Correspondance de Voltaire/1767/Lettre 6652

Correspondance : année 1767
Garnier (Œuvres complètes de Voltaire, tome 45p. 10-18).

6652. — À M. L’ABBÉ D’OLIVET[1].
À Ferney, 5 janvier.

Cher doyen de l’Académie,
Vous vîtes de plus heureux temps ;

Des neuf Sœurs la troupe endormie
Laisse reposer les talents ;
Notre gloire est un peu flétrie.
Ramenez-nous, sur vos vieux ans,
Et le bon goût et le bon sens
Qu’eût jadis ma chère patrie.

Dites-moi si jamais vous vîtes, dans aucun bon auteur de ce grand siècle de Louis XIV, le mot de vis-à-vis#1 employé une seule fois pour signifier envers, avec, à l’égard. Y en a-t-il un seul qui ait dit ingrat vis-à-vis de moi, au lieu d’ingrat envers moi ; il se ménageait vis-à-vis ses rivaux, au lieu de dire avec ses rivaux ; il était fier vis-à-vis de ses supérieurs, pour fier avec ses supérieurs, etc ? Enfin ce mot de vis-à-vis, qui est très-rarement juste et jamais noble, inonde aujourd’hui nos livres, et la cour, et le barreau, et la société : car dès qu’une expression vicieuse s’introduit, la foule s’en empare.

Dites-moi si Racine a persiflé Boileau, si Bossuet a persiflé Pascal, et si l’un et l’autre ont mystifié La Fontaine, en abusant quelquefois de sa simplicité ? Avez-vous jamais dit que Cicéron écrivait au parfait ; que la coupe des tragédies de Racine était heureuse ? On va jusqu’à imprimer que les princes sont quelquefois mal éduqués. Il paraît que ceux qui parlent ainsi ont reçu eux-mêmes une fort mauvaise éducation. Quand Bossuet, Fénelon, Pellisson, voulaient exprimer qu’on suivait ses anciennes idées, ses projets, ses engagements, qu’on travaillait sur un plan proposé, qu’on remplissait ses promesses, qu’on reprenait une affaire, etc., ils ne disaient point : J’ai suivi mes errements, j’ai travaillé sur mes errements.

Errement a été substitué par les procureurs au mot erres, que le peuple emploie au lieu d’arrhes : arrhes signifie gage. Vous trouvez ce mot dans la tragi-comédie de Pierre Corneille, intitulée Don Sanche d’Aragon (acte V, scène vi) :

Ce présent donc renferme un tissu de cheveux
Que reçut don Fernand pour arrhes de mes vœux.

Le peuple de Paris a changé arrhes en erres : des erres au coche ; donnez-moi des erres. De là, errements ; et aujourd’hui je vois que, dans les discours les plus graves, le roi a suivi ses derniers errements vis-à-vis des rentiers. [2]

Le style barbare des anciennes formules commence à se glisser dans les papiers publics. On imprime que Sa Majesté aurait reconnu qu’une telle province aurait été endommagée par des inondations.

En un mot, monsieur, la langue paraît s’altérer tous les jours ; mais le style se corrompt bien davantage : on prodigue les images et les tours de la poésie en physique ; on parle d’anatomie en style ampoulé ; on se pique d’employer des expressions qui étonnent, parce qu’elles ne conviennent point aux pensées.

C’est un grand malheur, il faut l’avouer, que, dans un livre[3] rempli d’idées profondes, ingénieuses, et neuves, on ait traité du fondement des lois en épigrammes. La gravité d’une étude si importante devait avertir l’auteur de respecter davantage son sujet : et combien a-t-il fait de mauvais imitateurs, qui, n’ayant pas son génie, n’ont pu copier que ses défauts !

Boileau, il est vrai, a dit après Horace :

Heureux qui dans ses vers sait, d’une voix légère,
Passer du grave au doux, du plaisant au sévère[4] !


Mais il n’a pas prétendu qu’on mélangeât tous les styles. Il ne voulait pas qu’on mît le masque de Thalie sur le visage de Melpomène, ni qu’on prodiguât les grands mots dans les affaires les plus minces. Il faut toujours conformer son style à son sujet.

Il m’est tombé entre les mains l’annonce imprimée d’un marchand de ce qu’on peut envoyer de Paris en province pour servir sur table. Il commence par un éloge magnifique de l’agriculture et du commerce, il pèse dans ses balances d’épicier le mérite du duc de Sully et du grand ministre Colbert ; et ne pensez pas qu’il s’abaisse à citer le nom du duc de Sully, il l’appelle l’ami d’Henri IV : et il s’agit de vendre des saucissons et des harengs frais ! Cela prouve au moins que le goût des belles-lettres a pénétré dans tous les états : il ne s’agit plus que d’en faire un usage raisonnable ; mais on veut toujours mieux dire qu’on ne doit dire, et tout sort de sa sphère.

