, assis sous les vertes palmes, dévoile à son disciple agenouillé, et l’histoire suivante [3] que je trouve aussi dans les vieilles Upanishads pourrait servir de commentaire à ma seconde image :

Hari ! Aum [4] ! En ce temps-là vivait Svetaketu Aruneya. Son père Uddalaka lui dit : — Svetaketu, va-t’en à l’école, car il n’y a personne de notre race, mon bien-aimé, qui, n’ayant pas étudié les Védas, soit brahme par la race seulement. Ayant commencé son apprentissage quand il avait douze ans, Svetaketu retourna auprès de son père à l’âge de vingt-quatre ans. ayant étudié les Védas, — vaniteux, se croyant très instruit, et fier.

Son père lui dit : — Svetaketu, puisque tu es si vaniteux, as-tu jamais demandé cet enseignement par lequel nous apprenons à entendre ce qu’on n’entend point, à voir ce qu’on ne voit point, à savoir ce qu’on ne sait point ?

— Quel est cet enseignement, mon seigneur ? demanda-t-il.

Le père répondit : — Mon cher enfant, de même que, par un morceau de terre, nous connaissons tout ce qui est de terre, les diversités n’étant que des noms, et provenant de la parole, la vérité étant que toutes ces choses sont terre…

De même, mon cher enfant, est cela qu’on connaît par cet enseignement.

Le fils dit : — Sûrement, ces hommes vénérables ne connaissent pas cela. Car s’ils l’avaient connu, pourquoi ne me l’auraient-ils pas enseigné ? Instruisez-moi donc, mon seigneur.

— Soit, dit le père.

Alors dans la forêt, le disciple s’agenouille, joint les mains et demeure immobile. Le père de famille, accroupi sur le sol, serrant de la main gauche la svelte tige du lotus, dit ce qui suit :

Au commencement, mon cher enfant, il y avait seulement cela qui est, cela seulement, unique, sans second.

D’autres disent qu’au commencement il y avait seulement cela qui n’est pas, sans second, et que de cela qui n’est pas, sortit cela qui est.

Mais comment pourrait-il en être ainsi, mon cher enfant ? Comment cela qui est pourrait-il sortir de cela qui n’est pas ? Non, seulement cela qui est existait au commencement, cela seulement, unique, sans second (c’est-à-dire, puisqu’il a quelque chose plutôt que rien, l’être existe de toute éternité).

Et cela pensa : — Puissé-je être plusieurs ! Puissé-je m’épandre ! Et de lui sortit le feu.

Et le feu pensa : — Puissé-je être plusieurs, puissé-je m’épandre ! Et de lui sortit l’eau.

Et c’est pourquoi nous voyons que, lorsqu’un homme a chaud, il transpire. Car de l’eau paraît sur son corps et elle vient du feu.

Et l’eau pensa : — Puissé-je être plusieurs ! Puissé-je m’épandre, et de l’eau sortirent la terre, toutes les choses solides et la nourriture.

Dans les cinq Khandas suivans, le disciple apprend que tout est fait d’une union du feu, de la terre, de l’eau. « Dans ces choses aussi l’homme a sa racine. » — « Au moyen de la nourriture digérée, ce rejeton, le corps, se forme, grandit. Et quelle pourrait être sa racine, sinon la terre et la nourriture. Et comme la terre et la nourriture sont des rejetons, cherche leur racine. C’est l’eau. Et la racine de l’eau est le leu. Et le feu aussi est un rejeton, et sa racine est le Véritable. »

Oui, toutes ces choses ont leur racine dans le Véritable, habitent dans le Véritable, reposent dans le Véritable.

Quand un homme quitte ce monde, sa parole s’absorbe dans son esprit, son esprit dans sa respiration, sa respiration dans la chaleur, la chaleur dans l’être le plus élevé.

Et cette chose, cette essence subtile, la racine de tout, en elle tout ce qui existe a son être. Elle est le Véritable. Elle est l’Être, et toi-même, ô Svetaketu, tu es cet Être !

— Mon seigneur, veuillez m’instruire encore, dit le fils.

— Soit, dit le père.

Les rivières, mon enfant, coulent les unes vers l’Orient, comme la Ganga, les autres vers l’Occident, comme le Sindhu.

Elles vont de la mer à la mer (c’est-à-dire elles s’élèvent de la mer en nuages et y retournent en rivières). Elles deviennent véritablement la mer. Et de même que ces rivières, lorsqu’elles sont dans la mer, ne disent plus : « Je suis cette rivière-ci, ou cette rivière-là, »

De même, mon enfant, toutes les créatures, quand elles sortent du Véritable, ne savent pas qu’elles sortent du Véritable.

Cette chose, cette essence subtile, en elle, tout ce qui existe a son être. Elle est le Véritable, elle est l’Être lui-même, et toi-même, ô Svetaketu, tu es cet Être.

— Mon seigneur, veuillez m’instruire encore, dit le fils.

— Soit, dit le père [5].

Un homme fut enlevé à son pays par des voleurs. Ses yeux ayant été bandés, il fut conduit dans une forêt pleine de terreurs et de dangers. Et ne sachant où il était, il se prit à pleurer, souhaitant d’être délivré de ses liens. Alors un passant eut pitié de lui, coupa ses liens, et le renvoya dans sa patrie, heureux.

Notre patrie est l’Etre, le roi du monde. Ce corps fait de trois élémens : le feu, l’eau, la terre, assujetti à la froidure et à la chaleur, est une forêt dans laquelle nous sommes égarés. Et les bandeaux qui nous couvrent les yeux sont nos désirs pour bien des choses réelles ou irréelles, nos femmes, nos enfans, nos bestiaux ; et les voleurs qui nous ont conduit dans la forêt sont nos actions. (Les actions de la vie antérieure qui nous ont valu la transmigration au lieu de l’anéantissement dans Brahma.) Alors nous pleurons et nous disons : je suis le fils d’un tel, je suis heureux, je suis triste, je suis sot, je suis sage, je suis juste, je suis né, je suis mort. Tels sont les liens qui nous enchaînent (l’individualité). Quelquefois, nous rencontrons un homme qui connaît le moi de Brahma et dont les liens ont été brisés. Il a pitié de nous et nous apprend que nous ne sommes pas fils d’un tel, heureux ou tristes, sages ou sots, nés ou morts, mais seulement Cela qui est.

Cette chose, cette subtile essence, en elle tout ce qui existe a son être. Elle est l’Être, le Véritable, et toi-même, ô Svetaketu, tu es cet Être.

Et Svetaketu comprit ce que son père disait ; oui, il le comprit.

Et connaissant celui qui est un, qui anime tous les germes, en qui tout s’unit et se sépare, le seigneur adorable, dispensateur des bienfaits,

Svetaketu entra pour toujours dans la paix.

Ce panthéisme, qui fut professé pendant deux mille ans, n’est pas la doctrine d’un penseur isolé ni d’une école. Il décrit en termes philosophiques la vision particulière du monde qui, plus ou moins claire, fut celle de toute la race. Pour la comprendre, regardez l’esprit d’une autre variété humaine, et à côté des vieux poèmes philosophiques des brahmes, lisez la Bible. Qu’y trouvez-vous ? De la poésie lyrique, des colères, des désespoirs, des enthousiasmes, des haines, des sentimens violons, toutes les secousses, tous les tressaillemens de l’âme, exprimés par des métaphores brusques et des images éclatantes, par un style abrupt et saccadé, par une langue simple et peu articulée, incapable de suivre les ondoiemens de la pensée spéculative, mais justement faite pour traduire des émotions par des cris. Or quels sont les effets du sentiment durable et véhément, sinon de replier l’homme sur soi ? Quand il souffre, quand il hait, il ne se déprend pas de lui-même. Il s’aperçoit comme distinct de ce monde extérieur qui le froisse. Dans une âme passionnée, le moi cohérent s’affirme, se pose à part, et quand l’homme essaie de concevoir le fond de l’Univers, il l’imagine aussi comme un moi distinct et tout-puissant.

