Correspondance de Voltaire/1761/Lettre 4762

Correspondance : année 1761
Garnier (Œuvres complètes de Voltaire, tome 41p. 540-541).

4762. — À M. LE COMTE D’ARGENTAL.
Ferney, 27 novembre.

Ô anges ! croyez-moi, voilà comme il faut commencer à peu près le rôle d’Olympie ; ensuite nous le fortifions dans quelques endroits. Mais commencer dans le goût de Zaïre ; mais rendre froid dans Olympie ce qui, dans Zaïre, est piquant par sa première éducation dans le christianisme ; mais disloquer le premier acte et donner le change au spectateur en discutant la mémoire d’Alexandre, après avoir parlé d’amour ; mais enfin détruire tout l’effet d’un coup de théâtre entièrement nouveau, se priver de la surprise que cause le mariage d’Olympie : ah, mes anges ! rejetez bien loin cette abominable idée, et laissez-moi faire. Oubliez la pièce ; renvoyez-la-moi, je vous la redépêcherai sur-le-champ ; et, si vous n’êtes pas contents, dites mal de moi.

[1]Nous pensons que vous vous méprenez, sauf respect, quand vous croyez qu’Olympie est le premier rôle ; il ne l’est que quand Statira est morte : c’est Statira qui est le grand rôle. Ah ! comme nous pleurions à ce vers :


J’ai perdu Darius, Alexandre, et ma fille ;
Dieu seul me reste.


C’est que Mme Denis déclame du cœur, et que chez vous on déclame de la bouche.

Nous avons été plus sévères que vous sur quelques articles ; mais nous sommes diamétralement opposés sur Olympie. Songez qu’elle est bien résolue à ne point épouser Cassandre ; mais qu’elle ne peut s’empêcher de l’aimer, et qu’elle ne lui dit qu’elle l’aime qu’en s’élançant dans le bûcher. Si vous ne trouvez pas cela honnêtement beau, par ma foi, vous êtes difficiles.

Cette œuvre de six jours prouve que le sujet portait son homme ; qu’il volait sur les ailes de l’enthousiasme. Si le sujet n’eût pas été théâtral, je n’aurais pas achevé la pièce en six ans. Tout dépend du sujet : voyez le Cid et Pertharite, Cinna et Suréna, etc.

Avez-vous lu le Testament politique du maréchal de Belle-Isle[2] ? C’est un ex-capucin de Rouen, nommé jadis. Maubert, fripon, espion, escroc, menteur, et ivrogne, ayant tous les talents de moinerie, qui a composé cet impertinent ouvrage. Il est juste qu’un pareil maraud soit à Paris, et que j’en sois absent.

L’Académie ne veut pas paraître philosophe. Quelles pauvres observations que ces observations sur mes remarques concernant Polyeucte ! Patience, je suis un déterminé ; j’ai peu de temps à vivre ; je dirai la vérité.

Intérim, je vous adore.

P. S. 
Le roi de France prend 
 200 exemplaires.
  
L’empereur 
 100 —
  
L’impératrice 
 100 —
  
L’impératrice russe 
 200 —
  
Le roi Stanislas 
 1[3]
  1. Cet alinéa est déjà dans la lettre 4747.
  2. Voyez la note, page 522.
  3. M. de Voltaire, jugeant du mauvais effet que ce contraste faisait dans la liste imprimée des souscripteurs, fit insinuer au roi Stanislas qu’il était de sa dignité de souscrire pour un certain nombre d’exemplaires. Le roi alors fit souscrire pour vingtt-cinq exemplaires, et après les avoir payés n’en retira que quelques-uns, et fit présent de tous les autres à la petite-nièce de Corneille. (Note de Decroix.)