Des hommes même de beaucoup d’esprit ont fait des livres ridicules, pour vouloir avoir trop d’esprit. Le jésuite Castel, par exemple, dans sa Mathématique universelle, veut prouver que si le globe de Saturne était emporté par une comète dans un autre système solaire, ce serait le dernier de ses satellites que la loi de la gravitation mettrait à la place de Saturne. Il ajoute à cette bizarre idée que la raison pour laquelle le satellite le plus éloigné prendrait cette place, c’est que les souverains éloignent d’eux, autant qu’ils le peuvent, leurs héritiers présomptifs.

Cette idée serait plaisante et convenable dans la bouche d’une femme qui, pour faire taire des philosophes, imaginerait une raison comique d’une chose dont ils chercheraient la cause en vain ; mais que le mathématicien fasse le plaisant quand il doit instruire, cela n’est pas tolérable.

Le déplacé, le faux, le gigantesque, semblent vouloir dominer aujourd’hui ; c’est à qui renchérira sur le siècle passé. On appelle de tous côtés les passants pour leur faire admirer des tours de force qu’on substitue à la démarche simple, noble, aisée, décente, des Pellisson, des Fénelon, des Bossuet, des Massillon. Un charlatan est parvenu jusqu’à dire, dans je ne sais quelles lettres, en parlant de l’angoisse et de la passion de Jésus-Christ, que si Socrate mourut en sage, Jésus-Christ mourut en dieu[5] : comme s’il y avait des dieux accoutumés à la mort : comme si on savait comment ils meurent ; comme si une sueur de sang était le caractère de la mort de Dieu ; enfin comme si c’était Dieu qui fût mort.

On descend d’un style violent et effréné au familier le plus bas et le plus dégoûtant ; on dit de la musique du célèbre Rameau, l’honneur de notre siècle, qu’elle ressemble à la course d’une oie grasse et au galop d’une vache[6]. On s’exprime enfin aussi ridiculement que l’on pense, rem verba sequuntur[7] : et, à la honte de l’esprit humain, ces impertinences ont eu des partisans.

Je vous citerais cent exemples de ces extravagants abus, si je n’aimais pas mieux me livrer au plaisir de vous remercier des services continuels que vous rendez à notre langue, tandis qu’on cherche à la déshonorer. Tous ceux qui parlent en public doivent étudier votre Traité de la Prosodie ; c’est un livre classique qui durera autant que la langue française.

Avant d’entrer avec vous dans des détails sur votre nouvelle édition, je dois vous dire que j’ai été frappé de la circonspection avec laquelle vous parlez du célèbre, j’ose presque dire de l’inimitable Quinault, le plus concis peut-être de nos poëtes dans les belles scènes de ses opéras, et l’un de ceux qui s’exprimèrent avec le plus de pureté comme avec le plus de grâce. Vous n’assurez point, comme tant d’autres, que Quinault ne savait que sa langue. Nous avons souvent entendu dire, Mme Denis et moi, à M. de Beaufrant son neveu, que Quinault savait assez de latin pour ne lire jamais Ovide que dans l’original, et qu’il possédait encore mieux l’italien. Ce fut un Ovide à la main qu’il composa ces vers harmonieux et sublimes de la première scène de Proserpine (acte I, scène i) :

Ils Les superbes géants armés contre les dieux
Ils Les sNe nous donnent plus d’épouvante ;
Ils sont ensevelis sous la masse pesante
Des monts qu’ils entassaient pour attaquer les cieux.
Nous avons vu tomber leur chef audacieux
Ils Les sSous une montagne brûlante.
Jupiter l’a contraint de vomir à nos yeux
Les restes enflammés de sa rage expirante.
Ils Les sJupiter est victorieux,
Et tout cède à l’effort de sa main foudroyante.

S’il n’avait pas été rempli de la lecture du Tasse, il n’aurait pas fait son admirable opéra d’Armide. Une mauvaise traduction ne l’aurait pas inspiré.

Tout ce qui n’est pas, dans cette pièce, air détacbé, composé sur les canevas du musicien, doit être regardé comme une tragédie excellente. Ce ne sont pas là de

… Ces lieux communs de morale lubrique
Que Lulli réchauffa des sons de sa musique[8].