Chez nos brahmes, des facultés contraires ont abouti à des effets contraires. Qu’est-ce qu’on trouve dans les Védas ? Des poèmes sur la Nature, des hymnes au Soleil, à la Pluie, aux Nuages, au Feu, au Ciel, à la Terre, au Vent, à l’Orage, à l’Aurore. Nulle poésie subjective, personnelle. Au lieu de sentimens durables, un jeu changeant d’images. Leur âme n’est plus un être distinct, mais un reflet de la nature, un reflet changeant de ses événemens qui changent. Elle devient le nuage qui flotte dans le ciel bleu, le soleil qui surgit à l’Orient. Quand une émotion la pénètre, elle ne fait que la traverser. Elle n’y habite pas ; elle ne s’y développe pas lentement en passion intérieure et concentrée. Tout de suite elle se projette au dehors, et l’homme prête au monde extérieur ses sentimens toujours muables et passagers. S’il est joyeux, c’est de l’allégresse d’Agni qui pétille entre les sarmens ; s’il est craintif, c’est de la timidité des Aurores qui se dévoilent derrière les nuages comme des jeunes filles rougissantes. Bref, au lieu de se concentrer en une substance, en un moi qui veut, qui agit, qui saigne, qui crie, le poète védique s’éparpille dans l’univers ; il se répand dans les choses, son âme s’emplit des formes, des sons, des couleurs de la nature, et la nature s’anime de ses pensées et de ses désirs.

Il les adore, ces forces vivantes et divines de la nature, mais son polythéisme est d’espèce particulière. Indra, Varuna, Agni, Surya, sont des âmes, des âmes élémentaires, non pas raidies et enfermées dans un petit nombre d’attributs fixes, non pas conçues comme des personnes distinctes et invariables, mais changeantes, ondoyantes, capables de se transformer les unes dans les autres. Cette aurore est aussi le Soleil, le Soleil est aussi le Feu, le Feu est aussi l’Éclair, l’Éclair est tempête et la tempête est pluie. Varuna devient Agni, Agni devient Surya. Tous s’unissent, se mêlent, se pénètrent. Rien de permanent, ni dans la personne humaine qui ne s’aperçoit pas comme une personne, ni dans le monde extérieur qui n’est que changement. Il n’y a plus dans l’Univers qu’un tourbillon de formes et de pensées éphémères, un ruissellement sans trêve. En germe dans les Védas, cette conception végète, devient et s’épanouit dans les vieux poèmes philosophiques des brahmes. Quand on les lit, on découvre avec stupeur que la plus enracinée de nos notions européennes, celle du moi-substance, n’existe pas pour eux. Pour comprendre leur état d’esprit, il faut nous reporter à certaines minutes très rares et très fugaces de notre vie. Chacun de nous connaît ces momens de rêve et de déraison maladive où notre moi semble se dissoudre. Nous prononçons alors notre propre nom qui ne paraît plus qu’un son vidé de tout sens, ne désignant personne, et nous nous demandons avec angoisse : — « Est-ce que je suis ? » — Que signifie-t-il, ce je ? — Cette étrange sensation, si rapide chez nous, est ordinaire chez eux. Ils n’aperçoivent leur personne que comme un lieu où se croisent des visions ; ils ne sentent rien qui subsiste en eux. Autour d’eux, tout passe, et la doctrine de l’écoulement universel devient systématique : — « Notre corps vient de la nourriture, c’est-à-dire de la terre, attire à lui les élémens extérieurs, » les rejette, en attire de nouveaux, grandit, subsiste ainsi, et sa vie n’est faite que de changemens. Si leurs énumérations accumulent « l’eau, le ciel, la terre, l’éther, le feu, les oiseaux, les herbes, les arbres, les vers, les mites, les fourmis, les pensées, les abstractions, les Védas, » c’est que toutes les choses se confondent dans le tourbillon universel. Comme ces vapeurs exhalées du sol, de la mer, des animaux, des plantes, et qui, tout à l’heure, faisaient partie du sol, de la mer, des animaux, des plantes, se pénètrent, s’élèvent, s’illuminent dans l’éther, flottent, courent à travers l’espace, se refroidissent, retombent et redeviennent au hasard sol, mer, animaux, plantes, ainsi s’unissent et se séparent les choses que nous croyons distinctes. « Le sacrificateur, étant devenu air, devient fumée ; étant devenu fumée, il devient brouillard ; étant devenu brouillard, il devient nuage et tombe en pluie. Puis il revient dans la vie comme blé, comme riz, comme herbe, comme arbre, comme sésame et comme millet. »

Entre cette vue et le panthéisme, il n’y a qu’un pas, et ils y arrivent de deux façons. Puisque toutes les formes passent et ne font qu’apparaître, elles sont illusoires. Qualités, manières d’être, retranchons-les, que reste-t-il ? Rien, disent les bouddhistes, Nada ; le monde n’est pas, il n’y a de réel que le néant. — Cela qui est, disent les brahmes orthodoxes, cela qui est et dont on ne peut rien dire, sinon : Il est, le tal, vide de toute qualité, qui n’est ni ceci, ni cela, ni cause, ni effet ; bref, le Brahma neutre, indéterminé, indéveloppé, « qui ne pense pas, qui ne veut pas, qui ne voit pas, qui ne sait pas, » l’Etre pur et abstrait. A la surface de ce Brahma neutre qu’on atteint par la pensée pure est le Brahma masculin, déjà vivant, tangible et coloré. Car, après avoir considéré la substance unique qui se cache sous le tourbillon des formes, on peut considérer la force qui organise et maintient ce tourbillon. Puisque tout est mouvement dans le monde, il y a une puissance qui dirige ce mouvement. Puisque le monde n’est pas inerte à la façon d’une pierre, mais vivant à la façon d’un arbre [6], c’est qu’une âme le soutient et le développe. Cette âme est Brahma, le germe universel, le « moi vivant et incarné. » Puisqu’il est vivant, il est qualifié, il ne se confond pas avec le Brahma neutre dont il n’est que la première manifestation, il est Brahma, mais Brahma déjà voilé par l’illusoire Maya, Brahma assujetti au temps. « Il y a deux formes de Brahma : celui qui connaît le temps et celui qui ne connaît pas le temps : celui qui connaît le temps a des parties. Le temps mûrit et dissout tous les êtres dans le grand moi, l’âme vivante, mais celui qui sait en quoi le temps lui-même s’absorbe, celui-là comprend les Védas. » Concevons donc à l’origine et à la racine des choses l’Être absolu, pur et vide « qui se trouve au fond de toutes les formes et de tous les germes. » En se développant au dehors, il s’assujettit à l’illusion, à Maya. « Comme une araignée qui se couvre de fils tirés de sa propre substance, il se revêt de qualités sorties de lui-même, » et sa première projection est le Brahma vivant, l’âme ou l’idée subtile et universelle « qui agit au dedans du monde et le diversifie. Cette âme n’est ni homme ni femme, et, pourtant, elle n’est point neutre. » C’est elle qui, « devenant ceci et cela, » prend des millions de formes éphémères, toutes sorties d’elle, toutes retombant en elle, elle-même passagère comme tout cet univers visible et condamnée, après ces myriades de millions de siècles qui sont un jour de Brahma, à s’absorber dans l’Être neutre « qui n’a point d’ombre, ni de corps, ni de couleur. » Qu’on imagine le monde comme un arbre immense, solidement planté dans la terre. D’où viennent-elles, ces feuilles innombrables qui bruissent au vent, qui luisent à la lumière, ces branches épanouies, ces grappes savoureuses, cette solide colonne du tronc qui grandit régulièrement, toute cette végétation brillante et parfumée ? D’un germe primitif, aujourd’hui dispersé, mais encore vivant et actif dans les profondes racines obscures, comme dans l’impalpable poussière qui satine et colore la pulpe de cette fleur. Écorce, feuilles, fleurs, cellules, tout change, meurt et se renouvelle comme toutes les choses dans l’univers. Mais la force primitive qui dressa l’arbre subsiste à travers les morts et les naissances particulières, donne leur forme et leur ordre aux élémens toujours nouveaux et passagers. D’où vient-elle donc, cette force active semblable au Brahma vivant qui anime l’univers ! Du sol, du sol inerte dont un jour quelques parcelles s’organisèrent. Ce sol est l’image du Brahma primitif ; de lui tout procède, à lui tout revient, et lorsque après des siècles la force qui soutient l’arbre s’épuisera, les changemens cessant, le développement s’arrêtant, l’arbre retournera à la Terre, et tout rentrera dans l’immobilité. — « A présent, tu es femme, tu es homme, tu es enfant, tu es jeune fille, tu es un vieillard qui chancelle sur un bâton, tu es né avec ta face tournée de tous les côtés. Tu es l’abeille bleue, tu es le perroquet vert aux yeux rouges, tu es le nuage du tonnerre, les saisons, tu es les mers. Tu es sans commencement, parce que tu es infini, toi de qui sont nés tous les mondes. Mais comme ces rivières coulantes qui vont vers l’Océan s’y absorbent et y engloutissent leurs noms et leurs formes, de même le soleil et la lune, les Kchattryas et les brahmanes, les moustiques, les abeilles, les flamants, les Devas, Vichnou, Siva et le temps lui-même en qui vit le second Brahma, s’absorberont dans l’Être inconcevable, et leurs noms et leurs formes ne seront plus. » Au fond, en ce moment même, elles ne sont pas, ces formes, elles ne font que paraître. Brahma, se regardant dans le miroir du temps et de l’illusion, s’aperçoit comme multiple et muable, mais, en réalité, il n’y a rien que cela qui est.

