Correspondance de Voltaire/1767/Lettre 6651

Correspondance : année 1767
Garnier (Œuvres complètes de Voltaire, tome 45p. 8-10).

6651. — À FRÉDÉRIC II, ROI DE PRUSSE.
5 janvier.

Sire, je me doutais bien que votre muse se réveillerait tôt ou tard. Je sais que les autres hommes seront étonnés qu’après une guerre si longue et si vive, occupé du soin de rétablir votre royaume, gouvernant sans ministres, entrant dans tous les détails, vous puissiez cependant faire des vers français ; mais moi, je n’en suis pas surpris, parce que j’ai fort l’honneur de vous connaître. Mais ce qui m’étonne, je vous l’avoue, c’est que vos vers soient bons ; je ne m’y attendais pas après tant d’années d’interruption. Des pensées fortes et vigoureuses, un coup d’œil juste sur les faiblesses des hommes, des idées profondes et vraies, c’est la votre partage dans tous les temps ; mais pour du nombre et de l’harmonie, et très-souvent même des finesses de langage, à cents lieues de Paris, dans la Marche de Brandebourg, ce phénomène doit être assurément remarqué par notre Académie de Paris.

Savez-vous bien, sire, que Votre Majesté est devenue un auteur qu’on épluche ?

Notre doyen, mon gros abbé d’Olivet, vient, dans une nouvelle édition de la Prosodie française, de vous critiquer sur le mot crêpe[1], dont vous avez retranché impitoyablement le dernier e dans une lettre à moi adressée[2], et imprimée dans les Œuvres du philosophe de Sans-Souci ; mais je ne crois pas que cette édition ait été faite sous vos yeux : quoi qu’il en soit, vous voilà devenu un classique, examiné comme Racine par notre doyen, cité devant notre tribunal des mots, et condamné sans appel à faire crêpe de deux syllabes.

Je me joins au doyen, et je vais intenter au philosophe de Sans-Souci une accusation toute contraire. Vous avez donné deux

syllabes au mot hait dans votre beau discours du Stoïcien :

Votre goût offensé haït l’absinthe amère[3].

Nous ne vous passerons pas cela. Le verbe haïr n’aura jamais deux syllabes à l’indicatif, je hais, tu hais, il hait ; vous auriez beau nous battre encore,

Nous pourrions bien haïr les infidélités
De ceux qui par humeur ont fait de sots traités ;
Nous pourrions bien haïr la fausse politique
De ceux qui, s’unissant avec nos ennemis,
Ont servi les desseins d’une cour tyrannique,
Et qui se sont perdus pour perdre leurs amis[4] ;


mais nous ne ferons jamais il hait de deux syllabes. Prenez, sire, votre parti Là-dessus, et ayez la bonté de changer ce vers ; cela vous sera bien aisé.

Où est le temps, sire, où j’avais le bonheur de mettre des points sur les i à Sans-Souci et à Potsdam ? Je vous assure que ces deux années ont été les plus agréables de ma vie. J’ai eu le malheur de faire bâtir un château sur les frontières de France et je m’en repens bien. Les Patagons, la poix-résine, l’exaltation de l’âme, et le trou pour aller tout droit au centre de la terre, m’ont écarté de mon véritable centre. J’ai payé ce trou bien chèrement[5]. J’étais fait pour vous. J’achève ma vie dans ma petite et obscure sphère, précisément comme vous passez la vôtre au milieu de votre grandeur et de votre gloire. Je ne connais que la solitude et le travail ; ma société est composée de cinq ou six personnes qui me laissent une liberté entière, et avec qui j’en use de même : car la société sans la liberté est un supplice. Je suis votre Gilles en fait de société et de belles-lettres.

J’ai eu ces jours-ci une très-légère attaque d’apoplexie, causée par ma faute. Nous sommes presque toujours les artisans de nos disgrâces. Cet accident m’a empêché de répondre à Votre Majesté aussitôt que je l’aurais voulu.

Le diable est déchaîné dans Genève. Ceux qui voulaient se retirer à Clèves restent. La moitié du conseil et ses partisans se sont enfuis ; l’ambassadeur de France est parti incognito, et est venu se réfugier chez moi.

J’ai été obligé de lui prêter mes chevaux pour retourner à Soleure. Les philosophes qui se destinent à l’émigration sont fort embarrassés, ils ne peuvent vendre aucun effet ; tout commerce est cessé, toutes les banques sont fermées. Cependant on écrira à M. le baron de Werder, conformément à la permission donné par Votre Majesté[6] ; mais je prévois que rien ne pourra s’arranger qu’après la fin de l’hiver.

J’attends avec la plus vive reconnaissance les douze belles préfaces[7], monument précieux d’une raison ferme et hardie, qui doit être la leçon des philosophes.

Vous avez grande raison, sire ; un prince courageux et sage, de l’argent, des troupes, des lois, peut très-bien gouverner les hommes sans le secours de la religion, qui n’est faite que pour les tromper ; mais le sot peuple s’en fera bientôt une, et tant qu’il y aura des fripons et des imbéciles, il y aura des religions. La nôtre est sans contredit la plus ridicule, la plus absurde, et la plus sanguinaire qui ait jamais infecté le monde.

Votre Majesté rendra un service éternel au genre humain en détruisant cette infâme superstition, je ne dis pas chez la canaille, qui n’est pas digne d’être éclairée, et à laquelle tous les jougs sont propres ; je dis chez les honnêtes gens, chez les hommes qui pensent, chez ceux qui veulent penser. Le nombre en est très-grand : c’est à vous de nourrir leur âme ; c’est à vous de donner du pain blanc aux enfants de la maison, et de laisser le pain noir aux chiens. Je ne m’afflige de toucher à la mort que par mon profond regret de ne vous pas seconder dans cette noble entreprise, la plus belle et la plus respectable qui puisse signaler l’esprit humain.

Alcide de l’Allemagne, soyez-en le Nestor : vivez trois âges d’homme pour écraser la tête de l’hydre.

  1. Voyez ci-après, page 13.
  2. Le 20 février 1750 ; voyez tome XXXVII, page 109.
  3. Frédéric profita de la critique, et, dans sa pièce intitulée le Stoïcien, qui fait partie de ses Œuvres posthumes, on lit :
    L’absinthe à votre goût est âpre et trop amère.
  4. Tancrède, acte I, scène ii.
  5. Ce fut le ridicule jeté par Voltaire sur ces idées de Maupertuis qui amena la brouille entre Frédéric et Voltaire.
  6. Voyez lettre 6617.
  7. Il s’agit de douze exemplaires de l’Avant-propos mis par le roi au devant d’un Abrégé de l’Histoire ecclésiastique de Fleury, en deux volumes in-8°, Berne, 1767.