On commence à savoir que Quinault valait mieux que Lulli. Un jeune homme d’un rare mérite[9], déjà célèbre par le prix qu’il a remporté à notre Académie, et par une tragédie[10] qui a mérité son grand succès, a osé s’exprimer ainsi en parlant de Quinault et de Lulli :

Aux dépens du poëte on n’entend plus vanter
De ces airs languissants la triste psalmodie,
Que réchauffa Quinault du feu de son génie[11].

Je ne suis pas entièrement de son avis. Le récitatif de Lulli me paraît très-bon, mais les scènes de Quinault encore meilleures.

Je viens à une autre anecdote. Vous dites que « les étrangers ont peine à distinguer quand la consonne finale a besoin ou non d’être accompagnée d’un e muet », et vous citez les vers du philosophe de Sans-Souci :

La nuit, compagne du repos.
De son crêp couvrant la lumière[12],
Avait jeté sur ma paupière
Les plus léthargiques pavots.

Il est vrai que, dans les commencements, nos e muets embarrassent quelquefois les étrangers ; le philosophe de Sans-Souci était très-jeune quand il fit cette épître : elle a été imprimée à son insu par ceux qui recherchent toutes les pièces manuscrites, et qui, dans leur empressement de les imprimer, les donnent souvent au public toutes défigurées.

Je peux vous assurer que le philosophe de Sans-Souci sait parfaitement notre langue. Un de nos plus illustres confrères[13] et moi, nous avons l’honneur de recevoir quelquefois de ses lettres, écrites avec autant de pureté que de génie et de force, eodem animo scribit quo pugnat[14] ; et je vous dirai, en passant, que l’honneur d’être encore dans ses bonnes grâces, et le plaisir de lire les pensées les plus profondes, exprimées d’un style énergique, font une des consolations de ma vieillesse. Je suis étonné qu’un souverain, chargé de tout le détail d’un grand royaume, écrive couramment et sans effort ce qui coûterait à un autre beaucoup de temps et de ratures.

M. l’abbé de Dangeau, en qualité de puriste, en savait sans doute plus que lui sur la grammaire française. Je ne puis toutefois convenir avec ce respectable académicien qu’un musicien, en chantant la nuit est loin encore, prononce, pour avoir plus de grâces, la nuit est loing encore. Le philosophe de Sans-Souci, qui est aussi grand musicien qu’écrivain supérieur, sera, je crois, de mon opinion.

Je suis fort aise qu’autrefois Saint-Gelais ait justifié le crêp par son Bucéphal. Puisqu’un aumônier de François Ier retranche un e à Bucéphale, pourquoi un prince royal de Prusse n’aurait-il pas retranché un e à crêpe ? Mais je suis un peu fâché que Melin de Saint-Gelais, en parlant au cheval de François Ier, lui ait dit :

Sans que tu sois un Bucéphal,
Tu portes plus grand qu’Alexandre.

L’hyperbole est trop forte, et j’y aurais voulu plus de finesse. Vous me critiquez, mon cher doyen, avec autant de politesse que vous rendez de justice au singulier génie du philosophe de Sans-Souci. J’ai dit, il est vrai, dans le Siècle de Louis XIV, à l’article des Musiciens[15], que nos rimes féminines, terminées toutes par un e muet, font un effet très-désagréable dans la musique, lorsqu’elles finissent un couplet. Le chanteur est absolument obligé de prononcer :

Si vous aviez la rigueur
SiDe m’ôter votre cœur,
SiVous m’ôteriez la vi-eu[16].

Arcabonne est forcée de dire ;

Tout me parle de ce que j’aim-eu

(Amadis, acte, II, scène ii.)

Médor est obligé de s’écrier :

… Ah ! quel tourment
D’aimer sans espérance-eu[17] !

La gloire et la victoire, à la fin d’une tirade, font presque toujours la gloire-eu, la victoire-eu. Notre modulation exige trop souvent ces tristes désinences. Voilà pourquoi Quinault a grand soin de finir, autant qu’il le peut, ses couplets par des rimes masculines ; et c’est ce que recommandait le grand musicien Rameau à tous les poëtes qui composaient pour lui.

Qu’il me soit donc permis, mon cher maître, de vous représenter que je ne puis être d’accord avec vous quand vous dites « qu’il est inutile, et peut-être ridicule, de chercher l’origine de cette prononciation gloire-eu victoire-eu, ailleurs que dans la bouche de nos villageois ». Je n’ai jamais entendu de paysan prononcer ainsi en parlant ; mais ils y sont forcés lorsqu’ils chantent. Ce n’est pas non plus une prononciation vicieuse des acteurs et des actrices de l’Opéra ; au contraire, ils font ce qu’ils peuvent pour sauver la longue tenue de cette finale désagréable, et ne peuvent souvent en venir à bout. C’est un petit défaut attaché à notre langue, défaut bien compensé par le bel effet que font nos e muets dans la déclamation ordinaire.