Ceci n’est pas un jeu d’esprit, une thèse d’école, une philosophie de curieux qui contemplent des idées, mais une croyance pratique, active, profonde, élaborée par la méditation solitaire et concentrée. Replié sur lui-même, enfoncé dans son rêve, le brahme ne distingue plus le monde réel de son rêve et le voit ondoyer comme une vapeur. Dès lors, le lien qui l’attachait au monde n’a plus de prise sur lui. Comment aimer ce qu’on reconnaît pour irréel, comment faire effort pour saisir ce qui va nous glisser dans la main ?

« O saint ! à quoi sert d’être heureux dans ce corps ignoble et fragile, amas de sang, d’os, de peau, de nerfs, de moelle, de chair, de mucus, de semence, de larmes, d’ordure ? A quoi sert d’être heureux dans ce corps qu’assaillent la convoitise, la haine, l’envie, l’illusion, la crainte, l’angoisse, la jalousie, la séparation d’avec ce que nous aimons, la faim, la soif, la vieillesse, la mort, la maladie, la souffrance ? Et nous voyons que tout est périssable, les mouches, les mites et les autres insectes, les herbes et les arbres qui croissent et se décomposent. Regarde en arrière vers ceux qui ne sont plus, regarde en avant vers ceux qui ne sont pas encore. Les hommes mûrissent comme les blés, tombent, et, comme les blés, ils jaillissent de nouveau. Il y a eu des hommes puissans, de grands manieurs d’arcs, des chefs de peuple, Sudyama, Asvapati, Sasabindu, et des rois qui, sous les yeux de leur lamille, ont quitté leur grande félicité et sont sortis de ce monde, — et que deviennent-ils ? Les grands océans se dessèchent, les montagnes s’écroulent, l’étoile du pôle remue, les astres tomberont, la terre sera submergée, et les dieux aussi passeront. Dans un monde semblable, à quoi bon vouloir être heureux ? ô baisse-toi vers moi ! Dans ce monde je languis comme une grenouille dans un puits desséché ! »

Ainsi se lamentait le roi Krihadhrata, qui, coupant dans son cœur la racine du désir, s’était réfugié dans la forêt. Depuis mille ans il était là, les bras lovés, regardant le soleil, immobile comme tous ses frères, les gymnosophistes qui siégeaient solitaires dans les jungles de l’Inde. Car l’immobilité, voilà la conclusion pratique de toute la philosophie hindoue. L’illusion reconnue comme telle, quoi de plus naturel que de vouloir s’arracher à l’illusion ? Et comment y réussir, sinon en abolissant en nous tout ce qui fait partie de ce monde illusoire et fugitif, désir, volonté, sensation ? La spéculation a fait le vide dans l’homme ; il ne lui reste plus un motif d’action, il a reconnu que rien ne valait la peine de remuer et que lui-même n’existait pas : il s’assoit sur ses talons et il rêve.

A quoi rêve-t-il ? A Brahma. La connaissance de Brahma, voilà l’affranchissement. Le Brahma, qui est nous-mêmes et qui se voit divers et muable par cela même qu’il se reconnaît comme Brahma, se détourne du miroir magique de Maya. Répétons donc : « Je suis Brahma, » « car celui qui sait qu’il est Brahma ne fait qu’un avec Celui qui est un. » Par-delà le voile brumeux des apparences, efforçons-nous d’apercevoir Celui qui est : aussitôt, toutes les barrières de notre être borné tombant, nous redeviendrons l’Éternel et l’Infini, nous rentrerons pour toujours dans le sein dont nous sommes sortis. Chose étrange, pour la première et peut-être pour la dernière fois, voici que l’humanité attache le salut non aux actes, non à la foi, non au sentiment, non au rite, mais à la connaissance. « Ceux dont la conduite est bonne, qui lisent les Védas et accomplissent les sacrifices, ils s’élèvent après la mort jusqu’au séjour des devas, mais le fruit de leurs bonnes œuvres consommé, ils reviennent en ce monde, car ils ne savent pas. Ils renaissent en des formes nouvelles, ils veulent, ils peuvent, ils sentent, ils vivent de nouveau. Là est la pire misère, celle qu’ils ne pourront fuir qu’en s’absorbant dans l’inconscience et l’inertie de l’Être pur. Celui qui voit une différence entre Brahma et le monde va du changement au changement, de la mort à la mort. » C’est-à-dire qu’il renaît toujours. Pour entrer à jamais dans le calme, retenons notre respiration, fixons notre attention, tuons nos sens, ne parlons plus. Pressons notre palais du bout de la langue, respirons lentement, regardons fixement un point de l’espace, et la pensée s’arrêtera, la conscience s’abolira, notre moi s’évanouira. « Nous cesserons de sentir le plaisir et la peine, puis nous arriverons à l’immobilité et à la solitude. » Notre être se reconnaissant comme l’Etre, il n’y a plus pour lui de temps, d’espace, de nombre, de limite, de qualité. « Comme une araignée qui s’élève au moyen de son propre fil, gagne l’espace libre, ainsi celui qui médite s’élève au moyen de la syllabe AUM et gagne l’indépendance. » — « Cela qui est sans pensée, bien que situé au cœur de toute pensée [7], cela qui est caché, mais situé au fond de tout, que l’homme y plonge son esprit, et son être vivant sortira libre de ses liens. » La pensée et la volonté abolies, toute la fantasmagorie de Maya disparaît : « Nous devenons semblables à un feu sans fumée, à un voyageur qui, ayant quitté le chariot qui l’emportait, en regarde tourner les roues. » — « Le chagrin ne peut plus vivre en nous ; celui qui connaît Brahma est consolé pour toujours. » Nous avons compris que nous ne sommes rien qu’une étincelle de l’Être un et absolu qui vient flamboyer dans le temps ; dès lors, quelle souffrance pourrait nous meurtrir ? u Nous ne disons plus : ce corps est moi-même, je suis un tel, mais je suis Brahma, je suis l’univers ; » nous ne sommes plus emportés et secoués par « les vagues des qualités. » — « Pur, non développé, tranquille, sans respiration, sans corps, éternel, immuable, impérissable, ferme, sans passion, non né, indépendant, » je suis pour toujours entré dans la paix, car j’ai rejeté l’existence consciente. — Telle est la félicité suprême, réservée aux adeptes de la doctrine secrète, célébrée par les Upanishads avec une solennité de paroles qui donne une idée de la ferveur, de l’enthousiasme, du frémissement d’espoir contenu dont tressaillait le brahme en souhaitant le jour de la délivrance après lequel jamais plus il ne dirait moi de lui-même. « Celui qui, connaissant les Védas, les ayant répétés journellement dans un lieu sacré, n’ayant fait souffrir aucune créature, concentre ses pensées sur l’Être et s’y absorbe, il atteint le monde de Brahma et il ne revient plus, non, il ne revient plus. » La pensée jetée dans un vertige métaphysique et s’abolissant par son propre effort, la volonté anéantie, voilà quelques-uns des effets intellectuels et moraux de la philosophie brahmanique. On la voit sortir, cette philosophie, d’une aptitude primitive manifestée dès l’âge védique, et dérouler la série de ces conséquences. Que ces conséquences sont nécessaires, cela paraît clair quand on remarque qu’ailleurs les mêmes causes ont produit les mêmes effets. Il ne s’agit pas de nations, — le cas de l’Inde est unique, — mais d’individus, car n’est-il pas légitime de comparer l’âme moyenne d’une race à une âme particulière, et de constater dans l’une et dans l’autre la même structure et les mêmes liaisons ? Nous avons eu quelques esprits hindous en Europe. En Angleterre, où l’homme est si vaillant et si actif, où le moi est si stable et si fort, où la poésie est si subjective, où la religion est d’un monothéisme si hébraïque, Shelley l’était presque. Des critiques ont déjà noté chez lui des facultés analogues à celles qui ont tissé les mythes védiques. Nulle poésie plus impersonnelle, nulle imagination sympathique plus capable de reproduire les sensations élémentaires des êtres élémentaires, l’allégresse de la terre roulant dans la lumière de l’espace, ceinte de ses mers, de ses continens, de ses forêts, de ses nuages, de son atmosphère humide et bleue, la paix de la nuée splendide flottant dans l’éther tiède, puis, riant dans le tonnerre pour s’abattre en pluie grosse de bourgeons futurs, l’extase de l’alouette grisée par la vision des plaines lumineuses, toute tremblante de joie et qui palpite invisible dans l’espace « comme un bonheur sans corps dont le cours vient de commencer, » la tendresse timide, la vie vague de la plante fragile qui rêve de ses boutons à venir. Shelley s’est fait terre avec la terre, fleur avec la fleur, ruisseau avec le ruisseau. Il s’est projeté dans toutes les formes, sa poésie est un reflet mouvant de la nature mouvante. Le sentiment durable sur lequel s’assoit une personnalité en est absent, et chez lui la sensation du moi est réduite à un minimum. A tous momens, il parle de cette extase dans laquelle on ne fait plus qu’un avec l’objet contemplé. Son âme n’est point distincte, isolée dans la nature, mais s’y éparpille toute. Par suite, toutes les formes de la nature lui apparaissent comme animées et vivantes, capables de sensation et de plus toujours en mouvement, toujours changeantes, toujours transformées. La sensation de la Vie, de la Vie à la fois une et multiple, voilà ce qu’exprime sa poésie. Au fond de l’univers il perçoit une âme, une âme dont nous sommes les pensées, dans laquelle la mort nous absorbe, qui tressaille dans le ver de terre et dans l’étoile, une âme dont la nature est le vêtement mystique, cachée sous les choses visibles et qu’à de rares minutes nous voyons luire à travers les formes belles et nobles comme une flamme pâle à l’intérieur d’un vase d’albâtre translucide. Qu’on relise ce Prométhée déchaîné, où tous les êtres s’unissent en chœur, et surtout l’étonnant dialogue de la Terre et de la Lune, et que l’on dise s’il n’a pas été ivre de la vie universelle éternellement jaillissante, circulant à travers toutes les choses, s’il n’a pas été transporté par la vision du Brahma vivant déployé au dehors dans les sons, le parfums et les couleurs.— Il n’a pas été au-delà. Il n’a pas aperçu le Brahma neutre, l’inqualifîé, l’immobile. Des deux étapes de l’intelligence et de la sensibilité hindoue, il n’a parcouru que la première. Il a connu le rêve, l’allégresse, l’extase des poètes védiques, il n’est pas allé jusqu’à l’inertie des gymnosophistes. Il lut panthéiste, mais d’un panthéisme joyeux, et il est resté sain et vaillant.