Je persiste encore à vous dire qu’il n’y a aucune nation en Europe qui fasse sentir les e muets, excepté la nôtre. Les Italiens et les Espagnols n’en ont pas. Les Allemands et les Anglais en ont quelques-uns ; mais ils ne sont jamais sensibles ni dans la déclamation ni dans le chant.

Venons maintenant à l’usage de la rime, dont les Italiens et les Anglais se sont défaits dans la tragédie, et dont nous ne devons jamais secouer le joug. Je ne sais si c’est moi que vous accusez d’avoir dit que la rime est une invention des siècles barbares ; mais, si je ne l’ai pas dit, permettez-moi d’avoir la hardiesse de vous le dire.

Je tiens, en fait de langue, tous les peuples pour barbares, en comparaison des Grecs et de leurs disciples les Romains, qui seuls ont connu la vraie prosodie. Il faut surtout que la nature eût donné aux premiers Grecs des organes plus heureusement disposés que ceux des autres nations, pour former en peu de temps un langage tout composé de brèves et de longues, et qui, par un mélange harmonieux de consonnes et de voyelles, était une espèce de musique vocale. Vous ne me condamnerez pas, sans doute, quand je vous répéterai que le grec et le latin sont à toutes les autres langues du monde ce que le jeu d’échecs est au jeu de dames, et ce qu’une belle danse est à une démarche ordinaire.

Malgré cet aveu, je suis bien loin de vouloir proscrire la rime, comme feu M. de La Motte ; il faut tâcher de se bien servir du peu qu’on a, quand on ne peut atteindre à la richesse des autres. Taillons habilement la pierre, si le porphyre et le granit nous manquent. Conservons la rime ; mais permettez-moi toujours de croire que la rime est faite pour les oreilles, et non pas pour les yeux.

J’ai encore une autre représentation à vous faire. Ne serais-je point un de ces téméraires que vous accusez de vouloir changer l’orthographe ? J’avoue qu’étant très-dévoué à saint François, j’ai voulu le distinguer des Français ; j’avoue que j’écris Danois et Anglais : il m’a toujours semblé qu’on doit écrire comme on parle, pourvu qu’on ne choque pas trop l’usage, pourvu que l’on conserve les lettres qui font sentir l’étymologie et la vraie signification du mot.

Comme je suis très-tolérant, j’espère que vous me tolérerez. Vous pardonnerez surtout ce style négligé a un Français ou à un François qui avait ou qui avoit été élevé à Paris dans le centre du bon goût, mais qui s’est un peu engourdi depuis treize ans, au milieu des montagnes de glace dont il est environné. Je ne suis pas de ces phosphores qui se conservent dans l’eau. Il me faudrait la lumière de l’Académie pour m’éclairer et m’échauffer ; mais je n’ai besoin de personne pour ranimer dans mon cœur les sentiments d’attachement et de respect que j’ai pour vous, ne vous en déplaise, depuis plus de soixante années.

  1. Il venait de publier une nouvelle édition de son Traité de la Prosodie française, qui parut pour la première fois en 1736. Voltaire n’avait pas reçu encore la lettre de l’abbé, du 3 janvier, à laquelle il répondra le 4 février. Il semble même que cette lettre du 3 ne lui parvint pas avant le 18 (voyez ci-après la lettre 6683)
  2. Voyez la note 3, tome V, page 413.
  3. L’Esprit des lois, par Montesquieu.
  4. Art poétique, I, 75-76.
  5. C’est dans le livre IV de l’Émile que J.-J. Rousseau a dit ::« Oui, si la vie et la mort de Socrate sont d’un sage, la vie et la mort de Jésus sont d’un dieu. »
  6. Expression de J.-J. Rousseau dans sa Lettre à M. Grimm sur Omphale.
  7. Horace, Art poétique, vers 311.
  8. Boileau, satire x vers 141-142.
  9. La Harpe.
  10. Le comte de Warwick, joué le 7 novembre 1763.
  11. Discours sur les préjugés et les injustices littéraires, par La Harpe, vers 42-41.
  12. C’est le commencement de la lettre de Frédéric à Voltaire, du 20 février 1750 (voyez tome XXXVII, page 109), et le second vers s’imprimait encore en 1760 tel que d’Olivet le cite. Il a été corrigé depuis.
  13. D’Alembert.
  14. Quintilien (Instit., I, i) dit : « Tanta in eo vis est ut illum eodem animo dixisse quo bellavit appareat. »
  15. Voyez tome XIV, page 145.
  16. Armide, acte V, scène i.
  17. Roland, acte I, scène iii.