Amiel est un cas plus complet. Il a pénétré sous le Brahma vivant, il s’est engourdi dans l’immobilité du brahme « affranchi, » et chez lui l’aptitude au rêve et à la spéculation, la paralysie de la volonté, ont justement eu pour point de départ la faculté plastique que nous avons aperçue à l’origine du panthéisme hindou. « Mon esprit, dit-il, est le cadre vide d’un millier d’images effacées. Il est sans matière, il n’est plus que forme. Rentrer dans ma peau m’a toujours paru curieux, chose arbitraire et de convention. Je me suis apparu comme boîte à phénomènes, comme sujet sans individualité déterminée, et par conséquent ne me résignant qu’avec effort à jouer le rôle d’un particulier inscrit dans l’état civil d’une certaine ville et d’un certain pays. » De cette sensation habituelle à ne voir dans l’univers qu’un songe brumeux où roulent les apparences, de là au pessimisme et à l’immobilité, la distance est courte. Inertie hindoue, pessimisme hindou, panthéisme hindou, Amiel a passé par ces trois états de la volonté, de la sensibilité et de l’intelligence. Lui-même se reconnaît frère des brahmes : « La fantasmagorie de l’âme me berce comme un yoghi de l’Inde, et tout devient pour moi fumée, illusion, vapeur, même ma propre vie. Je tiens si peu à tous les phénomènes qu’ils finissent par passer sur moi comme des lueurs et s’en vont sans laisser d’empreinte. La pensée remplace l’opium ; elle peut enivrer tout éveillé et diaphanéiser les montagnes et tout ce qui existe. » Le voici arrivé à l’hallucination du brahme solitaire qui, concentrant son esprit, voit la procession des mondes monter comme une vapeur depuis des milliards de siècles de la noirceur vide de l’être, et sa rêverie s’étend sur tout l’univers. « Chaque civilisation est comme un rêve de mille ans, où le ciel et la terre, la nature et l’histoire apparaissent dans une lumière fantastique et représentent un drame que projette l’âme hallucinée. » Lui-même ne s’apparaît plus comme une substance solide : il fond et se volatilise avec toutes les choses. « Je suis fluide comme un fantôme que l’on voit, mais que l’on ne peut saisir. Je ressemble à un homme comme les mânes d’Achille, comme l’ombre de Créuse ressemblait à des vivans. Sans avoir été mort, je suis un revenant. Les autres me paraissent un songe et je suis un songe aux autres. » — Telle est l’étrange sensation qui, répétée sur des générations, a produit non-seulement la philosophie, mais bien des caractères de la civilisation brahmanique. Remarquez qu’il n’y a pas un fait noté dans ces deux volumes de confessions d’Amiel, pas un détail de vie pratique. En effet, quand on est porté à contempler l’universel et à se prendre à l’absolu, comment s’intéresser au particulier et au contingent ? Quand le monde paraît une illusion sans consistance, d’où viendrait la volonté de l’étudier pour y chercher la meilleure place ? Le fondement solide sur lequel nous étayons nos soixante-dix ans de vie humaine se dérobe tout d’un coup, et l’homme, en même temps qu’il cesse de s’intéresser au monde visible et réel, perd sa prise sur le monde visible et réel. On retrouve ces deux traits dans l’Inde. Sauf la philosophie et l’astronomie qui traitent de l’Éternel, les Hindous n’ont pas de science. Ils n’ont pas eu, comme les Grecs, la curiosité de chercher les lois qui gouvernent les faits, ils n’ont pas éclairci leur vision trouble de la nature. Certaines de ces Upanishads semblent écrites par des fous ou par des enfans. Des chiens et des flamants y discutent et y philosophent. Point d’Histoire. Cette littérature si touffue n’est faite que de rêve et de métaphysique. Pas une date, pas une anecdote, pas une généalogie sérieuse. Presque tout ce que l’on connaît du plus grand événement religieux de l’Asie, on le doit aux récits des pèlerins chinois. Du bouddhisme on ne sait ni quand il commence, ni quand et comment il disparaît de l’Inde. En effet, quoi de plus fou que d’étudier les sociétés, les civilisations, l’histoire de l’humanité, si humanité, sociétés, civilisations, ne sont, comme dit Amiel, que des rêves projetés par l’âme, que des flots un instant soulevés à la surface de Brahma ! Dans la pratique, aucun effort d’organisation sociale, nul groupement précis en cités ou en nations, nulle constitution définie et liée. Une fois le brahmanisme établi et le songe philosophique commencé, nulle résistance aux attaques du dehors. L’organisation civile, militaire, politique étant rudimentaire, l’Inde, incapable de forme définie, est comme une gelée de nation, vague, incohérente, impuissante, à la merci du premier conquérant venu, musulman ou anglais, que lui importe, pourvu qu’on la laisse rêver à cela qui demeure, à cela qui est véritablement et dont la connaissance affranchit de la douleur, — pourvu qu’on la laisse s’enivrer de l’Être en répétant la syllabe AUM qui donne la paix ?

2 décembre.

Ce matin, je retourne au bord du Gange. Pour comprendre l’Inde brahmanique, nul spectacle ne vaut celui de ce peuple qui vit en plein air sur la rive du fleuve sacré. C’est là qu’ils prient, qu’ils flânent, qu’ils causent, qu’ils mangent, qu’ils dorment, qu’ils meurent. Sur des litières, des malades et des agonisans sont étendus, quelques-uns venus de très loin pour finir ici. La forme même de l’être vivant se défait devant le fleuve, car on y brûle les morts. Voici les bûchers, et autour d’eux la foule est indifférente, continue à barboter, à prier, à puiser de l’eau, à laver. A dix pas du lieu sinistre, des hommes lui tournent le dos et se sèchent tranquillement, assis au soleil. Comme un acte naturel et familier, la dissolution des êtres particuliers se poursuit au sein même de la vie générale, dont elle n’est qu’un moment. Rien d’effrayant en elle. Très certainement, chez l’Hindou, le moi n’a pas cette puissance de cohésion qui nous fait croire à sa durée nécessaire, nous donne notre volonté de vivre et ne nous permet pas de penser sans horreur à l’anéantissement. Après la crémation, les parens ne répandent pas de larmes, mais ils chantent :

« N’est-ce pas folie que de vouloir trouver quelque chose qui dure chez l’homme ? N’est-il pas passager comme la bulle d’eau, fragile comme la tige d’une plante ? La terre, l’Océan et les dieux doivent périr. Pourquoi donc le monde des hommes, léger comme une écume, ne serait-il pas saisi par la mort universelle et ne passerait-il pas aussi ? »

Je le regarde se faire, cet évanouissement de la forme humaine. Un brahme préside aux crémations, niché dans le trou rectangulaire et sombre qui s’ouvre au sommet d’une petite tour carrée, impassible, les tempes serrées d’un bonnet, la maigreur du corps saillante sous son pagne jaune. Au pied de la tour, des piles de bois, et çà et là, comme jetées au hasard, sanglées dans un voile violet ou rose, serrées entre quatre bambous verts, s’allongent des formes rigides. Deux bûchers flambent. L’un des cadavres est encore intact, troussé comme pour la broche, les jambes repliées par des cordes, les cuisses et les genoux noirs soulevant les fagots. Un autre bûcher finit de brûler ; de petites flammes roses tremblent encore sur le bois qui s’écroule, blanchi par le feu. Tout d’un coup, l’horrible tête calcinée saillit, couverte d’écaillés noires. Et l’on jette le tas sinistre au Gange, qui, sans hâte, l’emporte dans son flot paisible. Une tache brune s’élargit, puis s’efface dans le miroitement de l’eau lourde. Tout autour, un papillotement vague de couleurs dans une brume de lumière, un bruissement confus, et le vol splendide des oiseaux piailleurs.

Tous les jours, cette scène se renouvelle. Une musique bruyante, des gongs joyeux retentissent quand on brûle un vieillard. Si le mort est très jeune, la famille s’afflige, et l’on mène un deuil au tour du bûcher.

Entre les palais qui couronnent les ghats, les escaliers, larges sur la rive, montent en se faisant étroits et s’enfoncent sous des portes sombres. Sur les degrés, des femmes sculpturales dans leurs draperies bleues, très droites, soutiennent noblement de leurs bras levés des urnes pleines de l’eau du fleuve, des vases de cuivre pesans qu’elles portent sur la tête. D’autres soulèvent des corbeilles chargées de fleurs blanches et les déposent au pied des vaches tranquilles.

Je pénètre dans les ruelles qui montent, pleines de lumière blanche, le pavé découpé d’ombres vives. Sur les murailles, des éléphans bleus détalent, chargés de dieux. A tous les coins de maison, des autels, de petits temples où les fleurs du culte s’entassent devant les images grotesques ; des bornes où traînent des poussahs dont le ventre ballonne. Par les fenêtres, on entrevoit quelque chose de la vie intérieure, et ce sont toujours les mêmes salles basses et carrées, soutenues par une rangée de colonnettes ; des cours sombres, des murailles sculptées. Autour de nous, les images des monstres et les chapelles se multiplient, se serrent, s’entassent, et c’est une débauche, un regorgement de figures sacrées, de chasses, d’autels dans la ruelle tortueuse. Les yeux blancs des dieux luisent dans l’ombre, leurs bras multiples se contournent, leurs bouches grimacent hideusement. C’est Mahakal ou le Grand Destin, le dieu Bhairouath, gendarme suprême qui maintient la paix autour de Bénarès ; c’est son bâton qui, lui aussi, est un dieu, représenté par une pierre couverte d’un masque ; c’est le génie de la planète Saturne, dont la tête d’argent émerge d’un tablier ; c’est Anupurna, la bonne déesse, qui nourrit tous ses fidèles ; c’est partout le fils de Siva, l’étonnant Ganesh, assis, les jambes croisées, son gros ventre ceint du fil des brahmes, sa trompe rouge d’éléphant traînant à terre en replis volumineux ; c’est, aux pieds du dieu énorme et ventripotent, la souris minuscule, bridée et sellée, qui lui sert de coursier. A travers des barreaux, j’ai la vision rapide d’un brahme accroupi devant l’idole, dont il est le gardien, l’œil fixe, ses membres maigres sans mouvement. Dans des coins sombres sont des puits sacrés où la foule accumulée jette des fleurs : le puits du destin, celui de la science, celui de Manni Karnika. A présent, il faut lutter pour fendre la cohue. Les ruelles se resserrent entre les échoppes où s’entassent les chapelets, les statuettes et les gros monceaux jaunes de jasmin. L’air est épais de la senteur qui monte de toute cette humanité, de toutes ces fleurs, de tous ces puits d’eau croupissante, et l’on avance dans une rumeur de prières, ahuri, coudoyé, serré, porté par la foule, poussé par cent mendians qui crient ; et toujours défilent les chapelles, les idoles, les porches gardés par des fakirs immobiles. Enfin, une odeur plus écœurante de boue fétide, de bouse de vache, de fleurs décomposées, annonce le grand temple de Siva. Voici son dôme doré, voici ses tours, non pas isolées au milieu d’une place, mais serrés contre des maisons, pressées contre des échoppes, dressées au cœur des ruelles. Là est le centre de la fourmilière hindoue, et, comme dans une fourmilière, c’est une agitation fiévreuse et désordonnée. Nul mouvement d’ensemble dans cette Cohue ; on se croise, on se pousse au hasard. Des vieilles femmes de race brahmanique, à figures blanches, voilées de blanc, édentées, vacillantes, marmottantes, passent comme des somnambules, avec des gestes d’hystériques, lancent des fleurs à terre, aspergent le sol de l’eau du Gange. Devant la foule, béatement, au soleil, des prêtres, assis à l’entrée du temple, somnolent. Des hommes tournent très vite autour de deux arbres, d’autres appellent Siva en frappant les cloches rangées devant ses sanctuaires ; surtout, on fait ruisseler l’eau sur les lingams, on les couronne de fleurs. Il y a des files de brahmes tremblans, très vieux, au poil gris, mal rasés, qui, serrés les uns contre les autres, avancent péniblement ; des mendians à peau blanche, d’un blanc terne, chevelure toute blanche, collier de barbe grise. Beaucoup de figures tout à fait européennes entrevues pendant un instant, disparues tout de suite dans la foule. Très rapidement, on reconnaît des frères aryens, des hommes de notre race, mais abrutis ou affolés par les invasions successives, par les tyrannies, par le climat brûlant, par des siècles de souffrance. Les regards sont étranges, enfiévrés ou idiots. Un air de folie circule…

Dans le temple, sur le pavé noir, gluant de boue et de fleurs écrasées, le remous humain nous pousse au hasard, sous des colonnades, devant des puits infects où des hommes penchés cherchent anxieusement leur image, devant une statue colossale de taureau en pierre rouge, dans une vacherie sacrée où les bêtes, la bouche pleine de fleurs, les yeux béatement fermés devant l’adoration de la multitude démente, royalement, avec une paix souveraine, laissent tomber leur fiente, sur laquelle la foule tumultueuse se précipite. — Tout d’un coup, un frisson de terreur : j’ai frôlé une chose indescriptible, un être nu, uniformément grisâtre, rigide comme une pierre, un fakir couvert de cendres, qui paraît mort et ne tressaille même pas au choc, et bousculé, suffoqué, épouvanté, sans savoir comment cela s’est fait, je me retrouve dans les petites ruelles où se vendent les fleurs. On voit d’ici le flot humain couler lentement, comme une tourbe épaisse, autour de la pagode. Le portique est gardé par des brahmes mendians, vieilles têtes chenues qui hochent avec stupeur. Au-dessus d’eux, l’image peinte du seigneur de Bénarès, du dieu ascète, de Siva, qui crée et qui détruit, emblème de la Puissance qui reproduit tous les êtres et des millions de morts fait sortir les millions de vies…

3 décembre.

Après quelques jours passés dans ce monde hindou, l’esprit commence à s’emplir de sensations hindoues. Aujourd’hui, en quittant le temple de Siva, il me semble que, sous ces images diverses, je commence à démêler une impression fondamentale, comme, dans les diverses notes d’un instrument de musique, on reconnaît le même timbre.

Regardez ce vase de cuivre de Bénarès. Vous admirez le brillant du métal, le fini des ciselures ; mais ce sont là des caractères particuliers, qui n’appartiennent qu’aux vases de cuivre. En voici un autre, plus intéressant parce qu’il est très général. Ces ciselures de notre vase, que représentent-elles ? Tout d’abord, on n’en sait rien ; on n’aperçoit qu’un fouillis de lignes contournées, enlacées, confondues au hasard. Peu à peu, un enchevêtrement de formes vagues apparaît : des dieux, des génies, des poissons, des chiens, des gazelles, des fleurs, des herbes, non pas groupées d’après un motif, mais jetées là, entassées pêle-mêle, en masse confuse et vivante, semblables à ces paquets informes de boue sous-marine que le filet ramène et dans lesquels, parmi des amas d’algues embrouillées, on voit grouiller des pinces, luire des écailles, frétiller et se tordre des corps mous. De même, chacune de ces ciselures est d’une complication infinie : ces dieux ont six bras, ces plantes traînent de tous côtés en lames et en feuilles, ces fleurs s’enroulent et se confondent. Bref, rien n’est simple, tout est multiple, touffu, et cette complexité, faute de lignes directrices, reste irrégulière. — Le nombre, le nombre accumulé, sans ordre et sans mesure, voilà le trait que l’on retrouve à chaque instant ici, dans ce débordement de dieux qui sortent de leurs temples et viennent peupler les rues de leur multitude, dans cette fourmilière d’hommes de toutes couleurs et de toutes castes qui bruit le matin aux bords du Gange, dans ce flot humain qui ondoyait tout à l’heure autour des lingams et des images de Siva, dans ce pêle-mêle de chapelles, d’autels, de puits sacrés, de statues d’animaux, qui ne forment pas des figures simples et géométriques, comme dans cette antique Egypte où des allées de sphinx, terminées par des pylônes pyramidaux, débouchent dans des cours rectangulaires, mais s’éparpillent au hasard parmi les ruelles tortueuses, au milieu des boutiques et des maisons. On le retrouve, ce trait, dans ces architectures étranges où la pierre sort de la pierre comme la feuille de la feuille, où les torses, les têtes, les bras, les jambes des dieux innombrables, les corps des quadrupèdes et des serpens foisonnent, s’écrasent, montent en une pyramide confuse de formes vivantes. Spontanément, par l’effet d’une forme spéciale de leur esprit, les choses leur apparaissent comme infiniment complexes. Tandis que le Grec était surtout sensible au juste et à l’ordonné, ils aperçoivent d’abord le nombreux et le divers. Cette nature qui les environne ne leur semble pas un tout harmonieux et limité, mais bien plutôt une végétation immense, aux rameaux grandis-sans, un inextricable réseau de frondaisons folles et toujours vivantes. Pour comprendre leur point de vue, il faut l’opposer à celui de nos déistes. Ces gens de l’Inde n’ont jamais placé à l’origine des choses un architecte intelligent et moral qui, construisant l’univers avec la règle et le compas, fait l’homme à son image, souverain, par la conscience et la raison, de la création qui, régulièrement, s’étage au-dessous de lui par classes, par espèces, par genres. Ils ne se sentent pas séparés de la création, mais frères de tous les vivans, plongés dans la nature, nés d’elle et pourtant opprimés, étreints par sa grandeur et sa multiplicité. Ils ne reporteront pas à six mille ans le commencement des choses. Regardez ces poèmes gigantesques, ces énumérations sans fin, ces entasse-mens prodigieux de chiffres, ces myriades de millions de siècles, ces métaphores insensées, prolongées au-delà de toute attention, par lesquelles ils tentent de figurer l’immensité de l’univers, l’infini de l’espace et du temps, et vous reconnaîtrez qu’ils ont eu, poussée jusqu’au vertige, la sensation de l’illimité, non pas de l’illimité abstrait et mathématique qu’on peut exprimer par un symbole, mais de l’illimité vivant, où se croisent, s’unissent, se combattent, toutes les formes et toutes les forces, et que symbolisent toutes leurs œuvres, par leur extravagance et leur désordre. La religion actuelle de l’Inde est une de ces œuvres, aussi compliquée, irrégulière et nombreuse qu’un toit de pagode ou que les ciselures du vase de Bénarès. Elle est sortie du brahmanisme par développement, comme les feuilles, les graines, les fleurs, les grappes, comme toute une végétation sort d’une tige unie et droite. D’abord, disaient les vieux brahmes, il est un, puis il devient trois, puis cinq, puis sept, puis neuf, puis on dit qu’il est onze et cent dix et mille vingt. Ce sont ces mille vingt formes de l’être, c’est-à-dire la variété infinie de ces formes, qu’adore l’hindouisme. Comme elles sont de toutes espèces, ondoyantes et diverses, il sera divers et ondoyant. Ses sectes, ses rites, ses dieux, ses doctrines, ne se comptent pas. Impossible de le saisir, de découvrir en lui des dogmes et des articles de foi fondamentaux, d’y démêler de grandes lignes d’ensemble. On trouve de tout dans l’hindouisme. Prenez toutes les croyances de l’humanité, toutes les pratiques qui manifestent ces croyances, christianisme, religion de l’Islam, du Bouddha, polythéisme antique, fétichisme, culte des forces naturelles, des ancêtres, des démons, du grigri, des animaux, noyez le tout dans un fonds de philosophie panthéiste, et vous aurez cet ensemble extraordinaire fait d’incohérences et de contradictions qu’on appelle hindouisme. Le brahmane qui, concentrant sa pensée, fait effort pour s’abîmer dans Brahma, ce fakir inerte qui, les bras tendus depuis des années vers le ciel, aspire au paradis de Siva, ce rajah qui pour honorer Vichnou, le dieu charitable, consacre trois cents roupies par jour à l’entretien des pauvres, ce saktiste qui se rue aux orgies mystiques, ce Coudra agenouillé devant une pierre ronde, ils sont tous membres de la grande communauté religieuse de l’Inde. Aucune séparation profonde entre les diverses sectes. L’adorateur de Siva appelle frère l’adorateur de Vichnou. Non pas qu’il voie en Vichnou un second dieu égal ou inférieur à Siva, mais parce qu’il considère Vichnou comme manifestant aussi Siva, comme contenu en Siva. Chaque dieu est si varié dans ses formes et ses attributs que, par certaines formes et certains attributs communs à tous, tous se rejoignent et se confondent. Siva, qui est seigneur de la mort, est aussi seigneur de la vie. Il est amour et terreur, malfaisant et béni, il est le grand ascète ; c’est un savant et un philosophe, c’est un montagnard joyeux et sauvage, un Bacchus buveur et dansant suivi d’une troupe de bouffons ivres. Ses images expriment la diversité de ces attributs. Il a cinq laces, six bras, trois yeux, mille huit noms. Par là, son culte est accessible à tous. Le professeur hindou qui me guidait hier dans l’Université portait au Iront les trois raies horizontales des Sivaïstes. Probablement, il adore en Siva « le producteur et le destructeur, » c’est-à-dire l’activité éternelle de l’être qui, se développant suivant un rythme à deux temps, organise et dissout tous les êtres, peut être simplement un Dieu suprême, personnel et créateur. D’autre part, quand le fidèle à peau noire chasse les démons en couvrant sa cabane avec de la fiente que lui donne le taureau de Siva, quand il arrose la pierre phallique qui symbolise le dieu, quand il l’éveille au son de la cloche, quand il l’habille, quand il la couvre d’alimens, de crème, de cari, de riz, de gâteaux, quand il l’inonde de parfums, il ne pratique que le culte sauvage de la pierre et du taureau. Nul système de morale antérieur et supérieur à la religion ne vient diriger dans un sens unique la masse des croyances et des pratiques. Les débauches de certaines sectes et les macérations des fakirs sont deux formes du culte de Siva. Peu importe qu’elles semblent opposées, la série des textes sacrés s’étend sur une période de temps si longue, ils ont été composés à des momens si différens du développement social, ils forment une masse si énorme qu’ils autorisent toutes les morales et tous les dogmes, et la religion de chaque secte forme un système aussi vague, aussi inconséquent que l’ensemble de la religion hindoue.

Qu’est-ce que le vichnouisme, par exemple ? Au commencement, Vichnou est le « préservateur. » Entre Siva qui organise et Siva qui dissout, il y a place pour la puissance qui maintient. Cette plante qui a germé hors du sol rentrera dans le sol. Cependant, par l’effet d’une force intérieure, elle vit, elle persiste dans sa forme. Cette force qui soutient ainsi le monde entier est Vichnou, dont, justement, le symbole ordinaire est un arbre. En se faisant populaire, l’abstraction devient un être distinct, un Dieu personnel sans le secours duquel le monde s’effondrerait, par suite un Dieu charitable et bon qui en dix incarnations successives, sous la forme d’un poisson, d’une tortue, d’un sanglier, d’un lion, d’une nain, de Rama, de Krishna, de Bouddha, est descendu pour le salut du monde et de l’humanité. Ainsi multiplié et développé, Vichnou disparaît comme une tige que cache le luxe de sa propre végétation, et l’on ne voit plus de lui que ses incarnations. Deux d’entre elles, Rama et Krishna, sont populaires entre toutes, et le culte et les croyances de leurs fidèles vont changeant, se multipliant, se ramifiant à travers les âges. Les sectes engendrent les sectes : autour du noyau central tout un bourgeonnement grandit où l’œil ne distingue plus qu’un amas indistinct. Au XIe siècle, au XIIe, au XIIIe, deux fois au XVe, au XVIe, au XVIIIe, tout récemment encore, des chefs religieux paraissent qui ajoutent à l’étendue du vichnouisme. Les uns, panthéistes, n’admettent qu’une substance diversement manifestée ; d’autres distinguent deux principes irréductibles. Madhava accepte tous les dieux, mais les subordonne à Vichnou, qui seul ne périra jamais. Quelques-uns laissent là la question métaphysique et la spéculation. Ils ne s’adressent plus à l’intelligence, ils parlent au cœur : une seule chose importe, la loi en Krishna qui a aimé les hommes, la bonne volonté, la charité envers nos frères, les vivans. A côté de ces maîtres qui sont les plus grands, il y en a une infinité d’autres. Aussitôt que dans la foule souffrante un homme se dresse comme messager de Dieu, il trouve des disciples, une secte se forme autour de lui. Cependant, les légendes croissent et multiplient, mille images grossières traduisent à la pauvre multitude les idées ferventes des Inspirés. A leur tour, ceux-ci sont vénérés comme des dieux, comme des demi-incarnations du dieu. Chose singulière, au lieu de se combattre ou de s’annuler, ces croyances différentes s’ajoutent les unes aux autres, subsistent ensemble sur le tronc du vichnouisme, comme la branche née ce printemps grandit à côté des branches plus anciennes. Telle doctrine énoncée au XIe siècle a ses adeptes qui vivent en frères avec les disciples du maître mort il y a trente ans. Comme une chose vivante, la religion de Vichnou garde toutes les formes par lesquelles elle a passé, toutes les pousses jetées dans les différens âges. Comme une chose vivante aussi, elle contient en elle-même le principe de son développement, mais elle tire sa matière du milieu qui l’entoure. L’idolâtrie des races noires, le bouddhisme, les religions de l’Islam, le christianisme, lui ont tour à tour fourni des élémens qu’elle s’est assimilés.

Aujourd’hui, dépourvue de dogme précis, de hiérarchie régulière, faite de cent groupes qui végètent les uns à côté des autres, elle fait penser à ces organismes primitifs, à ces masses molles et vivantes, aux innombrables tentacules, dépourvues de vertèbres et d’ossature, capables de résister à toute mutilation, justement parce qu’elles sont composées de centres indépendans, dont chacun peut être blessé sans que le tout périsse. Tel est aussi l’hindouisme dont cotte religion de Vichnou, si diverse et si compréhensive, n’est pourtant qu’un côté. A Calcutta, un Anglais se lamentait devant moi du maigre succès des missions protestantes. Quelques Hindous se convertissent, le plus souvent par intérêt, pour être employés par les Européens. Au bout de quelques années, ils rentrent dans leur caste et dans leur secte. Les brahmes écoutent avec patience, tolérance, curiosité. Leur religion est chose trop fuyante et multiple pour se laisser prendre corps à corps. Impossible de la réfuter comme les missionnaires anglais prétendent réfuter les mahométans. Au lieu de périr ou de s’arrêter devant l’obstacle que lui opposent les apôtres du christianisme, si puissante est la vitalité de l’hindouisme, si grande sa faculté d’adaptation qu’il l’entoure, l’enveloppe, l’absorbe et poursuit sa croissance, plus riche d’une nouvelle idée philosophique et religieuse. C’est ainsi que les brahmes offrent d’admettre le Christ parmi les trois cent trente millions de dieux du panthéon hindou, pourvu qu’il leur soit permis de le considérer comme une des formes de Vichnou, incarné pour les Européens. C’est ainsi qu’à Calcutta, la nouvelle secte des brahmos adopte le déisme moral des libres penseurs anglais. Existence d’un Dieu personnel, éternel, distinct de la création, gouvernement paternel du monde, distinction de l’âme et du corps, peines et récompenses futures, ils s’assimilent les principes généraux de la philosophie moyenne et raisonnable qui est courante en Angleterre. De même, autrefois, l’hindouisme, après avoir non pas rejeté, mais lentement éliminé les élémens dogmatiques du bouddhisme, s’est nourri de son suc. Douceur, charité universelle, étendue jusqu’aux animaux, ascétisme, par tous ces traits, l’âme de Çakya-Mouni habite encore la Péninsule.

Ainsi vit et grandit la religion de l’Inde, la plus plastique de toutes, la plus capable de se prêter aux circonstances, si complexe, faite d’élémens si disparates et si changeans, si incertaine dans sa forme et sa direction, qu’elle ne semble pas une religion, et que pourtant on peut appeler une religion comme on appelle Inde cet ensemble géographique fait de contrées et de climats si divers, comme on appelle Hindou ce groupe humain où se mêlent des races de toutes couleurs et de toutes cultures, et qui cependant a son unité. — D’abord claire à sa source panthéiste, puis obscurcie par les idées religieuses des peuples conquis et des peuples conquérans, étalée sur trente siècles, dont chacun a modifié sa forme et ajouté à son contenu ; aujourd’hui elle se disperse en un réseau immense de croyances, de pratiques, de morales, de philosophies, de sectes, où l’œil ne reconnaît plus aucun dessin. — Tel le Gange, vaste et trouble, gonflé de l’afflux incessant des rivières tributaires, chargé de mille débris végétaux qu’il roule à travers des jungles, à travers des villes antiques, à travers des villes anglaises, déborde en nappes indécises, couvre de larges espaces de son eau laiteuse, s’alentit, jette sa bourbe et son limon féconds, prolonge ainsi son cours et son incertain delta, se divise, se ramifie, se perd en mille bouches obscures et tortueuses. A peine entrevu, à peine deviné dans ses grands traits, il faut le quitter, ce monde religieux de l’Inde. Ce soir, j’ai dit adieu à cette grande Bénarès et je suis retourné sur la rive divine du vieux Gange, où, pour la première fois, j’ai senti, dans la lumière matinale, bruire et palpiter l’innombrable vie de cette antique humanité.

J’ai renvoyé mon guide et je vague seul au bord du fleuve. La foule s’est retirée des palais et des grands escaliers pyramidaux. On entend le petit bruit de l’eau contre les marbres, de l’eau tremblante où frémit encore un peu de rose, qui maintenant meurt, fait place à des clartés pâles, à des lueurs mornes. Dans la lumière apaisée du soir, les choses ont un relief plus solide et plus dur que dans l’irradiation du matin. En face, de l’autre côté de la grande eau traînante, c’est l’étendue terne des sables stériles. Entre le désert et les hautes architectures païennes, le Gange décrit sa courbe lente.

Au hasard j’erre sur les dalles, parmi les pierres d’un temple écroulé, entre des colonnes rouges, au pied des palais grandioses. — Les dernières femmes, chargées d’amphores, passent avec lenteur et dignité. — De grands chiens maigres s’allongent sur les degrés, et çà et là, entre les chapelles de granit rose, des vaches, idoles vivantes, se reposent d’être adorées. Quelques brahmes, ayant vu disparaître le peuple des dévots, sont restés là, solitaires, accroupis sur leurs tables de pierre, deux d’entre eux murmurant avec des modulations de plain-chant les dernières prières du soir ; trois autres, silencieux en face de l’eau grise, de l’eau grise qui tremble et qui passe éternellement.

Et voici que là-haut, sur une terrasse, tonnent profondément des coups de gong, dont la vibration sourde passe en moi, et puis, une voix solitaire de trompette monte, nasillarde et stridente dans le silence vaste, gammes mineures, simplifiées et rapides, d’un timbre aigre de musette, notes plaintives, prolongées, répétées avec insistance comme une douleur que l’on s’obstine à remuer, modulations inattendues, presque fausses, qui inquiètent, qui tourmentent, rythme bizarre, musique hindoue faite pour l’âme d’une humanité différente, si triste par son étrangeté que sans la comprendre on en frissonne…

L’ombre a envahi l’espace, et là-bas la file des temples s’est perdue dans la nuit. Les trois brahmes sont encore là, accroupis, la tête baissée vers l’eau sombre.

… On entend toujours cette voix de musette…


ANDRE CHEVRILLON.

  1. Voyez la Revue du 1er et du 15 janvier.
  2. En qui s’absorbent les races et les générations.
  3. Le mot upanishad indique, selon M. Max Müller, la position du disciple dont les mains sont jointes et les yeux fixés sur son maître.
  4. Khandogya, VI, I.
  5. Ici le texte est développé par un commentateur.
  6. Métaphore favorite des Brahmes. Souvent le monde n’est désigné que par ce mot : l’arbre.
  7. Cf. Spinoza.